‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 76 sur 170 · DISCOURS DE PAUSANIAS · texte numérisé non relu

DISCOURS DE PAUSANIAS

a Je n'approuve point, ô Phèdre, la simple proposition qu'on a faite de louer l'Amour ; cela seroit bon s'il n'y avoit qu'un Amour. Mais, comme il y en a plus d'un, je voudrois qu'on eût marqué, avant toutes choses, quel est celui que l'on doit louer. C'est ce que je vais essayer de faire. Je dirai quel est cet Amour qui mérite qu'on le loue, et je le louerai le plus dignement que je pourrai.

a II est constant que Vénus ne va point sans l'Amour. S'il n'y avoit qu'une Vénus, il n'y auroit qu'un Amour; mais puisqu'il y a deux Vénus, il faut nécessairement qu'il y ait aussi deux Amours. Qui doute qu'il y ait deux Vénus? L'une, ancienne fille du ciel, et qui n'a point de mère , nous la nommons Vénus Uranie. L'autre , plus moderne, fille de Jupiter et de Dioné, nous l'appelons Vénus populaire. Il s'ensuit que de deux Amours, qui sont les ministres de ces deux Vénus, il faut nommer l'un céleste et l'autre populaire. Or, tous les dieux, à la vérité , sont dignes d'être honorés ; mais distinguons bien les fonctions de ces deux Amours.

« Toute action est de soi indifférente , comme ce que nous faisons présentement, boire, manger, discourir. Aucune de ces actions n'est ni bonne ni mauvaise par elle-même-, mais elle peut devenir bonne ou mauvaise par la manière dont on la fait. Elle devient honnête si on la fait selon les règles de l'honnêteté, et vicieuse si on la fait contre ces règles. Il en est de même de l'amour : tout amour , en général, n'est point louable ni vertueux, mais seulement celui qui fait que nous aimons vertueusement.

« L'amour de la Vénus populaire inspire des passions basses et populaires : c'est proprement l'amour qui règne parmi les gens du commun. Ils aiment sans choix, plutôt les femmes que les hommes, plutôt le corps que l'esprit; et même entre les esprits, il s'accommodent mieux des moins raisonnables, car ils n'aspirent qu'à la jouissance; pourvu qu'ils y parviennent, il ne leur importe par quels moyens. De là vient qu'ils s'attachent à tout ce qui se présente, bon ou mauvais : car ils suivent la Vénus populaire, uui

parce qu'elle est née du mâle et de la femelle, joint aux bonnes qualités de l'un les imperfections de l'autre.

« Pour la Vénus Uranie. elle n'a point eu de mère, et par con~ séquent il n'y a rien de foible en elle. De plus, elle est ancienne, et n'a point l'insolence de la jeunesse. Or, l'amour céleste est parfait comme elle. Ceux qui sont possédés de cet amour ont les inclinations généreuses : ils cherchent une autre volupté que celle des sens; il faut une belle âme et un beau naturel pour leur plaire et pour les toucher; on reconnoît dans leur choix la noblesse de l'amour qui les inspire ; ils s'attachent non point à une trop grande jeunesse, mais à des personnes qui sont capables de se gouverner : car ils ne s'engagent point dans la pensée de mettre à profit l'imprudence d'une personne qu'ils auront surprise dans sa première innocence, pour la laisser aussitôt après, et pour courir à quelque autre; mais ils se lient dans le dessein de ne se plus séparer, et de passer toute leur vie avec ce qu'ils aiment. Il seroit effectivement à souhaiter qu'il y eût une loi par laquelle il fût défendu d'aimer des personnes qui n'ont pas encore toute leur raison , afin qu'on ne donnât point son temps à une chose si incertaine : car qui sait ce que deviendra un jour cette trop grande jeunesse , quel pli prendront et le corps et l'esprit, de quel côté ils tourneront, vers le vice ou vers la vertu? Les gens sages s'imposent eux-mêmes une loi si juste. Mais il faudroit la faire observer rigoureusement par les amans populaires dont nous parlions, et leur défendre ces sortes d'engagemens comme on leur défend l'adultère. Ce sont eux qui ont déshonoré l'Amour; ils ont fait dire qu'il étoit honteux de bien traiter un amant; leur indiscrétion et leur injustice ont seules donné lieu à une semblable opinion, qui, à la prendre en général, est très-fausse. puisque rien de ce qui se fait par des principes de sagesse et d'honneur ne sauroit être honteux.

« Il n'est pas difficile de connoître l'opinion que les hommes ont de l'Amour dans tous les pays de la terre , car la loi est claire et simple. Il n'y a que les seules villes d'Athènes et de Lacédémone où la loi est difficile à entendre, où elle est sujette à explication. Dans l'Élide, par exemple, et dans la Béotie. où les esprits sont pesans, et où l'éloquence n'est pas ordinaire, il est dit simplement qu'il est permis d'aimer qui nous aime. Personne ne va parmi eux à rencontre de cette ordonnance , ni jeunes ni vieux ; il faut croire qu'ils ont ainsi autorisé l'amour pour en aplanir les difficultés . et afin qu'on n'ait pas besoin, pour se faire aimer, de recourir à des artifices que la nature leur a refusés.

a Les choses vont autrement dans l'Ionie , et dans tous les pays soumis à la domination des barbares : car là on déclare infâme toute personne qui souffre un amant. On traite sur un même pied l'amour , la philosophie , et tous les exercices dignes d'un honnête homme

D'où vient cela? C'est que les tyrans n'aiment point à voir qu'il s'élève de grands courages, ou qu'il se lie dans leurs États deg ami' tiés trop fortes : or c'est ce que l'amour sait faire parfaitement. Les tyrans d'Athènes en firent autrefois l'expérience : l'amitié violente d'Harmodius et d'Aristogiton renversa la tyrannie dont Athènes êtoit opprimée. Il est donc visible que dans les États où il est honteux d'aimer qui nous aime , cette trop grande sévérité vient de l'injustice de ceux qui gouverneut, et de la lâcheté de ceux qui sont gouvernés; mais que , dans les pays , au contraire , où il est honnête de rend're amour pour amour, cette indulgence est un effet de la grossièteté des peuples qui ont craint les difficultés.

« Tout cela est bien plus sagement ordonné parmi nous. Mais, comme j'ai dit, il faut bien examiner l'ordonnance pour la concevoir : car, d'un côté, on dit qu'il est plus honnête d'aimer aux yeux de tout le monde que d'aimer en cachette, surtout quand on aime des personnes qui ont elles-mêmes de l'honneur et de la vertu, et encore plus quand la beauté du corps ne se rencontre point dans ce qu'on aime. Tout le monde s'intéresse pour la prospérité d'un homme qui aime ; on l'encourage ; ce qu'on ne feroit point si l'on croyoit qu'il ne fût pas honnête d'aimer. On l'estime quand il a réussi dans son amour; on le méprise quand il n'a pas réussi. On permet à un amant de se servir de mille moyens pour parvenir à son but; et il n'y a pas un seul de ces moyens qui ne fût capable de le perdre dans l'esprit de tous les honnêtes gens, s'il s'en servoit pour toute autre chose que pour se faire aimer : car si un homme, dans le dessein de s'enrichir, ou d'obtenir une charge , ou de se faire quelque autre établissement de cette nature, osoit avoir pour un grand seigneur la moindre des complaisances qu'un amant a pour ce qu'il aime; s'il employoit les mêmes supplications, s'il avoit la même assiduité, s'il faisoit les mêmes sermens, s'il couchoit à sa porte, s'il descendoit à mille bassesses où un esclave auroit honte de descendre, il n'auroit ni un ennemi ni un ami qui le laissât en repos : les uns lui reprocheroient publiquement sa turpitude, ses bassesses: les autres en rougiroient, et s'eiïorceroient de l'en corriger. Cependant tout cela sied merveilleusement à un homme qui aime ; tout lui est permis : non-seiilement ses bassesses ne le déshonorent pas, mais on l'en estime comme un homme qui fait très -bien son devoir. Et ce qui est le plus merveilleux, c'est qu'on veut que les amans soient les seuls parjures que les dieux ne punissent point; car on dit que les sermens n'engagent point en amour : tant il est vrai que lesj hommes et les dieux donnent tout pouvoir à un amant ! il n'y a donc personne qui là-dessus ne demeure persuadé qu'il est très-louable, en cette ville, et d'aimer, et de vouloir du bien à ceux qui nous aiment.

« Mais ne croira-t on pas le contraire, si l'on reKaïae d'un autre

côté , avec quel soin un père met auprès de ses enfans une personne qui veille sur eux , et que le plus grand soin de ces personnes est d'empêcher qu'ils ne parlent à ceux qui les aiment? S'il arrive même qu'on les voie entretenir de pareils commerces, tous leurs camarades les accablent de railleries, et les gens plus âgés ni ne s'opposent à ces railleries, ni ne querellent ceux qui les font. Encore une fois, à examiner cet usage de notre ville, ne croira-t-on pas que nous sommes dans un pays où il y a de la honte à aimer et à se laisser aimer? Voici comme il faut accorder toutes ces contrariétés. L'amour, comme je disois d'abord, n'est de soi-même ni bon ni mauvais; il est louable, si l'on aime avec honneur; il est condamnable, si l'on aime contre les règles de l'honnêteté. Il y a de la honte à se laisser vaincre à l'amour d'un malhonnête homme; il y a de l'honneur à se rendre à l'amitié d'un homme qui a de la vertu. J'appelle malhonnête homme cet amant populaire qui aime le corps plutôt que l'esprit; son amour ne sauroit être de durée, car il aime une beauté qui ne dure point ; dès que la fleur de cette beauté est passée, vous le voyez qui s'envole ailleurs, sans se souvenir de ses beaux discours et de toutes ses belles promesses. Il n'en est pas ainsi de l'amant honnête : comme il s'est épris d'une belle âme, son amitié est immortelle, car ce qu'il aime est solide et ne périt point.

« Telle est donc l'intention de la loi qui est établie parmi nous : elle veut qu'on examine avant de s'engager, et qu'on honore ceux qui aiment pour la vertu, tandis qu'on aura en horreur ceux qui ne recherchent que la volupté; elle encourage les jeunes gens à se donner aux premiers et à fuir les autres; elle examine quelle est l'intention de celui qui aime, et quel est le motif de celui qui se laisse aimer. Il s'ensuit de là qu'il y a de la honte à s'engager légèrement; car il n'y a que le temps qui découvre le secret des cœurs.

« Il est encore honteux de céder à un homme riche, ou à un homme qui est dans une grande fortune, soit qu'on se rende par timidité, ou qu'on se laisse éblouir par l'argent, ou par l'espérance d'entrer dans les charges : car outre que des raisons de cette nature ne peuvent jamais lier une amitié véritable et généreuse, elles portent d'ailleurs sur des fondemens trop peu durables.

« Reste un seul motif, pour lequel, selon l'esprit de notre loi, on peut accorder son amitié à celui q.ui la demande : car tout de même que les bassesses et la servitude volontaire d'un homme qui aspire à se faire aimer ne lui sont point odieuses, et ne lui sont point reprochées, aussi y a-t-il une espèce de servitude volontaire qui ne peut jamais être blâmée : c'est celle où l'on s'engage pour la vertu. Tout le monde s'accorde en ce point, que si un homme s'attache à en servir un autre, dans l'espérance de devenir honnête homme par son moyen, d'acquérir U sagesse, ou quelque autre partie de la

vertu , cette servitude n'est point honteuse , et ne s'appelle point une bassesse.

« Il faut que l'amour se traite comme la philosophie , et que les lois de l'un soient les mêmes que les lois de l'autre , si l'on veut qu'il soit honnête de favoriser celui qui nous aime ; car si l'amant et l'aimé s'aiment tous deux à ces conditions, savoir, que l'amant en reconnoissance des honnêtes faveurs àe celui qui l'aime, sera prêt à lui rendre tous les services qu'il pourra lui rendre avec honneur; que l'aimé, de son côté, pour reconnoître le soin que son amant aura pris de le rendre sage et vertueux , aura pour lui toutes les complaisances que l'honneur lui permettra; et si l'amant est véritablement capable d'inspirer la vertu et la prudence à ce qu'il aime ; et que l'aimé ait un véritable désir de se faire instruire; si, dis-je, toutes ces conditions se rencontrent , c'est alors uniauement qu'il est honnête d'aimer qui nous aime.

«. L'amour ne peut point être permis pour quelque autre raison que ce soit. Alors il n'est point honteux d'être trompé ; partout ailleurs il y a de la honte, soit qu'on soit trompé, soit qu'on ne le soit point : car si, dans l'espérance du gain, on s'abandonne à un amant que l'on croyoit riche, et qu'on reconnoisse que cet amant est pauvre en effet, et qu'il ne peut tenir parole, la honte est égale de part et d'autre. On a découvert ce que l'on étoit, et on a montré que, pour le gain, on pouvoit tout faire pour tout le monde. Et qu'y a-t-il de plus éloigné de la vertu que ce sentiment? Au contraire, si, après s'être confié à un amant que l'on auroit cru honnête homme . dans l'espérance d'acquérir la vertu par le moyen de son amitié , on /ient à reconnoître que cet amant n'est point un honnête homme , et qu'il est lui-même sans vertu , il n'y a point de déshonneur à être trompé de la sorte; car on a fait voir le fond de son cœur, on a montré que pour la vertu , et dans l'espérance de parvenir à une plus grande perfection , on étoit capable de tout entreprendre ; et il n'yavoitriende plus glorieux que d'avoir cette passion pour la vertu.

« Il s'ensuit donc qu'il est beau d'aimer pour la vertu. C'est cet amour qui fait la Vénus céleste, et qui est céleste lui-même, utile aux particuliers et aux républiques, et digne de leur principale étude, qui oblige l'amant et l'aimé de veiller sur eux-mêmes, et d'avoir soin de se rendre mutuellement vertueux. Tous les autres amours appartiennent à la Vénus populaire.

" Voilà, ô Phèdre, tout ce que j'avois à vous dire présentement sur l'amour. »

< Paasanias ayant fait ici une pause (car voilà de ces allusions que nos sophistes enseignent) , c'étoit à Aristophane à parler ; mais il en fut empêché par un hoquet qui lui étoit survenu , apparemment pour avoir trop mangé. Il s'adressa donc àÉryximaque, médecin, auprès de qui il étoit, et lui dit ;

« Il faut ou que vous me délivriez de ce hoquet, on que vous par- < liez pour moi jusqu'à ce qu'il ait cessé.

a — Je ferai l'un et l'autre , répondit Éryximaque ; car je vais partt 1er à votre place, et vous parlerez à la mienne, quand votre in- « commodité sera finie : elle le sera bientôt, si vous voulez retenir (c votre haleine, et vous, gargariser la gorge avec de l'eau. Il y a « encore un autre remède qui fait cesser infaillil)lement le hoquet , ce quelque violent qu'il puisse être ; c'est de se procurer Téternu-- « ment en se frottant le nez une ou deux fois.

« — J'aurai exécuté vos ordonnances, dit Aristophane, avant que « votre discours soit achevé. Commencez'. »

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