‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 63 sur 170 · Le 15 aoverabre · texte numérisé non relu

Le 15 aoverabre

qu'il étoit temps d'éclater : il ne se souvint plus des engagemeus qu'il avoit faits avec le roi, ni du traité qu'il avoit signé. Il oublie que les François, quelques années auparavant, sur les bords du Raab, avoient sauvé l'Empire de la fureur des infidèles. Il fait des plaintes et des manifestes remplis d'injures, et publie partout que le roi de France veut usurper la couronne impériale , et aspire à la monarchie universelle. Il emploie enfin, pour le rendre odieux, tout ce que la passion peut inspirer de plus violent et de plus aigre. Il fait même des protestations dans Vienne , au pied des autels ; il se montre aux chefs de ses troupes , un crucifix à la main , et les exhorte à rappeler leur courage pour défendre la chrétienté opprimée ; il oublie en ce moment que les HoUandois , qu'il prenoit sous sa protection , étoient les plus constans ennemis de la religion catholique; et que le roi, non- seulement la rétablissoit dans toutes les places qu'il prenoit sur eux , mais qu'il leur avoit même en partie déclaré la guerre pour défendre deux princes ecclésiastiques de leur injuste oppression.

Les plaintes de l'Empereur, toutes frivoles qu'elles étoient, ne laissèrent pas de faire impression sur l'esprit des Allemands, naturellement envieux de la gloire des François. Leduc de Bavière et le duc d'Hanovre furent les seuls qui demeurèrent neutres ; tous les autres se déclarèrent peu à peu contre la France. Ni les raisons d'intérêt, ni les plus étroites alliances ne purent les retenir; et la plupart de ces mêmes princes qu'on avoit vus si tardifs et si paresseux à secourir l'Empire contre l'invasion des Turcs , se hâtèrent de rassembler leurs forces pour s'opposer aux progrès des François , quïls ne pouvoient souffrir pour voisins , et dont la prospérité cornmençoit à leur donner trop d'ombrage. C 'étoit la première fois qu'on avoit vu toutes ces puissances unies de la sorte avec l'Empereur. L'Angleterre même , qui s'étoit d'abord liguée avec la France pour abattre la fierté des HoUandois , trop riches et trop puissans , commença à regarder d'un œil de pitié les HoUandois vaincus et détruits, et quelques mois après fit son traité avec eux.

Jamais la France ne se vit à la fois tant d'ennemis sur les bras '. Les Allemands la regardoient déjà comme un butin qu'ils alloient partager entre eux. On crut que le roi se tiendroit sur la défensive ; et les étrangers l'estimoient assez heureux s'il pouvoit sauver ses frontières de l'inondation qui les menaçoit.

Cependant il méditoit en ce temps-là même la conquête de la Franche- Comté. Il s'étoit déjà emparé une fois de cette province au milieu des glaces, des neiges, et des rigueurs de l'hiver, avec une vitesse qui surprit toute l'Europe. Mais comme il ne l'avoit conquise que pour forcer ses ennemis à accepter les conditions

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qu'il leur oflFroit, il la leur avoit rendue par le traité d'Aix-la-Chapelle. Les Espagnols, devenus sages par l'expérience du passé, avoient tout de nouveau fait fortifier leurs places, et pensoient les avoir mises en état de ne plus redouter une pareille insulte.

Surtout Besançon passoit alors pour une des meilleures places du monde; et la citadelle, bâtie sur un roc inaccessible, sembloit n'avoir rien à craindre que la surprise et la trahison. L'élite de leurs troupes étoit là : le prince de Vaudemont s'y étoit jeté avec plusieurs officiers , résolus de se défendre jusqu'aux dernières extrémités. La saison sembloit conspirer avec eux. Le roi ayant assiégé cette ville, le temps se rendit insupportable. La rivière du Doubs, qui passe au pied des remparts, devint extrêmement grosse et rapide , et il fit de si grandes pluies , que . dans la tranchée et dans le camp, les soldats étoient dans l'eau jusqu'aux genoux. Il n'y a point de troupes qui ne se fussent rebutées : à peine les soldats pouvoientils porter leurs armes. Le roi avoit soin que l'argent ne leur fût point épargné; mais ils ne demandoient que du soleil. Enfin, l'exemple du roi , qui s'exposoit à tous les périls , et essuyoit toutes les fatigues, leur fit vaincre ces obstacles,

La ville fut obligée de se rendre, et la garnison se renferma dans la citadelle. On n'en pouvoit approcher qu'en se rendant maître du fort Saint-Étienne. Ce fort étoit comme une autre citadelle : on ne pouvoit l'aborder qu'à découvert et avec des difficultés incroyables. Une poignée de François entreprend de l'emporter en plein midi ; ils grimpent sur le roc en se donnant la main les uns aux autres; ils rompent ou arrachent les palissades : les ennemis prennent l'épouvante, et cèdent plutôt à l'audace qu'à la force. Le roi avoit si bien fait placer son artillerie, qu'elle battoit en ruine la citadelle et le fort. Il la fit tourner alors contre la citadelle seule : l'effet du canon fut si prodigieux , qu'en peu de temps une partie du roc en fut brisée: les éclats en voloient avec tant de violence, que les assiégés n'osoient paroître sur les remparts , et ne pouvoient même, dans la place . trouver un lieu pour s'en garantir : tellement qu'au bout de deux jours ils furent contraints de capituler, et cette forteresse imprenable fut prise sans qu'il en coûtât un seul homme aux François.

Dôle, Salins, et toutes les autres villes de la province, furent attaquées avec le même succès ; quoique l'armée du roi fût si fort diminuée par les détachemens qu'il avoit été obligé de faire, que les assiégés étoient bien souvent, en nombre, égaux aux assiégeans.

Voilà donc le roi encore une fois maître de la Franche-Comté; et pour comble de gloire il reçut la nouvelle que le vicomte de Turenne avoit battu les ennemis à Sintzheim.

Cependant le comte de Souche, à la tète des troupes de l'Empereur, avoit joint en Flandre le prince d'Orange et les Espagnols.

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Ces trois armées faisoient ensemble un corps de soixante mille hommes, qui ne se promettoit pas moins que de conquérir la Picardie et la Champagne ; mais il falloit auparavant vaincre le prince de Condé, qui commandoit l'armée de France. Ce prince ayant grossi ses troupes des garnisons de plusieurs places de Hollande, que le maréchal de Bellefond. par ordre du roi, avoit fait raser, vint se camper vis-à-vis des ennemis proche le village de Senef, et s'étaQt posé avantageusement, les fatigua de telle sorte qu'il les obligea de décamper. On ne fait point impunément une fausse démarche en présence d'un tel capitaine : à peine ils commençoient à marcher, qu'il fond sur leur arrière-garde, et la taille en pièces. Il poursuit sa victoire ; et c'étoit fait de leur nombreuse armée sans une ravine où le comte de Souches plaça des troupes et fît mettre en diligence du canon. Par cette prévoyance, il mit ses soldats en état d'entretenir le combat jusqu'à la nuit, qui étoit proche. Alors ils se retirèrent à grande hâte, laissant les François Biaîtres du champ de bataille , de tout le bagage , et d'un fort grand nombre de prisonniers.

Les ennemis, honteux de cette déroute, la vouloient faire oublier par quelque entreprise plus heureuse. Ils vont devant Oudenarde , et mènent un grand nombre de travailleurs pour presser le siège : ils ne pensoient pas que le prince de Condé pût arriver à temps pour la secourir; mais il y fut presque aussitôt qu'eux; et tout ce qu'ils purent faire, ce fut de se retirer fort vite à la faveur d'un brouillard , auquel ce jour-là ils furent redevables de leur salut. Ainsi tous ces beaux projets de conquérir la Picardie et la Champagne s'en allèrent en fumée, et ces trois grandes puissances, jointes ensemble, purent à peine résister à une partie des forces du roi.

La division se mit parmi les généraux ; ils se séparèrent : et le prince d'Orange, avec le reste de ses troupes, s'en alla devant Grave pour hâter la prise de cette ville , que les Hollandois assiégeoient depuis trois mois avec une lenteur et une infortune qui les exposoient à la risée de toute l'Europe. Ils ne faisoient point de travaux qui ne fussent ruinés un moment après , point d'attaques ou ils ne fussent repoussés. Les choses vinrent à tel point, que les assiégeans étoient devenus les assiégés. La place étoit pleine de déserteurs qui ne se croyoient pas en sûreté dans leur camp , et s'étoient réfugiés dans la ville : ils demandoient tous les jours des suspensions d'armes pour avoir la liberté d'enterrer leurs morts.

Le prince d'Orange, étant donc arrivé, crut à son abord que tout alloit changer de face : il eut pourtant la douleur dé faire lui-même

<. Le U août.

DES CAMPAGNES DE LOUIS XÏV. i'I

plusieurs attaques inutiles , et de voir périr à ses yeux ses meilleures troupes.

Cependant l'hiver approchoit : Grave, dont la prise n'avoit pas coûté au roi un seul homme . coûtoit déjà douze mille hommes aux Holïandois ; et quoique leur canon eût presque abattu toutes les maisons de la ville, la plupart des dehors étoient encore dans leur entier, lorsque le gouverneur reçut ordre de capituler. Le roi, touché de la valeur de tant de braves soldats , et ayant appris que la maladie se mettoit parmi eux, ne voulut pas les exposer davantage pour une place qui lui étoit inutile. Le gouverneur fit sa capitulation à telle condition qu'il lui plut d'imposer aux assiégeans.

Tandis que ces choses se passoient dans le Pays-Bas . le vicomte de Turenne s'étoit avancé vers le Rhin, où il faisoit tête lui seul aux armées de l'Empereur et des confédérés. Il les chassoit de tous leurs postes: il rompoit toutes les mesures; il les avoit déjà mis en fuite à Ladembourg ; et depuis que les habitans de Strasbourg leur eurent donné passage sur leur pont, il avoit encore été à Ensheim, où il avoit défait leur avant-garde, et les avoit contraints de se retirer. Enfin leur armée s' étant grossie des troupes de l'électeur de Brandebourg et de celles des ducs de Zell , ce déluge d'Allemands se répandit de tous côtés dans la Haute-Alsace, résolu d"y prendre ses quartiers d'hiver, et de fondre à la première occasion dans la Franche-Comté.

Le vicomte de Turenne, avec un petit nombre de troupes fatiguées, n'étoit pas en état de les arrêter : mais dans ce temps- là même il reçut un détachement que le roi avoit fait heureusement partir de Flandre aussitôt après la levée du siège d'Oudenarde. Avec ce secours le vicomte de Turenne , malgré les rigueurs et les incommodités de la saison , fait une marche effroyable au travers des montagnes des Vosges, et se présente tout d'un coup à eux. Il renverse tout ce qui s'offre à son passage , et leur enlève des régimens tout entiers. La terreur et la division se mettent dans leur armée : vingt mille hommes en chassent cinquante mille ; toute cette multitude repasse le Rhin en désordre , et entraîne avec elle six miUe hommes de renfort qu'elle rencontre . et qui , au lieu de lui faire rebrousser chemin, deviennent eux-mêmes les compagnons de sa fuite

La fortune ne favorisoit pas moins les François sur la mer. La flotte des Holïandois, délivrée de la crainte des Anglois, et forte de plus de cent voiles , après avoir vainement couru le long des côtes de France, avoit tourné enfin ses projets du côté de l'Amérique; mais elle ne fut pas plus heureuse dans le nouveau monde que dans l'ancien ; car, ayant assiégé la Martinique, elle fut contrainte de lever honteusement le siège. Elle revint de ce long voyage san« avoir fait autre chose que donner des preuves de sa foiblesse. '^

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n'en fut pas de même de l'armée navale de France sur la Méditerranée. Les Messinois, en Sicile, avoient secoué le joug d'Espagne; on les environna aussitôt de tous côtés : Messine fut bientôt affamée • ses malheureux habitans étoient déjà réduits à manger des cuirs • enfin , résolus de périr plutôt que de tomber sous le gouvernement tyrannique d'une nation qui ne pardonne jamais, ils arborèrent l'étendard de France et implorèrent le secours du roi. Il y envoya quatre vaisseaux et six cents hommes de guerre , avec ordre de se saisir des châteaux qui commandent la ville. Il s'assura ainsi des Messinois, et en même temps fit partir le duc de Vivonne, gégéral des galères. Ce général, trouvant la flotte espagnole à la vue de Messine, l'attaque, la met en fuite, et entre triomphant dans la ville. On ne sauroit concevoir la joie de ce misérable peuple, qui se voyoit délivré dans le temps qu'il n avoit plus que l'image des supplices et de la mort devant les yeux. Ses exclamations, ses transports faisoient assez voir qu'ils croyoient devoir au roi quelque chose de plus que la vie.

Ainsi la victoire menoit les François comme par la main dans tous les pays des Espagnols, qui avoient même de la peine à se défendre du côté de la Catalogne , où ils avoient été repoussés plusieurs fois au delà des Pyrénées. Toutefois ces orgueilleux ennemis, voyant la France destituée du secours de ses alliés , ne désespéroient pas encore de se racquitter de leurs pertes. En effet, les Suédois, qui étoient les seuls qui tenoient pour elle , n'avoient pas eu des succès heureux contre l'électeur de Brandebourg. Les Espagnols firent donc de nouveaux efforts : ils attendoient à la prochaine campagne pour se venger de tous les affronts qu'ils avoient reçus ; mais à peine le printemps parut, qu'ils se virent encore dépouillés d'une de leurs meilleures provinces par la prise de Limbourg : le roi, s étant emparé de Dinant et de Huy ' , emporta cette place avec sa promptitude ordinaire , avant que les ennemis fussent en état de s'opposer à ses desseins.

La fortune néanmoins sembla un peu balancer du côté de l'Allemagne. Le vicomte de Turenne, allant reconnoître une hauteur , sur le point de donner bataille , est emporté d'un coup de canon. L'armée françoise étoit alors fort avancée dans le pays ennemi -, et toute l'Europe la crut perdue par la perte d'un chef de cette importance , qui était mort sans communiquer ses desseins. Les ennemis s'attendoient a l'exterminer tout entière , et ne croyoient pas qu'un seul des François leur pût échapper. Toutefois le comte de Lorges et le marquis de Vaubrun , lieutenans généraux , qui en avoient pris la conduite , ne s'étonnèrent point. Ils rassurèrent les soldats, affligés de la mort de leur général ; mais , animés d'un juste désir de la venger , ils se rap-

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