N'ENTEND PAS
Premier motif. — Vous devez accepter cette obligation en qualité de créature.
Considérez premièrement que comme toutes les parties de l'univers, môme les plus insensibles, rendent un très-éloquent témoignage de la sagesse et du pouvoir de celui qui lésa produites, sans néanmoins entendre Je langage muet avec lequel elles s'expriment si hautement , ainsi vous devez vous unir à elles en esprit de créature, et louer Dieu, non-seulement comme esprit raisonnable avec les saints et avec les anges, mais aussi evec les cieux et la terre, avec les éléments et les animaux, avec les rivières et los montagnes, en un mot, avec la foule de
toutes 'es créatures, et crier avec elles en votre rang, quoique vous ne compreniez point la langue dans laquelle vous vous exprimez; il suffit que vous soyez créature, afin d'être de ce concert mystique ; il suffit que vous louiez Dieu avec les corbeaux qui l'invoquent selon le témoignage de l'Ecriture, et en la manière que faisait David, quand il disait : Je suis devenu comme une bête devant vous.
Deuxième motif. — Vous devez satisfaire à celle obligation en esprit de pénitence.
Considérez, en second lieu, que votre première mère Eve se perdit dans le paradis
terrestre, pour vouloir trop savoir, connaître et trop expérimenter, pour vouloir ouvrir ses yeux et contenter sa curiosité, qu'ainsi vous devez, par un esprit de pénitence, vouloir bien ignorer plusieurs choses dont vous devez être instruite, et accepter l'état de ténèbres et d'ignorance, où son désir immodéré de savoir vous a jetée, mortifiant en vous ce que les saints appellent la démangeaison de savoir, comme une des plus funestes et des plus enracinées tiges de nos dérèglements spirituels. De sorte que si Eve, en voulant connaître le mal, tomba misérablement, il faut que vous vous releviez heureusement , en voulant même ignorer le bien dont vous pourriez avoir connaissance, tel qu'est celui-ci.
Troisième motif. — Vous devez vous acquitter de cette obligation en esprit dereligion.
Toutes choses doivent hommage à leur Créateur, les puissances de votre âme et les facultés de votre corps :j votre entendement honore Dieu en Je connaissant et l'admirant; votre volonté, en l'aimant , n'adorant , le louant, le bénissant ; votre mémoire en se souvenant de lui, de ses bienfaits , de ses merveilles; vos passions en se modérant, vos sens en se mortifiant , votre chair en souffrant; enfin tous vos organes et toutes vos facultés lui sont consacrées, ou par l'action, ou par la privation ; il faut donc que votre langue, votre bouche et vos lèvres lui rendent en leur manière les devoirs religieux dont ils sont capables ; ainsi que votre langue prononce ses louanges , que votre bouche les fasse retentir , que vos lèvres les publient : et quoique vous ne compreniez pas ce que vous dites, il suffit que vous puissiez vous vanter avec David , que vos lèvres le loueront, afin de satisfaire à cette obligation : Quoniam labia mea laudabunt te. (Psal. lxii, k.)
Quatrième motif. — Vous devez vous soumettre à cette obligation en esprit d'humilité.
Considérez que la diversité des langues est une punition de l'orgueil de nos anciens Pères. L'Ecriture nous apprend que ces hommes superbes s'assemblèrent après le déluge, et que, voulant se séparer, afin d'aller habiter la terre , ils résolurent auparavant de laisser à la postérité un monument éternel de leur gloire. Ils entreprirent d'élever une tour dont le sommet allât jusqu'aux nues, et dont la solidité résistât à l'injure des temps, et à la durée des siècles; mais que Dieu, pour renverser leurs desseins téméraires, descendit du ciel, et confondit leur langage, de façon que, ne s'entendant plus les uns les autres, ils furent contraints de se séparer et d'abandonner leur vaine entreprise. Humiliez-vous donc dans cette nonintelligence du latin, où vous a réduit la présomption de vos pères : portez la peine due à leur péché nuisque après tout vous avez été comme eux un architecte de cette Babylone, et que vous avez voulu , comme
eux, élever la tour de Babel par votre vanité passée : remerciez Jésus-Christ de vous avoir fait une citoyenne de la bienheureuse et céleste Jérusalem, où nous n'aurons tous qu'un même cœur, une même âme, et un même langage.
Cinquième motif. — Vous devez envisager cette obligation en esprit de foi.
Considérez que ce qui approche le plus de l'esprit de la foi est toujours le plus parfait en cette vie, parce qu'il se conforme davantage à la conduite de Dieu sur les hommes et à la réparation de leur nature par Jésus-Christ; aimer Dieu de tout son cœur sans le connaître, par les lumières de son entendement, qu'avec obscurité, c'est le caractère d'une foi vive ; ainsi louer Dieu, le bénir, chanter ses louanges et ses grandeurs, publier ses merveilles et ses perfections avec zèle et intérieur, sans néanmoins entendre les paroles dont on se sert, c'est avoir une religion toute de foi, c'est être comme le prince Achior, lequel louait devant Holopherne le Dieu d'Israël, qu'il ne connaissait pas, et, mériter par là comme lui la grâce d'être admis au nombre de ses élus. Ne vous plaignez donc plus de n'entendre pas ce que vous dites, quand vous ne concevriez que ces paroles: Domine, labia mea aperies, et os meum annuntiabit laudem tuam (Psal. l, 17); vous en sauriez encore assez pour louer Dieu dans un véritable esprit de foi.
Sixième motif. — Vous devez embrasser celte obligation en esprit de sainteté, j
Moins il y a de la créature dans les actions chrétiennes, plus il y a de Dieu : rien de ce qui tombe sous les sens n'est Dieu, disent Jes saints. Si vous entendiez le latin, vous pourriez vous élever à lui en récitant votre Office, par le moyen de vos pensées et de vos affections ; mais nos pensées sont si grossières, nos sentiments si humains, nos mouvements si terrestres, nous sommes si amoureux de nous-mêmes et de nos productions , que nous ternissons souvent les dons de Dieu en nous en servant. D'ailleurs nous concevons de si basses idées de sa grandeur , nous faisons tant de réflexions et de retours sur le bien sensible qu'il met en nous , qu'il est infiniment plus pur et plus saint d'être uni à lui par l'esprit que par le sentiment; d'où vient même qu'on nomme l'Office, saint et divin, le saint Office, l'Office divin ; or la sainteté consiste dans un dégagement et un épurement de tout ce qui est créé, ce qui s'entend aussi bien des sentiments intérieurs que des exercices extérieurs.
Septième motif. — Vous devez vous réjouir de cette [obligation par esprit de prudence.
Pourquoi désireriez-vous d'avoir l'intelligence des paroles de votre Office ? ce ne vous serait qu'un nouveau sujet de jugement et de condamnation. Ceux qui entendent le mieux le latin sont quelquefois les moins