o La plus enjouée
PREMIERE PREFACE. I 95
chez Octavie. « Mais, disent-ils, cala ne valait pas la peine Je te faire revenir, un autre i'auroit pu raconter pour elle.» Ils ne savent pas qu'une des règles du théâtre est de ne mettre en récit que les choses qui ne se peuvent passer en action, ei que tous les anciens font venir souvent sur la scène des acteurs qui n'ont autre chose à dire, "sinon qu'ils viennent d'un endroit, et qu'ils s'en retournent en un autre.
« Tout cela est inutile , disent mes censeurs : la pièce est finie au récit de la mort de Britannicus , et l'on ne devroit point écouter le reste. » On l'écoute pourtant, et même avec autant d'attention qu'aucune fin de tragédie. Pour moi, j'ai toujouis compris que la tragédie étant l'imitation d'une action complète, où plusieurs personnes concourent, cette action n'est point finie que l'on ne sache en quelle situation elle laisse ces mêmes personnes. C'est ainsi que Sophocle en use presque partout : c'est ainsi que dans Antigone il emploie autant de vers à représenter la fureur d'Hémon et la punition de Oéon après la mort de cette princesse que j'en ai employé aux imprécations d'Agrippine. à la retraite de Junie, à la. punition de Narcisse, et au désespoir de Néron, après la mort de Britannicus.
Que faudroit-il faire pour contenter des juges si difficiles? La chose seroit aisée, pour ueu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudroit que s'écarter du naturel pour se jeter dans l' extra ordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les inté rets, les sentimens et les passions des personnages, il faudroi1 remplir cette même action de quantité d'incidens qui ne se pourroient passer qu'en un mois , d'un grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenans qu'ils seroient moins vraisemblables , d'une infinité de déclamations où l'on feroit dire aux acteurs'tout le contraire de ce qu'ils devroient dire, Il faudroit, par exemple , représenter quelque héros ivre , qui se voudroit faire haïr de sa maîtresse de gaieté de cœur , un Lacédémonien grain: parleur, un conquérant qui ne débiteroit que des maxime d'amour, une femme qui donnaroit des leçons de fierté à de conquérans. Yoilà sans doute de quoi faire récrier tous ces mes sieurs1. Mais que diroit cependant le petit nombre de gens sage; auxquels je m'efforce de plaira? De quel front oserois-je me montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ces grands hommes de l'antiquité que j'ai choisis pour modèles? Car, pour me servir de la pensée d'un ancien, voilà les véritables spectateurs que nous de-
<. Allusic npée,
5c>'.oiius, Aeêsitûs.
196 BRITANNICUS
vons nous proposer : et nous devons sans cesse nous demander ■ Que diroient Homère et Virgile, s'ils lisoient ces vers? que diroit Sophocle, s'il voyoit représenter cette scène? Quoi qu'il en soit, je n'ai point prétendu empêcher qu'on ne parlât contre mes ouvrages: je l'aurois prétendu inutilement : Quid de te alii loquantur ipsi videant, dit Cicéron. sed loquentvr tamen1.
Je prie seulement le lecteur de me pardonner cette petite préface , que j'ai faite pour lui rendre raison de ma tragédie. Il n'y a rien de plus naturel que de se défendre quand on se croit injustement attaqué. Je vois que Térence même semble n'avoir fait des prologues que pour se justifier contre les critiques d'un vieux poète malintentionné, malevoli veteris poetsc. et qui venoit briguer des voix contre lui jusqu'aux heures où l'on représentoit ses comédies.
« Occœpta est agi :
« Exclamât, etc2. »
On me pouvoit faire une difficulté qu'on ne m'a point faite. Mais ce qui est échappé aux spectateurs pourra être remarqué par les lecteurs. C'est que je fais entrer Junie dans les vestales , où , selon Aulu-Gelle , on ne recevoit personne au-dessous de six ans , ni audessus de dix. Mais le peuple prend ici Junie sous sa protection; et j'ai cru qu'en considération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il pouvoit la dispenser de l'âge prescrit par les lois, comme il a dispensé de l'âge pour le consulat tant de grands hommes qui avoient mérité ce privilège.
Enfin, je suis très-persuadé qu'on me peut faire bien d'autres critiques, sur lesquelles je n'aurois d'autre parti à prendre que celui d'en profiter à l'avenir. Mais je plains fort le malheur d'un homme qui travaille pour le public. Ceux qui voient le mieux nos défauts sont ceux qui les dissimulent le plus volontiers : ils nous pardonnent les endroits qui leur ont déplu, en faveur de ceux qui leur ont donné du plaisir. Il n'y a rien . au contraire , de plus injuste qu'un ignorant : il croit toujours que l'admiration est le par tage des gens qui ne savent rien: il condamne toute une pièce pour une scène qu'il n'approuve pas: il s'attaque même aux endroits les plus éclatans, pour faire croire qu'il a de l'esprit; et pour peu que nous résistions à ses sentimens, il nous traite de présomptueux qui ne veulent croire personne , et ne songe pas
\ . « C'est aux antres à voir ce qu'ils diront de loi, mais à coup sûr ils en diront quelque chose. »
•2. o A peine a-t-on commencé la pièce, qu'il pousse des exclamalions. »
PREMIERE PRÉFACE. 497
5 plus de vanité d'une critique foi
d une assez bonne pièce de théâtr
« Homine inmerito nunquam quidquam injustiu-
quT tire quelquefois plus de vanité d'une critique fort mauvaise que nous n'en tirons d'une assez bonne pièce de théà*1""
îatre.
Voici celle de mes tragédies que je puis dire que j'ai le plus travaillée. Cependant j'avoue que le succès ne répondit pas d'abord à mes espérances : à peine elle parut sur le théâtre . qu'il s'éleva quantité de critiques qui sembloient la devoir détruire. Je crus moi-même que sa destinée seroit à l'avenir moins heureuse que celle de mes autres tragédies. Mais enfin il est arrivé de cette pièce ce qui arrivera toujours des ouvrages qui auront quelque bonté : les critiques se sont évanouies, la pièce est demeurée. C'est maintenant celle des miennes que la cour et le public revoient le plus volontiers. Et si j'ai fait quelque chose de solide . et qui mérite quelque louange , la plupart des connoisseurs demeurent d'accord que c'est ce même Britarmicus.
A la vérité j'avois travaillé sur des modèles qui m'avoient extrêmement soutenu dans la peinture que je voulois faire de la cour d'Agrippine et de Néron. J'avois copié mes personnages d'après le plus grand peintre de l'antiquité, je veux dire d'après Tacite, et j'étois alors si rempli de la lecture de cet excellent historien, qu'il n'y a presque pas un trait éclatant dans ma tragédie dont il ne m'ait donné l'idée. J'avois voulu mettre dans ce recueil un extrait des plus beaux endroits que j'ai tâché d'imiter: mais j'ai trouvé que cet extrait tiendroit presque autant de place que la tragédie. Ainsi le lecteur trouvera bon que je le renvoie à cet auteur, qui aussi bien est entre les mains de tout le monde: et je me contenterai de rapporter ici quelques-uns de ses passages sur chacun des personnages que j'introduis sur la scène.
Pour commencer par Néron , il faut se souvenir qu'il est ici dans les premières an îées de son règne . qui ont été heureuses „ comme l'on sait. Ainsi, il ne m'a pas été permis de le représenter aussi méchant qu'il l'a été depuis. Je ne le représente pas non plus comme un homme vertueux, car il ne l'a jamais été. Il n'a pas encore tué sa mère . sa femme , ses gouverneurs ; mais il a en lui les semences de tous: ces crimes : il commence à vouloir secouer le joug; il les hait les uns et les autres: il leur cache sa haine
'. « Il n'y a rien de plus injusle qu'un ignorant. »
ISS BR!T.
sous de fausses caresses , factus natura relare odium faUacibus blanditiis. En un mot, c'est ici un monstre naissant, mais qui n'ose encore se déclarer, et qui cherche des couleurs à ses méchantes actions : Hactenus Nero flagitiis et sceleribus velamenta quœsivit. Il ne pouvoit souffrir Octavie , princesse d'une bonté et d'une vertu exemplaires, fato quodam, an quia prieraient illicita; metuebaturque ne in stupra feminarum illustrium prorumperetK
Je lui donne Narcisse pour confident. J'ai suivi en cela Tacite, qui dit que Néron porta impatiemment la mort de Narcisse , parce que cet affranchi avoit une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés : Cujus abditis adhuc ritiis mire congruebat. Ce passage prouve deux choses : il prouve et que Néroa étoit déjà vicieux , mais qu'il dissimuloit ses vices , et que Narcisse l'entretenoit dans ses mauvaises inclinations.
J'ai choisi Burrhus pour opposer un honnête homme à cette peste de cour; et je l'ai choisi plutôt que Sénèque; en voici la raison : ils étoient tous deux gouverneurs de la jeunesse de Néron , l'un pour les armes , et l'autre pour les lettres : et ils étoient fameux , Burrhus pour son expérience dans les armes et pour la sévérité de ses mœurs, miliiaribus curis et severitate morum; Sénèque pour son éloquence et le tour agréable de son tsprit, Seneca pneceptis eloqueniiœ et corniio.te honesta. Burrhus, jprès sa mort, fut extrêmement regretté à cause de sa vertu : Ciiitati grande desiderium ejus mansit per memoriam rirtutis.
Toute leur peine étoit de résister à l'orgueil et à la férocité
'Agrippine, quœ , cunctis m aï 3e- doniinationis cupidinibm flagrans , habebat in partibus Poïlantern2. Je ne dis que ce mot d' Agrippine, car il y aurait trop de choses à en dire. C'est elle que je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie a'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus. Cette mort fut un coup de foudre pour elle: et il parut, dit Tacite, par sa frayeur et par sa consternation, qu'elle étoit aussi innocente de cette mort qu'Octavie. Agrippine perdoit en lui sa dernière espérance, et ce crime lui en faisoit craindre un plus grand : Sibi supremuvi auxiïium erepturn , et parricidii exem-
lum intelligebat.
L'âge de Britannicus étoit si connu , qu'il ne m'a pas été permis le représenter autrement que comme un jeune prince qui avoit
1. a Par une sorte de fatalité, ou parce qu'on préfère toujours les plaisirs illicites ; et l'on craignait qu'il n'en vint jusqu'à outrager les femmes les plus illustres. »
2. « Qui, dévorée par toutes les fureurs de L'ambition , avait pour instrument Pallas. »
beaucoup de cœur, beaucoup d'amour et beaucoup de franchis qualités ordinaires d'un jeune homme. Il avoit quinze ans , et on dit qu'il avoit beaucoup d'esprit , soit qu'on dise vrai , ou que ses malheurs aient fait croire cela de lui , sans qu'il ait pu en donner des marques : Neque segnem ei fuisse indolem ferunt; sire verum, seu, periculis commendatus , retinuiî famam sine experimento.
Il ne faut pas s'étonner s'il n'a auprès de lui qu'un aussi méchant homme que Narcisse : car il y avoit longtemps qu'on avoit donné ordre qu'il n'y eût auprès de Britannicus que des gens qui n'eussent ni foi ni honneur : Nam ut proximiis quisque Britannico neque fas neque fidem pensi haberet olim provisum erat.
Il me reste à parler de Junie. Il ne la faut pas confondre avec une vieille coquette qui s'appeloit Junia Silana. C'est ici une autre Junie, que Tacite appelle Junia Calvina , de la famille d'Auguste , sœur de Silanus , à qui Claudius avoit promis Octavie. Cette Junie étoit jeune, belle, et, comme dit Sénèque, festivissima omnium pueUarum. Son frère et elle s'aimoient tendrement; et leurs ennemis , dit Tacite, les accusèrent tous deux d'inceste, quoiqu'ils ne fussent coupables que d'un peu d'indiscrétion Elle vécut jusqu'au règne de Vespasien.
Je la fais entrer dans les vestales, quoique, selon Aulu-Gelle, on n'y reçût jamais personne au-dessous de six ans. ni au-dessus de dix. Mais le peuple prend ici Junie sous sa protection; et j'ai cru qu'en considération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il pouvoit la dispenser de l'âge prescrit par les lois, comme il a dispensé de l'âge pour le consulat tant de grands hommes qui avoient mérité ce privilège.
PERSONNAGES ET ACTEURS
NÉRON, empereur, fils d'Agrippine. Floridor.
BRITANNICUS, fils de l'empereur Claudius et),, .
de Messaline. {Brécourt.
AGRIPP1NE, veuve de Domitius Jïnobarbus , \
père de Néron, et, en secondes noces , veuve [ Mlle Désoeillet
de l'empereur Claudius. )
JUNIE, amante de Britannicus. Mile d'En>tebatjt,
BURRHUS, gouverneur de Néron. Lafletjr.
NARCISSE, gouverneur de Britannicus. Hauteroche.
ALBINE, confidente d'Agrippine.
Gardes.
Ua scène est à Rome , dans une chambre du Dalais de Néron.
?-00 BRITANNICUS