ÉCRITE PAR DIOGÈNE LAERGE
Diogène , natif de Sinope ' , étoit fils d'un changeur nommé Icésius. Dioclès rapporte qu'il fut obligé de s'enfuir de son pays à cause que son père, qui tenoit la banque publique, avoit fait de la fausse monnoie. Mais Euclide, dans le livre qu'il a écrit de ce philosophe, assure que ce fut Diogène lui-même qui fut atteint de ce crime, et qu'il fut banni pour cela de Sinope avec son père; et en effet il confesse ingénument lui-même, dans son Fodule, d'avoir fait de la fausse monnoie. Quelques-uns disent, qu'ayant été
I. Colonie de MileL située en Paphlagonie (dans l'Asie Mineure).
créé maître de la monnoie, les ouvriers qui travailloient sous lui lui mirent en tête de la falsifier, et que pour ce sujet il vint à Delphes et à Délos. pays d'Apollon, pour savoir de ce dieu s'il feroit ce qu'on lui conseilloit , et que l'oracle l'ayant encore confirmé dans cette résolution , il fit en effet de la fausse monnoie , ne prévoyant pas ce qui en pourroit arriver; si bien que depuis, la chose ayant été découverte, il fut banni, ou, comme d'autres veulent, il se retira de lui-même, par la crainte qu'il avoit. Il y en a d'autres qui racontent , qu'ayant reçu de son père l'intendance de la monnoie , il la falsifia, et que, pour ce sujet, le premier fut mis en prison, où il mourut; mais que Diogène, heureusement pour lui, se sauva. Ces mêmes auteurs assurent qu'il vint, à la vérité, à Delphes, toutefois qu'il ne demanda pas à l'oracle s'il feroit de la fausse monnoie, mais ce qu'il feroit pour se rendre illustre dans le monde, et que l'oracle là-dessus lui dit d'en faire.
Étant arrivé à Athènes , il alla aussitôt trouver Antisthène . pour être reçu au nombre de ses disciples ; et bien que ce philosophe eût résolu de ne plus recevoir personne , et le rabrouât d'abord fort rudement, Diogène le vainquit néanmoins par son obstination; car comme Antisthène leva un bâton pour le frapper s'il ne se retiroit : « Frappe , lui dit Diogène . en lui présentant la tète , mais sache que tant que tu parleras il n'y a pas de bâton si dur qu'il me puisse chasser d'auprès de toi. » Antisthène le reçut dès lors au nombre de ses disciples; et depuis ce temps-là, il commença à vivre avec une simplicité tout à fait grande , et telle qu'il convenoit à un misérable banni, comme il étoit. Théophraste, dans son Mégariqiie , dit de lui. que voyant un jour courir un rat, il prit de là un sujet de se consoler, considérant que ce petit animal vivoit à son aise dans des trous obscurs . sans se soucier ni de coucher dans un lit , ni de manger des morceaux délicats. Il fut le premier, au rapport de quelques-uns, qui s'avisa de faire doubler son manteau (à cause du besoin qu'il en avoit), parce qu'il avoit accoutumé de s'entortiller dedans quand il vouloit dormir. Il portoit aussi ordinairement une besace où il mettoit ses provisions ; car il n'avoit point de lieu particulier où se retirer quand il vouloit ou manger ou dormir, ou étudier: mais le premier endroit où il se trouvoit lui étoit bon, et, à propos de cela, il disoit que les Athéniens lui avoient bâti un palais magnifique pour prendre ses repas, montrant le portique du temple de Jupiter. Il prit au commencement un bâton par nécessité, à cause qu'il relevoit de maladie: depuis, à la vérité, il ne le porta plus dans la ville ; mais toutes les fois qu'il alloit aux champs, il n'alloit point sans sa besace ni son bâton, comme rapportent Olympiodore, Polyeucte, et Lysamias. Ayant écrit à un de ses amis de lui chercher quelque maisonnette pour se loger, et voyant que cet homme ne se pressoit pas trop de lui en trouver, il s'alla loger
dans un tonneau qui étoit dans la place de Métroos, ainsi qu'il le déclare lui-même dans ses lettres. Pour s'endurcir au chaud et au froid, il avoit accoutumé, l'été, de se rouler sur le sable brûlant, et l'hiver, il embrassoit des statues couvertes de neige. C'étoit un homme, au reste, d'un naturel extrêmement piquant et railleur.
Il disoit des combats qui se font en l'honneur de Bacchus, que c'étoit de grandes merveilles pour étonner les sots ; et des orateurs de son temps, qu'ils étoient les valets de la populace. Il disoit aussi que quand il considéroit dans cette vie les magistrats , les médecins, et les philosophes, l'homme lui paroissoit l'animal du monde le plus sage et le plus raisonnable ; mais que lorsqu'il venoit ensuite à contempler les devins , les ambitieux, les avares, et toute autre semblable manière de gens, il ne trouvoit rien de si fou que l'homme. 11 répétoit souvent cette parole, qu'un homme devoit toujours faire provision ou de raison pour se consoler dans les adversités de la vie, ou de cordes pour se pendre. Voyant un jour Platon à un festin magnifique, qui ne mangeoit que des olives : « D'où vient, lui dit-il, grand philosophe, que vous, qui avez été autrefois tout exprès en Sicile pour manger de bons morceaux , maintenant que vous êtes à même, vous n'en mangez point? — J'atteste les dieux, répliqua Platon, que là, non plus qu'ici, je ne vivois que d'olives et d'autres semblables fruits. — Qu'étoit-il donc nécessaire que vous y allassiez? reprit brusquement Diogène; est-ce qu'il n'y avoit point d'olives en Attique dans ce temps-là? » Phavorin, dans son histoire de toutes sortes, attribue ce mot à Aristippe. Une autre fois, comme il mangeoit des figues, il rencontra Platon en son chemin , et d'abord il lui demanda s'il en vouloit goûter ; Platon en prit volontiers quelques-unes qu'il mangea : a Je vous avois dit , reprit tout d'un coup Diogène, d'en goûter, et non pas de les avaler. » Un jour que Platon traitoit quelques amis de Denys le Tyran, Diogène se trouva chez lui , et voyant des tapis que ce philosophe avoit fait étendre pour s'asseoir, il se mit à les fouler, disant : a Je foule aux pieds la vanité de Platon.— Mais, lui répliqua Platon , combien es-tu plus vain et plus orgueilleux que moi, de croire que tu peux faire cela sans orgueil ! » Quelques-uns rapportent la chose d'une autre manière, et racontent que Diogène dit : a Je foule aux pieds l'orgueil de Platon ; » et que Platon lui répondit : a Mais avec un autre orgueil. » Sotion, dans son quatrième livre, rapporte encore un autre bon mot que dit ce cynique à Platon. Il avoit prié ce philosophe de lui donner un peu de vin et de figues ; Platon lui en envoya une grande cruche toute pleine. Diogène l'ayant rencontré à quelque temps de là : « Je pense, lui dit-il, que si l'on s'enquéroit de vous combien font deux et deux, vous répondriez vingt, si vous ne répondez pas plus à propos de ce qu'on
TOUS interroge , que vous donnez à proportion de ce qu'on vous demande; » voulant marquer par là le vice de Platon, qui étoit grand parleur de son naturel. On lui demandoit une fois en quel lieu de la Grèce il avoit vu des hommes qui fussent des honnêtes gens. a Pour d'hommes, répondit-il, je n'en vis jamais; mais j'ai vu des enfans à Lacédémone qui l'étoient. » Un jour qu'il discouroit fort sérieusement, voyant que personne ne le venoit entendre, il se mit à fredonner de la voix comme une cigale, et ayant de cette sorte amassé beaucoup de monde autour de soi, il commença à leur reprocher leur peu d'esprit, de courir, comme ils faisoient, après des niaiseries, et de se presser si peu pour ouïr de bonnes choses. Il se plaignoit que les hommes disputoient tous les jours sur cent badineries, comme à qui escrimeroit et à qui lutteroit le mieux, et que personne ne disputoit à qui seroit le plus honnête homme. Il disoit qu'il s'étonnoit de la folie des grammairiens de son temps, qui se tourmentoient le corps et l'âme pour déchiffrer les peines et les fatigues d'Ulysse, et qui ne prenoient pas garde à celles qu'ils se donnoient inutilement. Il se moquoit plaisamment des musiciens qui trouvent bien le moyen, ajoutoit-il, de mettre leurs lyres d'accord, et qui mènent une vie si déréglée. Il n'étoit pas moins divertissant sur les astrologues qui s'amusent, poursuivoit-il, toute leur vie, à contempler le soleil et la lune, et qui ne voient pas le plus souvent ce qui se passe à leurs pieds. Il disoit des orateurs, qu'ils s'étudioient plutôt à dire de bonnes choses qu'à en faire. Il étoit ennemi mortel des avares, qui ne haïssent rien tant, à les entendre parler, que l'argent, et qui l'adorent dans l'âme. Il ne pouvoit non plus soufTrir ces sortes de gens qui louent fort ceux qui méprisent les richesses, et qui cependant n'estiment d'heureux que ceux qui sont riches. Il blâmoit fort ces hypocrites qui faisoient des sacrifices aux dieux pour leur santé, et qui se soûloient au sacrifice jusqu'à se faire malades. Il disoit qu'il ne pouvoit assez s'étonner de la sobriété des valets qui ne déroboient rien de ce qu on servoit sur table, voyant leurs maîtres avaler à leurs yeux de si bons morceaux. Il louoit fort ceux qui pouvant se marier ne se marioient point, et qui pouvant aller sur mer n'y alloient point, et qui pouvant se mêler d'affaires publiques ne s'en mêloient point, ou qui pouvant mener une vie voluptueuse ne la menoient point, et enfin ceux qui pouvant s'approcher des grands seigneurs ne se soucioient point d'en approcher. Il disoit qu'il falloit toujours avoir les mains ouvertes pour ses amis. Ménippe, dans le livre qu'il a écrit De la vente de Diogènc, raconte de lui, qu'ayant été fait captif, comme on l'eut mis en vente, celui qui le vouloit acheter lui demanda ce qu'il savoit faire : a Commander aux hommes, » reprit Diogène; puis, s'adressant au sergent qui le crioit : « Crie, lui dit-il: Qui ▼eut acheter son maître? » Durant qu'il étoit ainsi expose en vente.
on ne lui vouloit pas permettre de s'asseoir : a Hé quoi ! dit-il , quand on achète des poissons, regarde-t-on s'ils sont debout ou assis? » Il se plaignoit que c'étoit une chose étrange, que quand on achetoit un plat ou une marmite, on les manioit et on les examinoit auparavant , et qu'on achetoit les hommes sur la simple vue. Il disoit à Xéniade, qu'encore qu'il fût son esclave, il falloit qu'il se résolût à lui obéir , par la raison qu'on obéit à un médecin ou à un précepteur, tout esclaves qu'ils sont. Eubule, dans le livre qui est intitulé La vente de Diogène^ raconte qu'il éleva les enfans de Xéniade de cette sorte : après qu'il les eut instruits dans tous les arts libéraux , il voulut qu'ils apprissent à monter à cheval , à tirer de l'arc, à manier la fronde et à lancer le javelot. Au reste, il ne souffrit point qu'ils allassent aux lieux publics pour s'exercer à la manière des athlètes , chez les maîtres de ces exercices ; mais il se donna la peine lui-même de les exercer , afin de les rendre plus robustes et plus dispos. 11 eut soin de leur faire apprendre par cœur plusieurs passages , tant des poètes que des orateurs , et même de ses écrits 5 et afin qu'ils retinssent plus aisément ce qu'il leur enseignoit , il leur fit un abrégé de tout ce qui étoit nécessaire pour avoir les principes des sciences. Au reste, il vouloit, quand ils étoient chez eux , qu'ils s'employassent aux offices de la maison , en se contentant pour leur nourriture de quelques viandes légères , et d'un peu d'eau pure. Pour ce qui est du corps, il ne se soucioit point qu'ils fussent malpropres ni mal peignés ; au contraire , il les laissoit aller dans les rues , le plus souvent sans pourpoint et sans souliers , car il vouloit qu'ils marchassent ainsi sans dire mot , et sans regarder personne qu'eux-mêmes, et les menoit quelquefois dans cet équipage à la chasse. Mais ces jeunes gens, d'autre côté, avoient un soin particulier de lui , et faisoient tout ce qu'ils pouvoient pour le mettre bien auprès de leur père et de leur mère. Eubule rapporte encore qu'il acheva ses jours chez Xéniade , et que les enfans de son maître l'enterrèrent.
Lorsqu'il fut à l'article de la mort, Xéniade lui demanda de quelle manière il vouloit être enterré : « Le visage dessous . reprit-il ; car ceux qui sont dessous auront bientôt le dessus. » Il disoit cela à cause des progrès des Macédoniens , qui , de petits commencemens . s'étoient élevés à une grande puissance. Quelqu'un l'ayant mené chez lui le pria de ne point cracher, de peur de rien gâter dans sa maison , qui étoit merveilleusement propre et bien parée ; mais Diogène , sans dire mot , tira un gros crachat du fond de son estomac , et le lui jetant au nez : « Excusez , lui dit-il, c'est que je n'ai trouvé que ce lieu-là ici d'assez sale pour cracher. « Il y en a qui prétendent que ce mot est d'Aristippe. Une autre fois étant au milieu de la rue , il se mit à crier : « Que tout ce qu'il y a d'hommes ici vienne à moi I » En même temps , plusieurs s'amassèrent autour de lui :
mais Diogène les écartant avec son bâton : « Je demandois des hom? mes, dit-il, et non pas des bêtes. » C'est Hécaton qui rapporte cela dans son premier livre des Sentences. On raconte d'Alexandre qu'il disoit de lui, que sïl n'eût été Alexandre, il eût voulu être Diogène.
Métroclès, dans ses Dits notables, rapporte qu'un jour, comme on lui faisoit le poil, il s'en alla, la barbe à demi faite, à un festin que faisoient ensemble des jeunes gens, où il fut fort bien battu; mais que, pour sa revanche, il fit un grand placard où il mit en écrit le i?om de ceux qui lui avoient fait cet outrage, et qu'il les suivoit partout avec cette affiche dans les mains. Ainsi il se vengea de l'affront qu'ils lui avoient fait en les faisant connoître, et attirant sur eux la haine et l'indignation de tout le monde. Il disoit qu'il étoit un bon chien de chasse à l'égard des personnes louables, parce qu'il ne les suivoit pas avec moins d'ardeur qu'un chien fait un lièvre, et que cependant personne de ceux qui font métier de louer les gens ne l'osoit mener à la chasse. Quelqu'un disoit une fois devant lui. en se vautrant : « J'ai bien vaincu des hommes en ma vie aux jeux pythiens. — Des hommes? reprit Diogène; c'est moi qui sais vaincre les hommes : mais toi, ce ne sont que des faquins. » On lui représentoit un jour qu'il étoit vieux, et qu'il devoit songer à se reposer : « Hé quoi! repartit-il, si j'étois entré en lice pour courir, songerois-je à m'arrèter quand je serois près du but; au contraire, ne tâcherois-je pas à mieux courir que jamais?» Quelqu'un l'ayant prié de souper , il n'y voulut point aller , à cause que quelques jours auparavant il y avoit été, et qu'on ne l'en avoit pas remercié. L'hiver, il alloit les pieds nus dans la neige, et faisoit toutes les autres choses que nous avons rapportées ci-devant. Il tâcha au commencement de manger de la viande crue ; mais n'en pouvant venir à bout, il y renonça. Il rencontra une fois l'orateur Démosthène dans un cabaret, qui dînoit : dès que Démosthène le vit, il se voulut retirer; mais Diogène l'ayant aperçu : « Tu n'as que faire de t'enfiur, lui dit-il; tu n'en auras pas moins été au cabaret pour cela, v Quelques étrangers souhaitant de voir cet orateur : « Le voilà, dit-il en élevant sa main, et leur montrant le doigt du milieu, le flatteur des Athéniens. » Un jour, voyant un pauvre homme qui, ayant laissé choir un morceau de pain, avoit honte de le ramasser, il voulut le guérir de cette mauvaise honte-là; et attachant une corde à l'embouchure de son tonneau, il se mit à le traîner de cette sorte tout le long de la rue Céramique; et il disoit qu'il imitoit en cela les maîtres de musique qui détonnent quelquefois dans un concert, afin de faire prendre le ton aux autres. Il assuroit qu'on pouvoit être fou jusqu'au bout des doigts, et qu'en effet, si l'on voyoit quelqu'un aller dans les rues le doigt du milieu tendu, il n'y a personne qui ne le prît Dûur un fou, au lieu qu'on ne trouvoit rien à dire quand il
tendoit celui qui est proche du pouce. Il disoit qu'on avoit à bon marché les choses qui valent beaucoup, et qu'au contraire on vendoit bien cher celles qui ne valent rien , vu qu'on ne pouvoit faire faire une statue à moins de trois mille oboles, et qu'on avoit un boisseau de farine pour deux liards. Il disoit une fois à Xéniade, celui qui l'avoit acheté : « Prenez garde à m'obéir de point en point, et à faire ce que je vous ordonnerai. — Hé quoi 1 lui répliqua Xéniade,
Les fleuves révoltés remontent à leurs sources!
— Mais, lui répondit Diogène, si vous étiez malade, et que rous eussiez acheté un médecin , au lieu de faire ce qu'il ordonneroit , vous amuseriez-vous à lui dire :
Les fleuves révoltés remontent à leurs sources ? >»
Il y eut une fois un homme qui le vint trouver à dessein de se faire philosophe : Diogène, pour l'éprouver, lui donna d'abord un merlan, qu'il tenoit, â porter, et lui commanda de le suivre; mais l'autre jeta là le merlan, tout honteux, et s'en retourna comme il étoit venu. Diogène le rencontra à quelques ours de là, et ne pouvant s'empêcher de rire en le voyant : « Faut-il qu'un merlan, lui dit-il, ait rompu une amitié comme la nôtre ! » Dioclès rapporte cela autrement, et raconte qu'un homme ayant dit à Diogène : « Commandez, et nous vous obéirons. » Diogène le prit à part, et lui donna un morceau de fromage à porter ; mais que l'autre ayant refusé de le faire : «Hé quoi! lui répliqua-t-il, voulez- vous rompre avec moi pour un morceau de fromage? » Voyant un jour un petit garçon qui buvoit dans le creux de sa main, il tira son écuelle de sa besace, et la jetant par terre : « Il a, dit-il, plus d'esprit que moi. » Il jeta aussi sa cuiller pour un même sujet, voyant un autre jeune garçon qui mangeoit une soupe de lentilles avec une croûte de pain qu'il avoit creusée en guise de cuiller.
Yoici à peu près sa manière de raisonner : Toutes choses appartiennent aux dieux; les sages sont amis des dieux; or est-il que tous biens sont communs entre amis, et par conséquent toutes choses appartiennent aux sages. Un jour, comme rapporte Zoïle, voyant une femme qui se prosternoit devant un autel , jusqu'à se mettre dans une posture indécente , Diogène la voulut guérir de cette superstition-là ; et s'approchant d'elle : a N'avez-vous point de peur que Dieu, qui est partout, ne voie derrière vous quelque chose qui ne soit pas fort honnête? » Il consacra un homme à Esculape, seulement pour avoir soin d'aller battre ceux qui viendroient baiser la terre dans le temple de ce dieu. Il disoit que toutes les malédictions tragiques étoient tombées sur lui ; qu'il étoit sans ville , sans mai-
son, sans pays, gueux, vagabond, et vivant à la journée-, mais qu'il opposoit à la fortune la constance , aux lois la nature , aux passions la raison. Une fois Alexandre le vint voir, qu'il se reposoit au soleil dans la place de Cranion ; et s'arrêtant devant lui • « Diogène , lui dit-il, demande-moi ce que X^ voudras. — Ce que je veux, reprit Diogène, c'est que vous vous ôliez un peu de mon soleil. » Quelqu'un ayant lu une fois devant lui un ouvrage d "assez longue haleine, comme il fut à la fin du livre, voyant qu'il n'y avoit plus de feuillets, il se mit à crier, comme font les matelots sur mer: oc Terre 1 terre 1 prenons courage. » Un homme lui vouloit prouver une fois, par un argument sophistique, qu'il avoit des cornes; mais Diogène, pour toute réponse, passant sa main sur son front : a Je ne les sens point, » dit-il. Il fit environ la même chose à un autre qui soutenoit qu'il n'y avoit point de mouvement ; car il se leva tout d'un coup et se mit à se promener. Un astrologue discouroitun jour devant lui des choses célestes : a Depuis quand, mon ami, lui ditil, êtes-vous revenu du ciel? » Un certam eunuque, perdu ae débauche, avoit fait mettre cette inscription sur la porte de son logis : Que rien de méchant n'entre ici dedans, «c Où est-ce, reprit Diogène, que logera le maître delà maison?» Ayant une fois des huiles de senteur, au lieu de s'en parfumer la tête, comme font les autres, il s'en oignit les pieds ; et la raison qu'il en rendit, c'est que l'odeur des parfums de la tête s'en va en l'air, au lieu que celle des pieds monte droit au nez. Les Athéniens lui conseil'oient de se faire initier aux mystères de quelques dieux, et lui disoient, pour l'y porter davantage, que ceux qui l'étoient dans cette vie avoient les places honorables dans les enfers, a Vraiment, répliqua-t-il, ce seroit une assez plaisante chose que tandis qu'Agésilas et Épaminondas seroient dans la fange, une troupe de marauds initiés eût le haut bout dans les îles des bienheureux. » Voyant des rats qui va, noient manger les miettes de sa table : «Comment, dit-il, Diogène a des parasites ! » Un jour Platon l'appelant chien : « Vous avez raison, lui répliqua-t-il, car j'ai été retrouver ceux qui m'ont vendu.» Une fois, comme il sortoit des bains, quelqu'un lui demanda s'il y avoit bien des hommes au bain : « Il n'y en a pas un, » repartit - il ; mais ensuite un autre l'ayant prié de lui dire s'il y avoit beaucoup de monde au bain : « Tout en est plein, » ajouta-t-il. Un jour Platon ayant défini l'homme : « Un animal sans plumes et qui n'a que deux pieds-, • cette définition plut extrêmement à tous ceux qui étoient présens ; mais Diogène , sans dire mot , prit un coq qu'il se donna la peine de plumer tout entier, et l'ayant porté chez Platon : « Tenez, leur dit-il, voilà l'homme de Platon; « de sorte que ce philosophe fut obligé d'ajouter à sa définition : a Et qui a les ongles larges. » On lui demandoit à quelle heure il falloit dîner : « Si l'on est riche, reprit-il, quand on veut; si l'on est pauvre, quand on peut. »
Ayant remarqué à Mégare que les moutons y étoient gras et couverts de bonne liine , au lieu que les enfans y étoient presque tout nus : « J'aimerois mieux, dit-il, être mouton, que fils d'un Mégarien. » Un homme, dans les rues, l'ayant heurté d'un ais qu'il portoit, se mit ensuite à crier : « Gare ! gare ! — Est-ce , lui dit-il , que tu as envie de me heurter encore une fois? « Il appeloit les orateurs les valets de la populace , et les couronnes qu'on leur donnoit , des ampoules de gloire. Il alloit quelquefois en plein jour, une lanterne allumée à la main ; et comme on lui demanda par quelle raison il faisoit cela : « Je cherche, répondit-il, un homme. » Un jour qu'il se reposoit en pleine rue, tout dégouttant de leau de la pluie qui étoit tombée sur lui , cela amassa autour de lui plusieurs personnes que ce spectacle avoit touchées de pitié -, mais Platon s'étant rencontré là par hasard : a Hé ! de grâce, leur dit-il, si vous avez pitié de cet homme, laissez-le là; » voulant témoigner par ces paroles la vanité de ce philosophe, comme ne faisant cela que par ostentation. Il y eut une fois un homme qui lui donna un soufflet : «Vraiment, reprit-il, j'ai bien oublié de mettre un casque. ?> Un certain Midias qui lui en vouloit, le rencontra un jour, et l'ayant bien battu : « Ton argent est prêt, » ajouta-t-il. Diogène ne répondit rien sur l'heure; mais le lendemain il l'attendit avec des gantelets aux deux mains, et lui assénant un coup de toute sa force : « Ton argent est prêt, » lui dit-il. Lysias, un certain apothicaire, lui demandoit une fois s'il croyoit qu'il y eût des dieux : « Il faut bien que je le croie, répliqua-t-il , puisque je sais même qu'ils n'ont point de plus grand ennemi que toi. •» Quelques-uns assurent que ce mot est de Théodose. Voyant un jour un homme qui se lavoit dans l'eau pour se purifier : « Hé ! pauvre misérable, lui dit-il, sache que cette eau n'est pas plus capable d'effacer les crimes que tu as commis pendant ta vie , que des fautes de grammaire. » Il assuroit que les hommes se plaignoient à tort de la fortune, parce qu'ils demandoient aux dieux, non pas ce qui étoit bon véritablement, mais ce qui leur paroissoit bon. Il disoit à ceux qui sont effrayés des songes qu'ils font : « Vous vous embarrassez des choses que vous faites en dormant , et vous n'avez pas la moindre inquiétude de celles que vous faites étant éveillés. » S'étant trouvé aux jeux olympiques, comme le héraut, selon sa coutume, se fut mis à crier : « Dioxippe a vaincu tous les hommes qui ont paru dans la lice : —C'est moi, lui dit-il, qui sais vaincre les hommes; car pour lui ce ne sont que des esclaves. » Il étoit fort aimé des Athéniens, jusque-là qu'ils condamnèrent au fouet un jeune garçon peur avoir rompu son tonneau, et lui en firent donner un autre. Denys le Stoïque rappoite qu'après la bataille de Chéronée, il fut pris prisonnier des Macédoniens, et qu'étant mené à Philippe, ce roi lui demanda qui il étoit : « Un espion , reprit-il , de ton insatiable avidité. «> Ce même auteur assure que cette hardiesse inspira de
l'admiration à Philippe , qui donna ordre cpi'on le délivrât sur l'heure. Alexandre avoit envoyé des lettres à Athènes, adressées à Autipater par un certain Athlië, qui veut dire en grec autant que malheureux. Diogène s'y trouva présent quand il les reçut, et, faisant allusion à ce nom : « Athlië, dit-il, a envoyé les lettres d"Athlië à Athlië par Athlië. » Perviceus l'ayant menacé par lettres de le faire mourir s'il ne le venoit trouver : « Il ne fera pas grand'chose, répliqua-t-il, puisqu'une mouche et une araignée peuvent bien en faire autant; que ne me menace-t-il plutôt, ajouta-t-il, que si je ne le vais trouver il trouvera bien moyen de vivre heureux sans moi? » Il crioit souvent que les dieux ne donnoient que trop de moyens aux hommes pour vivre à leur aise, mais que ces moyens étoient cachés à ceux qui aimoient si fort les ragoûts, les parfums, et toutes ces vaines superfluités. Voyant un jour un homme qui se faisoit chausser par son valet : « Tu ne seras point encore parfaitement heureux, lui dit-il, qu'on ne t'ait coupé les deux mains, afin que tu te puisses Honnêtement faire moucher par lui. » Une autre fois, ayant aperçu des sergens qui menoient en prison un coupeur de bourse qui avoit volé une aiguière : « Voilà, dit-il. de grands voleurs qui en mènent un petit en prison. » Voyant un jeune garçon qui ruoit des pierres à une potence : « Courage, lui dit-il, tu parviendras au but. » Il se trouva une fois entouré d'une foule de petits garçons qui crioient : « Gare I gare qu'il ne nous morde ! — Ne craignez rien, leur dit-il, un chien ne mange point de carottes. » Voyant un homme qui prenoit plaisir à se couvrir de la peau d'un lion : « Cesse, mon ami, lui ditil, de déshonorer l'habit de la vertu. »
On exaltoit un jour devant lui le bonheur de Callisthènes, d'être participant, comme il étoit, de toute la magnificence d'Alexandre : « Et moi , répliqu.i-t-il, je le trouve bien malheureux de ne pouvoir diner ni souper que quand il plaît à Alexandre. » Il disoit que quand il avoit affaire d'argent et qu'il en prenoit de ses amis, c'étoit une dette dont ils s'acquittoient, plutôt qu'un présent qu'ils lui faisoient. On le trouva un jour en pleine rue qui faisoit quelque chose de la main qui n'étoit pas fort honnête-, mais lui, sans s'étonner : a Plût aux dieux, dit-il, que je pusse aussi bien apaiser la faim de mon ventre en le grattant! » Il se donna bien une fois la peine de ramener lui-même à la maison un jeune garçon qui alloit faire la débauche avec des seigneurs de Perse, et aveitit ses parens d'avoir l'œil sur lui. 11 y eut un jour un jeune homme fort bien paré qui le vint consulter sur certaine matière : « Je ne vous répondrai point, lui dit Diogène, que vous ne m'ayez fait savoir auparavant si vous êtes homme ou femme. » Une autre fois, comme il étoit au bain, il en vit un qui versoit du vin d'un pot dans un autre, afin de juger, par le bnait que faisoit le vin en tombant, s'il réussiroit dans ses amours; et comme, à son avis, le pot eut rendu un bon son : « Il
est d'autant plus mauvais pour toi, lui dit Diogène, qu'il est fort bon. » Quelques-uns, dans un festin, lui jetoient de loin, par dérision, des os comme à un chien; mais Diogène, se levant de table, se mit à pisser contre eux comme un chien. Il disoil des orateurs et de ceux qui mettent leur gloire à bien parler, qu'ils étoient trois fois hommes, c'est-à-dire trois fois misérables. Il appeloit un riche ignorant un mouton qui avoit une toison d'or. Ayant vu sur la porte d'un fameux débauché. Maison à vendre : « Je me doutois bien, dit-il, que cette maison boiroit tant et mangeroit tant, qu'elle vomiroit enfin son maître. » Un jeune garçon se plaignit une fois à lui de la multitude de ceux qui le vouloient corrompre : « Cesse, lui répondit Diogène, de leur faire voir qu'on te peut corrompre.» Étant un jour entré dans un bain fort sale : « Où est-ce, dit-il, que l'on fera laver à la sortie de ce bain-ci? » Il entendoit une fois un joueur de luth qui en jouoit d'une manière fort grossière, et comme tous les autres le traitoient d'ignorant et de ridicule, lui seul le louoit et le prisoit extrêmement; quelques-uns lui en demandèrent la raison-, a Je l'admire, reprit-il, de ce que, jouant si mal, il s'amuse plutôt à cela qu'à tuer ou à voler. » Il y en avoit encore un autre qui faisoit fuir tout le monde dès qu'il commençoit à jouer; un jour Diogène l'ayant rencontré : « Bonjour, lui dit-il, monsieur le Coq. — D'où vient que vous m'appelez ainsi? lui dit l'autre. — C'est, répliquat-il, que tu fais lever tout le monde dès que tu commences à chanter. » Voyant plusieurs personnes qui avoient les yeux fichés sur un jeune garçon, il se mit à ramasser du lupin qui étoit à terre, à la vue de tout le monde, et en remplissoit à mesure sa besace. Cette action fit tourner la tète à tous ceux qui étoient là : « Hé quoi! leur dit-il, aimez-vous mieux me voir que ce beau fils? » Un homme extrêmement superstitieux lui disoit une fois : « Ne me fâche pas, car, d'un coup de poing, je te romprois la tête. — Et moi, reprit-il, je te ferois trembler si je t'avois seulement regardé du côté gauche.» Un certain Hégésias le prioit un jour de lui prêter quelques-uns de ses ouvrages pour apprendre la philosophie : « Dites-moi un peu, reprit Diogène, si vous vouliez manger des figues, voudriez-vous qu'on vous donnât des figues en peinture, et n'en achèteriez-vous Las de véritables? Avouez donc que vous êtes fou, puisque, pouvant embrasser l'exercice véritable de la philosophie, vous vous contentez de la voir par écrit. » Quelqu'un lui reprochoit qu'il s'étoit enfui de son pays : « Hé, misérable, lui répliqua-t-il, n'y ai -je pas trop gagné, puisque c'est ce qui m'a fait devenir philosophe? » Et un autre qui lui disoit : « Ceux de Sinope t'ont banni de leur pays. — Et moi , reprit-il , je les condamne à n'en bouger. » Voyant un homme qui avoit gagné le prix aux jeux olympiques, qui raenoit paître les brebis ; « Pauvre homme, lui dit-il, tu n'as quitté les îeux olyrapiaues que pour venir aux néméens. » On lui demandoit une foi»
d'où venoit que les athlètes ne sentoient point les coups qu'on leur donnoit : « C'est, reprit-il, qu'ils ne sont faits que de chair de pourceau et de bœuf. > Il deinandoit un jour l'aumône à une statue, et la raison qu'il en donna : « Je m'apprends, dit-il, à être refusé. » Il fut obligé au commencement de demander l'aumône pour subsister. Un jour donc, comme il pria quelc[u'un de la lui donner : « Si tu l'as jamais donnée à quelque autre en ta vie, donne-la-moi; si tu ne l'ds point donnée, commence par moi. « Un tyran lui deraandoit un jour quel éloit le meilleur airain : « Celui, répliqua-t-il, dont on fond les statues d'Harmodius et d'Aristogitou. » A propos de Denys le Tyran, il di.soit qu'il traitoit ses amis comme des sacs; «car. ajoutoit-il. il les prend quand ils sont pleins, et les jette quand ils sont vides. » Un nouveau marié avoit fait mettre cette inscription sur le seuil de sa porte : Ilercuh Callinique ^ fils de Jupiter, loge céans; que rien de méchant n'entre ici dedans. Mais Diogène, sans dire mot, écrivit ceci ensuite : Après la mort le médecin. Il vit une fois un homme qui s'etoit ruiné en folles dépenses, qui faisoit son souper de quelques olives dans une gargoterie : « Misérable, lui dit-il. si tu eusses dîné de la sorte, tu ne souperois pas aujourd'hui comme tu fais. » Il disoit que les hommes vertueux étoient les images des dieux. Il appeloit l'amour loccupation des oisifs. Quehiu'un lui ayant demandé ce qu'il croyoit qu'il y eût au monde de plus misérable, il répondit : a Un vieillard pauvre; n et à un autre qui s'enquéroit de lui quelle étoit la bête la plus dangereuse : « Un médisant, répliqua-t-il, entre les farouches, et un flatteur entre les privées. » 'Voyant un tableau où il y avoit deux centaures fort mal peints : « Quel est le Chiron des deux?» dit-il. Il appeloit les paroles de flatterie des filets de miel; et le ventre, le Charybde de la vie. Ayant ouï dire qu'un certain Didyrae avoit été surpris en adultère : « 11 est digne deux fois, dit-il, d être pendu par son nom '. » On lui demandoit un jour d'où venoit que l'or étoit pâle : « C'est, répliqua-t-il, que tout le monde est aux aguets pour l'attraper. » Voyant une femme dans une litière : « Ce n'est pas là. dit-il, une cage pour une bête si farouclie. » Il vit un jour un esclave fugitif qui éloit assis sur la margelle d'un puits : « Mon ami. lui dit-il, prends garde d'y tomber. » Une fois étant au bain, il aperçut un certain Cilius. qui étoit un de ces voleurs qui viennent pour voler les habits de ceux qui se baignent, et s'approchant de lui : a Est-ce pour voler ou pour vous baigner, lui dit-il. que vous êtes ici?» Voyant un jour des femmes qu'on avoit pendues à des oliviers : « Plût aux dieux, s'écria-t-il. que tous les arbres portassent de semblables fruits 1 t Ayant i encontre un certain homme qui Liait