Î28 ÉPITRE DÉDICATOIRE
pie , une si haute destinée vient moins de sa beauté naturelle et des*^ ornemens que nous avons tâché d'y ajouter, que de l'avantage d'être la langue de la nation qui vous a pour monarque, et (nous ne craignons point de le dire) que vous avez rendue la nation dominante. Vous répandez" sur nous un éclat qui assujettit les étrangers à nos coutumes dans tout ce que leurs lois peuvent leur avoir laissé de libre : ils se font honneur de parler comme ce peuple à qui vous avez appris à surmonter tous les obstacles, à ne plus trouver de places imprenables , à forcer les retranchemens les plus inaccessibles. QueP^ empressement. Sire, la postérité n'aura-t-elle point à rechercher, à recueillir les Mémoires de votre vie, les chants de victoire qu'on aura mêlés à vos triomphes! C'est ^ ce qui nous répond du succès de notre ouvrage; et s'il 3» arrive, comme nous osons l'espérer, qu'il ait le pouvoir de fixer la langue pour toujours , ce ne sera pas tant par nos soins que parce que les livres et les autres monumens qui parleront du règne de Votre Majesté feront les délices de tous les peuples, feront l'étude de tous les rois, et seront toujours regardés comme faits dans le temps de la pureté du langage et dans le beau siècle de la France. Nous 3' sommes avec une profonde vénération, etc.
1. Le Dictionnaire de l'Académie française paroît enfin. Ce mot enfin ne peut ici être dit qu'en deux sens, ou comme par un aveu de la lenteur de l'Académie à travailler, ou comme par une espèce de vaine complaisance d'avoir pu venir à bout d"un si grand ouvrage. Or, dans l'un et dans l'autre sens, il est mal , parce qu'il n'est ici question ni de s'accuser ni de se vanter.
2. Sous les auspices de Votre Majesté. On dit bien agir sous les auspices, entreprendre^ achever quelque chose sous les auspices d'un grand prince , pour marquer que c'est par ses ordres que tout s'est fait; que c'est son génie, son bonheur, qui ont influé sur tout. Mais paroît sous les auspices ne se peut dire, à mon sens, que dans une occasion : ce seroit si un auteur , n'ayant pas voulu , par modestie, mettre un ouvrage au jour, venoit à y être excité, et comme forcé par les instances d'un grand prince. Car alors on pourroit dire avec fondement que cet odvrage paroît au jour sous les auspices du prince. Mais ici il n'y a rien de semblable.
3. Et nous avons osé mettre à la tête de notre ouvrage le nom au'
* . Celle crilique est attribuée à Racine et à RcRuier-Desmaral»
guste. Cette phrase, mettre le nom d'un prince à la tête d'un oU'' vrage , pour dire , lui dédier un ouvrage , me semble impropre , en ce qu'elle ne signifie point en effet ce qu'on veut lui faire signifier. Le mot oser me semble aussi n'être pas à propos en cet endroit. Car, en général, bien loin que ce soit une hardiesse à qui que ce soit de dédier un livre à un grand prince, c'est au contraire une marque de respect, un acte d'hommage; et pour l'Académie, à l'égard du roi, qui en est le protecteur, c'est un devoir, c'est une obligation indispensable.
4. Quelques soins que nous ayons pris d'y rassenihler tous le:,termes dont l'éloquence et la poésie peuvent former l'éloge des plus grands héros. De la façon dont ceci est énoncé, on peut croire que l'Académie, en faisant son Dictionnaire, n'a eu autre chose en rue que de recueillir les mots dont on peut se servir dans un panégyrique, dans une ode, dans un poëme épique, ou que du moins, en rassemblant aussi tous les autres, elle ne l'a fait que par manière d'acquit : mais que pour ceux qui peuvent entrer dans l'éloge d'un grand prince, elle y a travaillé avec tout un autre soin. Car c'est là ce qui résulte naturellement de la phrase dont il s'agit.
Que si on la veut prendre dans un sens plus étendu , et comme faisant une figure qui, dans l'expression de la plus noble partie, comprend le tout, il y aura un autre inconvénient. C'est que tous les faiseurs de Dictionnaires seront aussi bien fondés que nous à dire qu'ils ont pris soin de rassembler tous les termes dont on peut former l'éloge des plus grands héros.
Il y a d'ailleurs une autre observation à faire là-dessus , c'est que les mots de jurer, de blasphémer, voler, tuer, assassin, traître, crime, poison, inceste, etc., ne sont pas moins dans le Dictionnaire de l'Académie que ceux de régner, vaincre, triompher, libéral, magnanime, conquérant, valeur, gloire, sagesse, etc.; qu'ainsi «n peut dire avec le même fondement que nous avons pris soin de rassembler tous les termets dont on peut se servir pour faire les invectives les plus sanglantes et pour décrire les actions les plus abominables.
6. Tous les termes dont l'éloquejice. Phrase louche par elle-même, et qui laisse en doute d'abord si on ne veut point dire tous les termes , l'éloquence desquels.
6. Nous avouons^ Sire, que vous nous en avez fait sentir plus d'une fois et le défaut et la foihlesse. Ces mots-là, de la manière dont ils sont rangés, font tout un autre sens que celui qu'on a voulu leur donner. On a voulu dire que le roi nous faisoit sentir la foiblesse et la pauvreté de la langue ; et cette phrase , tout au contraire, signifie qu'il nous a fait sentir le défaut et la foiblesse des héros.
7» Lorsque notre xèle. Quand on a avancé une proposition, il faut
que la preuve qu'on en donne ensuite y ait un parfait rapport. Ainsi, après avoir dit que le roi nous a fait sentir plus d'une fois la faiblesse de la langue, il faudroit, pour le bien prouver, faire une espèce d'énumération des diverses choses en quoi il nous l'a fait sentir. Mais ici on ne parle que d'une seule; et, outre qu'en cela on manque à prouver suffisamment ce qu'on avoit avancé , puisqu'une proposition générale ne sauroit être prouvée par un fait particulier, on donne de plus lieu de croire que ce n'est qu'à l'égard de ce fait particulier qu'on a trouvé la langue trop foible.
8. Parler du secret impénétrable. Parler d'un seciet, c'est le révéler, le divulguer; de sorte qu'on pourroit dire, bien loin que le zèle et le devoir engagent à parler du secret impénétrable des desseins d'un prince , ils obligent au contraire à n'en dire mot.
9. Ne répondoient pas à nos idées. Il faudroit, pour la justesse de la construction, ont mal répondu, puisque auparavant il y a nous ont engagés; ou bien, ce qui seroit encore plus régulier: Toutes les fois que notre zèle ou notre devoir nous ont engagés.... nous avons trouvé que les mots.,., ne répondoient pas à nos idées.
10. Providence. Reconnoître que le terme de providence n'appartient qu'à Dieu seul, et qu'il ne peut jamais être permis de donner aux hommes ce qui n'appartient qu'à Dieu , mais cependant dire en même temps qu'on le donneroit s'il étoit permis de le donner, il y a en cela une contradiction d'idées , et cela se détruit soi-même.
D'ailleurs, en disant : Et nous aurions osé, etc.; s'il pouvoit être permis, etc., on marque une grande disposition à faire la chose même que l'on reconnoît n'être pas permise. Je ne sais si je me trompe; mais cet endroit, à ce qu'il me paroît, blesse la bienséance.
11. Ce qui nous console. Voilà encore un endroit où l'expression fait tort au sens : car, si l'Académie est vraiment touchée de ce qui regarde la gloire du roi, ce ne doit pas être un sujet de consolation pour elle de ce que les autres langues ne sont pas plus capables que la nôtre de donner une juste idée des actions d'un si grand prince. On ne peut avoir raison de s'exprimer de la sorte que quand on veut bien laisser voir qu'on n'agit que par émulation : mais, hors de là , il est mal de dire qu'on se console de ne pouvoir pas bien faire, parce que d'autres ne peuvent pas faire mieux.
12. C'est que sur un pareil sujet les autres langues n'auroient aucun avantage sur la nôtre. De ces deux sur , le premier est peutêtre impropre; car on ne dit pas avoir avantage sur quelqu'un, sur quelque cJiose, mais en quelque chose. De plus, l'exactitude et la pureté du style ne souffrent pas qu'on mette dans un petit membre de période deux sur, qui dépendent tous deux d'un même régime.
13. De brillant et de sublime dans leurs plus fameux panégyriques. A prendre le mot de panégyrique dans un sens étroit, cela n'iroit pas loin. Ainsi je ne doute point que par les plus fameux
panégyriques, on n'ait eu en vue tout ce que les anciens , Grecs et Romains, peuvent avoir fait de plus achevé, en matière de louanges , dans tous leurs ouvrages. Mais en même temps aussi je crois que c'est une exagération, et trop forte en elle-même, et vicieuse outre cela quant au sens et quant à l'expression, que de dire que ce qu'il y a de plus brillant et de plus sublime dans l'éloquence ou grecque ou romaine, ne puisse pas a.\o\T asses de force ci as&ii (ïédat pour soutenir le simple récit des victoires du roi. Le brillant' le sublime et l'éclat ne sont point faits pour soutenir, et un simple récit ne doit point être soutenu. Cela implique contradiction.
14. Qu'il nous soit permis, Sire, de détourner les yeux d'une gloire si éclatante. Je ne blâme point cette phrase : mais pourtant les yeux d'une gloire peuvent trouver de mauvais plaisans.
15. Le vainqueur des nations. Pour pouvoir dire qu'un prince est le vainqueur des nations , il ne suffit pas qu'il ait été toujours victorieux dans toutes les guerres qu'il a ou entreprises ou soutenues contre diverses nations: il faut qu'il ait subjugué des nations entières. Or cela ne se peut pas dire du roi, quoique ses victoires et ses conquêtes soient plus grandes et plus glorieuses par elles-mêmes que celles des princes qui ont subjugué plusieurs nations,
16. Le vengeur des rois. Cette épithète ne convient pas non plus. Il faudroit, pour la fonder, que le roi eût effectivement rétabli le roi d'Angleterre sur le trône. Tant qu'il ne l'y rétablit point, il est son protecteur, son appui; mais il n'est point son vengeur, le mot de vengeur supposant un homme qui non-seulement a pris quelqu'un sous sa protection , mais qui l'a effectivement vengé de ses ennemis et rétabli en son premier état.
17. Une protection si glorieuse. La construction souffre ici : car il ne suffit pas que, sous le terme de protecteur, celui de protection soit renfermé , pour dire ensuite absolument une protection si glorieuse; mais il faut nécessairement que celui même de protection ait été exprimé: ces mots, une si glorieuse, étant ici de même nature que le pronom démonstratif ce , qu'on ne peut jamais employer sans que le terme auquel il se rapporte ait été employé peu de temps auparavant, ou sans ajouter ensuite quelque cho?e qui marque précisément de quoi il s'agit. Ainsi, après avoir parlé de la protection dont le roi honore l'Académie, on peut bien dire : Une si haute protection , Sire. Que si on ne s'est point encore servi du mot de protection , il faudra dire : Une si haute protection que celle dont vous nous honores^ ou quelque autre chose de semblable; car si l'on n'ajoute rien après une si haute protection dans un cas où le même mot n'a pas précédé, encore une fois, il n'y a point de construction.
Si glorieuse. En parlant des grandes actions du roi. c'est fort bien dit, des actions si glorieuses, parce que c'est à lui qu'elles ap-
portent de la gloire : mais , en parlant de la protection que le ro* nous donne, comme ce n'est pas à lui, mais à nous qu'elle fait honneur , il faut le remarquer et dire une protection qui nous est si glorieuse.
Ce qu'il y a encore de plus considérable à observer sur cette phrase, combien nous honore une protection si glorieuse^ c'est qu'elle roule sur des termes qui ne disent à peu près que la même chose , et qu'ainsi elle tombe dans le vice où tomberoit celui qui diroit : « Je sens combien me fait de plaisir une chose si agréable , » ou : a Je sens combien m'est utile une chose si avantageuse ; >• car l'honneur et la gloire ne sont pas plus distincts entre eux que l'agrément et le plaisir, que l'avantage et l'utilité.
18. Quel bonheur pour nous de trouver en même temps le modèle le plus parfait de l'éloquence ! De la façon dont ceci est énoncé, on ne donne pas assez à entendre où l'on a trouvé ce modèle; et, puisque c'est du roi qu'on veut parler, il me semble qu'il auroit fallu dire de trouver en vous ^ ou quelque chose d'équivalent. Mais, sans m'arrêter à ce qui regarde ici l'expression, je passe à ce qui regarde le sens.
Le roi parle sans doute très-purement; il s'exprime avec une grande justesse, avec une grande précision, et il a l'esprit si excellent , il est si consommé dans les affaires de son État , que tout ce qu'il pense et ce qu'il dit dans ses conseils est toujours ce qu'il y a de mieux à dire et à penser. Tout cela fait un très-grand prince , un très-grand génie qu'on peut proposer aux rois pour modèle : mais fait-il un orateur éloquent , sur le modèle duquel ceux qui aspirent à l'éloquence doivent et puissent se former? De plus, quand le bon sens , la pureté et la précision , qui régnent dans tout ce que le roi dit dans ses conseils, feroient cette véritable éloquence que les académiciens doivent chercher, comment la pourroient-ils imiter, puisque pour cela il faudroit être admis dans ses conseils et pouvoir l'entendre parler sur les affaires de son État. Car, sïls n'ont l'honneur de le voir et de l'entendre que comme la foule des courtisans, ils pourront bien apprendre de lui à se posséder toujours , à ne dira jamais rien de dur , rien d'inutile , rien que de précis et de sage : mais tout cela regarde bien plus les mœurs que l'éloquence. Ainsi, plus j'approfondis la louange qu'on a voulu donner en cela au roi, moins je la trouve convenable.
19. Vous êtes ^ Sire, naturellement et sans art, ce que nous tâ-^ cnom de devenir par l'étude. Pour juger si cette proposition renferme un sens juste, il faut examiner ce que le roi est naturellement, et ce que les académiciens doivent travailler à devenir par l'étude. Le roi est naturellement, c'est-à-dire par sa naissance, et îsans y avoir rien contribué de lui-même, roi de France; il est naturellement très-bien fait ; il est naturellement d'une bonne et Heu-
reuse complexion; et, si Ton veut étendre encore davantage le sens de naturellement, il a naturellement de l'esprit, de la pénétration, de la bonté, de la douceur, de la fermeté, de la grandeur d'âme. Voilà à peu près ce qu'on peut dire que le roi est naturellement , et qu'il a sans le secours de l'art. .Mais est-ce là ce qu'un académicien doit se proposer de devenir et d'acquérir? lime semble que, comme académicien, ce qu'il doit se proposer, c'est de devenir un excellent grammairien , un excellent critique en matière de littérature, un excellent historien, un excellent orateur, un excellent poète , enfin un excellent homme de lettres. Or, le roi n'est rien de tout cela naturellement.
20. Il règne dans tous vos discours: La chose est vraie en soi, mais elle me paroît mal énoncée: car ces mots, dans tous vos discours, ne conviennent nullement au roi. Il faudroit dire : Il règne dans tout ce que vous dites, ou bien. Vous ne dites rien où il ne règne.
21. Une souveraine raison. Cette souveraine raison dont il est ici q^uestion, et qui fait les sages princes et les habiles politiques, est-ce la même que celle qui fait les orateurs et les poètes? Nullement : c'en est une d'une espèce toute différente, et qui n'a rien de commun avec l'éloquence , si ce n'est parce qu'il n'y a point de véritable éloquence que celle qui est fondée sur la raison.
22. Qui vous rendent maître de toute l'âme de ceux qui vous écoutent, et ne leur laissent d'autre volonté que la vôtre. Tout cela se peut fort bien dire d'un grand prédicateur, d'un grand orateur, d'un éloquent général d'armée, accoutumé à haranguer ses soldats et à leur inspirer ce qu'il veut , mais non pas d'un roi qui donne ses ordres à ses ministres, et qui leur prescrit ce qu'ils doivent faire. Voilà quant au sens des paroles : je viens maintenant aux paroles mêmes.
C'est fort bien dit. en parlant d'un orateur, ceux qui l'écoutent. Mais, en parlant d'un roi qui agite, qui discute avec ses ministres les affaires de son État, il faut dire, ceux qui l'entendent 'parler. Et dire en cette occasion, ceux qui l'écoutent, c'est une phrase aussi impropre que si en disoit ses auditeurs, pour dire ses ministres.
Il y a, ce me semble, une autre faute de justesse dans ces paroles, qui vous rendent.... et ne leur laissent; car ce ne sont pas tes expressions fortes et précises qui rendent un homme maître , etc. : c'est la souveraine raison, soutenue de ces expressions. Et par conséquent, au lieu que ces mots sont mis au pluriel et se rapportent il expressions , ils doivent être mis au singulier et se rapporter à souveraine raiaon.
Je crois aussi qu'en cet endroit expressions fortes n'est pas bien dit, parce que, dans la bouche du. maître, des expressions fortes
sont des expressions dures, et qui tiennent de l'empire et de la menace.
Quant à cette autre façon de parler, maître de toute rame, il me semble qu'elle a quelque chose de poétique , et qu'elle est ici mal appliquée ; car s'agit-il que le roi , pour faire entrer ses ministres dans son sentiment, se rende maître de leur esprit par la force de ses raisons et de ses paroles?
23. L'éloquence où nous aspirons par nos veilles^ et qui est en vous un don du ciel^ que ne doit-elle poird à vos actions héroïques? Si on s'étoit contenté de dire que l'éloquence où l'Académie aspire doit beaucoup aux actions héroïques du roi, on auroitdit une chose qu'on pourroit trouver moyen de soutenir. Mais dire que l'éloquence, qui est en lui un don du ciel^ doit beaucoup à ses actions héroïques, c'est une chose qui ne se peut pas défendre; car c'est dire précisément que le don du ciel, qui est en lui, doit beaucoup à ses actions.
24. Les grâces que vous versez sans cesse sur les gens de lettres peuvent bien faire fleurir les arts et les sciences; mais ce sont les grands événemens qui font les poètes et les orateurs. Si les grâces répandues sur les gens de lettres font fleurir les lettres, il s'ensuit nécessairement qu'elles font aussi des poètes et des orateurs; car les lettres ne peuvent pas fleurir sans l'éloquence et la poésie. Ainsi le sens du second membre de cette période étant déjà enfermé dans le premier, il n'y a pas lieu de l'énoncer ensuite dans le second membre comme par une espèce d'opposition, et d'en former un axiome.
Mais , quand il n'y auroit nulle difficulté en cela , je ne vois pas sur quoi on fonde que ce sont les grands événemens qui font les poètes et les orateurs. Tout ce qu'ils font, c'est de leur fournir des sujets propres à les exciter et à les soutenir. Alexandre a été un des plus grands conquérans du monde, et il n'y a peut-être jamais eu de plus grand événement dans l'univers que le renversement de l'empire des Perses, suivi de l'établissement de celui des Grecs dans une partie considérable de l'Europe, dans l'Egypte, et dans l'Asie jusqu'au Gange. Cependant les grandes choses qu'il a faites lui ontelles fait naître un excellent poète grec? Et le poète Chérilus, qui les a vues, et qu'il combloit même de bienfaits, en a-t-il été moins mauvais poète? Les victoires d'Annibal, grandes et signalées eu Espagne et en Italie, et celles mêmes de Jules César, ont-elles fait naître des poètes et des orateurs? En a-t-on vu de bien fameux du temps de Charlemagne, si célèbre par ses grandes actions, et par l'empire romain partagé avec les Grecs? Et, s'il étoit vrai que les merveilles du règne d'un prince en dussent faire naître au milieu d'un pays barbare^ pourquoi les premiers Ottomans n'en ont- Us point eu dont le nom ait mérité de parvenir jusqu'à nous? Je
CRITIQUE DE L'ÉPITRE PRÉCÉDENTE. 23b
sais tien que l'éloquence ne doit pas être renfermée dans les bornes d'une vérité rigoureuse: mais il ne faut pas aussi, dans une épltre, s'emporter comme feroit un orateur dans la tribune, ou comme un poëte dans un ouvrage pindarique.
26. Tandis que nous nous appliquons. Voici une période dune extrême longueur, et qui n'a en cela nulle proportion avec les autres, qui sont presque toutes coupées.
Il me semble , au reste , qu'il y a quelque chose qui blesse la bienséance , de représenter dans un même tableau , d'un côté l'Académie travaillant à la composition ou à la révision du Dictionnaire, et de l'autre le roi à la tête de ses armées.
Mais laissant cela à part, puisque c'est du Dictionnaire qu'on parle, et du Dictionnaire achevé, il ne faut pas dire en le présentant : Tandis que nous nous appliquons.... vos armées victorieuses la font passer; mais tandis que nous nous sommes appliqués.... vos armées victorieuses l'ont fait passer , etc.
26. Des ornemens que nous avons tâché d'y ajouter. Travailler au Dictionnaire d'une langue, est-ce y ajouter des ornemens? Tous ceux qui font des Dictionnaires ne sont que des compilateurs plus ou moins exacts. On orne, on embellit une langue par des ou^Tages en prose et en vers, écrits avec un grand sens, un grand goût, une grande pureté, une grande exactitude, un grand choix de pensées et d'expression. Mais ou ne peut pas dire que ce soit y ajouter des ornemens ^ que d'en recueillir, d'en définir les mots, et d'en fournir des exemples tirés du bon usage.
27. Vov répande;^ sur nous. Ce nous , si on en juge par tous les autres qui sont dans l'épître, et même par ceux qui sont dans la période précédente, doit s'entendre des académiciens. De sorte qu'à prendre droit par les termes, cela signifie que les étrangers sont assujettis aux coutumes de l'Académie dans tout ce que leurs lois leur ont pu laisser de libre. Mais, quand on ôteroit l'équivoque de nous., qui seroit facile à ôter, il ne seroit peut-être pas aisé de réduire cette pensée à un sens juste et raisonnable; car la langue d'un pays peut-elle raisonnablement se mettre au rang des choses que les lois laissent à la liberté des peuples de quitter comme il leur plaît?
28. Quel empressement. Tout ceci, quant au sens, ne me paroît pas assez lié ni avec ce qui précède, ni avec ce qui suit.
29. C'est ce qui nous répond du succès. Qu'est-ce que le succès d'un ouvrage? Est-ce simplement de durer longtemps, et de passer à la postérité? Si cela est, tous les mauvais ouvrages qui sont parvenus jusqu'à nous depuis deux mille ans, plus ou moins, ont eu un grand succès. Et que promet-on au Dictionnaire, quand on ne lui promet autre chose? Mais si. par le succès d'un ouvrage, on entend, comme on le doit, le jugement avantageux qu'en fait le public
après lavoir examiné, comment peut-on dire que l'empressement que la postérité aura à recueillir les Mémoires de la vie du roi est ce qui répond du succès du Dictionnaire ?
30. S'il arrive.... qu'il ait le pouvoir de fixer la langue pour toU' jours, ce ne sera pas tant par nos soins que parce que. C'est dire : S'il arrive qu'il ait le pouvoir de fixer la langue , ce ne sera pas lui qui la fixera. La bonne logique auroit voulu qu'on eût dit : S'il arrive que la langue françoise, telle qu'elle est aujourd'hui, vienne à être fixée pour toujours, ce ne sera pas tant par nos soins que parce que, etc.
31. Nous sommes. Lorsqu'un particulier écrit à un autre particulier, il peut finir sa lettre partout où il veut. Il peut couper tout d'un coup, et dire, je suis , sans que cela ait aucune liaison de sens avec ce qui a précédé. Peut-être même que c'est mieux fait d'en user de la sorte que de s'amuser à prendre un tour pour finir une lettre comme en cadence. Mais il n'en est pas de même, à mon avis, quand une compagnie écrit au roi. Il faut que tout soit plus compassé, plus mesuré, plus étudié, et que du moins les dernières choses qu'on a dites aient quelque rapport de sens avec la protestation par laquelle on finit ; car une fin brusque , et qui n'est liée à rien , marque de la négligence ou de la lassitude ; et l'un et l'autre blessent le respect.
La tragédie est donc l'imitation d'une action grave et complète , et qui a sa juste grandeur. Cette imitation se fait par un discours, un style composé pour le plaisir, de telle sorte que chacune des parties qui la compose subsiste et agisse séparément et distinctement. Elle ne se fait point par récit , mais par une représentation vive , qui , excitant la pitié et la terreur , purge et tempère ces sortes de passions : c'est-à-dire^ qu'en émouvant ces passions elle leur ôte ce qu'elles ont d'excessif et de vicieux , et les ramène à un état modéré et conforme à la raison.
'. Ces passages étaient écrits de la main de Racine sur les marges du Commentaire de la Poétique d'Aristote Tjar "''^iUorius.
2. Ceci est un commentaire que Aacine introduit dans le texte pour le rendre plus intelligible.
J'appelle discours composé pour le plaisir un discours qui marche avec cadence, harmonie, et mesure. Et quand je dis que chacune des parties doit agir séparément, je veux dire qu'il y a des choses qui se représentent par les vers tout seuls, et d'autres par le chant.
Or, puisque c'est en agissant que se fait l'imitation, il faut d'abord poser qu'il y a une des parties de la tragédie qui n'est que pour les yeux (comme la décoration, les habits, etc.] ; ensuite il y a le chant et la diction : car c'est avec ces choses qu'on imite. J'appelle diction la composition des vers; et pour le chant, il s'entend assez sans qu'il soit besoin de l'expliquer.
La tragédie est l'imitation d'uHe action. Or toute action suppose des gens qui agissent, et les gens qui agissent ont nécessairement un caractère, c'est-à-dire des mœurs et des inclinations qui les fout agir : car ce sont les moeurs et l'inclination, c'est-à-dire la disposition de l'esprit, qui rendent les actions telles ou telles; et par conséquent les mœurs et le sentiment, ou la disposition de l'esprit, sont les deux principes des actions. Ajoutez que c'est par ces deux choses que tous les hommes viennent ou ne viennent pas à bout de leurs desseins et de ce qu'ils souhaitent.
La fable est proprement l'imitation de l'action. J'entends par le mot de fable le tissu ou le contexte des affaires. Les mœurs, ou autrement le caractère, c'est ce qui rend un homme tel ou tel, c'est-à-dire bon ou méchant; et le sentiment marque la disposition de l'esprit , lorsqu'il se déclare par des paroles qui font connoître dans quels sentimens nous sommes.
11 faut donc nécessairement qu'il y ait six parties de la tragédie, lesquelles constituent sa nature et son essence : la fable , les mœurs, la diction, le sentiment, la décoration et tout ce qui est pour les yeux, et le chant : car il y a deux choses par lesquelles on imite, qui sont le chant et la diction ; une manière d'imiter , qui est la représentation du théâtre, c'est-à-dire la décoration, les habits, le geste , etc. ; et il y a trois choses qu'on imite , au delà desquelles il n'y a rien de plus, c'est-à-dire l'action, les mœurs et les sentimens
Un tout est ce qui a un commencement, un milieu et une fin- Le commencement est ce qui n'est point obligé d'être après une autre chose, et après quoi il y a ou il y doit avoir d'autres choses. La fin, au contraire, est ce qui est nécessairement ou ce qui a coutume d'être après une autre chose , et après quoi il n'y a plus rien. Le milieu est ce qui est après une autre chose , et après quoi il y a encore d'autres choses.
11 faut qu'une fable bien constituée ne commence et ne finisse
point au hasard, mais qu'elle soit selon les règles que nous en veuots de donner ». ....
Voilà pourquoi la poésie est quelque chose de plus philosophique et de plus parfait que l'histoire. La poésie est occupée autour du général, et l'histoire ne regarde que le détail. J'appelle le général ce qu'il est convenable qu'un tel homme dise ou fasse vraisemblablement ou nécessairement : et c'est là ce que traite la poésie, jetant son idée sur les noms qui lui plaisent, c'est-à-dire empruntant les noms de tels ou de tels pour les faire agir ou parler selon son idée. L'histoire, au contraire, ne traite que le détail; par exemple, ce qu'a fait Alcibiade , ou ce qui lui est arrivé
Le prologue est toute cette partie de la tragédie qui précède l'entrée du chœur. L'épisode est toute cette partie de la tragédie qui est entre deux cantiques du chœur; l'exode, toute cette partie delà tragédie après laquelle le chœur ne chante plus. Les parties du chœur sont, 1° l'entrée, itàpoSo:, c'est-à-dire lorsque le chœur parle tout entier la première fois ; la seconde , le repos , otàonu-ov , c'est-àdire ce chant du chœur qui est sans anapeste et sans trochée, et où le chœur demeure fixe en sa place; et enfin la lamentation, xo[x[;.6?, ce chant lugubre du chœur et des acteurs ensemble
Puis donc qu'il faut que la constitution d'une excellente tragédie soit, non pas simple, mais composée, et pour ainsi dire nouée, et qu'elle soit une imitation de choses terribles et dignes de compassion (car c'est là le propre de la tragédie), il est clair, premièrement, qu'il ne faut point introduire des hommes vertueux qui tombent du bonheur dans le malheur : car cela ne seroit ni terrible, ni digne de compassion, mais bien cela seroit détestable et digne d'indignation.
Il ne faut pas non plus introduire un méchant homme qui, de malheureux qu'il étoit, devienne heureux : car il n'y a rien de plus opposé au but de la tragédie, cela ne produisant aucun des effets qu'elle doit produire; c'est-à-dire qu'il n'y a rien en cela de naturel ou d'agréable à l'homme, rien qui excite la terreur et qui émeuve la compassion. Il ne faut pas non plus qu'un très-méchant homme tombe du bonheur dans le malheur : car il y a bien à cela quelque chose de juste et de naturel ; mais cela ne peut exciter ni pitié ni crainte ; car on n'a pitié que d'un mallieureux qui ne mérite point son malheur, et on ne craint que pour ses semblables. Ainsi cet événement ne sera ni terrible ni digne de compassion.
Il faut donc que ce soit un homme qui soit entre les deux , c est-
FRAGMENS DE LA POÉTIQUE D'ARISTOTE. :2ol>
à-<\\re qui ne soit point extrêmement juste et vertueux, et qui ne mérite point aussi son malheur par un excès de méchanceté et d'in justice. Mais il faut que ce soil un homme qui. par sa faute, devienne malheureux, et tombe d'une grande félicité et d'un rang très» considérable dans une grande misère : comme Œdipe, Thyeste, et d'autres personnages illustres de ces sortes de familles
Puis donc que c'est par l'imitation que le poëte peut produire en nous ce plaisir qui naît de la compassion et de la terreur, il est visible que c'est de l'action et pour ainsi dire du sein de la chose que doit naître ce plaisir.
Voyons maintenant quelles sortes d'événemens peuvent produire cette terreur et cette pitié. Il faut de nécessité que ce soient des actions qui se passent entre amis ou entre ennemis, ou entre des geps qui ne soient ni l'un ni l'autre. Si un ennemi tue un ennemi, nous ne ressentons aucune pitié ni à lui voir faire cette action, ni lorsqu'il se prépare à la faire. Il n'y a que le moment même où nous lui voyons répandre du sang où nous pouvons ressentir cette simple émotion que la nature ressent en voyant tuer un homme. Nous n'aurons point non plus une grande pitié pour des gens indifférens qu*. voudront se tuer les uns les autres. Il reste donc que oes événemens se passent entre des personnes liées ensemble par les nœuds du sang et de l'amitié : comme, par exemple, lorsqu'un frère ou tue ou est près de tuer son frère, un fils son père, une mère son fils, ou un fils sa mère; et ce sont de ces événemens que le poëte doit chercher.
On ne peut changer et démentir les fables qui sont reçues : on ne peut point faire, par exemple, que Clytemnestre ne soit point tuée par Oreste; qu'Ériphile ne soit point tuée par Alcméon. Il faut donc que le poëte ou invente lui-même un sujet nouveau, ou qu'il songe à bien traiter ceux qui sont déjà inventés. Expliquons ce que nous entendons par bien traiter. On peut faire comme faisoient les anciens, que ceux qui agissent agissent avec connoissance de cause ; comme Euripide fait que Médée tue ses enfans. qu'elle connoît pour ses enfans : ou on peut faire en sorte que ceux qui commettent une action de cette nature la commettent, à la vérité, mais sans savoir ce qu'ils font, et qu'ils reconnoissent ensuite la personne contre qui ils l'ont commise : par exemple, Œdipe dans Sophocle. Il est vrai que, dans cette tragédie, l'action s'est faite hors de la tragédie, c'est-à-dire longtemps avant la reconnoissance : mais, dans la tragédie même, Alcméon, chez le poëte Astydamas, tue sa mère avant que delà connoîtrc-, et Télégonus blesse son père avant que de le connoître, dans la tragédie û' Ulysse blessé. Il y a encore une troisième manière, qui est de faire que celui qui va commettre quelque action horrible par ignorance reconnoisse , avant l'action même , l'horreur de son
action. Et il n'y a que ces trois manières, car il faut de nécessit ou que l'action s'achève ou qu'elle ne s'achève point; et que CèCtX qui agissent ou connoissent ou ignorent ce qu'ils veulent faire.
La plus mauvaise de ces trois manières , c'est lorsqu'un homme veut faire une action horrible avec connoissance de cause , et qu'il ne l'achève pourtant pas : car il n'y a rien en cela que de scélérat, et il n'y a point de tragique, n'y ayant point de sang répandu. Aussi il arrive peu qu'on représente rien de cette nature. On en peut voir un exemple dans VAntigone ^ où Hémon veut tuer son père Créon, et ne le tue point. La seconde de ces trois manières, et qui, est meilleure que l'autre dont je viens de parler, c'est lorsqu'un homme agit avec connoissance, et qu'il achève l'action; mais le meilleur de bien loin, c'est lorsqu'un homme commet quelque action horrible sans savoir ce qu'il fait, et qu'après l'action il vient à reconnoître ce qu'il a fai : car il n'y a rien là de méchant et de scélérat, et cette reconn-^'^---'"-" a quelque chose de terrible qui fait frémir.
Cette dernière manière est infiniment la meilleure. En voici des exemples • dans le Cresphonte^ Mérope, mère de Cresphonte, le veut faire mourir, et ne le tue point, parce qu'elle le reconnoît pour son fils. Dans Iphigénie, la sœur reconnoît son frère, et ne le tue point; et dans Hellé, le fils reconnoît sa mère au moment qu'il l'alloit livrer.
C'est pour cela que l'on a souvent dit que les tragédies ne mettent sur la scène qu'un petit nombre de familles : car les poètes qui cherchoient à traiter des actions de cette nature en sont redevables à la fortune, et non pas à leur invention. Ainsi ils sont contraints de revenir à ces mêmes familles où ces sortes d'événemens se sont passés. Voilà tout ce qu'on peut dire de la constitution de l'action et de la fable, et de la nature dont les fables doivent être.
Venons maintenant aux mœurs. Il y a quatre choses qu'il faut y chercher ; 1° qu'elles soient bonnes. Un personnage a des mœurs lorsqu'on peut reconnoître, ou par ses actions ou par ses discours, l'inclination et l'habitude qu'il a au vice ou à la vertu. Ses mœurs seront mauvaises si son inclination est mauvaise, et elles seront bonnes si cette inclination est bonne. Les mœurs, ou le caractère, se rencontrent en toutes sortes de conditions : car une femme peut être bonne, un esclave peut l'être aussi, quoique d'ordinaire la femme soit d'une moindre bonté que l'homme, et que l'esclave soit presque absolument mauvais. La seconde qualité que doivent avoir les mœurs, c'est d'être convenables : car la valeur tient rang parmi les mœurs, mais elle ne convient pas aux mœurs d'une femme, qui naturellement n'est point brave et intrépide. Troisièmement, elles doivent être semblables (c'est-à-dire que les personnages qu'on imite doivent avoir au théâtre les mêmes mœurs que l'on sait qu'ils avoient
durant leur vie) ; et cette qualité de semblables est différente des deux premières, qui sont d'être bonnes et convenables. En quatrième lieu, il faut qu'elles soient uniformes : car, quoique le personnage qu'on représente paroisse quelquefois changer de volonté et de discours, il faut néanmoins qu'il soit toujours le même dans le fond , que tout parte d'un même principe , et qu'il soit inégalement égal et uniforme.
On peut apporter pour exemples de mauvaises mœurs qui le sont sans nécessité le Ménélas de V Or este; de mœurs messéantes, et qui ae conviennent pas au personnage , les lamentations d'Ulysse dans laScylla, et les discours philosophiques de Ménalippe; et de mœurs inégales et qui se démentent, \ Iphigénie en Aulicle : car Iphigénie timide, et qui a peur de mourir, ne ressemble en rien à l'Iphigénie qui s'offre généreusement à la mort, et qui veut mourir malgré tout le monde.
Or il faut toujours chercher dans les mœurs, aussi bien que dans la constitution de la fable, ou le nécessaire, ou le vraisemblable : c'est-à-dire qu'il faut que celui qui parle ou qui agit fasse et dise tout nécessairement ou vraisemblablement; qu'une chose n'arrive point après l'autre que par nécessité} ou parce qu'il est vraisemblable qu'elle arrive ainsi.
Il est donc manifeste que le dénoûment de la fable doit être tiré de la fable même, et non point du secours d'une machine, comme dans Médée et dans l'embarquement des Grecs après la prise de Troie. Le secours d'une machine ne peut être bon que pour les choses qui sont hors de la fable, ou qui se sont passées devant la fable (comme sont les choses qu'il est impossible que l'homme sache sans le secours des dieux), ou pour les choses qui doivent arriver après la fable, et qu'on ne peut savoir que par révélation ou par prophétie : car nous accordons aux dieux la connoissance de toutes choses. Il ne faut pas non plus qu'il y ait rien d'absurde et de peu vraisemblable dans l'action; cela ne se souffre que dans les choses qui sont hors de la tragédie : ce qu'on peut voir dans VOEdipe de Sophocle'.
La tragédie étant une imitation des mœurs et des personnes les plus excellentes, il faut que nous fassions comme les bons peintres, qui, en gardant la ressemblance dans leurs portraits, peignent en beau ceux qu'ils font ressembler. Ainsi le poète, en représentant un homme colère ou un homme patient, ou de quelque autre caractère que ce puisse être, doit non-seulement les représenter tels qu'ils étoient, mais il les doit représenter dans un tel iegré d'excellence,
•« . Peut-être il veut dire qu'il n'élnU pas vraisemblable que l'on n'eût point lait une recherclie pliis exacte des meurtriers de Laïus. Cette obscurité se peut sonfTrir, selon Arisiote, parce qu'elle est dans les chose* qui précèdent la tragédie. {Note de Racine.)
RACINK m Itj
qu'ils puissent servir de modèle ou de colère , ou de douceur , ou d'autre chose. C'est ainsi qu'Agathon et Homère ont su représenter Achille.
Le pocte doit observer toutes ces choses, et prendre garde surtout de ne rien faire qui choque les sens qui jugent de la poésie, c'està-dire les oreilles et les yeux : car il y a plusieurs manières de les choquer; j'en ai parlé dans d'autres discours où je traite de cette matière.
Nous avons dit ce que c'est que reconnoissance. Il y en a de plusieurs sortes. La première , qui est la plus grossière , et dont la plupart se servent faute d'invention, est celle qui se fait par les signes. De ces signes , les uns sont naturels et attachés dès la naissance à la personne , comme cette lance dont les enfans de la terre sont marqués (c'étoit une famille de Thèbes) , ou de petites étoiles comme dans le Thyeste de Carcinus. Les autres sont acquis et venus depuis ; et de ceux-là , il y en a qui sont encore attachés au corps de la personne, comme sont les cicatrices; ou sont tout à fait extérieurs, comme les colliers, et ce petit berceau dans la Tyro.
On peut faire même de bonnes ou de médiocres reconnoissances avec ces sortes de signes Ulysse , par exemple , à la faveur de sa cicatrice , est reconnu d'une façon par sa nourrice , et d'une autre façon par les porchers : car il y a moins d'art dans cette dernière, où Ulysse découvre exprès sa cicatrice pour se faire reconnaître, et pour vérifier son discours. Au lieu que dans l'autre, c'est sa nourrice qui le reconnoît d'elle-même en voyant cette cicatrice. Ainsi, il n'y a point de dessein dans cette reconnoissance; il y a, au contraire, une surprise qui fait une péripétie; et les reconnoissances de cette nature sont bien meilleures que ces autres qui se font avec dessein „
La plus belle des reconnoissances est celle qui, étant tirée du sein même de la chose, se forme peu à peu d'une suite vraisemblable des affaires , et excite la terreur et l'admiration : comme celle qui se fait dans VOEdipe de Sophocle et dans VIphigénie : car qu'y a-t-il de plus vraisemblable à Iphigénie , que de vouloir faire tenir une lettre dans son pays? Ces reconnoissances ont cet avantage pardessus toutes les autres, qu'elles n'ont point besoin de marques extérieures et inventées par le poète , de colliers et autres sortes de signes. Les meilleures après celles-ci, sont celles qui se font par raisonnement
floiière est admirable par beaucoup de choses, mais surtout en 60 qu'il est le seul des poètes qui sache parfaitement ce qui convient
au poëte : car le poëte doit rarement parler comme poëte : il n'imita point lorsqu'il parle, mais lorsqu'il fait parler les autres. Tous les autres poètes parlent partout et n'imitent presque jamais. Homère. au contraire, lorsqu'il a dit quelques paroles pour préparer ses per sonnages, amène aussitôt ou un homme, ou une femme, ou quel que autre personnage, qui parlent chacun selon leurs mœurs et leur caractère : car tout a son caractère chez lui, et il n'y a point de personnage sans caractère
On demandera peut-être laquelle imitation est la plus parfaite , ou celle qui se fait par le poëme épique, ou celle qui se fait par la tragédie. Ceux qui donnent l'avantage au poëme épique disent que la meilleure des imitations est celle qui se fait avec le moins d'em barras, et qui ne se propose que les honnêtes gens pour spectateurs. Ils appellent une imitation qui se fait avec embarras, celle qui veut tout imiter, et qui, craignant de n'être pas assez entendue et de ne point faire son effet, s'efforce de s'imprimer elle-même, s'agite, et emprunte le secours du geste et du mouvement des acteurs'.
Tels sont ces mauvais joueurs de flûte qui tournent autour d'euxmêmes pour mieux représenter un disque, une pierre qui tourne, et qui ne se tient pas à la cadence de leur chant, et ceux encore qui, pour exprimer l'action de Scylla qui attire à elle les vaisseaux, attirent à eux celui qui chante auprès d'eux , soit le maître de musique ou quelque autre.
la tragédie, disent-ils, ressemble en cela aux acteurs modernes, et elle est. à l'égard du poëme épique, ce que ces nouveaux acteurs sont à regard des anciens : car Mynisque, ancien acteur, accusant Callipides de faire trop de gestes, l'appeloit un singe. On disoit la même chose du comédien Pindare.
Au lieu que le poëme épique, n'ayant que les honnêtes gens pour spectateurs, n'a point besoin de tous ces secours empruntés, dont la tragédie se sert pour faire son effet sur ses spectateurs, qui sont d'ordinaire une vile populace : et de là on conclut qu'elle est la moindre imitation, puisqu'elle se fait avec le plus d'embarras.
Je réponds à cela premièrement :
[Ici s'arrête la traduction de Racine.)
t. Le comraenîaire u'a rien entendu i ce passage. ( /Vote rfc Racine.)