Colbert, beau-père du duc de Chevreuse
ÉPlTRE DÉD1CAT0IRE. 193
rencontre qu avec des qualités ordinaires. Mais qu'avec toutes les qualités et du cœur et de l'esprit, qu'avec un jugement qui, ce semble , ne devroit être le fruit que de l'expérience de plusieurs années, qu'avec mille belles connoissances que vous ne sauriez cacher à vos amis particuliers , vous ayez encore cette sage retenue que tout le monde admire en vous , c'est sans doute une vertu rare en un siècle où l'on fait vanité des moindres choses. Mais je me laisse emporter insensiblement à la tentation de parler de vous: il faut qu'elle soit bien violente, puisque je n'ai pu y résister dans une lettre où je n'avois autre dessein que de vous témoigner avec combien de respect je suis,
Monseigneur,
Votre très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur,
Racine
PREMIERE PREFACE
De tous les ouvrages que j'ai donnés au public, il n'y en a point qui m'ait attiré plus d'applaudissemens ni plus de censeurs que celui-ci. Quelque soin que j'aie pris pour travailler cette tragédie, il semble qu'autant que je me suis efforcé de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont efforcés de la décrier : il n'y a point de cabale qu'ils n'aient faite , pjint de critique dont ils ne se soient avisés. Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi : ils ont dit que je le faisois trop cruel. Pour moi . je croyois que le nom seul de Néron faisoit entendre quelque chose de plus que cruel. Mais peut-être qu'ils raffinent sur son histoire, et veulent dire qu'il étoit honnête homme dans ses premières années : il ne faut qu'avoir lu Tacite pour savoir que , s'il a été quelque temps un bon empereur, il a toujours été un très-méchant homme. Il ne s'agit point dans ma tragédie des affaires du dehors : Néron est ici dans son particulier et dans sa famille: e*, ils me dispenseront de leur rapporter tous les passages qui pourraient aisément leur prouver que je n'ai point de réparation à lui faire.
D'autres ont dit, au contraire, que je l'ayons fait trop non. J'avoue que je ne m'étois pas formé l'idée d'un bon homme en la personne de Néron : je l'ai toujours regardé comme un monstre. Mais c'est ici un monstre naissant. Il n'a pas encore mis le feu à Rome ; il n'a pas encore tué sa mère , sa femme , ses gouverneurs : à cela près, il me semble qu'il lui échappe assez de cruautés ^our empêcher que personne ne le méconnoisse.
Racine l 13
Quelques-uns ont pris l'intérêt de Narcisse , et se sont plaints que j'en eusse fait un très-méchant homme, et le confident de Néron. Il suffit d'un passage pour leur répondre, a Néron, dit Tacite , porta impatiemment la mort de Narcisse , parce que cet affranchi avoit une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés : Cujus abditis adhuc vitiis mire con< gruebaî. »
Les autres se sont scandalisés que j'eusse choisi un homme aussi jeune que Britannicus pour le héros d'une tragédie. Je leur ai déclaré , dans la préface d' 'Andromaque , le sentiment d'Aristote sur le héros de la tragédie : et que , bien loin d'être parfait , il fau'* toujours qu'il ait quelque imperfection. Mais je leur dirai encore ici qu'un jeune prince de dix-sept ans, qui a beaucoup de cœur, beaucoup d'amour, beaucoup de franchise et beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d'un jeune homme, m'a semblé trèscapable d'exciter la compassion. Je n'en veux pas davantage.
« Mais , disent-ils , ce prince n'entroit que dans sa quinzièmft année lorsqu'il mourut. On le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans plus qu'ils n'ont vécu. » Je n'aurois point parlé de cette objection, si elle n'avoit été faite avec chaleur par un homme ' qui s'est donné la liberté de faire régner vingt ans un empereur qui n'en a régné que huit , quoique ce changement soit bien plus considérable dans la chronologie, où l'on suppute les temps par les années des empereurs.
Junie ne manque pas non plus de censeurs : ils disent que d'une vieille coquette , nommée Junia Silana , j'en ai fait une jeune fille très-sage. Qu'auroient-ils à me répondre, si je leur disois que cette Junie est un personnage inventé, comme l'Emilie de Cinna ;. comme la Sabine à1 Horace? Mais j'ai à leur dire que s'ils avoient bien lu l'histoire, ils auraient trouvé une Junia Calvina, de la famille d'Auguste , so3iir de Silanus , à qui Claudius avoit promis Octavie. Cette Junie étoit jeune, belle, et, comme dit Sénèque , festiiissima omnium pucllarum*. Elle aimoit tendrement son frère : et leurs ennemis , dit Tacite , les accusèrent tous deux d'inceste, quoiqu'ils ne fussent coupables que d'un peu d'indiscrétion. Si je la présente plus retenue qu'elle n'étoit, je n'ai pas ouï dire qu'il nous fût défendu de rectifier les mœurs d'un personnage, surtout lorsqu'il n'est pas connu.
L'on trouve étrange qu'elle paroisse sur le théâtre après la mort de Britannicus. Certainement la délicatesse est grande de ne pas vouloir qu'elle dise en quatre vers assez touchans qu'elle passe
f, Corneille, qui dans Heraclius, fait régner vingt ans ; PIûc.-s. gui n'en a régné que huit.