‹ Œuvres complètesChapitre 16 sur 418 · PAIR DE FRANCE · texte numérisé non relu

PAIR DE FRANCE

Monseigneur,

Je vous présente un ouvrage qui n'a peut-être rien de considérable que l'honneur de vous avoir plu. Mais véritablement cet honneur est quelque chose de si grand pour moi, que, quand ma

1. OEdipe avait tué son père Laïus, sans le connaître, et était devenu l'époux de Jocaste, sa mère. Pour se punir de ces crimes involontaires, il s'arracha lui-même les yeux, et quittant la ville de Thèbes, dont il était roi , accompagné de sa fille Antigone, il fut mourir à Colonne, près d'Athènes. Cependant ses deux fils, Étéocle et Polynice, se disputaient son trône. Polynice, chassé par son frère, se retira près d'Adraste, roi d'Argos, qui lui donna sa fille et le ramena sous les murs de Thèbes, à la tête d'une armée commandée, avec lui et Polynice, par cinq autres rois. De là le nom de guerre des sept chefs. On place cette guerre vers {230. Tous les chefs périrent, à l'exception d'Adraste.

Étéocle et Polynice se tuèrent en combat singulier. Créon, leur oncle, devenu roi p*ar leur mort, défendit de leur donner la sépulture. Antigone, pieuse envers ses frères comme elle l'avait été envers son père, lui désobéit. Le tyran la fit mourir. Il fut lui-même vaincu et tué par Thésée.

Outre les tragédies dont parle Racine dans sa préface, la mort d'Etéocle et de Polynice est aussi le sujet de la Thebaide de Stace.

Molière avait composé dans sa jeunesse une tragédie de la Thebaide qui a péri tout entière. On croit qu'il indiqua ce sujet à Racine, et lui donna même des conseils.

2. Beauvilliers, duc de Saint-Aignan , membre de l'Académie française.

HAC1N3 i

pièce ne m'auroit produit que cet avantage, je pourrois dire que son succès auroit passé mes espérances. Et que pcuvois-je espérer de plus glorieux que l'approbation d'une personne qui sait donner aux choses un juste prix , et qui est lui-même l'admiration de tout le monde? Aussi, Monseigneur, si la Thébaide a reçu quelques applaudissemens, c'est sans doute qu'on n'a pas osé démentir le jugement que vous avez donné en sa faveur; et il semble que vous lui ayez communiqué ce don de plaire qui accompagne toutes vos actions. J'espère qu'étant dépouillée des ornemens du théâtre, vous ne laisserez pas de la regarder encore favorablement. Si cela est, quelques ennemis qu'elle puisse avoir, je n'appréhende rien pour elle , puisqu'elle sera assurée d'un protecteur que le nombre des ennemis n'a pas accoutumé d'ébranler. On sait, Monseigneur, que, si vous avez une parfaite connoissance des belles choses, vous n'entreprenez pas les grandes avec un courage moins élevé, et que vous avez réuni en vous ces deux excellentes qualités qui ont fait séparément tant de grands hommes. Mais je dois craindre que mes louanges ne vous soient aussi importunes que les vôtres m'ont été avantageuses : aussi bien, je ne vous dirois que des choses qui sont connues de tout le monde , et que vous seul voulez ignorer. Il suffit que vous me permettiez de vous dire , avec un profond respect, que je suis,

Monseigneur .

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Racine.

Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indul gence pour cette pièce que pour les autres qui la suivent ; j'étois fort jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avois faits alors tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes d'esprit; elles m'excitèrent à faire une tragédie, et me proposèrent le sujet de la Thébaïde. Ce sujet avoit été autrefois traité par Rotrou, sous le nom à'Àntigone ; mais il faisoit mourir les deux frères dès le commencement de son troisième acte. Le reste étoit en quelque sorte le commencement d'une autre tragédie , où l'on entroit dans des intérêts tout nouveaux ; et il avoit réuni en une seule pièce deux actions différentes , dont l'une sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide, et l'autre à YArAigone de Sophocle.

Je compris que cette duplicité d'action avoit pu nuire à sa pièce, qui d'ailleurs étoit remplie de quantité de beaux endroits. Je dressai à peu près mon plan sur les Phéniciennes d'Euripide; car, pour la TheT)aïde qui est dans Sénèque, je suis un peu de l'opinion d'Heinsius , et je tiens , comme lui , que non-seulement ce n'est point une tragédie de Sénèque , mais que c'est plutôt l'ouvrage d'un déclamaîeur, qui ne savoit ce que c'étoit que tragédie.

La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante; en effet , il n'y paroît presque pas un acteur qui ne meure à la fin : mais aussi c'est la Thébaïde , c'est-à-dire le sujet le plus tragique de l'antiquité.

L'amour, qui a d'ordinaire tant de part dans les tragédies, n'en a presque point ici ; et je doute que je lui en donnasse davantage si c'étoit à recommencer ; car il faudrait . ou que l'un des deux frères fût amoureux, ou tous les deux ensemble. Et quelle apparence de leur donner d'autres intérêts que ceux de cette fameuse haine qui les occupoit tout entiers? Ou bien il faut jeter l'amour sur un des seconds personnages , comme j'ai fait ; et alors cette passion, qui devient comme étrangère au sujet, ne peut produire que de médiocres effets. En un mot, je suis persuadé que les tendresses ou les jalousies des amants ne sauroient trouver que fort peu de place parmi les incestes , les parricides , et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'Œdipe et de sa malheureuse famille.

Madeleine Bejart.

PERSONNAGES ET ACTEURS

ÉTÉOCLE, roi de Thèbes. Molière.

POLYNICE, frère d'Etéocle. La Grange

JOCASTE, mère de ces deux princes et d'Anti-

gone.

ANTIGOXE, sœur d'Etéocle et de Polynice. Mlle de Brie.

CREON, oncle des princes et de la princesse. La Thorillierï. HÉMON, fils de Créon, amant d'Antigone. Hubert.

OLYMPE, confidente de Jocaste.

ATTALE, confident de Créon.

Un Soldat de l'armée de Polynice.

Gardes.

La scène est à Thèbes, dans une salle dri palais.

Page 1