DE OE LA CHETARD1E
avoir recours au chiffre qui était en usage dans la langue dominante de l'empire, c'està-dire dans l'idiome latin.
Cela ainsi posé, nous pouvons considérer trois noms que portait le prince que saint Jean vient de nous dépeindre.
1. Celui de sa naissance, c'est Julien; car pour ses surnoms de Claude et de Flavius, on se contentait d'en mettre les deux premières lettres dans les inscriptions et médailles :C. F.
2. Celui de sa dignité, c'est César, que Constance lui donna, et qu'il porta légitimement, et non d'Auguste, titre qu'il usurpa injustement lors de sa révolte : «Julien,» ditSozomène(lib. v, cl), «fut proclamé Auguste par les soldats, et sans prendre aucune mesure avec Constance, il lui déclara la guerre : » Julianus a militibus Auguslus renuntiatur, nullaque ob id factum excusatione
usus est apud Constantium bellumque
ipsi intulit.
3. Celui de son impiété, ou de sa fausse religion, est celui d'athée ou d'apostat, qu'un célèbre évoque lui imposa, et qui lui demeura tellement en partage, que tous les siècles le lui ont donné comme son vrai et propre surnom, et son caractère le plus personnel et le plus distinclif. Voici comme Sociale raconte la chose : « Maris, » dit-il, « évêquede Chalcédoine, étant comiuitdevant l'empereur (car son grand âge lui avait fait perdre l'usage de la vue) le reprit fortement de son impiété, l'appelant apostat et athée. Julien l'appela aveugle, et lui dit que son Galiléen ne le guérirait pas ; à quoi l'évêque répliqua, animé d'une plus grande confiance, qu'il rendait grâces à Dieu de l'avoir privé de la lumière, afin qu'il n'eût pas le déplaisir de voir un homme tombé dans une aussi grande impiété que lui : »Quo tempore Maris, Chalcedonis Bithyniœ urbis episcopus, perductus ad imperatorem (nain cum esset provecla admodum œtale, oculorum suffusione laborabal) illum graviter objurgavit, impium et aposlatam vocans, et atheum : al ille conviciis reddens convicia, cœcumeum appellavit : Neque vero, inquit , Deus luus Galilœus le unquam sanaturus est ; quippe Julianus Chrislum Galilœum, et Chrislianos Galilœos appellarc consueverat ; Maris contra majore cum /iducia imperalori respondens : « Grattas, » inquit, « ago Deo , qui me luminibus orbavit , ne vider em vultum tuum , qui in tantam prolapsus es impietatem. »
Or comme le mot d'apostat ne renferme aucune lettre numérale, et qu'il veut dire ici la même chose qu'athée, puisque Julien par son apostasie avait renoncé à Dieu, et n'en reconnaissait véritablement plus aucun, que les démons et les idoles qui ne sont pas des dieux; il s'ensuit qu'on doit se renfermer dans ces deux lettres C. F. et dans ces trois mots latins, Julianus, Cœsar, Atheus, et y chercher le nombre mystérieux qui entre dans le nom de la bête, et qui la désigne. En effet on y rencontre les lettres numérales qui forment le nombre six cent soixante-^ x, ainsi qu'il est aisé de le vérifier : C. F. ju-
Lianus, Cœsar, atheus
elles donneront ce cliitl're romain, iac. lx. vi. qui fait justement six cent soixante-six. Et comme le règne de Julien, et Julien même a un singulier rapport à l'Antéchrist, dont il est la figure, on trouvera encore le nombre de six cent soixante-six dans les lettres numérales de leurs noms, JULiaxus Cœsar anlichnstus : savoir, îac. lx. iv. h.
Mais en même temps qu'on applique celte prophétie au règne de Julien, on doit considérer que ce règne ne fut, comme on a souvent dit, que la figure de celui de l'Antéchrist.
Car avant d'aller plus loin, il est à propos d'observer ici que, comme il a plu à Dieu de cacher aux hommes les temps et les signes des dernières persécutions de son Eglise, aussi a-t-il voulu, en les faisant prédire par ses prophètes, les faire tellement mêler avec les premières, qu'on ne pût presque pas les distinguer. C'est de cette façon que Jésus-Christ dans l'Evangile unit si bien ensemble les marques de son avènement pour la punition des Juifs et la destruction de Jérusalem, avec celles de 'son dernier et visible avènement, lors de la grande destruction du monde, et de la punition des impies, qu'il n'est pas possible de les distinguer clairement.
Ainsi quoique le chapitre de l'Apocalypse qu'on a expliqué, convienne à Julien, à son laux prophète Maxime et au retour de l'idolâtrie sous son règne , il y a bien apparence que saint Jean, selon l'esprit des prophètes, s'est ici élevé de la persécution de cet apostat à une autre plus terrible, dont celle-là n'était que la figure; de la même manière que Daniel et Tobie, à la vuede la délivrance des Juifs par Zorobabel, s'élèvent à la délivrance de la tyrannie du démon par Jésus-Christ : en preuve de quoi on a vu cidessus au chapitre xi verset 13, que la bête dont il est ici parlé, c'est-à-direJuiien, l'ennemi de Jésus-Christ, doit faire mourir Enoch et Elie ; ce qui sans doute regarde le dernier Antéchrist, et ne se peut vérifier sous Julien.
L'esprit de Dieu, qui en un moment enlevait Elie d'un lieu a un autre, transporte en un instant l'esprit des prophètes du commencement de l'Eglise à la fin du monde, sans avoir égard à l'ordre des temps. Non enim curœ eral, ut ante jam dixi, prophetis tempora conservare, quœ hisloriœ leges desiderant, dit celui de tous les Pères qui s'est le plus appliqué à l'explication des prophètes ; d'où il s'ensuivrait que la vision de saint Jean, aux chapitres xvn et xvm, n'est peut-être pas une suite si nécessaire de ce qui a précédé dans les chapitres xv et xvi qu'on ne puisse aussi la regarder comme une pièce délachée, et que ce grand apôtre, à l'occasion du règne de Julien, s'étant laissé emporter à décrire les dernières calamités de l'Eglise dans les chapitres xm, xiv, xvet xvi, revient à soi dans le chapitre xvn, et reprend une des circonstances les plus importantes de sa prophétie, c'est-à-dire la
L'APOCALYPSE EXPLIQUEE. 8P8
car étant rassemblées chute de Rome la païenne et la destruction épouvantable de son empire, figure de la destruction de l'empire de l'Antéchrist, deux empires qui dnns l'Ecriture ont un secret rapport et une liaison cachée, et jusqu'ici inconnue, peut-être par ceque l'empire romain sera rétabli et comme ressuscité par {l'Antéchrist : Eo quod Antichristus, ubi venerit. tanquam rex llomanorum in médium proditus sit, Mo quidem colore atque prœtextu, quasi illorum imperium velitinstaurare et confovere. (Aindr. Ceesar. c. 55.)
11 faut donc avouer que le règne de Julien ne donne pas l'interprétation parfaite de ce chapitre, et n'en fait pas voir l'entier accomplissement. Il y eut à la vérité des prestiges et des faux miracles, la magie la plus noire et les enchantements les plus détestablesfurent mis en vogue; mais la séduction ne fut pas si universelle, si éclalanie, ni si eilicaoe, que celle dont il est ici parlé, que Jésus-Christa prédite dans son Evangile devoir arriver à la fin du monde, et dont saint Paul, dans la II' Epitreaux Thessaloniciens, rapporte au long le détail, qu'il est bon de lire, comme ayant rapport à cet endroit, et lui servant de flambeau.
C'est pourquoi on a tellement appliqué à l'empire romain les prédictions suivantes jusqu'au chapitre xvn, qu'on montre en même temps la relation secrète qu'elles peuvent avoir à l'empire de l'Antéchrist , ainsi que les figures aux choses figurées. Tous les livres prophétiques de l'Ecriture sont remplis de cet esprit. David décrivant le règne de Salomon son fils, trace le plan du règne de Jésus-Christ. Isaïe, prédisant le bonheur de Jérusalem après le retour de la captivité, chante la gloire future de l'Eglise. Daniel dépeignant Antiochus et sa persécution, désigne l'Antéchrist et sa tyrannie ainsi quelle merveille si saint Jean, plein de l'esprit de tous les prophètes, s'élève de Julien et de la ruine de Rome, à ce dernier ennemi de Dieu, et à la chute de son empire ?
C'est de saint Jérôme (in Dan. xi), ou plutôt des premiers Chrétiens, dont on tire cette doctrine : '< Les écrivains ecclésiasti-
ques veulent qu'Antiochus ait été la figure de l'Antéchrist, et que ce qu'on a vu en parlie sous ce premier impie, se doive accomplir tout à fait dans le second ; ils ajoutent, que l'Ecriture a coutume de représenter les choses futures, auparavant qu'elles arrivent, sous de certains emblèmes qui précèdent ; ce qu'ils confirment par les paroles du psaume intitulé de Salomon, où tout ce qui s'est prédit ne peut entièrement convenir à ce prince ; car il n'a pas été permanent comme le soleil et la lune dans toutes les générations, il n'a pas non plus étendu sa domination d'une mer à l'autre, ni des bords du Jourdain aux exlrémités do l'univers; toutes les; nations n'ont pas été non plus soumises à son empire, et toutes les tribus de la terre n'ont pas été bénies en lui, et tous les peuples n'ont pas publié sa gloire ; ces choses se sont vérifiées en Salo-
mon, mais en quelque partie, et fort superficiellement, et ce n'est qu'en Jésus-Christ qu'elles ont eu leur total et parfait accomplissement ; de même donc que le Sauveur a eu ses ombres et ses figures en la personne de Salomon et des autres saints patriarches; ainsi l'Antéchrist a eu les siennes dans 'Antiochus, ce très-méchant roi, qui persécuta les saints etqui souilla le temple : » Antiochum Christiani scriplores typum volunt Antichrisli habere, et quœ in Mo ex parte prœcesserinl, in Antichristo ex loto esse complenda, et hune esse morem Scripturœ sanctœ, ut futurorum veritatem prœmillat in typis, juxla illud quod de Domino Salvalore in psalmo xi dicitur, qui prœnotatur Salomonis, et omnia quœ de eo dtcuntur, Salomoni non valent convenir e ;neque enim permansit Me cum sole et ante lunam in generationes generationum, neque dominatus est a mari usque ad mare, et a flumine usque ad terminos orbis terrarum, nec omnes génies servierunt ei, nec benedictœ sunt in ipso omnes tribus terrœ, neque omnes gentes magnificaverunt eum : exparte autem et quasi inumbra et imagine verilatis, in Salomone prœmissa sunt, ut in Domino Salvatore perfectius implerentur : sicut igitur Salvator habet Salomonem et cœteros sanctos in typum adventus sui.: sic et Antichristus pesssimum regem Antiochum, qui sanctos persecutus est, templumque violavit, recte typum sui habuisse credendus est.
Avec néanmoins cette différence, qu'Antiochus, persécutant les Juifs et profanant leur temple, ne fut pas, faisant cela, une figure plus expresse de l'Antéchrist, qui persécutera les fidèles, et profanera leurs églises, que ne le fut Julien voulant rétablir les Juifs, et rebâtir leur temple : Templum construet Jerosolymis, quod confestim excilatum tradet Judœis; ce qu'apparemment l'Antéchrist exécutera, etdans lequel il s'asseoieraet se placera pour se faire adorer, selon saint Irénée. Car ce fut une des espèces de persécutions que Julien exerça contre l'Eglise, qu'il est utile de rapporter en ce lieu avec ses circonstances , ainsi qu'on les trouve partie dans Socrate, Sozomène, Théodore!, et partie dans Ammien Marcellin, auteur païen.
« Julien, animé du démon [an 363], ne respirant que colère et que fureur contre la religion, s'avisa de vouloir armer les Juifs contre les Chrétiens. Il écrivit au prince dos prêtres juifs, aux premiers de la nation, et au peuple même, de prier Dieu pour sa prospérité et pour celle de l'empire. Ce qu'il ne faisait pas pour aucune estime qu'il eût de leur religion, car il savait qu'elle est comme la mère de la chrétienne, et qu'elles sont toutes deux fondées sur l'autorité des patriarches et des propbètes, mais par le désir de fâcher les Chrétiens en favorisant les Juifs leurs plus irréconciliables ennemis, et dans l'espérance de les engager dans l'idolâtrie, et d'adorer avec eux les faux dieux et le véritable tout ensemble; enfin pour laisser à la postérité ce monument illustre
de son règne, ce que l'événement a fait voir être son véritable dessein. Il les anima si bien, que ce furent eux qui brûlèrent la grande église d'Alexandrie, deux en Damas, et plusieurs autres ailleurs. Ayant done envoyé quérir les prêtres de cette nation, il les exhorta à observer les lois de Moïse et les coutumes de leurs ancêtres, et surtout comme il se faisait une superstition de voir couler le sang des victimes, il s'informa d'eux pourquoi ils se désistaient défaire des sacrifices. Ils répondirent que cela ne leur était permis par leurs lois, que dans le temple de Jérusalem qui était détruit. Si vous voulez donc, ajoutèrent-ils, que nous offrions des sacrifices, rendez-nous la ville de Jérusalem, rétablissez notre autel, faitesnous revoir notre sanctuaire, ou Je Saint des saints. Julien, entendant ce discours, leur commanda de réparer toutes ces choses, et il leur donna de l'argent pour cet effet; les Juifs, qui depuis longtemps ne souhaitaient rien avec une si forte passion que de rencontrer une occasion favorable de relever leur temple, entreprirent cet ouvrage avec une ardeur incroyable; ils commencèrent à s'élever insolemment contre les Chrétiens, et à les menacer de leur faire autant de mal qu'ils en avaient autrefois reçu des Romains ; ils ne parlaient que de sang et de carnage : Julien leur promit qu'à son retour de Perse ils rebâtiraient la sainte cité de Jérusalem ; que le temps prédit de leur rétablissement était venu, et qu'il irait demeurer avec eux, et célébrer dans leur temple rebâti la gloire du Toul-Pnissant : encouragés par ces promesses, ils firent savoir à ceux de leur nation qui étaient répandus par toute la terre, la permission qu'ils avaient reçue : ceux-ci y accoururent en foule, et offrirent de contribuer de leurs peines et de leurs biens pour l'accomplissement d'un si grand ouvrage. Julien les y encouragea par un désir secret d'anéantir la vérité des paroles de Jésus-Christ, qui avait prédit aux Juifs, dans son Evangile, que leur temple serait détruit, qu'il n'y resterait pierre sur pierre, et que leurs maisons demeureraient désertes. Les Juifs, ne pensant pas qu'ils ne pourraient achever leur dessein, et que .leur entreprise serait vaine, ainsi qu'il est prédit dans leurs prophètes, cherchèrent les plus habiles ouvriers; ils amassèrent des matériaux, ils enlevèrent les démolitions superflues et les immondices, et s'appliquèrent avec une ardeur si extraordinaire à ce travail, que les femmes portaient la terre et les pierres, et vendaient leurs pierreries pour contribuer à la dépense. L'empereur qui avait ordonné de tirer du trésor public l'argent nécessaire pour ce dessein, fit en sorte que le bois, les pierres, la chaux et les autres matériaux furent prêts en très-peu de temps. Il envoya même un officier digue de présider à un si malheureux ouvrage, et on dit qu'ils firent des bêches, des boyaux et des hottes d'argent. L'empereur , les païens et les Juifs renonçaient à toute autre occupation