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EXCELLENCE ET NÉCESSITÉ DE LA RETRAITE

Première considération. — C'est une chose digne de réflexion de voir que le sacerdoce, destiné pour la sanctification du monde, ne se donne et ne se reçoive jamais plus heureusement que hors du monde ; et que sa grâce ne se communique et ne se répare bien avantageusement que dans la solitude. En effet, il y a cette différence, disent les saints, entre le moine et le prêtre, que celui-ci, par son état, est utile à plusieurs, et que celuilà, par son genre de vie, n'est bon que pour lui seul. Le moine, selon eux, est une source qui coule dans un désert inhabité, et quoique par son bon exemple il édifie le corps mystique du Fils de Dieu', quoique par de secrets canaux il communique sa vertu aux autres membres auxquels il est uni, quoiqu'il embellisse l'Eglise, cependant il n'a point par lui-même aucune députation qui J'applique aux fonctions hiérarchiques, dont les principaux effets sont de purifier, d'éclairer et de perfectionner les âmes. Le sacerdoce, au contraire, est une fontaine publique où, comme dans une piscine probatique, les malades viennent recouvrer la santé. Vous êtes la lumière du monde, dit le Sauveur à ses ministres, vous êtes le sel de la terre. Le monde est donc leur séjour; c'est le climat où ils doivent répandre leurs rayons ; ils doivent se sanctifier au milieu du monde, et sanctifier le monde avec eux; éclairer le monde sans se laisser obscurcir par les ténèbres du monde ; préserver le inonde de la corruption , et demeurer euxmêmes incorruptibles au milieu du monde corrompu : telle est la grâce de leur état, tel est l'esprit de leur vocation.

Si vous voulez remplir les devoirs d'un prêtre, écrivait saint Jérôme à saint Paulin : si offïciiim vis eccercere presbyteri, vivez dans Jes villes et parmi les peuples, et faites consister votre saint à procurer le salut des autres : Vive in urbibus et castellis, et alwrum salutem fac lucrum anima? tuœ. Si vous voulez être moine, c'est-à-dire solitaire, que faites-vous dans les villes qui sont des assemblées d'hommes et non des ermitages?

Sin autem monachus, id est solus : quid facis in urbibus quœ utiquenon sunt solorum habitacula, sed multorum?

C'est en ce peu de mots que ce Père si savant et si expérimenté a renfermé la différente grâce de ces deux états ; d'où vient qu'écrivant à Rusticus, il lui mande4qu'il ne comprend pas comment on peut être moine

au milieu du monde: Quid desideramus urbium frequenliam, qui de singularitate censemur ?;(Ad liusticum.) Rien ne paraissant plus incompatible avec la profession monastique que le commerce des hommes, ni rien ne plus éloigné de la profession sacerdotale que le désert.

Cependant il est certain que le lieu le plus propre pour se disposer aux emplois du sacerdoce est la solitude ; et ce qui paraît le plus remarquable, c'est que la marque la plus certaine qu'on est appelé au sacerdoce , et qu'on en exerce les fonctions avec bénédiction et avec sûreté, est quand on retient au milieu du monde où s'exerce le sacerdoce, l'estime et l'amour de la retraite d'où l'on bannit le sacerdoce.

C'est ainsi que le grand saint Grégoire , assis dans la première chaire pontificale, et engagé dans les plus hauts emplois, gémissait sous le fardeau que lui imposait l'embarras du monde, et soupirait après la retraite , tandis qu'il exerçait les fonctions de sa dignité avec un succès qui le rendait admirable et aux solitaires et aux prêtres. Plusieurs endroits de ses ouvrages nous découvrent les dispositions de son coeur sur ce sujet, mais particulièrement la Préface de ses dialogues. Car, comme on se fût informé de lui d'où venait ce surcroît d'accablement et d'ennui qu'il témoignait ce jour-là, il répondit en ces termes :

La tristesse que je souffre journellement est tout ensemble et ancienne par la longue habitude que j'en ai , et nouvelle par l'augmentation que j'en ressens : :< Moeror, Petre, queen quotidie patior, et semper mihi per usum vêtus est, et per augmentum novus. » Car mon esprit affligé par les embarras continuels de mes emplois, rappelle l'idée de l'état heureux dont il jouissait autrefois dans le monastère; il se souvient combien tout ce qui meurt était au-dessous de lui, et combien il était au-dessus de tout ce qui passe : « Quomodo ei labentia cuncta subter erant : quantum rébus omnibusj quœ volvuntur eminebat. » Qu'il n'avait alors accoutumé que de s'occuper des choses célestes ; que, quoique attaché au corps, il ^passait par le vol de la contemplation tout (l'être corporel : « Quod nulla nisi cœleslia cogitare consueverat, quod etiam rctentus corpore ipsa jam carnis claustra conlemplatione transibat. » Et que la mort, si affreuse à la plupart des hommes, lui paraissait désirable, la regardant comme la porte de la vie, et le prix de ses travaux. «Quod mortem quoque quœ pêne cunctis pœna est, videlicet ut ingres-

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sum vitae, et laboris sui prœraium amabat. » Mais à présent, à l'occasion de la charge pastorale, mon esprit est tourmenté par les affaires temporelles des gens du monde qui l'obsèdent, et il gémit au sortir de la vie si pure qu'il a menée dans le repos de la solitude , de se voir sali par la poussière des soins terrestres qui l'environnent dans le monde. « At nunc ex occasione cura? pastoralis seecularium hominum negotia patitur, et post tam pulchram quietis suœ speciem, terreni actus pulvere fredatur. » Tellement que, quand après s'être répandu par condescendance aux besoins du prochain, il veut, par le désir qu'il a des biens intérieurs revenir au dedans de lui, il se sent bien moindre que quand il est sorti hors de lui. « Cumque se pro condescensione multorum ad exteriora sparserit, etiam cum interiora appétit, ad haec procul dubio minor redit. »

Je considère donc ce que je souffre, continue-t-il, je considère ce que j'ai perdu, et plus je regrette ce que j'ai perdu, plus je gémis de ce que je souffre. « Perpendo ilaque quod tolero, perpendo quod amisi ; dumque intueor illud quod perdicli, sit hoc giavius quod porto. » De là vient que me trouvant agité de tant d'embarras , semblable à une nacelle battue par la tempête, je regarde la retraite comme un port désiré vers lequel je soupire. * Ecce etenim nunc magnis maris lluctibus qualior, atque in navi mentis, tempestatis validée procellis illidor, et cum prioris vitœ recolo , quasi post tergum reductis oculis viso Jillore. suspiro. » |

Tel a été l'esprit des saints au milieu de leurs travaux apostoliques. Ils s'étaient formés pour leurs emplois dans la retraite, l'attrait pour la retraite les conservait au milieu de leurs emplois, et cet attrait pour la retraite était en eux un signe visible que Dieu les voulait dans leurs emplois. Il y en a même eu, comme un saint Grégoire de Nazianze, qui se sont retirés de leurs emplois pour revenir dans la solitude réparer ce que. leurs emplois avaient diminué en eux du zèle qu'ils avaient puisé dans la solitude, et qui sont venus mettre la consommation à la perfection sacerdotale où ils en avaient reçu la vocation. Que si nous considérons cette vérité en elle-même, nous xi 'aurons pas de peine à nous en convaincre. 1. Remontons dans les premiers temps, et méditons la conduite de Dieu qui ne change pas avec le temps.

Le sacerdoce ancien fut établi dans le désert, et devint l'excellent fruit de cette terre si stérile en toute autre chose. Après la délivrance des Israélites, le passage de la mer Rouge, la ruine de Pharaon, Dieu conduisit son peuple dans une solitude affreuse. Là, il le nourrit de manne; il l'affermit par des prodiges, il lui donna sa loi, il se fit voir à lui sur Je mont Sinaï, et enfin, après tant de préparatifs, institua l'ordre lévitique, et appela Aaron au sacerdoce ; il le choisit et le sépara des autres.

.Moïse eut ordre de le sacrer dans le dé-

sert, et ce fut là que ce pontife entra en exercice de ses fonctions , qu'il se revêtit des habits du grandjprêtre, qu'il offrit des sacrifices, et qu'il servit dans le tabernacle ; il porta l'arche du Seigneur, il pria pour lo peuple, et il fut exaucé. 11 fallut quarante années de retraite, dans un tel désert , pour le rendre digne du ministère de l'autel, et ce ne fut qu'après une si longue épreuve, une si longue solitude que le clergé ancien se trouva en état de vivre en assurance dans le monde, d'y vaquer au culte de Dieu, et d'y travailler à la sanctification des âmes.

Que d'instructions en ce peu de paroles ! Nous apprenons, par cet exemple, qu'il ne suffît pas, pour être élevé au sacerdoce, d'être sorti de la captivité du péché, et délivré de la tyrannie du diable ; que ce n'est pas assez d'avoir été purifié par le baptême dans le sang de Jésus-Christ, de s'être longtemps repu du pain céleste de l'Eucharistie, d'avoir médité et observé la loi de Dieu, et admiré les merveilles de sa conduite sur le salut du genre humain; mais qu'il faut de plus, afin de recevoir dignement la grâce et l'esprit ecclésiastique, passer un temps considérable dans la retraite, y vaquer à la perfection, y examiner sa vocation, s'y former aux fonctions sacerdotales, y tourner son cœur du milieu de ses emplois , et de temps en temps venir s'y renouveler, et y prendre de nouvelles forces, étant une maxime reçue que les choses se conservent par les mêmes causes qui les ont produites.

Moïse, dit saint Jérôme dans son Epîlre à Iiusticus , Moïse, pour se mettre en état de conduire le peuple de Dieu, eut besoin de plusieurs années de retraite, afin de se former .à un si haut emploi ; que ne doit pas faire un prêtre de la loi nouvelle, de qui les fonctions sont si saintes, et exigent tant de sainteté ? « Moyses ut prœesset populo Judœorum quadringeta annis eruditur in eremo pastor ovium , hominum factus est pastor. •»

Ce même esprit s'est conservé dans la loi nouvelle. Saint Jean -Baptiste qui en fut l'aurore ne se relira-t-il pas dans le désert pour s'y disposer aux fonctions de son ministère? Et erat puer in desertis usque in diem oslensionis suœ ad Israël. (Luc. i, 80.) Il ne devait qu'exercer les plus communs emplois du sacerdoce, prêcher la pénitence, préparer les voies du Seigneur, administrer un baptême qui n'était qu'une simple cérémonie, montrer Jésus-Christ au doigt, le baptiser dans son corps naturel , rendre témoignage qu'il avait vu le Saint-Esprit descendre sur lui ; il passe néanmoins sesjours dans la solitude pour y puiser la grâce nécessaire à sa mission; que ne doit pas faire le prêtre pour se préparer à exercer les fonctions do la sienne l Ne doit-il pas prêcher la parole de Dieu aussi bien que lui? porter les hommes à faire pénitence, et à se mettre en état de recevoir Jésus- Christ à la communion, et à l'heure do la mort qui s'approche ?Ne confère-t-il pas un plus excellent baptême? ne fait-il pas da-

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vantage que de montrer Jésus-Christ au doigt, puisqu'il le touche, qu'il le porte, qu'il le distribue? Pour remplir tant de devoirs, ne faut-il pas donc aussi bien que saint Jean, qu'il se retire dans la solitude pour se disposer à un si haut ministère, et pour écouter Dieu avant d'exiger qu'on l'écoulé lui-même ? Et erat puer in desertis usque in client ostensionis suœ ad Israël.

2. Mais rien n'égale l'exemple qne nous donne le Sauveur du monde Jésus-Christ Notre-Seigneur, le modèle des prêtres.

Premièrement, nous pouvons dire que le sein de la très-pure Vierge, dans lequel il s'incarna, fut pour lui, selon saint Augustin , une solitude sans égale. Ce grand docteur, expliquant ces paroles du psaume ci, f 1 : Je suis devenu comme le pélican dans la solitude : Factus sum sicut pellicanus in solitudine, croit que le Prophète a voulu parler de Jésus-Christ en Marie, que c'est un mystère réservé an seul Homme- Dieu, et par conséquent que ça été une solitude pour lui. « Puto enim hic intelligi Christum natum de Virgine, solus enim sic, ideo solitudo. » Le sein de Marie a donc été la première solitude où le Fils de Dieu s'est caché, et d'où son humanité sortit si pleine de grâces et de délices ^spirituelles, qu'on peut très-véritablement lui appliquer ces paroles : Quœ est ista quœ ascendit de deserto, deliciis affluens ? (Cant. vm, 5.)

Les trente premières années de la vie de Jésus-Christ, qui se passèrent dans l'obscurité d'une vie privée, sans éclat, sans miracles, sans prédications, ne furent-elles pas une retraite continuelle, un silence perpétuel?

Ajoutez à cela ce qu'il fit incontinent après son baptême. L'Evangile rapporte que l'Esprit de Dieu te poussa dans le désert : Statim expulit eum Spiritus in desertum.

(Marc, i, 12.) 11 se retira quarante jours dans la solitude pour y vaquer à la prière, au jeûne, à la pénitence, et cela immédiatement avant que de commencer à prêcher son Evangile, et de s'appliquer aux emplois de son ministère. Sans doute il n'avait pas besoin de cette précaution, mais nous avions besoin de cet exemple, et nous avions besoin d'apprendre que c'est dans la retraite qu'on puise l'esprit sacerdotal, et qu'il faut s'y préparer aux travaux apostoliques; il était nécessaire que nous eussions un tel modèle, et que ces paroles retentissent souvent à nos oreilles : Exemplum dedi vobis ut quemadmodum ego feci, ita et vos faciatis. (Joan. ,xiii, 15.)

Que si nous jetons les yeux sur la sainte Eucharistie, nous trouverons qu'il y est comme dans une espèce de solitude parfaite, puisqu'il n'y fait aucun usage de ses sens, qu'il n'y a aucun commerce sensible avec la créature, et que, relire en lui-même, il y honore Dieu son Père par un continuel esprit de sacrifice.

Quand ce même Sauveur voulut faire choix de ses apôtres, et leur impétrer la grâce de leur vocation, il se retira sur une

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