Le 20 avril
peu beau-frère de l'Empereur, il triomphoit en idée des plus fortes places de la Lorraine et de la Champagne, où il avoit résolu de prendre ses quartiers d'hiver , et où il se tenoit si assuré de la victoire, qu'il avoit fait mettre sur ses drapeaux : Ou maintenant^ ou jamais. Il passe la Sarre, il entre dans la Lorraine, et vient se camper fort près de l'armée de France, commandée par le maréchal de Créqui. Les François, quoique beaucoup inférieurs en nombre, brûloient de combattre ; mais le roi ne voulut point faire dépendre de l'incertitude d'une bataille une victoire qu'il pouvoit remporter sans combat : il commanda au maréchal de Créqui de les fatiguer le plus qu'il pourroit , et de ne combattre qu'avec avantage.
Cependant le prince d'Orange rassembloit une autre armée beaucoup plus nombreuse que la première; et, l'ayant grossie des troupes des princes de la basse Allemagne, il formoit, à son ordinaire, de grands desseins. Enfin, après avoir longtemps consulté, avec le gouverneur des Pays-Bas, quelle place serôit le plus à leur bienséance, il vint, avec soixante mille hommes, tenter une seconde fois la fortune devant Charleroi. On crut qu'il ne retoumeroit pas devant cette place sans avoir bien pris ses mesures pour n'y pas recevoir un second affront. Déjà les lignes de circonvallation étoient achevées; déjà le prince Charles, qui le devoit joindre avec toutes ses troupes , étoit sur le bord de la Meuse : le duc de Luxembourg eut ordre de s'avancer vers la place. On se croyoit de part et d'autre à la veille de quelque grand événement : plusieurs braves volontaires s'étoient rendus en diligence dans l'armée de ce général, où ils étoient accourus comme à une occasion infaillible de se signaler. Le prince d'Orange et le gouverneur des Pays-Bas avoient fait une bonne provision de poudre, de bombes, de grenades, et de tout ce qui est nécessaire pour un fiége : mais ils trouvèrent tout à coup que le pain leur manquoit : c' étoit te seule provision à laquelle ils n'avoient pas songé. Le duc de Luxembourg s'étoit placé entre eux et Bruxelles; et le maréchal d'Humières, de l'autre côté, leur fermoit le chemin de Mons et de Namur, et de leurs autres places ; de sorte que, voyant leur armée en danger de mourir de faim, ils décampèrent au grand étonnement de tout le monde . et après avoir tourné leur furie contre le bourg de; Binche, leur consolation ordinaire quand ils ont manqué Charleroi. Ils employèrent le reste de la campagne à faire des manifestes l'un contre l'autre.
Les Allemands, de leur côté, n'étoient pas plus heureux. Le maréchal de Créqui les suivoit toujours, campant à leur vue, toujours maître de donner bataille ou de la refuser; quelquefois son canon les foudroyoit jusque dans leurs tentes; il leur coupoit les vivres et arrêtoit leurs convois; il leur enlevoit leurs chevaux au fourrage; tout ce qui s'écartoit du gros de l'armée tomboit entre les mains des soldats, ou des paysans, plus terribles encore crue les soldats.
Le. prince Charles reconnut alors son imprudence : son armée à demi défaite repassa en diligence et la Moselle et la Sarre , et abandonna , en se retirant, une partie de son bagage.
Dans ce même moment l'armée des Cercles, commandée par le prince de Saxe-Eisenac, étoit de l'autre côté du Rhin, et ne pouvoit se débarrasser du baron de Monclar , qui la tenoit comme assiégée en pleine campagne. Pour comble d'effroi, le maréchal de Créqui s'avance et repasse le Rhin. L'armée des Cercles, entourée de tous côtés , se retire en hâte , et , laissant sur le chemin un grand nombre de morts et de prisonniers , arrive effrayée au pont de Strasbourg , et se réfugie dans une île qui est vers le milieu de ce pont. Les habilans de Strasbourg, touchés du péril des Allemands, qu'ils voyoient exposés à la boucherie, s'employèrent pour eux, et demandèrent au maréchal un passe-port pour des malheureux qui ne cherchoient qu'à s'enfuir. La demande est accordée, et l'on vit l'heure que l'armée et le général se mettoient en chemin conduits par un garde que le maréchal avoit chargé du passe-port. Mais le prince Charles, qui étoit accouru au même temps, leur épargna cette honte. Toutefois il acheta cher la gloire de les avoir délivrés; car à quelques jours de là' , l'aile droite de sa cavalerie fut taillée en pièces, et tout ce qu'il put faire fut de regagner promptement les lieux d'où il étoit parti , et de songer à couvrir Sarhruck , que les François sembloient menacer. Le maréchal profite de cette terreur; il fait semblant de mettre ses troupes en quartier d'hiver aux environs de Schélestat ; mais ayant appris que les Allemands avoient déjà disposé les leurs en plusieurs quartiers , il passe encore le Rhin , et va assiéger Fribourg.
Le prince Charles , étrangement surpris de cette nouvelle , se représente l'étonnement de toute l'Allemagne , et l'indignation de l'Empereur, si on lui enlève une place de cette importance. Qui pourra désormais empêcher les François d'entrer dans la Souabe et dans le Wirtemberg, et de ravager les terres impériales? Il rassemble donc ses troupes; il marche à grandes journées, et arrive à une lieue de Fribourg. Mais trouvant tous les passages fermés, il demeure sans rien entrepreùdre : toutefois il ne voulut point s'en retourner qu'il n'eût vu de ses propres yeux que la place étoit rendue ^ Pour surcroît de malheur il arriva que les troupes que le roi entretenoit dans la Hongrie avoient battu celles de l'Empereur, dont il étoit demeuré sur le champ de bataille plus de trois mille hommes.
Les ennemis , voyant approcher la fin de l'année , croyoient avec apparence être aussi à la fin de leurs disgrâces. Ils comptoient en une seule campagne quatre de leurs meilleures villes emportées,