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SÔ

L'APOCALYPSE EXPLIQUEE

Jacob., Marian., etc., c. 2), que le dragon par ses suppôts ne se contentant pas de persécuter les fidèles qui paraissaient dans le monde, allait encore les poursuivre jusque dans les déserts où ils avaient été relégués pour la foi ; qu'on traînait devant les juges ces pauvres fugitifs arrachés du fond des solitudes : Xec in hos solos crudelitatis exerc ébahir insania, sed in illos quoque manum diabolus insatiabilem porrigebal, qui jamdudum in e.rsiliasubmoti, ab exsilio producebunlur ad prœsidem.

Veut-on une explication plus littérale de cet endroit de Y Apocalypse, et n'est-ce pas là le torrent dont le Démon se servit pour arracher l'Eglise de la solitude où elle s'était retirée comme dans un asile et un port assuré?

Tertullien représente les Chrétiens poursuivis dans les déserts par les émissaires du dragon, tout ainsi que les bêtes fauves, à la chasse desquelles on accourt par troupes : Nos ipsi ut lepores, destinala venatio, de longinquo obsidemur.

Saint Grégoire de Néocésarée, au rapport de saint Grégoire de Nysse (lin. m, c. 22], voyant venir la persécution de Dèce, et considérant l'atrocité des tourments et la faiblesse humaine, conseilla à son peuple de s'enfuir dans les déserts, et pour l'y engager plus efficacement, il s'y retira lui-même et se cacha dans une montagne écartée. Le dragon envoie après lui un fleuve pour l'en arracher : Et misit serpens ex ore suo posl mulierem aquam tanquam flumen , ut eam trahi faceret a flumine. Les satellites du démon avt rtis de sa retraite y accourent en foule, les uns montent la montagne, les autres gardent les détroits et les passages, les autres en entourent le pied, et emploient toutes leurs forces et leur industrie, pour faire tomber dans leurs filets une telle proie. On cherche ;>ar tous les coins et recoins; on n'omet ni buisson, ni rocher enfoncé, ni antre , ni grotte. La Providence cache le pasteur, mais on rencontre les brebis, les pauvres Chrétiens réfugiés dans les cavernes, et dans les autres lieux écartés de la province, sont pris, et en sont arrachés; on les traîne à la ville, on les présente aux magistrats, on en remplit les prisons. Quel plus visible accomplissement de la prophétie?

Alii quidem radicibus collis circumsessis observubanl, ne qua, si fugam tentasset, evadere possit : alii qui monlem subierunt in omnibus partibus scrutantes, omnia dumeta atque arbusta , omnia pruininenlia saxa, omnes cavernas voraginiun cum summa diligentia perscrutantur : et tune adversus reliquvs rabiosain sœvitiam suam vertentes, in omnibus partibus provinciœ perscrulubantur, omnes similiter tam mulieres, et pueros, quant vir os, quicunque nomen Chrisli venerabanlur, et trahebant ad urbem, et carceres complebant.

Nous apprenons d'une ancienne inscription de ce temps-là, rapportée dans le Roma sublerranea, qu'on allait fouiller jusque dans les antres et les cavernes les plus creuses,

pour en arracher les Chrétiens qui s'y étaient cachés : Tempora infausta, in quibus ne in cavernis quidem salvari passent Christiani.

Mais comment ne les auraient-ils pas persécutés dans les solitudes où ils s'étaient retirés, puisqu'ils les persécutaient dans l'exil même , où ils les avaient envoyés? C'est ce que nous apprend Eusèbe dans son récit des martyrs de la Palestine (c. 13) : «Un grand nombrede confesseurs, »dit-il, << relégués aux mines de la Palestine, y vivaient avec tant de paix et de liberté, qu'ils bâtissaient des oratoires ou églises, lorsque le président de la province, homme méchant et cruel, ainsi que ses actions contre les martyrs le firent assez connaître, étant arrivé en ce lieu, et ayant appris la manière de vivre des Chrétiens, en avertit aussitôt l'empereur, chargeant de calomnies ces pauvres innocents; d'où il advint que l'intendant des mines s'étant transporté sur ces lieux, comme par un ordre exprès du prince, sépara ces fidèles si unis en diverses troupes, et en envoya quelques-uns en l'île de Chypre , d'autres au mont Liban, et dispersa le resto en divers lieux de la Palestine, mandant aux officiers de les accabler de travail, et de les fatiguer en diverses manières : » Cum in metallis œris, apud Pales tinam mnxima confessorum multitudo in unum congregata, incredibili libertate frueretur, adeo ut ecclesias etiam erstrueret. Prœses provinciœ, vir sœvus atque improbus, ut ex his quœ adversus martyres gessit, perspici facile polest, illuc delatus, audita illorum vivendi ratione, rein slatim ad imperatorem rehilit, quœcunque ipsi visum fuerat calumniose in eos scribens. Dehinc prœpositus metallorum eo adveniens, relut ex imperiali prœceplo, confessores varias in turbas distribuât, et ulios quidem apudCyprum,alios in Libano jussit incolere; reliquos per varia Palœstinœ loca dispersas, diversorum operum molestiis vexari omnes mandavit.

Enfin, quand les idolâtres ne les auraient pas poursuivis dans les déserts, la faim, la soif et les autres nécessitésde la vie auraient été un torrent plus que suffisant pour les absorber et les perdre, si Dieu ne les avait soutenus. Les actes du martyre do saint Théodore d'Ancyre (c. 11) nous en fournissent une bonne preuve : « 11 ne restait aucun espoir de salut aux pauvres Chrétiens fugitifs et retirés dans les déserts : la faim plus insupportable que tous les supplices, les dévorait : car se répandant dans celte vaste solitude, et chacun d'eux se cachant dans les cavernes, et les antres qu'ils rencontraient à l'aventure, et s'y renfermant, ils ne pouvaient pas longtemps demeurer en cet état, pressés par les nécessités de la nature, et ils tombaient ainsi entre les mains de ceux qui les cherchaient dans ces lieux solitaires : la fuite était donc elle-même un grand supplice aux Chrétiens, particulière» ment aux personnes délicates, qui n'étaient pas accoutumées à manquer de rien, et qui se voyaient réduites à brouter l'herbe et à ronger les racines, vérifiant en eux celle

parolede saint Paul aux Hébreux (x, 87, 88): Ils ont été lapidés, sciés, tentés, passés par le fil de Vêpée, errants çà et là, vêtus de peaux de brebis et de chèvres, pauvres, affligés, maltraités, relégués dans les déserts, sur les montagnes, dans les antres et dans les caver nés de la terre : » — Deerat fugitivis salutis locus, ibi digressis omni supplicio gravior instabat faines ; per totam quippe vagantes solitudinem, et in spelœis atque cavernis, ut quisque latebram invencrat , se continentes non poterant diu lolerure esuriem, quin mullis se comprehendendos prœberent. Grave ergo fugitivis ipsius fugœ maluin, ingenuis prœsertim , Iqui olim nullius indigi , nunc radicibus vescebanlur et herbis, juxta illud Apostoli: « Circuierunl in melotis, inpellibus caprinis, egentes, angusliati, afflicti, quibus dignusnon erat mundus, in solitudinibus errantes, in montibus et speluncis, et inlcat émis terrœ. »

C'était un arrêt irrévocable du peuple romain, selon |Terlullien| (apolog. 3), qu'il fallait exterminer les Chrétiens et qu'il ne leur était pas permis de vivre : Non licet esse vos. Saint Justin dans son Dialogue avec Tryphon, assure qu'il n'y avait lieu au monde, pour reculé qu'il fût, où les Chrétiens respirassent en assurance : In toto mundo nemini Chrislianorum vivere licet ; et où le démon n'envoyât un torrent de persécutions pour les en chasser. On les tire de leurs antres, on les déchire, ou les massacre et l'empire romain animé par le diable, ou le dragon internai, va comme une bête carnassière chercher sa proie dans les bois les plus épais et les forêts les plus sombres. « Quel est ce Caucase, » < J i t Lactance (lib. v De instit., c. 11), «quelles sont ces Indes, ou quelles Hircauies, qui aient jamais enfanté des monstres si inhumains et si sanguinaires? La rage des bêles farouches cesse quand leur ventre est rempli et la proie qu'elles mangent les apaise aussitôt; mais pour Rome, c'est un dragon insatiable, au commandement duquel le sang humain ruisselle de toutes parts, elle répand partout une terreur mortelle, et un deuil universel, elle l'ait voir la mort en mille manières ditl'érentes. Personne ne saurait décrire dignement la férocité de ce monstre, qui, de l'antre où il est couché, fait sentir ses drnts de fer à toute la terre et qui non-seulement déchire les membres des hommes, muis brise leurs osesments et se joue de leurs cendres, lesquelles il jette au vent, (tour ne leur pas donner la sépulture : quelle est cette barbarie, cette rage et cette folie, de ravir la lumière aux vivants et la terreaux morts?» Quis Caucasus , quœ Indiœ, quœ Hircaniœ tam immanes, tant sanguinarias unquam beslias aluit ? quoniam ferarum omnium rabies usque ad venlris satietatem furit , fameque sedala, protmus conquiescil ; illa est bestia cujus una jussione

FiindiUir aler ubitjue cnior

....crudelis ultique Lu tus, unique, pavor et plurïma moins imago.

(V kgil., sEneid., xi, G4U ; n. 5l^-oG9.)

Nemo hujus tantœ belluc immanitalempotesl pro merito describere; quœ uno loco recubans, tamen per tolum orbem dentibus ferreis, et non lantum artus hominum dissipât, sed et ossa ipsa co mm nuit et in cineres furit, ne quis exstet sepulturœ locus. Quœnam illa feritas, quœ rabies, quœ insania est lucem vivis, terram mortuis denegare?

On voit par là avec quelle raison l'empire romain est en plusieurs endroits de ['Apocalypse appelé la Bête : puisque se servant des bêtes féroces pour déchirer les Chrétiens, on peut dire qu'il était lui-même la hôte cruelle qui les dévorait par la bouche des bêles auxquelles il les donnait en proie.

Tel fut ce torrent dont le démon se servit, ou plutôt qui sortit de la bouche du dragon, pour arracher des déserts l'Eglise qui s'y était réfugiée, comme dans un asile et que les empereurs poussés par ce malin esprit ordonnèrent qu'on allât persécuter jusque dans les antres souterrains : Et tnisit serpens ex ore suo post mulierem aquam tanquam flumen, ut eam trahi faceret a flumine. Voici comment parlent les Actes des martyrs de ce temps-là, qui sans doute sont les meilleurs commentaires de {'Apocalypse : La persécution semblable à un torrent impétueux, grossissait ses flots et le démon enragé ouvrant sa gueule, s'efforçait d'engloutir les fidèles : Persecutionis impetus quasi fluctus sœculi tumescebant ; et avidis faucibus rabies diaboli infestantis inhiabat. (Acta S. Jacob. Mariant, etc.) Quelle plus expresse interprétation peut-on donner? Car qui ignore qu'un peuple persécuteur ne soit nommé dans le langage ecclésiastique, un torrent, ou un fleuve? La multitude de la populace, comme un fleuve gros et rapide, courait au lieu du martyre : Fluminis instar tota incolarum multitudine extra Urbem ad locum martyrii confluenle, disait saint Rasile dans le récit des combats du célèbre martyr Gordius, dont on vient de parler, afin de donner a entendre le concours des persécuteurs dont le démon se servait, pour faire abjurer la foi aux Chrétiens rétugiés dans les déserts, comme celui-ci : concours semblable à un fleuve impétueux qui entraîne tout ce qu'il rencontre. Les confesseurs étaient traînés en prison par une immense multitude de peuple, qui, semblable aux flots d'un grand fleuve, inondait la place publique, lisonsnous dans les Actes du martyre de saint Pionius et de ses compagnons : Duccbantur autem ad carcerem, magna parte vulgi et immensa populi copia prosequente, et vix undas populi, etc.

Saint Nilus dans ceux du bienheureux martyr Theodote d'Ancyre , rapporte que toute l'Eglise étant en efl'roi et ses enfants dispersés dans les solitudes, les montagnes et les déserts, on eût dit que, semblable à une nacelle agitée par la tempête, elle allait être submergée par les flots d'une si grande inondation : Instar navis turbinibus proccllisque agitât œ. Desolala fuit plcniludo Eccbsiœ, et fugitivis impletœ soliludines mon-

L'APOCALYPSE EXPL1QIEE.

tiumque cacumina totaque ipsa Ecclesia

tanquam fluctibus, sic persccutione metuit absorbai. Voilà le torrent dont le dragon se servit pour arracher l'Eglise des déserts, ou l'y faire exterminer : Et misil serpcns ex ore suo post millier em aquam tanquam flumen, ut eam trahi faeeret a flumine.

§ V. — Constantin, premier empereur chrétien, vient au secours de VEglise, et fait cesser la persécution.

Saint Jean ayant décrit jusqu'ici l'état de l'Eglise depuis l'ascension du Fils de Dieu jusqu'à la conversion de Constantin, c'est-àdire les persécutions qu'elle avait eu à souffrir de l'impiété des empereurs idolâtres animés par le dragon à sa ruine ; la nécessité où elle s'était vue de cacher son culte, et de se retirer dans les déserts, où même elle se vit poursuivie par cet implacable ennemi, et cela jusqu'au temps de la dixième persécution émue par Dioclétien : et nous ayant de plus fait voir la destruction de l'idolâtrie, et le démon déchu de sa divinité prétendue, par la publication de l'Evangile et la conversion du monde, qui commençait à reconnaître ses erreurs et à ouvrir les yeux à la vérité (car c'est dans ce peu de mots qu'est renfermée, comme dans un abrégé merveilleux, toute l'histoire des trois premiers siècles de l'Eglise), va présentement, dans les versets suivants, achever de nous exposer la manière dont le paganisme fut entièrement détruit, et le christianisme parfaitement établi.

Mais, pour bien entendre ce point, il est important de représenter brièvement l'état de l'empire au commencement du iV siècle.

Les auteurs de la dixième et dernière persécution, savoir, Dioclétien et les deux collègues qu'il s'était associés, Maximien Hercule et Maximien Galère, venaient de périr par le genre effroyable de mort rapporté cidessus, et l'empire se trouvait partagé entre quatre souverains : Maximin et Licinius princes idolâtres, et créatures de Maximien Galère, qui les avait fait déclarer Césars au préjudice de Constantin par Dioclétien, régnaient en Orient ; Maxence, tilsde Maximien Hercule, aussi idolâtre, avait usurpé le gouvernement à Rome, et tenait sous sa domination l'Italie et l'Afrique; Constantin, qui venait de succéder à son père Constance Chlore, régnait dans les Gaules : il avait épousé Fausta, fille de Maximien Hercule, et sœur de Maxence, et dans la suite il donna eu mariage sa sœur Conslantia à Licinius.

Le premier soin de Constantin parvenu à l'empire fut de se rendre le protecteur des Chrétiens : il écrivit aux autres empereurs ses collègues de faire cesser la persécution, et de donner la paix à l'Eglise. A sa considération ils suspendirent leurs fureurs, mais cette complaisance furcée ne dura guère. Maxence, le premier, enhainede Constantin, sur qui il voulait se venger de la mort de son père Muximien Hercule, persécute de

nouveau les fidèles, et déclare la guerre à leur protecteur. Par la vertu de la croix, Constantin remporte cette célèbre victoire, qui défit Rome d'un tyran , et l'Eglise d'un persécuteur. Maxence périt, et notre empereur entre triomphant dans Rome, précédé de ce signe salutaire qui lui était apparu miraculeusement dans le ciel, et dont il fait la principale enseigne de ses armées. Il trouve Rome, lassée enfin de tant de cruautés exercées contre les Chrétiens, édifiée de leur patience, et en partie détrompée de ses vieilles superstitions, qui le reçoit à bras ouverts.

L'Eglise occidentale jouit donc pour lors de la paix sous l'autorité du premier empereur chrétien. Mais Maximin en Orient renouvelle la persécution plus cruellement qu'elle n'avait jamais été sous les précédents tyrans, même sous Maximien Galère. Constantin lui écrit en faveur des Chrétiens : il fait semblant de s'arrêter , mais il éclate de nouveau, et prend le dessein de faire la guerre à Licinius, pour lors dans les intérêts de Constantin, son beau -frère, puis à Constantin, résolu, après leur défaite, d'exterminer sans ressource le christianisme , et de remettre le paganisme sur le trône.

C'est donc ici une nouvelle guerre excitée par le démon en haine de la religion. Mais si Maximin est assisté du dragon. Licinius, quoique païen , est secouru par un ange, qui le porte dans une vision à recourir au vrai Dieu, pour le parti duquel il combattait sans le connaître , et qui lui fait gagner une grande et inespérée victoire , suivie de la mort malheureuse de Maximin.

Constantin et Licinius partagent ensuite l'empire entre eux deux : celui-ci, qui est idolâtre, règne en Orient; celui-là, qui adore Jésus-Christ, règne en Occident, et ces deux beaux -frères semblentdevoir vivre en paix. Mais Licinius, excité par le démon, reprend le dessein de Maximin ; il persécute cruel lement les Chrétiens, il viole la foi des traités, et il déclare la guerre à Constantin. Par le secours invincible de la croix, Licinius est défait sur le bord de la mer; il perd l'empire avec la vie. Constantin demeure seul maîtrede l'univers, l'idolâtrie estabatlue sans ressource, et l'Eglise vit en paix sous sa puissance. Tant de grandes choses et si importantes à la religion, s'exécutèrent dans l'espace «de dix-huit ans, à commencer en l'année 30(3 , en laquelle Constantin prit la pourpre, et à finir en 32k, en laquelle Licinius fut défait. En 325. celui-ci meurt, et l'année même que cedernierennemi delà divinité de Jésus-Chrisl et ce dernier des persécuteurs idolâtres quitte lemonde, l'Eglise victorieuse s'assemble en son premier concile général en la ville de Nicée, c'est à dire de lavictoire, afin même que le nom répondît è la chose, suivant la remarque d'Eusèbe (lib. m, c. 6): Sedes huic synodo convenientissima assignuta est, urbs quœ a Victoria nomen habet , Nicœa, où la divinité de Jésus-Christ est reconnue, décidée, publiée et crue par toute la terre, sous Le premier empereur chrétien,

OElvres co.mpl. de de la Chétardie I.

■Il

ŒUVRES COMPLETES DE DE LA CHETARDiE.

]a religion du vrai Dieu établie , et l'idolâtrie confondue à jamais.

Voilà l'histoire telle qu'elle est arrivée, voici la manière dont. saint Jean l'a prophétisée. Après nous avoir décrit comme quoi le démon avait voulu dévorer l'Eglise dans sa naissance, comment il l'avait ensuite persécutée et poursuivie jusque dans le fond des déserts, ayant envoyé un torrent après elle, pour l'arracher de sa retraite, et l'ayant représentée réduite à une étrange extrémité, contrainte de se cacher, et son culte aussi, il nous rapporte le secours qu'elle reçut de Dieu dans cette conjoncture.

16. El la terre secourut la femme , et ouvrant la bouche, elle engloutit le fleuve que le dragon avait jeté de sa gueule, afin que la femme fût emportée par le torrent.

Voici la terre qui se réconcilie avec le ciel , qui vient au secours de l'Eglise, et qui devient sensible aux maux des Chrétiens : « Elle marque de la douleur, premièrement par ses larmes : car au fort de la dernière et de la plus grande persécution, la terre pleura, » dit Constantin dans Eusèbe (lib. h , c. 52) ; « le ciel, comme ensanglanté de tant de cruautés, gémit; et le soleil s'obscurcit d'horreur et de deuil à la vue de tant de misère »: Terra quidem ipsa lacrymas edidil ; cœlum vero cruore inquinatum ingemuit ; ipsa quoque lux diei prœ luctu atqut horrore tanti prodigii obscurata est.

El la terre secourut la femme. La puissance temporelle vient la première fois au secours de l'Eglise. Et adjuvit terra mulierem. Constantin paraît à la tête des Chrétiens, et entreprend leur défense , ainsi qu'Eusèbe le rapporte au sujet de Licinius. « Constantin, » dit-il (lib. x , c. 9) , « résolut de secourir les pauvres Chrétiens opprimés, auxquels i! ne restait plus aucune espérance de salut, et que celte bête cruelle tourmentait de la manière du monde la plus inhumaine; c'estpourquoi, prenant leur défense, il marche à leur secours avec son fds Crispus César, qui le secondait dans cette expédition, et tous deux tendent la main aux fidèles opprimés de toutes parts »-.Constantinus iibenti animo opem ferre statuit his qui a tyranno opprimebantur : oppressis enim nulla jam spes salulis supererat, qûos immanis Ma bellua crudelissime vexabat : quocirca uaa cum filio Crispo Cœsare expeditionem suscepit, salutarcm dextramcunclis pereuntibusporrigens. Nediraiton pas que les historiens conspirent à choisir des expressions qui reviennent et se rapportent le plus naturellement auxexpressions de la prophétie ?

Et la terre ouvrit sa bouche , et absorba le fleuve qui était sorti de la gueule du dragon, et qui devait submerger l'Eglise .réfugiée dans les déserts : Et aperuit terra os suum, et absorbuit flumen quod misit draco de ore suo.

Constantin parle: il écrit à Maximin , le cruel persécuteur des Chrétiens, et ce tyran suspend ses fureurs, et arrête le torrent de son impiété à la lecture des lettres de Constantin : Hœc Me moliens, Constantini liltcris

deterretur ; dissimulavit ergo. Ce sont les paroles expresses de Lactance.

La crainte de ce même empereur chrétien avait obligé Maxence à donner trêve à l'Eglise: Indulgentiam mittente Maxenlio, Christianis liber tas est restituta , dit Optât. « La même chose arriva encore à l'égard de Licinius, qui, près d'attaquer l'Eglise en ses Etats, appréhenda Constantin, et n'osa exécuter ses cruels^desseins, >/ au rapport d'Eusèbe (lib. h, c. 12) : Licinius Ecclesiis Dei sub imperio suo constituais , bellum palam inferre ob Constantini metum minime ausus est.

Ainsi la persécution se ralentit de toutes parts, le dragon réprime sa fureur, la terre, où la puissance temporelle ouvre la bouche, et tarit le torrent, dont il voulait submerger l'Eglise , et le monde commence à se déclarer pour la vérité : « L'empereur Constantin, parvenu à l'empire, n'eut rien de plus pressé que de rétablir le christianisme, et de rendre les Chrétiens à leur Dieu : le premier décret qui émana de sa bouche fut de remettre l'Eglise en liberté: vSuscepto imperio, Constantinus Augustus nihil egit prius quam Christianos cultui ac Deo suo reddere. Hœc fuit prima ejus sanctio , sanctœ religionis restituta liberlas. (Lib. il, c. 31.)

C'est ce que nous apprenons de Lactance, et de Constantin même , dont la première loi fut de rappeler les Chrétiens des solitudes et des déserts, arrêtant ainsi le torrent dont le dragon voulait engloutir l'Eglise réfugiée dans les montagnes et les îles désertes : Prœcipimus ut qui hactenus montium asperitalibus , et circumfuso mari conclusi fuerunt, tristi tandem et inhumana solitudine liberati sint Commentaire bien clair pour entendre cet. endroit : ce qui suit ne le sera pas moins.

17. Et le dragon se mit en colère contre la femme, et il s'en alla faire la guerre au reste de ses enfants, qui gardent les commandements de Dieu, et qui ont le témoignage de Jésus- Christ.

Qu'on étudie bien les expressions de l'Apôtre, et on y trouvera le caractère de chaque chose expressément marqué: il donne trois mouvements au démon.

Le premier est quand il dit que le dragon se tint devant la femme, pour dévorer son fds, sitôt qu'elle l'aurait enfanté : Et draco stetit antc mulierem, ut filium ejus devoraret. En effet, il croyait pouvoir dévorer le christianisme naissant, lorsqu'il fit mourir Jésus-Christ par la main des Juifs, et que, semblable à ce monstre qui engloutit Jonas, et qui le garda trois jours et trois nuits dans ses entrailles, il vit autant de temps le corps du Sauveur dans le sépulcre, et son âme descendue aux enfers : n'est-ce pas son langage, et celui de ses complices, rapporté dans l'Ecriture? Allons, répandons le sang de l'innocent , tendons des pièges à la simplicité du juste; engloutissons-le tout vivant, comme l'enfer engloutit tous ceux qui y tombent : « Yenile, insidiemur sanguini, abscondamus tendiculas contra insontem frustra, deglutiamus eum , sicut infernus viventem, 'et

L'APOCALYPSE EXPLIQUEE

Sitf

integrùmquasi descendent em in lacum. >< (Prov. i 11, 12.) N'esl-ce pas lui dont il est écrit : // avalera le fleuve , et Une s'en étonnera pas, et il se confie de pouvoir même engloutir le Jourdain : « Absorbebit fluvium, et non mirabitur, et habet fidueiam quod influât Jordanis in os ejus. » (Job xl, 18.) C'est-à-dire qu'il estimait peu de chose pour lui d'avoir absorbé le genre humain par le péché de notre premier père, s'il n'engloutissait encore l'Eglise, régénérée en la personne des apôtres et des premiers fidèles, qu'il cribla, et qu'il dispersa au moment de la mort du Sauveur : mais cette proie lui étant échappée, ces premiers-nés ayant été enlevés au trône de Dieu : Et raptus est filius ejus ad Deum, etadthronum ejus :etse voyant par ces nouveaux hôtes chassé lui-même du ciel, c'est-à-dire déchu de sa divinité prétendue, il va

En second lieu, persécuter l'Eglise de la terre, qui les avait enfantés, et la poursuivre jusque dans les déserts les plus reculés :

Persecutus est draco mulierem in de-

sertum.

« Cet implacable et superbe ennemi, »

dit saint Basile racontant l'histoire du martyre de sainte Julite, « se promettait une victoire assurée contre une femme infirme : et proportionnant ses menaces à son orgueil, il ne méditait rien moins que d'ébranler l'univers, d'écraser le genre humain, comme on écrase les œufs du nid d'un faible oiseau mis en fuite, et de réduire les villes les plus peuplées en une effroyable solitude. » Cum scilicel communis humani generis adversarius magnificas illas voces expromebat impotenti superbia insolescens, se scilicel concussurum universum terrarum orbem, et quasi nidum comprehensurum, ac velut ova derelicta e medio sublaturum, urbesque redacturum in solitudinem.

Troisièmement enfin, la patience des martyrs ayant surmonté la violence des persécutions et des tyrans que ces dix cornes et ces sept têtes figuraient : d'ailleurs Constantin, par son autorité, ayant arrêté l'impétuosité de ce torrent, que le dragon avait excité pour submerger l'Eglise réfugiée dans les déserts : Et adjuvit terra mulierem, et aperuit os suum, et absorbuit flumen quod misit draco post mulierem, ut eam faceret trahi a flumine. Le démon, enragé et désespéré de voir ses efforts rendus vains et inutiles, se met en une nouvelle colère contre l'Eglise; il change de batterie et arme ce qui lui reste de sujets idolâtres, et s'en va faire la guerre contre ceux qui gardent les commandements de Dieu, et qui portent le caractère des soldats de Jésus-Christ : Et iratus draco in mulierem, abiit facere prœlium cum reliquis de semine ejus, qui custodiunt mandata Dei, et habent testimonium Jesu Christi. Il suscite des guerres contre les fidèles, et livre des combats et des batailles au Dieu des armée? : abiit facere prœlium. « Le démon, » dit Eusèbe, « a suscité toutes ses troupes infernales contre nous. » Dœmon omnes suas letlWeras copias advcrsus nos concitavit.

D'abord c'était une persécution, tout était pour lui, persecutus est draco mulierem; à présent on est partagé: il y a des païens d'un côté, il y a des Chrétiens de l'autre, il ne lui reste donc plus qu'à prendre le parti de la guerre, c'est le seul moyen de contenter sa colère; aussi n'y manque-t-il pas, iratus draco abiit prœlium facere. Voilà le mot expressif de ce qui doit suivre, et qu'il faut expliquer, pour bien entendre le rapport de Y Apocalypse à l'histoire, et faire voir les combats du démon et des mauvais anges, pour le maintien de leur fausse divinité contre l'Eglise, qui, secourue de saint Michel et des bons anges, voulait renverser l'idolâtrie comme elle le fit, et établir la religion du vrai Dieu : Factum est prœlium magnum in cœlo, Michael et angeli ejus prœliabantur cum dracone : et draco pugnabat, et angeli ejus, etc.

§ VI. — Des guerres cruelles et sanglantes que le démon suscita contre l'Eglise après la persécution.

Le dragon irrité s'en alla faire la guerre aux enfants de cette femme.

Ces mots, le dragon s'en alla, marquent un mouvement singulier du démon, qui abandonne une partie du monde, pour se retirer en l'autre, c'est-à-dire, que chassé de l'empire d'Occident, où Constantin faisait briller les lumières de la foi, il se réfugia au midi et en Orient, où Maxence et Maximin, et enfin Licinius, dernière ressource de l'idolâtrie, conservaient un asile à ce prince des ténèbres, et d'où ensuite il devait venir fondre sur les fidèles. Voici comme s'en explique Eusèbe, livre i de la Vie de Constantin, chap. 9 : « On était informé des cruautés que cette bête féroce exerçait en Orient contre l'Eglise de Dieu, et il semblait que le démon, par une malice horrible, brûlant de dépit de voir ce que le très-pieux empereurConstantin faisait dans son empire, tâchait de défaire d'un côté ce que ce prince établissait de l'autre; en sorte que l'empire romain, divisé en deux parties, ressemblait à la nuit et au jour, qui divisent le temps ; l'Orient était obscurci par les ténèbres épaisses de l'idolâtrie, sous laquelle un prince impie faisait gémir ses sujets; et l'Occident était éclairé des vives lumières du plus beau jour du monde : »Etenim immanis quœdam bellua tum Ecclesiœ Dei, tum reliquis provincialibus illic insidiari nunliabatur, cum nequissimus dœmon, quasi œmulalione succensus iis quœ ab imperatore Dei amantissimo gerebantur, contraria facere studeret : adeo ut imperium Romunum duas in partes divisum, nocti et diei simile esse omnibus videretur : quippe Orientis quidem incolas caligo noctis preinebat ; eos vero, qui Occidenlis partes habitabant, serenissi7tius itlustrabat dies. Mais il faut voir le succès des guerres effroyables émues contre les fidèles par ces trois suppôts du démon, ou du dragon infernal, et cela uniquement en haine de la religion chrétienne qu'ils voulaient abolir.

GEUVRES COMPLETES DE DE LA CHETARD1E.

Première guerre. — Excitée par Maxence contre fEijlise.

[L'an 311.] Le dragon en colère s'en alla faire la guerre : Iratus draco abiit prœlium facere.

Maxenee donc est le premier prince idolâtre que le démon arme contre les Chrétiens, après la fin funeste des trois derniers persécuteurs. Il veut venger la mort de son père Maximien Hercule, détruire l'Eglise, et relever l'empire chancelant du démon. Il est néanmoins vrai que par politique il dissimula au commencement de son règne, suivant le témoignage d'Optat qui vivait peu après, et dont voici les paroles : « L'orage de la persécution, » dit-il, « finit enfin, Dieu l'ordonnant ainsi : si bien que Maxence relâchant la rigueur des édits, les Chrétiens recouvrèrent la liberté : » l'empestas persecutionis peracta est, jubente Deo, indulgentiam mittente Maxentio , Christianis libertas est restituta.

Nous lisons même dans saint Augustin (Collât, tertiœ diei, in tin.), qu'il fit rendre aux Chrétiens le bien qu'on leur avait ravi pendant les persécutions précédentes : Melchiades misit diaconos cum litteris Maxenlii imperatoris , et litteris prœfecli prœtorii ad prœfectum Urbis, ut ea reciperet, quœ lempore persecutionis ablata, memoratus imperalor Christianis jusserat reddi.

Ce qu'Eusèbe avait dit auparavant lui au liv. vin, chap. lk : «Maxence, le tyran de Rome, feignit d'abord d'entrer dans nos sentiments, pour s'accommoder au peuple, et s'insinuer dans son estime par une apparente douceur : il ordonna qu'on désistât de persécuter les Chrétiens, se faisant un honneur de paraître doux et pieux, et beaucoup plus débonnaire que les princes ses prédécesseurs: mais cela ne dura guère, et ses actions ne répondirent pas à l'idée qu'il avait voulu donner de lui par ses paroles : au contraire il se laissa bientôt emporter par une extrême impétuosité à toutes sortes de crimes et de désordres, s'abandonnant sans réservée l'impiété et à ladébauche v.Maxentius qui Romœ tyrannidem arripuit, principio quidem fidei nostrœ professionem simulavit , ut in eo morem gereret , blandireturque populo Romano. Itaque subditis suis prœcepit, ut a persecutione Christianorum désistèrent.

En effet, aurait-il pu s'associer de Maximien Hercule, ancien et implacable ennemi de l'Eglise, duquel Oroze dit (lib. vu, c. 28), que, se dépouillant delà pourpre, il ne s'était pas dépouillé de la haine contre les Chrétiens : Ex Augusto privatus, publicus perseculor erat ; et n'avoir pas hérité de son impiété? D'ailleurs, s'étant ligué avecMaximin, le plus impie et le plus cruel ennemi du peuple de Dieu, ils se mirent à persécuter les fidèles , comme on peut voir au chapitre \h du livre vm d'Eusèbe, qui, parlant en commun de ces deux princes, dit de Maxence, aussi bien que de son collègue : « Que tout le monde fléchit sous ses désirs iniques, excepté les .Chrétiens qui, mépri-.

sant la mort, ne plièrent point sous sa tyrannie : car les hommes aimèrent mieux périr par le fer et par le feu, être cloués à des poteaux, déchirés des bêtes, jetés au fond de la mer, se voir couper les membres, brûler le corps, percer de traits, crever les yeux, hacher en pièces, souffrir la faim, être condamnés aux mines, chargés de chaînes ; en un mot, endurer avec patience toute sorte de tourments, et prouver la vérité de leur religion par leur vertu, que d'abandonner leur Dieu , et d'adorer des simulacres. Les femmes chrétiennes ne donnèrent pas de moindres exemples de leur constance et de leur foi,» etc. Atque hœc ex voto ipso successerunt adversus cunclos , solis exceptis Christianis, qui calcato mortismetu, lam violentant tyrannidem despexerunt. Nam et viri ignem et ferrum , clavorum suffixiones , bestias , profundos maris gurgites, membrorum abscissiones, ac perustiones , conjixiones et effossiones oculorum , totius denique corporis mutilationes : ad hœc famam , metalla, ac vincula 'perpessi, in his omnibus maluerunt pro vera pielate tolerantiœ suœ spécimen edere, quam rejecto Deicultu, venerari, etc. Item mulieres, etc. A cette persécution il joignit la guerre qu'il déclara à Constantin : Maxentius bellum Constantino indixerat , quasi necem patris sui vindicaturus. ( Lac-

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