‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 82 sur 170 · EXTRAIT DU TRAITÉ DE LUCIEN · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU TRAITÉ DE LUCIEN

L'éloge et l'histoire sont éloignés infiniment ; et, comme disent les musiciens, Si; 6ià TraTwv, c'est-à-dire que ce sont les deux extrémités.

«. Les raonuscrils originaux de ces traductions ont été déposés à la

Il n'y a guère moins de différence entre l'histoire et la poésie. Le poëte a besoin de tous les dieux. Quand il veut peindre Agamemnon, il lui faut la tète et les yeux de Jupiter, la poitrine de Neptune . le bouclier de Mars ; mais l'historien peint Philippe borgne, comme il étoit.

L'utilité est le principal objet de l'histoire. Le plaisir suit l'utilité, comme la beauté suit d'ordinaire la santé.

L'historien a pour juges des lecteurs malins, qui ne demandent pas mieux que de le reprendre , et qui l'examinent avec la même rigueur qu'un changeur examine la monnoie.

Alexandre jeta dans l'Hydaspe l'histoire d'Aristobule , qui lui attribuoit des actions merveilleuses qu'il n'avoit point faites, dans la bataille contre Porus, et lui dit qu'il lui faisoit grâce de ne l'y pas faire jeter lui-même.

Il y a des historiens qui croient faire grand plaisir à un prince en ravalant le mérite de ses ennemis. Achille seroit moins grand, s'il n'avoit défait que Thersite au lieu d'Hector.

D'autres invectivent contre le chef des ennemis, comme s'ils vouloient le défaire, la plume à la main.

II se moque d'un historien impertinent qui vouloit imiter, ou pour mieux dire copier Thucydide en toutes choses, jusqu'à faire amver une peste dans le camp des ennemis parce qu'il y a une peste dans Thucydide. Il commençoit en déclinant son nom, et mettoit : Creperius a écrit , etc. Il faisoit une oraison funèbre, à l'imitation de Périclès, et la faisoit réciter par un centurion.

Un autre remplira son histoire de petits détails et de mots de l'art , comme feroit un soldat ou un ouvrier qui auroit travaillé dans le camp.

Un autre emploiera tout son temps à faire d'ennuyeuses descriptions ou de l'habillement et des armes du général, ou d'un bois, ou d'une caverne ; et, quand il vient aux grandes affaires, il y est neuf, comme un valet héritier de son maître , et qui ne sait comment mettre ses habits, ni sur quelles viandes il doit se ruer, préférant quelques méchans haricots aux perdrix et aux faisans.

Ils pensent attraper le merveilleux en écrivant des choses contre le vraisemblable , des blessures prodigieuses , des morts incroyables.

Un autre faisoit des noms grecs de tous les noms latins , appeloit Chronos Saturnin, Frontin Fronton, etc.

Ils se servent quelquefois de phrases magnifiques, comme pour-

Bibliolhèque du roi par Louis Racine. Sur le papier qui leur sert d'enveloppe, l'auteur lui-même avait écrit : « Brouillons et extraits faits presqu'à la sortie du coilége. » Racine avait quatorze ans , peut-être seize , et il était eDCore à Port-Royal,

roit faire un poëte , et tombent tout à coup dans de basses expressions. C'est un homme qui a un pied chaussé d'un brodequin, et une sandale à l'autre pied.

Il y en a qui mettent de magnifiques prologues au-devant d'une histoire peu importante. Le casque est d'or et la cuirasse est de haillons; et tout le monde s'écrie : La montagne accouche.

Un autre entrera d'abord en matière, et croira imiter Xénophon, qui commence ainsi : Darius et Parysatis eurent deux fils. Mais il ne voit pas qu'il y a des prologues qui sont imperceptibles, et qui sont pourtant des prologues.

Ils confondent toute la géographie. Ils décrivent curieusement et fort au long de petites choses, et passent légèrement sur les grandes. Ils ont grand soin de bien examiner le piédestal, et ne disent presque rien de la statue.

Un qui n'étoit jamais sorti de Corinthe commençoit ainsi son histoire : Les yeux sont de plus sûrs témoins que les oreilles ; et après cela décrivoit la Perse et tout ce qui s'y rencontroit d'extraordinaire.

Un autre avoit fait un prologue prophétique, promettant d'écrire le triomphe dans un temps où la guerre n'étoit pas encore terminée.

Voilà les principales fautes où peut tomber un historien; voici les principales qualités qu'il doit avoir :

Les deux plus nécessaires, ce sont un bon sens pour les choses du monde et une agréable expression, o-uvscriv xt tioXitixtiv xaî ôuvajj.iv £p[jLriv£UTiy.7qv. La première est un don du ciel; l'autre se peut acquérir par un grand travail et une grande lecture des anciens.

Un historien doit être capable d'agir lui-même et de commander en un besoin. Il faut qu'il ait vu l'armée ; des soldats rangés en bataille et faisant l'exercice; ce que c'est qu'une aile, qu'un front, des bataillons, des escadrons; qu'il ait vu de près des machines de guerre, et qu'il ne s'en rapporte pas aux yeux d'autrui.

Surtout il doit être libre, n'espérant et ne craignant rien, inaccessible aux présens et aux récompenses ; appelant figue une figue, etc.; ne faisant grâce à personne, et ne respectant rien par une mauvaise honte; juge équitable et indifférent , sans pays, sans maître, et sans dépendance, àTcoXiç, aÙTovofjioç, àoao-DveuToç ; qu'il dise les choses comme elles sont, sans les farder ni les déguiser; car il n'est pas poëte, il est narrateur, et par conséquent n'est point responsable de ce qu'il raconte. En un mot, il faut qu'il sacrifie à la seule vérité, et qu'il n'ait pas devant les yeux des espérances aussi courtes que celles de cette vie, mais l'estime de toute la postérité. Qu'il imite cet architecte du phare d'Egypte, qui mit sur du plâtre le nom du roi qui l'employoit, mais sous ce plâtre son propre nom,

sachant bien que le plâtre tomberoit après sa mort , et que son nom se verroit éternellement sur la pierre.

Alexandre a dit plus d'une fois : « Ohl que ne puis-je revenir dans trois ou quatre cents ans pour entendre de quelle manière les hommes parleront de nous ! »

Il ne faut point se mettre en tête d'avoir un style si magnifique et si guindé; il faut s'y prendre plus familièrement. Que les idées soient pressées, c'est-à-dire que ce ne soient point des paroles vagues, et qu'il y ait du sens et des choses partout; mais que l'expression soit claire, et comme parlent les honnêtes gens. Car, comme l'historien ne doit avoir dans l'esprit que la liberté et la vérité, il faut aussi qu'on n'ait pour but dans le style que la netteté, et de représenter les choses telles qu'elles sont; en un mot, que tout le monde l'entende, et que les savans le louent; ce qui arrivera, si on se sert d'expressions qui ne soient point trop recherchées, ni aussi trop communes.

Il faut pourtant que l'historien ait quelque chose du poëte dans les pensées, surtout quand il viendra à décrire une bataille, des armées qui se vont choquer, des vaisseaux qui combattent les uns contre les autres. C'est alors qu'on a besoin, pour ainsi dire, d'un vent poétique qui enfle les voiles, qui fasse grossir la mer. Mais il faut pourtant que l'expression ne s'élève guère de terre, et qu'elle ne se ressente en rien de la fureur des corybantes ; enfin , il faut aller bride en main.

N'avoir point trop de soin de l'harmonie et du son, mais aussi ne pas écorcher les oreilles.

Il faut bien prendre garde de qui on prend des mémoires, et ne consulter que des gens non suspects de haine ou de complaisance, soit pour eux-mêmes, soit pour les autres.

Quand on a fait provision de bons mémoires, alors il faut les coudre, et faire comme une suite ou un corps d'histoire, sec et décharné d'abord, pour y mettre ensuite la chair et les couleurs.

Il faut, comme le Jupiter d'Homère, que l'historien porte les yeux de tous côtés, tantôt sur les Thraces, tantôt sur les Mysiens; qu'il voie aussi bien ce qui se passe dans le parti des ennemis comme dans l'autre parti; qu'il mette tout dans une égale balance, qu'il se mêle, qu'il combatte, qu'il fuie avec les fuyards, qu'il donne la chasse avec les victorieux.

Son esprit doit être comme un miroir pur et sans tache, qui reçoit les objets tels qu'ils sont, ne mettant rien du sien qu'une expression naïve, sans se mettre en peine de quelle nature est ce qu'il dit, mais bien de quelle manière il le doit dire. C'est aux Athéniens à lui fournir l'or et l'ivoire, et à lui de tailler l'un ou l'autre, et de le mettre en œuvre.

Il faut que la narration ne soit point décousue Non-seulement

les choses doivent se suivre, mais elles doivent se tenir les unes aux autres.

Il faut savoir négliger les petites choses, et ne point trop s'étendre dans les descriptions. Témoin Homère, qui en a pu faire de si belles, et qui a si souvent passé par-dessus courageusement.

Ne croyez point que Thucydide soit long dans la description de la peste ; songez de quelle importance est tout ce qu'il dit : il fuit les choses, mais les choses l'arrêtent malgré lui.

On peut s'élever et être orateur dans les harangues, pourvu qu'elles conviennent à celui qui parle.

Il faut être court et circonspect dans les jugemens que l'on porte des uns et des autres, toujours être appuyé de preuves, éviter d'éxre calomniateur, et ne les point faire mal à propos. Songez surtout que vous n'êtes point devant les juges, et qu'il ne s'agit pas de faire le procès à ceux dont vous parlez. Théopompî a passé en cela les bornes, et semble plas un accusateur qu'un historien.

S'il se présente des fables ou des choses peu vraisemblables, contez-les, mais non pas comme les croyant et voulant forcer les autres à les croire ; mais donnez-les pour ce qu'elles sont sans les appuyer.

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