‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 69 sur 170 · En · texte numérisé non relu

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182 PRÉCIS HISTORiaUK

Il y avoit quelques jours que ce maréchal avoit eu ordre de passer le Rhin, et d'aller avec un corps d'armée dans le Brisgaw, tandis que d'autres troupes se tiendroient aux environs de Metz. Tout cela avoit fait juger que l'orage tomberoit vraisemblablement du côté de VAllemagne. Cette opinion augmente lorsque l'on voit arriver à Metz le maréchal, tout malade qu'il étoit, pour confirmer entièremeiàt ce bruit. Le roi lui commande de marcher vers Thionville , et fait semblant lui-même d'y vouloir aller. Les ennemis, alarmés et incertains de sa marche , sont dans une continuelle agitation. Les Allemands , qui à peine avoient pris leurs quartiers d'hiver, sont contraints d'en sortir pour se rassembler. La ville de Strasbourg parle d'envoyer des députés ; Trêves se croit déjà voir au pillage ; Luxembourg ne doute plus d'être assiégé.

Cependant le roi rebrousse chemin, et se rend à Verdun, faisant courir le bruit qu'il alloit assiéger Namur. Le gouverneur des Pays- Bas ne sait plus de quel côté tourner : il voit aller et venir de toutes parts les armées françoises ; il voit que depuis le fond de la Flandre jusqu'au Rhin, le roi a partout des magasins; il ne sait quelle placeabandonner ni défendre ; il en assure une , il en expose vingt autres. Il court enfin au plus pressé, et, rappelant toutes les troupes qu'il avoit en Flandre , il en remplit toutes les villes du Hainaut et du Luxembourg.

A peine il a pris ces précautions qu'on vient lui dire que le maréchal d'Humières s'approche d'Ypres : il y jette la meilleure garidson de Gand. Il respire alors, et pense avoir bien pourvu à toutes choses. Mais en un même jour il apprend , de six courriers différens, qu'il y a six grandes villes investies, Mons, Namur, Charlemont, Luxembourg, Ypres, et enfin que Gand même est assiégé. Cette dernière nouvelle est pour lui un coup de foudre : il est longtemps sans pouvoir y ajouter foi. Quelle apparence que le roi, qu'il croit en Lorraine, vienne assiéger, au fort de l'hiver, la plus grande ville des Pays-Bas, et entreprendre de faire une circonvallation de plus de huit lieues dans un pays de marécages et facile à inonder, coupé de quatre rivières et de deux larges canaux? Cependant la chose se trouve vraie. Plus de soixante mille hommes, partis de diff'érens en'^"^oits, étoient arrivés à une même heure devant cette grande ville, et l'avoient investie, sans savoir euxmêmes qu'ils Vinvestissoient. Le roi, ayant supputé le temps que ses ordres pouvoient être exécutés, laisse la reine à Stenay , monte à cheval, traverse en trois jours plus de soixante lieues de pays, et joint son armée qui est devant Gand.

Il trouve en arrivant la circonvallation presque achevée , et tous les quartiers déjà disposés, suivant le plan qu'il en avoit lui-même dressé à Saint-Germain. Les ennemis avoient lâché leurs écluses ; mais il y eut bientôt partout des digues et des ponts de communi-

cation. La tranchée est ouverte dès le soir ; bientôt les dehors sont emportés i'épée à la main : la ville se rend ; et la citadelle , quoique très-forte et environnée de larges fossés, capitule deux jours après '. Ainsi le roi, par sa conduite , se rend en six jours maître de cette ville si renommée , qui faisoit autrefois la loi à ses princes mêmes , et qui prétendoit égaler Paris par la grandeur de son enceinte et par le nombre de ses habitans. A peine est-elle prise que le maréchal de Lorges a ordre de s'avancer vers Bruges avec un corps de cavalerie. Aussitôt deux bataillons espagnols de la garnison d'Ypres s'y jettent : mais tout à coup voilà le roi devant Ypres. Il y avoit longtemps qu'il avoit dessein sur cette place importante par ellemême, et parce que sa prise achevoit d'assurer toutes ses conquêtes. Il y restoit encore trois mille hommes de guerre, qui se défendirent d'abord courageusement; mais les approches étant faites , la contrescarpe bordée d'une double palissade est forcée en une nuit, et le lendemain dès la pointe du jour la citadelle et la ville envoyèrent des otages et signèrent la capitulation -.

Ces deux dernières conquêtes changèrent toute la face des affaires. Le roi est à deux lieues des places des Hollandois, et ils pensent à toute heure le revoir encore aux portes de leur capitale. Mais quelle douleur pour les Espagnols de perdre tout un grand pays dont ils tiroient toute leur subsistance , et de le voir en proie aux armées de leurs ennemis ! Les Anglois se troublent à cette nouvelle : c'est en vain qu'ils sont déjà dans Bruges et dans Ostende. Par quel chemin iront-ils joindre les Espagnols? Tous les passages leur sont fermés : les voilà désormais resserrés dans un très-petit espace de pays ; et les seules garnisons d'Ypres et de Gand sont capables de ruiner leur armée. On arme pourtant à Londres ; on délivre des commissions pour lever des troupes ; on équipe des vaisseaux; on défend tout commerce avec la France, et ou veut que les Hollandois fassent de pareilles défenses chez eux. Mais les Hollandois ne veulent point renoncer aux avantages qu'ils tirent du commerce. La dispute s'échauffe, l'alliance n'est pas encore signée, et les voilà déjà brouillés. Le roi, instruit de leur division, compte pour vaincus des ennemis qui s'accordent si mal ensemble. Toutefois, comme il voit sa gloire au point de ne pouvoir plus croître, ses frontières entièrement assurées, son empire accru de tous côtés, il songe au repos et à la félicité de ses peuples. Cette seule ambition peut désormais flatter son courage : il se résout donc à donner la paix à l'Europe, mais c'est aux conditions qu'il veut bien imposer lui-même. Il trace un petit projet de paix et l'envoie à Nimègue. Ce projet, rendu public, fait l'effet qu'il s'étoit imaginé.

i . Les 9 et < 2 mars.

S. Le 26 mar».

Les ennemis commencent à ouvrir les yeux. Les peuples de Hollande , épuisés d'argent et de forces , et las d'entretenir des armées qui peuvent les opprimer un jour, songent à assurer leur repos et leur liberté. Les propositions du roi sont dans la justice, et il faut ou de l'aveuglement ou de l'opiniâtreté pour les refuser. Enfin, si on ne fait la paix, ils déclarent qu'ils ne fourniront plus aux frais de la guerre. Les états généraux s'assemblent; mais le terme que le roi leur a donné expire bientôt. Il leur semble à tout moment qu'il va partir, et ils demandent du temps pour délibérer. Il leur accorde trois semaines, et va lui-même attendre à Gand leur réponse à la tête de son armée. Tandis qu'ils consultent et que les choses sont en balance, il leur envoie un trompette pour achever de leur expliquer les intentions favorables qu'il a pour eux. Alors les Hollandois ne pouvant plus se contenir, la mémoire de tant de bienfaits qu'ils ont autrefois reçus de la France se réveille en eux. Ils avouent leur ingratitude ; ils crient que les François sont leurs vrais alliés , que le roi est leur naturel protecteur. On entend partout retentir dans la Haye : Vive le roi de France! Vive le grand prince qui veut bien nous donner la paix! En même temps ils lui envoient des députés pour lui témoigner leur juste reconnoissance.

Le prince d'Orange est le seul qui ne prend point de part à la joie publique. Quoique la guerre jusqu'alors lui ait été si contraire, il ne peut souffrir une paix qui va lui ôter le commandement des armées : il n'y a point d'adresse qu'il n'emploie , point de machine qu'il ne remue. Il fait agir ses créatures; il envoie en Angleten'e; il jette l'alarme dans toutes les cours des alliés. On voit arriver de toutes parts à Nimègue des courriers chargés de plaintes contre les Etats. L'Empereur éclate surtout en reproches, et les accuse d'abandonner la cause commune : c'est pour eux que l'Allemagne est engagée dans une guerre qui lui est si onéreuse ; que deviendront maintenant leurs alliés? et comment soutiendront-ils séparément une puissance que tous ensemble ils n'ont pu soutenir ' ? D'autre part les Anglois achèvent de lever le masque ; ils se déclarent ouvertement contre la France , et sont désormais ses plus grands ennemis. Il n'y a rien qu'ils ne fassent pour empêcher les Hollandois de se réconcilier avec elle; ils leur offrent de l'argent, des vaisseaux, des troupes, et les engagent enfin à signer un traité de ligue offensive et défensive avec eux.

Le roi, de retour à Saint- Germain, apprend sans s'émouvoir toutes ces ligues nouvelles. Il a ses mesures prises; il est si assuré de faire la loi à ses ennemis, qu'il a déjà par avance déchargé ses

1. Soutenir une puissance, pour soutenu' l'efforl d'une puissance, lui résister.

DES CAMPAGNES DE LOUIS XIV. î85

peuples de six millions de tailles. Il semble même que. daus le temps qu'il offre la paix , la fortune de tous côtés prenne plaisir à favoriser ses armées : trois cents hommes de la garnison de Maëstricht emportent d'assaut, en une nuit, une place du Brabant' que trente mille hommes oseroient à peine assiéger. Le duc de Navailles, malgré des difficultés incroyables, et presque à la vue de l'armée d'Espagne, prend la capitale de la Cerdagne^, et s'ouvre l'entrée dans la Catalogne. Le maréchal de Créqui défait une partie des meilleures troupes de l'Empire , et les pousse avec grand carnage jusque dans les fossés de Rinfeld ^•, il brûle le pont de Strasbourg, et s'empare de tous les forts qui le défendoient. Le duc de Luxembourg de son côté ne demeure pas oisif. Après avoir tenu longtemps Bruxelles comme assiégée, il entre dans le Hainaut, et va bloquer Mons. Le prince d'Orange ayant grossi son armée de plusieurs troupes angloises et allemandes, marche en diligence pour secourir cette grande ville, et les armées sont en présence.

Cependant les Hollandois, plus touches de leur véritable intérêt que des vaines promesses des Anglois et de leurs autres alliés, ordonnent à leurs plénipotentiaires d'achever le traité qu'ils ont commencé avec la France. La paix est signée àNimègueS et un courrier en porte la nouvelle au prince d'Orange. Néanmoins ce prince malheureux ne perd pas encore l'espérance d'empêcher la ratification. Il se résout de tenter encore une fois la fortune en attaquant promptement les François, et songe, par un dernier effort, ou à rompre la paix, ou du moins à terminer la guerre avec éclat. Le lendemain, dès la pointe du jour, il passe les défilés qui séparent les deux armées, et attaque les François dans leurs postes. Comme il combattoit en homme désespéré, sa témérité eut d'abord quelque succès : il renverse quelques gardes avancées, et les poursuit jusque vers l'endroit où le gros de l'armée étoit en bataille. Mais alors la fortune changea de face : les François fondent sur les ennemis avec leur impétuosité ordinaire, et les mettent en déroute ; près de quatre mille hommes demeurèrent sur la place. Le prince d'Orange fut trop heureux, le jour suivant, de publier luimême la nouveUe de la paix. C'étoit le seul moyen de délivi'er Mons.

Les plénipotentiaires d'Espagne la signèrent bientôt après*. Mais quand le traité parut à Madrid, et qu'il fallut le ratifier, la plume

i. Leuve, prise le 4 mai, ii. Puycerda, le 28.

3, Le a juillet.

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