El la femme que vous wez vue, est ta
grande ville qui règne sur les rois de la terre.
On ne peut pas plus clairement désigner la ville de Rome, de sorte que la bête et la femme sont la même chose ; mais la femme était plus propre à marquer la prostitution , qui, dans les Ecritures, est le caractère de l'idolâtrie. Et , observez que , comme celte femme paraît ici revêtue de toutes les marques de sa domination , aussi ces têtes et ces cornes, à qui ci-dessus on avait donné des diadèmes, pour les raisons qu'on a rapportées, n'en sont pas ici ornées, étant, et des sujets moins propres à les porter, et des figures moins claires d'un empire, que ne l'est cette femme en cet équipage superbe ; joint que ces rois n'étaient encore considérés que comme unis à l'empire.
Au reste, pour trouver ces dix rois, il n'est pas seulement nécessaire , entre le grand nombre des nations barbares qui se répandirent dans l'empire, d'en nommer dix principales, qui firent le plus d'éclat dans le monde, de laisser les autres, et de dire que l'Apôtre, suivant le style de l'Ecriture, a pris un nombre certain pour un indéfini; car il semble qu'il oblige à se fixer davantage, puisqu'il les désigne par cinq qualités qui doivent les distinguer des autres : Joannes discipulus Domini in Apocalypsi edisserens significavit oportere dividi regnum [Romanorum] in decem [reges] et sic dépérir e. (S. Hier., lib. v ad Hœr., c. 26.)
La première, que ces peuples aient d'abord prêté leurs forces à la bête ; la seconde, qu'ils aient ensuite tourné leurs armes contre elle ; la iroisième, qu'ils aient dévoré ses chairs , ou partagé ses provinces en s'y établissant; la quatrième, qu'ils aient combattu contre l'Agneau ; la dernière, qu'ils se soient soumis à la foi.
Or on trouvera que ces cinq choses conviennent parfaitement aux Goths, aux Vandales, aux Suèves, aux Francs, aux Bourguignons, aux Huns, aux Anglais, aux Saxons , aux Allemands, et enfin aux Lombards : de sorte que si l'empire romain excita dix persécutions pour détruire le christianisme, la justice divine suscita.dix nations féroces pour ruiner l'empire; et afin que tout réponde, et que cette parole s'accomplisse à la lettre: «Traitez -la comme elle vous a traité : Reddite illi sicut et ipsa reddidit vobis. » Si Borne eut sept empereurs qui tourmentèrent l'Eglise , Néron , Domitien , Dèce , Valérien, Aurélien, Dioclélien et Julien, Dieu envoya sept rois barbares qui désolèrent Borne et l'Italie, Alaric, Ataulphe, Genséric, Odoacre, Théodoric, Toiila et Alboin. Si le dragon envoya un torrent ou une foule de satellites pour persécuter l'Eglise réfugiée dans le désert, l'Eglise, à son tour, envoya de nombreuses communautés de solitaires, pour persécuter et chasser ce vieux serpent réfugié dans les solitudes après sa défaite , ainsi qu'il s'en plaignait si souvent dans la vie du grand saint Antoine, écrite par saint Athanase [Vit. S. Anton., c. 20 et 12) : En nul ht m jam hubeo locum
L'APOCALYPSE EXPLIQUEE
nullain possideo cicitutem : juin nulla tnihi sunt arma, pcr omnes nationes, cunctasque provincias Christi personat nomen ? Solitudines quoque monachorum stipantur choris. (Jaid te nostris ingeris habitaculis? Quid tibi et deserto? Abscede a jinibus alienis. Non potes hic habitare nonnostras insidias suslinerc.
Il est vrai qu'on pourrait à cela faire quelques objections, et prétendre ou ôter quelques-uns de ces peuples et de ces rois, ou eu ajouter d'autres: niais les réponses qu'on ne manquerait pas d'y donner, viendront assez dans l'esprit de ceux qui pourraient proposer ces difficultés. D'ailleurs, nation pour nation, et princes pour princes, n'est-ce pas la même chose ici? Peut-être aussi croirait-on devoir insister sur ce que les Lombards ne s'emparèrent pas de la ville de Rome, quoiqu'ils se fussent rendus maîtres de l'Italie; mais les auteurs de ce tempslà, et surtout saint Grégoire, nous assurent qu'ils y firent des maux infinis par la désolation de toute la campage, par le siège qu'ils y mirent plusieurs fois, par les horribles cruautés qu'ils exercèrent sur les Romains qui tombaient entre leurs mains :
« Que personne ne m'accuse, » dit ce grand Pape en finissant ses homélies sur Ezéchie), « si je mets ici tin à mes prédications, parce que, comme nous le voyons tous, nos tribulations sont montées jusqu'à l'excès; nous sommes environnés du glaive de tous côtés, et la mort nous menace de toutes parts : les uns reviennent à nous ayant les mains coupées ; nous entendons dire que les autres sont demeurés captifs ou ont été misérablement égorgés. Je suis donc contraint d'imposer silence à ma langue, parce que la vie m'est devenue ennuyeuse, «etc. Nemoautem me reprehendat, siposthanc locutionem cessavero, quia sicut omnes cernilis, nostrœ tribulationes excreverunt. Lndii/ue gladiis circumfusi sumus, undique imminens mords perieulum timemus, Atii detruncatis ad nos manibus redeunt , alii captivi , alii interempti nuntiantur . Jam cogor linguam ab expo-sitione retinere quia tœdet animant meam vitœ meœ, etc.
Ht au chapitre 38, du livre uf de ses Dialogues, il nous en donne encore une image pius affreuse : « La cruelle nation des Lombards, » dit-il, «sortant de son pays, est venue fondre sur nos têtes. Tout le grand peuple, dont ce pays était rempli comme un champ de blé fort épais, et chargé d'épis, a été taillé en pièces et exterminé sans ressource. Les villes sont ruinées, les châteaux renversés les temples brûlés, les monastères d'hommes et de femmes détruits, les biens des campagnes abandonnés et délaissés sans culture, les champs sont devenus de tristes solitudes; nul possesseur ne s'en dit le maître. Les bêles sauvages se sont répandues partous les lieuxqu'une inûnité d'hommes occupaient auparavant : » Effera Longoburdorum gens de vagina siur habitationis alucta, in nostram cervieem grassala est, at- (jue humanum genus quod in hac terra prœ nimia mullitudinc, quasi spicoi segetis more,
surrcrcral, succisum aruil. Depopulatœ urbes, eversa castra, concrematœ ecclesice, destrucla sunt monasteria ciroruin ac feminarum, desolata ab hnninibus prœdia, atque ab omni cultore destituta, in solitudine carat terra, nullas liane possessor inhabitat, occupaverunt bestiœ loca quw prius multitudo hominum tenebat.
Mais s'il faut trouver un septième ennemi, qui pille et qui désole Rome, l'empereur Constant, hérétique, remplira ce nombre , puisque ne pouvant chasser les Lombards d'Italie, il saccagea celte ville malheureuse avec plus de barbarie et d'inhumanité, que n'auraient peut-être fait les Lombards mêmes : de façon qu'en tout sens on trouvera la vérité de ce qu'on a avancé. Sur quoi il faut reconnaître, si on y veut réfléchir, que comme cetle destruction de l'empire romain s'est faite d'une manière toute singulière et inouïe, aussi n'y a-t-il jamais eu de prophétie, ni si nettement circonstanciée, ni plus littéralement accomplie ; et qu'avoir vu ces choses si distinctement quatre cents ans avant qu'elles arrivassent, lorsqu'il n'y en avait aucune apparence, et que Rome était au plus haut point de sa puissance, de sa gloire et de son autorité ; que son empire affermi s'étendait aux extrémités du monde connu; en un mot, tel qu'il élait sous Trajan, au règne duquel saint Jean écrivait ceci, c'est être véritablement rempli do l'esprit prophétique.
C'est par ce même esprit que l'apôtre va décrire dans le chapitre suivant la ruine de Rome, cette nouvelle Rabylone, imitatrice de l'ancienne, enflée comme elle de ses victoires, plongée comme elle dans ses délices et dans ses richesses, souillée comme elle par toutes sortes d'idolâtries, et persécutrice comme elle du peuple de Dieu. Aussi celte ville malheureuse tombe comme elle, de la chute la plus terrible, et tous les malheurs qui l'accablent sont la juste punition de son idolâtrie, qu'elle avait répandue par tout l'univers avec ses prostitutions. Car enfin pouvait-elle employer des moyens plus détestables pour signaler sa révolte contre Dieu, que de se faire adorer elle-même, et de faire rendre à ses empereurs les honneurs divins, pour relever la majesté romaine?
Que si nous voulons examiner les choses dès leur origine, nous trouverons que l'idolâtrie, dont la destruction était réservée à Jésus-Christ, a été le premier écueil où le démon s'est efforcé de faire succomber l'homme; et par conséquent qu'il est vrai de dire que cette maladie du genre humain est aussi ancienne que le monde. C'est ce • pie prouvent clairement les autorités suivantes, qui sont très-dignes de remarque.
Prœterea cum acerbe peccaverit homo, assentiens ci ton! va mandatum (rcutoris, jieri se Deum, idololatriam admisit. (S. Auo., Quœsl. ex Novo Test., quaest. 83.)
« Et eriliê sicut dii. » [Gen. m, 5.) Inquo lîcet advertere idololatriw auctorem esse serpentent, co quodplurcs deos induxisse in hominum
videatur [errorem. (S. Ambros., Le parad., c. 13.)
Dœmon, qui hominum genus oderat , cum eis dixisset : Si mihi in eo pareatis, ut Dei prœceptum violetis, eritis tanquam dii, deos nominans qui non sunt, ut homines cum alios esse deos putassent, se etiam deos posse esse crederent. Quamobrem homines ex paradiso exierunt : tta tamen ut deorum nomen memoria tenerent. Ejecti ergo, utque expulsi ex paradiso, quod deos eos qui non erant, esse
credidissent, ipsi deorum nomen his etiam hominibus qui postea ex se orli sunt, imposuerunt. (S. Just. inart., orat parœl. ad gent. cire, med.)
Moyses recordatus sine dubio quali pœna damnatus sit serpens, qui prius nominaverat deos : ideo terram comedere condemnatur (Gen. m, lk), et lali cibo dignus judicatus, ob id quod primum omnium appellationem deorum introduxerit in mundum. (S. ChEM.,Recogn., lib. H, cire, med.)