ACTE IV, SCÈNE IV. 54J
Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne. Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés; Ils adorent la main qui les tient enchaînés. Vous les verrez toujours ardens à vous complaire : Leur prompte servitude a fatigué Tibère. Moi même , revêtu d'un pouvoir emprunté Que je reçus de Claude avec la liberté, J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée, Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée. D'un empoisonnement vous craignez la noirceur? Faites périr le frère, abandonnez la sœur; Rome , sur les autels prodiguant les victimes , Fussent-ils innocens, leur trouvera des crimes : Vous verrez mettre au rang des jours infortunés Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés.
NÉRON
Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre.
J'ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre.
Je ne veux point encore , en lui manquant de foi ,
Donner à sa vertu des armes contre moi.
J'oppose à ses raisons un courage inutile :
Je ne l'écoute point avec un cœur tranquille.
NARCISSE
Burrhus ne pense pas, seigneur, tout ce qu'il dit :
Son adroite vertu ménage son crédit;
Ou plutôt ils n'ont tous qu'une même pensée. ;
Ils verroient par ce coup leur puissance abaissée -.
Vous seriez libre alors , seigneur , et devant vous
Ces maîtres orgueilleux fléchiroient comme nous.
Quoi donc! ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire?
« Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire
Il né dit , il ne fait que ce qu'on lui prescrit :
Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit.
Pour toute ambition, pour vertu singulière,
Il excelle à conduire un char dans la carrière , «
A disputer des prix indignes de ses mains,
À se donner lui-même en spectacle aux Romains ,
A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,
A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre,
Tandis que des soldats, de momens en momens,
Vont arracher pour lui les applaudissemens '. »
t. On attribue à ces vers la gloire d'avoir détourné Louis XIV de ilanser dans les ballets de la cour. Mais il n'est pas probable que Racine se soit proposé un pareil but en les écrivant ; et il y a une grande diffé-
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Ah ! ne voulez-vous pas les forcer à se taire ?
NÉRON
Viens , Narcisse : allons voir ce que nous devons faire,