‹ Œuvres completesChapitre 207 sur 296 · TANT · texte numérisé non relu

TANT

Voici comment notre empereur chrétien se prépare pour se défendre, et la manière sainte dont il soutint son adversaire : ce qui fait voir visiblement que c'était là une véritable guerre de religion, et excitée par le dragon infernal pour détruire l'Eglise, qu'il n'avait pu renverser par les précédentes persécutions.

« Constantin, » dit Eusèbe (lib. î, c. 27), « persuadé qu'il avait besoin d'une puissance plus considérable et plus invincible que celle des armées, pour dissiper les illusions de la magie dans lesquelles Maxence mettait sa principale confiance, eut recours à la protection de Dieu; il délibéra d'abord sur le choix de celui qu'il devait reconnaître : il considéra que la plupart de ses prédécesseurs qui avaient adoré plusieurs dieux, et qui leur avaient offert de l'encens et des sacrifices, trompés par des prédictions pleines de flatteries et par des oracles qui ne leur promettaient que d'heureux succès, avaient péri misérablement, sans qu'aucun de leurs dieux se fui mis en peine de les secourir; que son père avait seul reconnu Jeur égarement, et pris le bon chemin ; qu'il n'avait adoré que Dieu durant toute sa vie, et que Dieu avait été en récompense son protecteur, le conservateur de son empire, et l'auteur de tous ses biens. Il fit une sérieuse réflexion sur la multitude des maux dont avaient été accablés les princes infortunés qui avaient suivi une multitude de dieux, et reconnut qu'aucun d'eux n'avait laissé de postérité, ni même la moindre mémoire de son nom : au lieu que le Dieu de son père lui avait donné d'illustres preuves- ,de sa puissance. Il remarque aussi que ceux

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qui, en'prenant les armes contre les tyrans, avaient mis leur espérance dans la protection des démons, n'en avaient reçu aucun avantage , l'un étant revenu avec ses troupes sans avoir rien fait de considérable , et l'autre ayant été tué au milieu de son aimée. Après avoir longtemps médité toutes ces raisons, il jugea que c'était la dernière de toutes Jes extravagances, que d'adorer les idoles, de la faiblesse et du néant desquelles il avait des preuves si convaincantes, et il se résolut d'adorer le Dieu de Constance son père :» Jamvero cum intelligeret, prœter militares copias , prœstantiore aliquo subsidio sibi opus esse, ob maleficas artes, magicasque prœstigias quas tyrannus studiose conseclabutur, Deum sibi adjutorem quœsivit, armorum quidem apparalum etmilUum copias, secundo loco ducens, etc.

Armé d'un si bon dessein, ce pieux prince marche vers les Alpes contre l'ennemi du nom chrétien et le sien propre, et ce fut dans ce voyage, étant encore dans les Gaules, que le Ciel se déclara en sa faveur par une merveille connue de tout le monde, et qu'Eusèbe rapporte en ces termes :

«L'empereur Constantin priant Dieu, et implorant son secours avec instance, un signe admirable lui fut montré de la part de Dieu, lequel s'il était raconté par quelque autre, trouverait difficilement croyance dans J'esprit de ceux qui l'entendraient : mais comme ce victorieux empereur nous l'a rapporté lui-même longtemps après, et lorsque nous eûmes l'honneur d'être connus de lui, et d'avoir part à sa confidence, confirmant même son récit par un serment religieux , qui pourrait après cela le révoquer en doute ? particulièrement après que l'événement des choses en a si bien justifié la vérité. Il nous a donc dit, à nous qui écrivons cette histoire, qu'étant en marche avec son armée, il vit en plein jour une croix de lumière, formée dans le ciel au-dessus du soleil, qui commençait pour lors à décliner vers son couchant, avec celte inscription : Vous vaincrez en ce signe : qu'à ce spectacle étonnant qu'il contemplait de ses propres yeux, lui et ses soldats qui voyaient aussi ce glorieux trophée, demeurèrent surpris. Il ajoutait que, faisant une profonde réflexion sur ce que pouvait signifier cette vision, laquelle l'occupait extrêmement, et la nuit étant survenue, il s'endormit: et pour lors Jésus- Christ le Fils de Dieu lui apparut en songe avec le signe salutaire qu'il avait vu dans le ciel, et lui commanda de faire construire un étendard de la même forme, et de s'en servir comme d'un rempart salutaire, qui le protégerait dans les combats: » Imperatori Constantino preeanti I)eum,.ac suppliciler postulanti , admirabile quoddam signum a Deo missum apparuit, etc. Horis diei meridianis, sole in occasum vergente , crucis trophœum in cœlo ex luce conjlatum, soli superpositum ipsis oculis se vidisse affirmavit, cum kujusmodi inscriptione : Hoc vince. Eo viso, et seipsnm et milites omnes, qui ipsum nescio quo iter facientem sequebantur, et qui spe-

ctatores miraculi fuerant, vehementer obstupefactos, etc.... Tum sacerdotes Dei veri ad se accersivit, fidem audivit, Scripturas sacras legit, catechumenus fit, Deum illum quemviderat, omni observantia colendum esse duxit. Post hœc munitus spe bona quam in illo col-

locuverat omni bellico apparatu adversus

tyrannidem sese instruxil ; cumque summum omnium Deumpatronumsibi adscivisset, Christumque ejus Filium sercalorem atque auxiliatorem invocasset, et victoriœ trophœum, salutare scilicet signum , ante milites ac stipatores suos statuisset, cum omni exercitu progressus est, etc.

«Constantin éveillé assemble ses amis, leur raconte cette vision, et fait venir des ouvriers, des lapidaires et orfèvres, pour lui construire le signe salutaire de la croix en manière d'étendard, afin de le faire porter à la tête de ses troupes » (et c'est ce qu'on nomme le labarum, si fameux dans l'histoire, mot qui veut dire, selon saint Grégoire de Nazianze (orat. 1), finis laborumt ou la fin de nos travaux, et dont on peut voir la description dans Eusèbe, liv. i, c. 3.) « Puis ayant appelé les évêques, et s'étant fait instruire à fond de la religion chrétienne, il se mit au rang des catéchumènes, et pour lors, continue Eusèbe, se confiant entièrement en Jésus-Christ, assuré du secours divin, et précédé de ce signe salutaire, il entre en Italie; il force les passages et les villes dont Maxence s'était saisi, et qu'il avait fortifiés; il gagne trois batailles; il pénètre jusqu'au cœur de l'Italie, où il trouve une puissante armée en tête, commandée par des officiers expérimentés qui lui résistent avec beaucoup de fermeté et de courage. Alors la guerre devint cruelle, dit Lactance; les soldats de Maxence, plus puissants en troupes que Constantin, continue cet auteur, ont l'avantage : Bellum acerbissimum, etc. Plus virium a Maxenlio erat, etc. Dimicatum, et Maxentii milites prœvalebant. Mais Constantin, résolu à tout, se soutient par la grandeur de son courage et par sa confiance en Dieu, et s'avance vers Rome; le démon, mû de sa propre rage et excité par les enchantements du tyran idolâtre, joue de son reste et fait ses derniers efforts, disent les historiens : Confirmato animo Constantinus, et ad ulrumque paratus, copias omnes ad urbem propius admovit. Il combat pour Maxence et pour son parti, mais inutilement; Constantin s'approche de Rome, d'où Maxence, qui ne consultait que les démons, et qui ne s'occupait qu'à leur offrir des sacrifices inhumains, n'osait sortir. Constantin est averti en songe de faire former sur les boucliers de ses gens le signe salutaire qu'il avait vu dans le ciel ; il l'exécute dès qu'il est éveillé. Le soldat, animé à la vue de ce signe divin, prend l'épée, ai mé d'uno résolution fière : Commonitus est in quiète Constantinus, ut cœlesùe signum Dei notaret in scutis, atque itu prœlium commilteret. Fecit ut jussus est. Quo signo armatus exercitus capit ferrum. (Lactaint.) Mais, de peur que le peuple innocent ne fût enveloppé

dans la punition du coupable, Dieu permit, continuent Eusèbe et Lactance,que le tyran, trompé par les secrets ressorts de la justice divine, s'avançât hors des murs de la ville, et allât à la rencontre de Constantin, à dessein de l'attirer dans un piège qu'il lui avait dressé sur un pont fabriqué de telle sorte que, parle moyen de certains ressorts, il allait en pièces quand on voulait (92). Ce fut là où la justice divine attendait ces idolâtres; car lui-même, avec ses principaux officiers passant sur ce pont, s'y perdit et se noya dans le Tibre, renouvelant par son désastre les anciens miracles contenus dans les Livres saints. Le même Dieu, qui ensevelit sous les flots de la mer Rouge l'armée et les chariots de Pharaon, lit tomber Maxence et ses soldats au fond de ce fleuve qui les engloutit. Ainsi on peut dire de lui avec raison : Il a été précipité dans la fosse qu'il avait creusée; son travail et son injustice retomberont sur sa tête. Le pont rompu, les barques coulèrent à fond avec les hommes qui étaient dessus; le détestable tyran tomba le premier comme une masse de plomb, et ses gardes ensuite; tellement que les soldats, qui par,le secours du Ciel avaient remporté la victoire, pouvaient chanter, ainsi que les Israélites conduits autrefois par Moïse, lorsque Pharaon fut submergé avec son armée : Publions les louanges du Seigneur, dont la grandeur vient d'éclater avec une gloire et et une magnificence sans égale : il a jeté le cheval et le cavalier dans la mer : il a été mon aide, mon protecteur et mon salut. Qui d'entre les dieux est semblable à vous, 6 Seigneur ? Voire gloire a paru dans vos saints ; elle a attiré l'admiration de tout le monde, et votre bras a fait des prodiges. (Exod. xv, 1, 2, 11.) « Constantin, » dit Eusèbe, « qui avait été élevé à la cour des tyrans, comme Moïse à celle de Pharaon, pour venir ensuite, ainsi que ce grand législateur, délivrer et venger le peuple de Dieu, ayant chanté, sinon de bouche, au moins de cœur et par ses actions, ces cantiques et d'autres semblables, en l'honneur de Dieu, de qui il savait tenir la victoire, entra en triomphe à Rome, où il fut reçu aux acclamations du sénat, des chevaliers, du peuple, des femmes et des enfants, qui ne se pouvaient tous lasser de le louer et de l'appeler le libérateur je la . patrie et l'auteur de leur prospérité. Ce prince, qui avait les sentiments d'une véritable piété gravés profondément dans le cœur, ne conçut point de vanité de ces acclamations ni de ces louanges ; au contraire, attribuant à Dieu tout l'honneur de sa victoire, il fit mettre le trophée de la croix dans la main de la statue que les Romains lui érigèrent à l'endroit le plus fréquenté de Rome, et graver sur la base cette inscription : Par la vertu toute-puissante de ce

SIGNE SALUTAIRE J AI DÉLIVRÉ VOTRE VILLE DU JOUG DE LA TYRANNIE, ET j'Ai REDONNÉ AU SÉNAT ET AU PEUPLE SA LIBERTÉ ET SA GLOIRE.»

Preces curn gratiarum actione Auctori victo-

riœ impertiil, atque illustribus inscriptionibus columnisque erectis, omnibus hominibus salularis Christi signi virtutem promulgavit :

HOC SALUTARI SIGNO, QUOD VER^E VIRTUTIS ARGUMENTUM EST, VESTRAM URBEM TYRANN1DE DOMINATIONIS JUGO LIRERATAM SERVAVI ; SE- NATUI POPULOQLE ROMANO IN LIBERTATEM ASSERTO, PRISTINUM DEÇUS NOBILITATIS SPLEN- DOREMQUE RESTITUI.

C'est une consolation de voir encore, dans les anciennes médailles, la figure de ce pieux empereur, son casque orné du chiffre de Jésus-Christ, précédé par un héraut portant le labarum ou une croix au haut d'une espèce de lance, accompagné d'un ange, qui d'une main tient une palme, et de l'autre touche l'étendard où était représenté le signe de notre rédemption, avec ces mots à l'en tour : Adventus Augusti; et au-dessous : Roma; circonstance qui nous découvre que si le dragon et ses anges rebelles combattaient pour le maintien de l'idolâtrie, saint Michel et ses bons anges s'opposaient à leur impiété, et faisaient triompher le christianisme et Constantin : Michael et angeli ejus prœliabantur cum dracone ; et draco pugnabat, et angeli ejus, et non valuerunt.

Ce grand empereur, véritablement animé d'un esprit de religion et de piété, fit servir sa victoire à l'agrandissement de l'Eglise. Entre mille autres belles choses qu'il fit pour lors, et qui peuvent servir de modèle aux princes chrétiens, Eusèbe nous en marque une qu'il est bon de mettre ici. C'est au chapitre 42 du premier livre, où, entre plusieurs actions de justice et de charité qu'il rapporte, on y lit celle-ci :

« L'empereur, » dit-il, « envoya quérir les ministres consacrés au service de Dieu, leur rendit de grands honneurs, les fit asseoir à sa table, bien qu'ils semblassent n'avoir rien que de vil et de méprisable dans leurs habits et dans leur mine. Mais, au lieu de s'arrêtera l'extérieur, il regardait en eux la Majesté souveraine, au culte de laquelle ils étaient attachés par leur ministère. 11 les menait partout avec lui, persuadé qu'ils attireraient sur lui les bénédictions du Ciel. Il employa des sommes considérables, soit pour agrandir des églises, soit pour les embellir et les parer : >; Ministros Dei a se convocatos, omni obsequio atque honore prosequebatur eos, utpote Deo quem colebat, consecralos; proinde mensœ ipsius adhibebantur. Ad hœc , quocunque lier faceret, eos secum ducebal, Deum quem illi cotèrent, ob idetiam propitium sibi ad fore pro cerlo habens. Quin etiam Ecclesiis Dei plurima ex thesauris suis bénéficia subministravit ; partim sacras œdes amplifiions, et in sublime erigens ; partim augusta ccclesiarum sacraria pïurimis donariis exornans.

Au reste, il semblait qu'après la défaite de Maxence, qui coûta tant de sang et de combats, ainsi que Constantin le dit luimême dans son célèbre discours Ad sanct. cœtum, chap. 25 : Maxentius multis tnaxi-

(02) Pons Milvius, au. 312.

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misque prœliis exstinctus ; et le succès de cette première guerre terminée à la confusion du démon et à la gloire de Jésus-Christ, l'Eglise eût dû jouir de la paix; mais son enneuii, trop opiniâtre pour en demeurer là, revient à la charge et suscite une nouvelle guerre.

Seconde guerre. — Excitée par Maximin contre l'Eglise.

[L'an 313.] Le dragon s'en alla faire la guerre : Abiit facere prœlium.

En effet, en voici une seconde qu'il suscite, plus terrible que la première. Maximin, créature de Maximien Galère, successeur de son empire et de toute sa fureur contre les Chrétiens, ligué secrètement avec Maxence, et très-attaché au culte des idoles, réveille et cuntinue la persécution de Dioctétien, qui l'avait fait César par la suggestion de Galère, et exerce toutes sortes de cruautés sur les fidèles. Nous avons vu cidessus que saint Jérôme l'appelle le plus cruel de tous les persécuteurs du peuple de Dieu, omnium scevissimus.

« Car,» dit Eusèbe ( lib. x, c. 3),« ce tyran faisait périr les Chrétiens devant ses yeux par le fer et parle feu ; il les faisait déchirer par les bêtes sauvages et par les oiseaux de proie, et il leur faisait souffrir, de la manière du monde la plus lamentable, toutes les espèces de tourments et de supplices qu'eussent mérité les plus scélérats et les plus impies hommesde la terre :» Anle ipsius tyranni oculos Christiani flammis ac ferro, et bestiarum ac volucrum laniatu absumebantur, cunctaque pœnarum et mortis gênera, velut impii et rdigionis omnis expertes, miserabilem in modum sustinebant. Et , comme ajoute Laclance , on crevait les yeux aux confesseurs, on leur coupait les mains et les pieds, on leur déchirait les oreilles et les narines, etc. Confessoribus effodiebantur oculi, amputabanlur manus, pedes detruncabantur, naresvel auriculœ desecabantur.

Pour comble de ses crimes, ayant appris que Constantin s'était transporté à Milan, à dessein d'y célébrer les noces de sa sœur Constantia avec Licinius, et que ces deux empereurs, qui avaient découvert sa ligue secrète avec Maxence, s'y étaient abouchés, et demandaient de lui qu'il sedésistâtde persécuter l'Eglise, il commence le premier la guerre, il la déclare à Licinius, et il entre a main armée sur ses terres. Licinius, pour lors dans les intérêts de Constantin et des Chrétiens, s'avance contre cet impie, qui se confiant, dit Eusèbe (lib. ix, c. 10; lib. i, c. 38), au secours des démons, et au nombre de ses soldats, et plein d'une présomption sans égale, entreprend une des plus cruelles guerres qu'on eût vues. Maximinus adversus ipsos imperii consorles insolentia cœpit extoili ; dein ad desperationcm usque progrediente insania,violato quod rum Licinio pepigerat fœdere, bellum inexpiabile suscepit, dœmonum auxilio. et militum multitudine supra modum elatus. Dœmonum auxilio, quos deos

putabat, fidacia et innumerabili armatorum multitudine freins, prœlium commisit.

Et, en effet, il n'y en eut jamais de plus sanglante: il se passa plusieurs rencontres, il se donna divers combats, et le dragon qui en était l'auteur n'omit rien pour soutenir son empire, et pour vaincre les défenseurs de l'Eglise : mais enfin le jour de la dernière bataille qui devait décider de tout, s'approchant, ce prince idolâtre invoqua ses faux dieux, et leur voua le sang des fidèles, s'il sortait victorieux de la mêlée. Voici ce qu'en dit Lactance : « Les armées s'élant donc approchées, on attendait de jour à autre que la bataille se donnât, et pour lors Maximin fit vœu à Jupiter, (pue, s'il remportait la victoire, il éteindrait le nom chrétien, et l'exterminerait sans ressource de dessus la terre : >< Maximinus cjusmodi votum Jovi vovit, ut si victoriam cepisset, Chrislianorum nomen exslingueret funditusque deleret.

Licinius beaucoup plus faible que Maximin (car il n'avait que trente mille hommes, et Maximin en avait soixante et dix mille), n'a pas le temps de rassembler en un corps ses troupes dispersées ;il est pressé par un ennemi puissant, vaillant eti protégé de toutes les puissances de l'enfer, qui se promet de remporter la victoire par le secours des démons , dœmonum auxilio ; de débaucher ses soldats, et qui projette de marcher ensuite droit à Constantin, de l'immoler à sa fureur avec tous les adorateurs de Jésus- Christ, et de se rendre seul maître de l'univers, pour le remettre encore une fois sous la puissance du démon : Inslructa aeie procedunt imperatores ad colloquium. Ferri non poluit Maximinus adpacem, ut exercitu Licinii sine certamine acrepto , Constantinum duplicatis viribus statim pergeret.

Mais la bonne cause soutient Licinius. A l'ange rebelle, au dragon sanguinaire qui combat pour Maximin, Dieu oppose un ange de lumière, un prince de sa milice céleste: ce qui fait voir que c'était ici une véritable guerre de religion, suscitée par le démon, pour détruire le christianisme qu'il n'avait pu renverser par les persécutions, et pour rétablir l'idolâtrie et le paganisme: et que si les Chrétiens combattaient contre les païens visiblement, saint Michel et les bons anges combattaient invisiblement contre le dragon et ses ^suppôts : Michael et angeli cjus prœliabantur eum dracone ; et draco pugnabat, et angeli ejus, et non valuerunt : « Car la nuit suivante, » dit Lactance, « un ange apparaît en songe à Licinius , l'avertissant do se lever auplus tôt, et d'apprendre une prière qu'il lui dicta, pour la l'aire au vrai Dieu avec toute son armée, l'assurant que, s'il réclamait son secours, il remporterait la victoire :» Proxima nocte, Licinio quiescenti astilit angélus Dei , monens ut ocias surgeret, atque orarct Deum summum cum omni exercitu suo ;illius fore victoriam, si fecisset.

Licinius s'éveille, appelle un secrétaire , lui dicte cette prière mystérieuse, donne ordre que ses. soldais rapprennent, ot la leur

fait récitersur le champ de bataille, un moment avant le signal. Cetteoraison faite avec foi au grand Dieu des armées, comme un charme secret lie les Soldats de Maximin, et les rend immobiles. On taille en pièces ses légions nombreuses, sans qu'il en coûte de sang : les idolâtres consternés ne peuvent ni lancer le javelot ni tirer l'épée, tout est mis en déroute: Maximin désespérés'éebappe du carnage en habit déguisé, quitte la pourpre, et la reprend, et enfin, selon Eusèbe(lib. ix, c. 10), réduit aux dernières angoisses, il se remplit de vin et de viande, comme pour la dernière fois, et s'empoisonne. Le venin brûle ses entrailles, il devient fou et enragé, il mange la terre, il se bat la tête contre les murailles , il s'arrache les yeux, et qui doute, dit Eusèbe, que ce ne fût en punition de les avoir fait arracher à tant de confesseurs? Il demande pardon à Jésus-Christ, et, se condamnant lui-môme, il fait une fin déplorable: Reversus primum quidem furore percitus, multos sacerdotes ac prophetcis deorum .suorum , quorum oraculis excitatus bellum susceperat, neci dédit.

Voici les paroles de Lactance : « Déjà le poison agissait sur lui, et ce venin brûlant ses entrailles, lui causait une douleur intolérable, et le transportait jusqu'à la rage : aliéné d'esprit pendant quatre jours, il prenait la terre avec ses mains , et comme s'il eût été affamé, il la dévorait : se frappant la tête contre les murailles, il fit sortir ses yeux hors de leur place, et pour lors ayant perdu la vue corporelle, il vit Dieu en esprit, qui accompagné de plusieurs personnes vêtues de blanc, Fallait juger. On l'entendait donc crier ainsi qu'un criminel! à qui on donne la torture, alléguant que ce n'était pas lui qui, avait commis les crimes dont on l'accusait, et que c'étaientjes autres qui en étaient coupables: ensuite, comme si à force de tourments il eût été contraint de confesser la vérité, il avouait ses crimes, priant Jésus- Christ avec larmes de prendre pitié de lui. Ainsi au milieu des gémissements et des cris qu'il jetait , comme si on l'eût brûlé, il rendit son esprit pernicieux par ce détestable genre de mort : » Jam sœvire in eum cœperat virus, cujus vis cum prœcordia ejus ureret insustentabili dolore, usque ad rabiem mentis elatus est ; adeo ut per dies quatuor insania percitus, haustam manibus terrain, velut esuriens devoraret. Cum caput suum parietibus infliger et , exsilicrunt oculi ejus de caveis. Tune demum amisso visu, Deum videre cerpit candidatis ministris de sejudicantem. Exclamabat ergo sicut ii qui torqueri soient, et non se, sed alios fecisse dicebat. Deinde quasi tormentis adactus fatebatur, Christum subinde deprecans, et plorans,ut suimet misereretur : sic inter gemitus, quos tanquam cremarelur, edebat, nocentem spirilum detestabili génère morlis efflavit.

Eusèbe confirme la fin tragique de ce malheureux en ces termes : « Maximin, » dit-il, «respirant encore, demande pardon au Dieu des Chrétiens, confessant publiquement que c'était à sa divinité qu'il avait enlrepris

de faire la guerre :» Maximinus adhuc spirans a Christianorum Léo veniam poscil , bellum se Divinitati intulisse confessus , nec aliter ac Maximianus palinodiam cecinit , legibus ac conslitutionibus editis, quibus errorem suum in colendis Mis quos existimasset deos, ingénue professus est , unumque Christianorum Deum expertum se nosse testatus : sans doute par l'instigation du dragon infernal, ainsi qu'on a vu.

Après cette victoire, Licinius ayant fait périr dans les tourments les sorciers et les magiciens de Maximin, aux augures et divinations desquels il déférait si fort qu'il n'osait rien entreprendre sans les consulter, mit fin ainsi à cette grande guerre, qui semblait, ayant été si funeste aux idolâtres, devoir être la dernière. Mais le démon va faire ses derniers efforts, et livrer des combatsencore plus furieux à l'Eglise.

Trosième guerre. — Excitée par Licinius contre l'Eglise.

[L'an 320.] Le dragon alla faire la guerre : Abiit prœlium facere.

Licinius, dernier rejeton de la persécution de Dioclétien et de Maximien Galère, seul resté des princes idolâtres, malgré ce qu'il a vu et ce qui s'est passé, par un changement incompréhensible, s'érige en persécuteur des Chrétiens; il les chasse de sa maison, il dégrade ceux qui étaient établis en dignité, il défend à tout le monde de leur donner aucun secours dans la prison, ni de témoigner aucune compassion de leurs maux, il condamne ceux qui contreviendraient à des ordres si injustes, au même supplice qu'eux; il attaque les plus saints et les meilleurs évoques, et les fait massacrer d'une manière barbare, ainsi qu'on peut lire dans Eusèbe (Orat. paneg., c. 17, init.; lib. u De vit. Const., lib. x, c. 8, Ilisl.) : « On voyait, » dit cet auteur, « des innocents qui n'avaient commis aucun mal, traînés au supplice sans aucune commisération, et punis comme des scélérats. Il y en eut qui souffrirent un nouveau genre de mort : on coupait leurs corps à petits morceaux, et, après une boucherie qui passe l'imagination et la fiction la plus tragique, on les jetait dans le fond de la mer, pour être dévorés des poissons, et enfin ce tyran résolut d'étendre la persécution sur tous les Chrétiens sans exception : » Verum ubi mutata sententia, Dco bellum inferre ausi, sunt, diis suis tanquam antesignanis, et propugnaloribus in acie adver sus Deum nostrum oppositis; illico momento temporis, et Dei quem oppugnabat nutu, ac potentia, cuncti scelerum suorum pœnas dederunt. Licinius insidias adversus episcopos comparavit, ex ils probatissimum quemque interfecit, prœsides vero optimos quosque Ecclesiarum anlistites capitali supplicio addixerunt : itaqueviri,qui nihil mali commiserant, absque ulla causa abducebantur, et puniebantur ut sicarii : nonnulli novum quoddam mortis genus pertulerunt, corpore in multas pur tes fruslatim conciso, et posl alrox illucl , omnique tragica figmento

horribilius spectaculum, ut piscibus cibum prœberent, in altissimum mare projecti, deinccpsque persecutionem advenus omnes Chrislianos excitare in animum induxit.

Mais par l'instigation de qui Licinius faitil toutes ces choses? n'est-ce pas de celui qui a été le secret et l'invisible moteur, et qui a poussé tous les autres tyrans aux mêmes violences? Sans doute, comme nous l'apprend encore Eusèbe (Z/<'^., lib. i,c. 50; lib. x, c. k; et De vita Constant), en ces termes : « Le démon envieux, » dit-il, « anime toutes ses troupes infernales contre les Chrétiens, et de même qu'un chien enragé, qui mord les [lierres qu'on lui lance, et montre par là sa fureur contre ceux qui les lui jettent; cette bête s'en prit d'abord aux édifices des églises, et aux matériaux des temples et des oratoires, et démolit les murailles de ces lieux saints, qu'il ruina et réduisit en masures : ensuite faisant retentir ses sifflements de serpent et ses cris de dragon par les décrets menaçants des tyrans impies, qui ordonnaient de cruelles persécutions contre les Chrétiens, et que les présidents des provinces publiaient de toutes parts, se rendant les détestables complices de tant de crimes, il répandit son venin mortel sur les fidèles. C'est pourquoi Licinius, excité par un esprit si méchant, ralluma de nouveau un feu déjà éteint, et causa un incendie plus grand que n'avaient fait ses sacrilèges prédécesseurs : » Invidus dœmon omnes suas lethiferas copias adversus Chrislianos concital : ac principio quidem instar rabidi canis, qui projectos in se lapides dentibus appétit, et furorem quo adversus jacientes ipsos accendilur, ostendit, in oratoriorum saxa , et in maleriam œdificiorumrabiem convertit, et vastitatem inlulit ecclesiis : postmodum vero dira sibila ac serpentinas voces, per terribiles impiorum tyrannorum minas, et scetestorum prœsidum décréta, emisit, mortisque suœ virus insuper effudit, flammam jam sopitam excitavit, et multo gravius quam priores impietatis conflavit incendium.

« Et premièrement, comme un serpent méchant et tortueux, qui se replie sur luimême, il ne respirait que menaces contre Dieu, de qui il se déclarait ennemi, déclarant la guerre, et s'érigeant en persécuteur des Eglises de son empire :» Ac primum quidem tanquam mala bestia, et tortuosus quidam serpens in seipsum convolutus, et furorem atque hostiles adversus Deum minas spiruns, Ecclesiis Dei sub imperio suo constitulis bellum inferre ausus est.

Peut-on désirer un meilleur commentaire de ces paroles de saint Jean : Le dragon alla faire la guerre à VEglise ? Abiit draco prœlium facere cum reliquis de semine mulieris, qui custodiunl mandata Dei, et habent testimonium Jesu Chrisli : |ce sont les termes rie V Apocalypse : Tortuosus serpens Ecclesiis bellum inferre ausus est : c'est l'expression d'Eusèbe. Voilà la prophétie, voici l'histoire. Car, en effet, n'est-ce pas ici une guerre du démon, et l'événement peutil mieux cadrer à la prédiction?

Après ces démarches, Licinius en vint enfin à une guerre ouverte et à une rupture entière avec Constantin. « Il s'avance contre lui, » dit Eusèbe, « et en lui déclarant la guerre, il la déclara en même temps au Dieu suprême que Constantin^adorail:» Bellum palam movet : porro cum Constantino bellum inferre slatuisset, etiam adversus summum omnium Deum, quem a Constantino coli cognoverat, prœliari instituit. » Il commença à persécuter les Chrétiens, afin d'irriter leur pieux protecteur, et ensuite il marcha contre lui,'» poussé à cela, >- comme ajoute le même historien, « parledémon,qui n'avait pu, sans crever de dépit, souffrir la postérité de l'Eglise : car,» continue-t-i!,« le christianisme fleurissait et prospérait de toutes parts: mais ce vieux serpent, ennemi de la vertu, et auteur de toutes sortes de maux, rongé par l'envie, ne put plus longtemps souffrir un si beau spectacle :» lies enim nostrœ in lœtissimo statu, et in festivitatibus erant : secl virtutis inimicus, et malorum omnium studiosissimus dœmonis livor, hoc spectaculum diu ferre non potuit.

Mais celui d'une guerre qu'un empereur chrétien allait soutenir pour le maintien de la foi et de la religion, et la manière sainte dont il se prit et se conduisit dans un si grand dessein, est digne d'admiration. Voici comme s'en explique Eusèbe (De vit. Constantini, lib. n, c. 3), et le récit qu'il en fait.

« Ce grand prince n'eut pas sitôt reçu les nouvelles de l'injuste oppression sous laquelle Licinius faisait gémirles fidèles, que, mêlant en quelque sorte la force de son courage à la douceur de son naturel, il résolut de les délivrer; il jugea qu'il y aurait de la piété à assurer le repos des peuples parla défaite d'un seul homme, qui, étant indigne de compassion, abuserait de sa clémence, et se porterait à de plus horribles excès que jamais, sans que les innocents qu'il opprimerait, y pussent trouver aucun remède.

Dès qu'il eut pris celte résolution, il leva des troupes, et amassa des armes. Lorsque l'infanterie et la cavalerie furent assemblées, on vit paraître devant elles l'étendard de la croix, décrit au livre précédent, et qui était la marque de la confiance qu'elles avaient eu Dieu. Réfléchissant ensuite que, s'il avait jamais eu besoin de prières, c'était alors, il retint auprès de lui les prêtres du Dieu vivant, et s'en fit accompagner, les considérant comme les prolecteurs les plus assurés de sa vie et de son bonheur : » Jamque aderant universa, tam equitum quam peditum agmina in unum congregata. Cunctis \vero prœbiant insignia plduciœ in Deum, signum vidclicet i illud quod supra memoravimus. C unique precationibus, si unquam antea, sese tune maxime indigere intelligeret, sacerdotes Dei secum duxit, eos, velut optimos animm custodes, adesse coram et secum versari debere existimans.

« Quand le tyran sut que Constantin n'attendait la victoire que du Ciel, qu'il était environné d'une troupe de ministres de l'Eglise, et que l'on purlait devant son armée

sr.o

le signe de notre rédemption, il s'en moqua comme d'une faiblesse d'esprit, et en fit des railleries également insolentes et impies. Pour lui il eut rc.cours'aux devins d'Egypte, aux imposteurs, aux empoisonneurs, aux sacrifn.ateurs|et aux prophètes de ses idoles. Il offrit des sacrifices aux dieux qu'il adorait, et les consulta sur l'événement de la guerre. Les réponses des oracles furent conformes à ses désirs, et conçues en des vers élégants qui lui promettaient la victoire : les interprètes des songes, les aruspices qui examinent les entrailles des victimes, lui confirmèrent la même promesse et le remplirent de confiance. Il se mit dans cette disposition d'esprit à la tête de ses troupes, et se prépara au combat : Unde cum tyrannus audisset Constantinum non aliter quam divino auxiliante Numine, victoriam de hostibus parare, et eos, quos dixi, ei perpetuo adesse,unaque versari; salutaris quoque passionis signum, et ipsum, et universum ejus exercitum antecedere : hœc% utpote impius, risudigna esse censebat. N'est-ce pascequ'avait dit saint Jean : Factum est prœlium magnum in cœlo, Michael et angeli ejus prœliabantur cum dracone, et draco pugnabat, et angeli ejus. »

Voici donc pour la troisième fois de nouveaux combats et de nouvelles batailles qui vont se donner entre Constantin protecteur des Chrétiens, et Licinius dernier soutien de l'idolâtrie. L'un n'a recours uniquement qu'à la vertu de la croix, et l'autre met toute sa confiance au secours du démon et en l'art magique. Après cela, qui peut douter que ce ne soit là une guerre excitée parle dragon contre l'Eglise, qu'il ne pouvait plus persécuter comme auparavant?

Enfin, après plusieurs occasions on en vint à unejbataille générale. Licinius harangue ainsi ses soldats :

« Mes amis et mes compagnons, les dieux que nous adorons, et que nos pères ont servis dans l'antiquité la plus reculée, sont les dieux de notre patrie : mais l'adversaire que nous avons à combattre, et qui range ses troupes contre nous, abandonnant la religion de nos ancêtre», et leurs coutumes, s'e^t laissé aller dans le sentiment impie de ceux qui rejettent les dieux, et s'est fait un Dieu étranger, au culte duquel il s'est témérairement dévoué, et se confiant en celui qu'il a été chercher je ne sais où, il ose nous attaquer les armes à la main, ne considérant pas que c'est plutôt à nos dieux qu'à nous, qu'il déclare la guerre. Ce jour donc décidera manifestement lequel de nous deux est dans l'erreur, et quel jugement il faudra faire de son Dieu ou des nôtres : car il avouera, si nous obtenons la victoire par leur secours, qu'ils mériteront seuls d'être adorés, ou si ce Dieu unique que Constantin révère lui donne l'avantage par-dessus nous, qui sommes assistés par une multitude de divinités, il est sans doute qu'il méritera seul notre encens, et que nous devons l'adorer comme le véritable Dieu, quelque mépris que nous ayons à présent pour lui, et rejeter ceux.

auxquels nous allumons tant de luminaires, comme des divinités impuissantes, auxquelles nous devons pour jamais renoncer; mais si au contraire les nôtres sont victorieux, ce que personne ne peut révoquer en doute, après avoir ici remporté la victoire, nous irons faire la guerre à ceux qui ne les veulent pas reconnaître: Draco abiit facere prœlium cum reliquis de semine ejus, qui custodiunt mandata Dei, et habent testimonium Jesu Christi; ou comme dit Licinius : lmpiis deorum contemptoribus bellum inferre aggrediemur.

A ce discours Constantin n'oppose que la prière et la croix, ainsi que l'écrit Etisèbe, qui nous découvre manifestement par la conduite de ces deux princes, et par leurs paroles et leurs actions, que le secret moteur de celte guerre n'était autre que le dragon, qui animait les idolâtres contre les fidèles pour le maintien de sa divinité prétendue, dont il déchut sans ressource malgré tous ses efforts, par la résistance de saint Michel et des bons anges, qui se joignirent aux Chrétiens : Michael pugnabat, et angeli ejus; et par les secours miraculeux qu'ils reçurent du vrai Dieu, comme on va voir par ce qui suit, extrait fidèlement du même auteur : Porro cum exercitus congredi jam paravent, Lieinius qui concordiœ fœdera ruperat, primus pugnam exorsus est.

«Constantin, » continue-t-il, «invoquant le souverain Créateur et Sauveur à son aide, et ayant mis à la tête de ses soldats l'étendard de la croix, repoussa l'armée de Licinius infracteur de la paix, qui commençait le combat, et peu après il vint une seconde fois aux mains avec lui, et eut un avantage encore plus considérable que le premier, toujours précédé du signe salutaire de notre rédemption, qui, en quelque lieu qu'on le portât, mettait en fuite les ennemis, du moment qu'ils avaient jeté les yeux dessus, et leur dos se trouvait exposé aux traits des soldats de notre empereur, qui, remarquant ce succès admirable, faisait porter l'étendard dans tous les endroits où il voyait ses gens pressés, et où le combat était le plus opiniâtre, et la mêlée la plus sanglante; mais dès que la croix paraissait, ses soldats reprenaient courage, et recouvraient leurs forces, et la victoire les suivait : At Constantinus Salvatore ac supremo omnium Deo in auxilium vocato, atque signo crucis militibus suis dato, hosles primo prœlio fudit : nec multo post altéra commis sa pugna, ilerum superior discessit, et longe majorent victoriam retuiit, cum salutare crucis signum exercitum ipsius antecederet. Ubicunque hoc signum conspectumfuerat, continuo fuga hostium, victoribus lerga illorum premenlibus, sequebatur. Quo imperator comperto, sicubi agmen aliquod sui exercitus premi animadverteret, illico salutare signum tanquam efficacissimum quoddam adparandam victoriam inferri jubebat : quo facto, statim Victoria sequebatur.

« Constantin ayant choisi parmi les gardps environ cinquante de ceux qui surpassaient les autres en force de corps, en grandeur do

courage et en piété, il les chargea de garder continuellement l'étendard et de le porter tour à tour. 11 m'a raconté lui-même ce fait important longtemps depuis, aux heures de son loisir, et m'en a appris une circonstance qui mérite d'être consacrée à la postérité, » continue Eusèbe.

« Le désordre s'étant mis dans son armée au milieu de la chaleur du combat, celui qui portait l'étendard, eut peur, et le donna à un autre pour éviter le péril; mais il n'en lut pas sitôt déchargé, qu'il reçut un trait dans le ventre, dont il tomba mort sur-lechamp, en punition de sa lâcheté et de sou infidélité: et celui qui s'était chargé en sa place de l'étendard en fut protégé. Quelque quantité de traits que jetassent les ennemis, aucun ne tomba sur lui. C'était une chose merveilleuse à voir, que tous leurs traits demeurassent dans le bois de la Croix, quoiqu'il fût fort étroit, et qu'aucun ne touchât jamais ceux qui portèrent ce signe de rédemption. Celte circonstance-là n'est pas de moi, elle est de l'empereur, de la bouche duquel je l'ai apprise.

« Après que, par un effet si visible de la présence divine, il eut gagné les deux batailles dont je viens de parler, il rangea son armée en bon ordre, la mena plus avant, et en obtint une troisième encore plus importante : Qui cum priores victorias Dei omnipotentis numine retulisset , acie inslrucla exercitum movens, ulterius processif.

« Licinius ayant reconnu, par une expérience funeste à son parti, la puissance invincible du signe salutaire de notre rédemption, et la vertu divine qui était attachée à ce glorieux trophée, par le secours duquel Constantin remportait tant de victoires, défendit à ses soldats de s'approcher, et même de jeter les yeux du côté de la croix , assurant que ce signe militaire avait une vertu surprenante, et qui lui était particulièrement ennemie, et par conséquentqu'il fallait éviter sa rencontre; son armée mettait sa confiance dans le nombre de ses soldats et de ses dieux, et portait en forme d'étendards certaines statues, desquelles elle attendait du secours: mais Constanlin se couvrit de la cuirasse de la foi, et lit porter devant lui l'étendard de la croix, qui donnait de la terreur à ses ennemis, et de l'assurance à ses soldats :» Post hœc cum re ipsa didicisset Licinius arcanam quamdam ac divinam polentiam in sulutari tropœo inesse, citjus ope Constantini exercitus vicloriam referre consuevisset, milites suos admonuit, ne cxudverso illi congrederentur, neve temere ac fortuito in illud oculos conjicerent : quippe illud signum incredibili vi pollere, et sibi privatim infestum adversumque esse aiebat. Constantinus pietutis lorica contectusvivi/icumcrucis signunt, hoslium multitudini objecit... cunctusque hostium copias in fugam vertit.

Cependant ce prince, très-religieux observateur des traités de paix, défend à ses soldats, au rapport d'Eusèbe, de tirer les premiers, pour n'avoir pas à se reprocher en aucune sorte l'infraction de ces mêmes

traités de paix, quoiquo violés si impunément par Licinius. Tant de justice et de piété lui donnent la victoire, faisant briller dans ses drapeaux le signe salutaire de la croix , il soumet tout à sa puissance, et sa puissance à la religion, et il triomphe tout à la fois des idolâtres et des démons, pour s'exprimer avec son historien : Et de dœmonibus pari ter atque hostibus vicloriam reportavits

Mais voici lo dernier coup de pinceau de Ja prophétie :

Et le dragon s'arrêta sur le bord de la mer, dit le texte : Et stetit supra arenam maris.

Car saint Jean, en très-peu de paroles, nous a dépeint en ce chapitre l'état de l'Eglise pendant plus de trois cents ans: il nous a dit, comme on a observé ci-dessus :

1' Que le dragon voulut engloutir lo christianisme naissant lors de la mort de Jésus-Christ et des premiers fidèles que l'Eglise avait enfantés : Et draco stetit ante mulierem, ut filium ejas devoraret.

2* Que Jésus-Christ, monté au ciel, ayant attiré après lui les fidèles auxquels il l'avait ouvert, et le dragon se voyant déchu de sa divinité par la prédication de l'Evangile, lescombats des martyrs et le secours de saint Michel et des bons anges, qui protégèrent le christianisme naissant, et s'opposèrent aux démons : Et projectus est draco in terram, et locus eorum non est inventus in cœlo , ce vieux serpent enragé se mit à persécuter l'Eglise militante, qui avait enfanté le christianisme, destructeur de l'idolâtrie : Et persecutus est draco mulierem.

3°Que l'Eglise, pour éviter sa fureur, s'enfuit dans le désert , et cacha son culte : Et mulier fugit in solitudinem.

k° Que le démon l'y alla poursuivre, et tâcha par toutes sortes de violences de l'arracher des solitudes les plus reculées et des antres les plus obscurs, s'eli'orçant à quelque prix que ce fût de l'exterminer, et d'abolir la religion chrétienne, en quelque lieu qu'elle se fût réfugiée: Etmisit serpens ex ore suo post mulierem aquam tanquam flumen, ut eam trahi facerct a flumine.

5e Que la terre, ou la puissance temporelle, c'est à-dire Constantin, premier empereur chrétien, vint au secours de l'Eglise, et fit cesser la persécution , du moins dans les terres de sa domination: Et adjuvit terra mulierem, et absorbuit (lumen.

CQue le dragon, voyant l'empire partagé entre les Chrétiens et les païens, abandonna les Etats du prince fidèle, et s'en alla dans ceux de Maxence, de Maviuiin et de Licinius, princes idolâtres, pour de là venir faire la guerre contre les Chrétiens qui le détrônaient : Et abiit draco facere prœlium cum rcliquis de semine ejus.

7° Ces trois guerres soutenues d'une part, comme on a vu, par les bons anges et les Chrétiens, et de l'autre par les démons et les païens; enfin ceux-ci ayant été entièrement vaincus par la vertu de la croix, et les armées des idolâtres et des démons mises en déroute, et absolument cxlcrminées, pour

s'exprimer avec Eusèbe (Orat. de laud.

Const., c. 9) : Etenim hostium agmina ab hoc signo in fugam versa, et invisibilium dœmonum exercitus profligali : saint Jean finit la description de ces premiers temps de l'Eglise, c'est-à-dire jusqu'à l'année trois cent vingtquatre environ, nous disant que le dragon s'arrêta sur le bord de la mer : Et stetit supra arenam maris; rarce qu'en effet ce fui là précisément le lieu où le débordement de l'idolâtrie se termina par la ruine entière de Licinius son dernier protecteur: Factoque hic fine quievit.

Car, poussé jusqu'au Bosphore par Constantin, il ramassa toutes ses forces navales, il chargea sa flotte de soldats, et commit sa dernière fortune à la mer; mais, sans que la flotte de Constantin, beaucoup plus faible que la sienne, courût aucun danger, un vent de midi qui se leva, brisa cent trente vaisseaux de Licinius contre la côte, et dispersa le reste; et quelques jours après Licinius perdit au môme endroit la dernière bataille avec cent mille hommes qui restèrent sur le sable, supra arenam, de cent trente qui composaient son armée, et ensuite la liberté et la vie, laissant à Constantin empereur chrélien, l'empire de l'univers : et ce fut là le rivage fatal où échoua enfin l'idolâtrie, et où Dieu mit des bornes à la fureur du dragon, semblable à celle de l'Océan, qui s'arrête et se brise sur le sable de la mer: Stetitque supra arenam maris. Ce qui arriva vers l'an 32k, après quoi le peuple de Dieu jouit de la paix à l'égard des idolâtres, et tint tranquillement son premier concile général où la divinité de Jésus-Christ fut établie et reconnue par tout l'univers, l'idolâtrie proscrite pour jamais, et les faux dieux anéantis : At ubi classis Constantiniana ad ostium Hellesponti pervenit , Constantini duces, octoginta duntaxat expeditissimis navibus , quœ triginta singula remis impellerentur , dimicandum censuerunt. Abantus autem, Licinianœ classis imperator, ducenlis navibus invehebatur, et hostilium navium paucitatem vehementer contemnebat, quas ab omni parte se nullo negotio putaret inclusurum, sublatis utrimque signis... ex parte Licinii multis militibus in mare prœcipitalis... exortus auster vehemens Licinii classem ad littus Asiaticum repertam, partim in ipsum. littus ejecit, partim saxis impeqit , partim cum

vectoribus demersit, ita quidem cum hominibus naves centum et triginta perierunt. Voilà le combat de mer, voici celui de terre : Acri pugnain locis Chalcedoni et fano interjectis inita, longe Constantini pars superior erat ; quœ hostis ingenti cum impelu adorta, tanlam cœdem edidit, ut de centum et triginta millium numéro, vix triginta millia évadèrent. (Zosim.)

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que dans ce même endroit où le dragon fut défait par le secours de saint Michel, Constantin éleva aussitôt après un superbe temple en l'honneur de ce glorieux archange, qui venait d'y remporter la victoire, qui s'y était apparu, et où il opérait divers grands miracles, étant juste qu'on lui érigeât un trophée qui servît de monument aux combats qu'il avait si heureusement rendus contre le dragon, et dans le lieu même où il avait achevé d'en triompher. C'est de quoi Sozomène nous a assurés en termes exprès|: Nobilissima ecclesiarum omnium, quas œdificavit imperator Constantinus, fuit Michaelionad dextram posita navigantibus ex Ponto Constantinopolim, sic dicta, quod divinus Michael archangelus illic apparere creditur... quidam enim in gravissimas calamitales aut inevitabilia pericula prolapsi, alii morbis ac doloribus quibusdam inusitatis oppressi, precibus illic ad Deumfusis, statim malis liberati surit.

Mais cette parole n'est pas épuisée : Et draco pugnabat, et angeliejus, et non valuerunt, neque locus inventus est eorum amplius in cœlo; car quoique toutes les expressions de Y Apocalypse caractérisent, pour ainsi dire, les événements, celles de ce chapitre le font d'une manière singulière.

Il est vrai que le démon est vaincu : ces sept tyrans, ces dix persécutions et ces trois sanglantes guerres n'ont pu renverser l'Eglise, ni soutenir l'idolâtrie : aucun prince infidèle ne combattra plus pour le maintien de la fausse divinité du dragon qui va être enchaîné dans l'abîme par un ange, sans doute par saint Michel, son perpétuel vainqueur; mais c'est à la conjoncture de temps où nous sommes qu'il faut rapporter celte circonstance du chapitre xx.% renvoyée en cet endroit par les raisons qu'on dira plus au long ci-après, et dont par avance voici la figure et le texte.

1. Et vidi angelum descendentem de cœlo, habentem clavem abyssi, et catenam magnam in manu sua.

2. Et apprehendit draconem, serpentera antiquum, qui est diabolus et Satanas, et ligavit eum perannos mille.

3. Et misit eum in abyssum, et clausit, et signavit super illum, ut non seducat amplius gentes, donec consuramentur mille anni, et post haec oportet illum solvi uiodico tempore.

Non que pendant le temps même qu'il est lié et renfermé, il ne tente et ne supplante bien des âmes, et ne cause des ravages, et

1. Et je vis un ange descendant du ciel , qui avait la clef de l'abîme, et qui tenait une grande chaîne en sa main.

2. Et il saisit le dragon, le vieux serpent, qui est le diable et Satan, et il le lia durant l'espace de mille ans.

3. Et il le jeta dans l'abîme, et il îe ferma et le scella sur lui, afin qu'il ne puisse plus séduire les peuples, jusqu'à ce que les nulle ans soient écoulés, et après lesquels il faut qu'il soit délié pour un peu de temps.

par lui et par ses suppôts : Serpens antiquus et Satanas, quiseducit unirersum orbem{Apoc. Mi, 9), ainsi que saint Augustin va nous le

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L'APOCALYPSE EXPLIQUEE

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