NOTICE SUR RACINE. Y
deux pièces parurent ensemble : celle de Corneille sur le théâtre de Molière, où elle tomba; celle de Racine à l'Hôtel de Bourgogne , où la grâce touchante des détails et la perfection des vers lui mérita un long succès. Le grand Condé disait de la Bérénice de Racine , empruntant ces deux vers à la tragédie elle-même :
Depuis trois ans entiers tous les jours je la vois, Et crois toujours la voir pour la première fois.
Corneille ne se consola pas de cette défaite. Telles sont les fai- Olesses du génie. Il oubliait le Cid, Cinna, Polyeucte , les Horaces dans la chute de Bérénice. Segrais rapporte qu'étant auprès de lui, en 1672, à la première représentation de Bajazet, Corneille lui fit observer que tous les personnages avaient , sous des habits turcs, des sentiments français. « Je ne le dis qu'à vous, ajouta-t-il; d'autres croiraient que la jalousie me fait parler.» Mme de Sévigné écrivait de la même pièce : « Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées : ils ne font pas tant de façons pour se marier: le dénoûment n'est point bien préparé : on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables : mais rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. » Ce jugement n'est pas faux; il n'est qu'excessif: et sans cette phrase : <r II y a pourtant des choses agréables , » qui sent le parti pris d'immoler Racine à Corneille , on pourrait presque l'adopter. Mithridate parut plus froid au théâtre que Bajazet; mais on y reconnut la véritable tragédie dans ce caractère du vieux roi , si terrible dans sa jalousie , si indomptable dans sa haine , si puissant dans sa défaite. Mithridate alla au cœur de Charles XII , le héros de la Suède. Il ne se lassait pas de le relire et de s'écrier avec enthousiasme aux endroits qui l'avaient le plus frappé. Jusque-là pourtant , si Racine l'emportait par l'ordonnance de l'ensemble , par le soin des détails , par l'étude approfondie des caractères , par la noblesse soutenue de la diction , par l'élégance et la perfection du vers , on pouvait encore s'écrier avec Mme de Sévigné : «Vive notre vieil ami Corneille' Pardonnons- lui de méchants vers en faveur des divines beautés qui nous transportent! »
Iphigénie en Aulide fut le premier des quatre chefs-d'œuvre
tî NOTICE SUR RACINE.
par lesquels Racine termina sa carrière au théâtre , et qui marquent son rang à côté des plus grands poètes tragiques , sur le même rang que Corneille et Sophocle. C'est tout autre chose que Corneille sans doute ; c'est autrement sublime : ce n'est pas moins sublime. Personne n'a poussé la pitié plus loin. Il est impossible d'entendre Agamemnon sans le plaindre, Clytemnestre sans frémir, Iphigénie sans pleurer. Le vieux Corneille aurait pu créer Achille, et peut-être l' aurait-il fait plus grand; mais personne, excepté Racine , n'aurait pu créer Iphigénie. Virgile seul peut lui être comparé par le don des larmes et par l'inimitable perfection du vers. C'est en relisant Iphigénie que Voltaire a dit de Racine : « Voilà le poète de l'univers qui a le mieux connu le cœur humain. t> — « Plus on lit Racine , disait-il, plus on lui découvre un talent unique, soutenu par toutes les finesses de l'art. S'il y a quelque chose sur la terre qui approche de la perfection , c'est lui. »
Pour Racine, celle qu'il préférait de toutes ses tragédies, c'était Phèdre. Il le fait entendre dans la Préface : « Au reste, dit-il , je n'ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies; je laisse et aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. » Il est certain que Racine n'a pu sauver l'odieux du rôle de Thésée , qu'Aricie est sans intérêt , et qu'Hippolyte lui-même n'a pas la grandeur d'un héros tragique. Mais Phèdre remplit toute la tragédie d'elle-même; et Phèdre avec son amour, avec sa jalousie, avec ses remords, est à la fois le plus poétique et le plus vrai de tous les personnages qui soient au théâtre.
La Phèdre de Pradon parut en même temps que celle de Racine. Elle ne valait rien, et elle était mal jouée. Cependant elle eut d'abord plus de succès que la Phèdre de Racine; et tandis qu'on se portait en foule à l'Hôtel Guénégaud, la Champmeslé jouait tous les soirs devant une salle déserte. C'est qu'une cabale formidable avait résolu de faire tomber le chef-d'œuvre de Racine , et l'on n'avait rien imaginé de mieux pour cela que de louer à l'avance les deux salles pour les six premières représentations. Par ce moyen, on était maître d'encombrer l'Hôtel Guénégaud et de rendre désert l'Hôtel de Bourgogne. Il en coûta gros aux ennemis de Racine , et ils ne réussirent qu'à lui donner un chagrin momentané , puisque la pièce de Pradon tomba à plat quand elle