DE DE LA| CHETARD1E
montagne, il se retira du monde, il passa la nuit en oraison : Videns autem Jésus turbas, ascendit in tnontem orare, et erat pernoclans in oratione Dei, et cum dies factus esset, vocavit ad se quos voluit ipse discipulos suos, et elegit et fecit ut essenl ex ipsis duodecim cum illo, quos et apostolos nominavil. (Marc. m, 13.) Et il nous enseigna que c'est dans la solitude où l'on apprend les secrets desseins de Dieu sur ceux qu'il appelle au sacerdoce, et où on leur attire les secours nécessaires,, pour en remplir les devoirs ; et la vie apostolique fut le fruit des prières du Sauveur dans la retraite.
Les disciples envoyés "en mission reviennent trouver Jésus-Christ pour lui rendre compte de leurs travaux. Où les mène-t-il pour les recueillir, pour les remettre dans l'esprit où ils devaient être? dans le désert. Et convenienles apostoli ad Jesum reversi nunliaverunt ex omnia quœ gesseranl, et docuerant, et ait illis : Venite in desertum locum, et requiescile pusillum. (Luc. vi, 30, 31.) C'est là le lieu propre à se dédommager du préjudice que cause souvent le commerce du monde aux âmes religieuses, quand même elles ne fréquenteraient le monde que pour procurer le salut au monde. C'est là où se recouvre la vigueur de l'esprit apostolique, quand on voit qu'il s'affaiblit un peu ; c'est où l'on trouve ce repos spirituel qui rétablit les forces, qui calme l'émotion des esprits, et qui rend plus propre au travail : Venile in desertum locum, et requiescite pusillum.
Lorsqu'après la résurrection du Sauveur et à la veille de son ascension, il voulut mettre ses apôtres en état de recevoir le Saint-Esprit, pour aller ensuite répandre la connaissance de Dieu par tout l'univers, que leur ordonna-t-il ? de se mettre en retraite, de se renfermer dix jours, d'y vaquer continuellement à la prière. Sedete in civilale, donec induamini virtute ex alto. (Luc. xx.iv, 49.) Et pour lors remplis de l'Esprit-Saint, vous irez enseigner toute la terre : Et eritis mihi testes usque ad ultimum terrœ. (Act. i,8.)
3. Saint Paul qui n'avait pas été de cette retraite, parce qu'il n'était pas encore appelé, ni agrégé au collège apostolique, se retira pendant trois ans dans les déserts de l'Arabie incontinent après sa conversion, pour y passer ce temps avec Jésus-Christ, se disposer aux fonctions apostoliques, et suppléer ainsi à la retraite qu'il n'avait pas faite avec le reste des apôtres.
Le même esprit qui conduisit saint Paul au désert, inspira le même sentiment à saint Augustin, auparavant que de l'élever à la dignité du sacerdoce; il proteste qu'il ne songea d'abord qu'à se retirer dans une solitude, pour y passer le reste de ses jours en pénitence : « Conlerritus peccatis meis et mole miseriœ meœ pressus, agitaverarn in corde meo, et meditatus fueram fugarn in solitudinem. » (Conf., lib. x, c. 43.) Il reconnaît que la retraite est le vrai lieu pour expier ses péchés par les larmes : « Solitudo
mihi ad negotium flendi aptior suggerebatur. » (Conf.y lib. vm, c. 12.) C'est l'impression de Dieu dans les personnes qu'il destine à la conduite des autres.
Nous le voyons dans la discipline présente de l'Eglise toujours animée de l'Esprit de Dieu. Sitôt qu'en exécution des décrets du concile de Trente on a voulu travailler à la réforme du clergé, la pratique des retraites, et l'établissement des séminaires, lieux destinés à ces saints exercices, ont été mis en usage. Les Souverains Pontifes les ont ordonnés à Rome, et y ont attaché de grandes indulgences ; les évoques les ont enjoints dans leurs diocèses ;■ chacun s'est trouvé convaincu de cette ancienne maxime : «. Clericum solitudo facit : » que c'est là où l'on se revêt de la forced'en haut, et qu'on y devient plus propre à travailler au salut des âmes.
4. Ces avantages méritent bien que nous les considérions attentivement et que nous aimions la retraite, soit pour attirer en nous l'esprit ecclésiastique, soit pour le réparer. Car, s'il est vrai, selon le prophète, que la terre est tombée dans la désolation, parce que personne ne fait réflexion à soi, où pourrons-nous mieux faire ces réflexions si utiles à la sanctification du prochain et à Ja nôtre propre, que dans la retraite? Où pourrons-nous ailleurs mieux accomplir celte sage résolution du saint roi Ezéchias : Seigneur, prolongez-moi la vie, et je repasserai toutes mes années dans l'amertume de mon cœur : Recogitabo tibi omnes annos meos in amaritudine animœ meœ. (Isa. xxxvm, 15.) Chaque mot mérite son attention.
Je penserai, disait-il , et je repenserai, recogitabo ; je rappellerai toutes les années oui se sont écoulées depuis que je suis au monde; je les ferai revenir dans marnémoire ; je les examinerai soigneusement. Et c'est sans doute un dessein bien important, que de penser à soi, de faire réflexion sur l'état où on est, sur la conduite qu'on a tenue, sur la vie qu'on a menée. Ce grand roi se voyant réduit à l'extrémité, et près de finir sa course, sentait bien que tout occupé au dehors, il ne s'était pas assez retiré en lui-même : malheur qui n'est que trop commun parmi les hommes 1 Toutes nos années s'écoulent sans que nous pensions à rien qu'à ce qui s'écoule avec nos années, et jamais à ce qui demeure après nos années. Et il y a peu de différence là-dessus entre nous et les enfants qui meurent au sein de leurs mères. Ceux-ci n'ont jamais eu l'usage de la raison, et fnous ne nous servons jamais bien de la nôtre ; ils sont sortis de cette vie, sans avoir rien connu ni expérimenté de ce qui s'y passe, et nous passons la nôtre sans jamais réfléchir sur ce que nous y connaissons, et expérimentons que quand tout est passé : le sort de ces enfants n'est pas plus digne de compassion que le nôtre de blâme; et ce n'est pas sans terreur que nous devons entendre cette parole d'Isaïe, qu'on verra mourir comme des enfants les vieillards âgés de cent ans, et que le pécheur de cent ans sera maudit: Quoniam
puer centum annorum maledictus erit. (Isalxv, 20.) Le prophète alliant ainsi en un même sujet l'enfance et la vieillesse, les habitudes invétérées du pécheur avec l'imprudente inconsidération du : jeune homme ; et sans avoir égard à la longue suite d'années qui se sont écoulées depuis sa naissance jusqu'à sa mort, les transportant du berceau dans le sépulcre : Fuissent quasi non essem de utero translatais ad tumulum. (Job x, 19.) Telle sera la fin de la plupart des hommes, et même des sages du siècle, qui, faute de réflexion, ont fait consister leur orgueilleuse philosophie dans un long usage du monde qui périt, et non dans l'application aux biens de l'éternité qui demeure. Us ne se sont occupés qu'à de vaines connaissances, et ont méprisé la vraie science des choses de Dieu, qui devait être l'unique objet de leurs méditations et de leurs études. Ils n'ont point porté leur ambition à la conquête de ces riches couronnes que Dieu a préparées pour la récompense des justes; et ils n'ont jamais compris quelle sera la grandeur et l'éclat de cette gloire qui doit être le prix de la sainteté. Semblables à ce prince infortuné dont parle l'Ecriture, ils ne commencent à faire attention sur ce qu'ils sont, que quand ils se voient sur le point de cesser d'être : Cœpit ad agnitionem sui ventre (II Mach. ix, 11) ; et de pire condition que ces animaux terrestres à qui du moins la nature ouvre les yeux, avant que de leur ôter la vie; ils perdent souvent la vie, avant que d'en avoir vu la vanité : Aut sicut aborlivum absconditum non subsistèrent, vel qui concepli non viderunt lucem. (Job m, 7.)
C'est donc avec grande raison qu'Ezéchias promettait à Dieu, que s'il lui prolongeait la lumière du jour, il s'en servirait pour penser et repenser à l'usage qu'il avait fait de chaque jour de sa vie: recogitabo. Et pour accomplir la résolution du saint roi pénitent son prédécesseur, qui prolestait vouloir faire de profondes considérations sur le crime qu'il avait commis : Et cogitabo pro peccato meo (Psal. xxxvn, 19), regardant cette pensée salutaire comme une partie de sa pénitence. En etfet, il est très à propos que vous pensiez, dans cette retraite, à vos péchés, à leur multitude et à leur grièveté ; à votre malice et à votre ingratitude ; aux peines qui sont préparées aux pécheurs impénitents, à cette éternité tout entière qui vous menace; que vous mettiez dans votre esprit les jours anciens et les années éternelles : Cogitavidies antiquos, et annos œtcmos in mente habui (Psal. lxxvi, 6) ; que vous considériez un peu attentivement vos fins dernières; cetle mort prochaine qui sera le dernier terme de votre vie; ce jugement final qui sera le dernier arrêt de votre sort; cet enfer terrible qui sera le dernier châtiment de votre crime ; ce paradis qui sera la dernière récompense de voire vertu; que vous vous ôtiez hors du nombre de ces imprudents qui, dépourvu* de toute raison, oublient des choses qn. les touchent de si près : Gens absque consitto est
et sine prudenlia, atinam sapèrent, et intelligerent,acnovissimaproviderent! {Dent, xxxn, 28, 29.) Et qu'imitant l'enfant prodigue dans sa conversion, vous rentriez enfin en vousmême une bonne fois : In se autem reversus. [Luc. xv, 17.)
Il est à propos que vous considériez votre entrée dans l'état ecclésiastique, les motifs qui vous y ont engagé, les obligations que vous avez contractées, le compte exact que vous devez en rendre. « Filii charissimi, » vous a dit l'évoque, « iterum alque iterum considerare debetis attente ordinem per vos susceptum, ac onus bumeris vestris impositum, » et que vous méditiez à tête reposée les grandes vérités de la religion. Recogitabo tibi; mais où le fera-t-on que dans la retraite?
Aussi bien toute autre considération n'estelle pas propre à l'homme qui seul peut réfléchir sur ce qu'il fait; nos sens même ne sont pas capables de retour sur leurs mouvements, et la raison seule a ce privilège. Servez-vous-en donc, surtout dans une occasion de cette conséquence.
5. D'ailleurs les considérations destituées de sérieuses et réitérées réflexions, ne sont ni efficaces, ni utiles, ni durables.
Elles ne sont pas efficaces ; une vue soudaine et passagère ne fait pas d'assez fortes impressions pour nous porter à entreprendre des choses difficiles, et auxquelles nous avons de grandes répugnances; combien de fois avez-vous eu de bonnes pensées et de mouvements pour le bien, de désirs de pratiquer la vertu, et de tendre à la perfection ; mais parce que c'a été comme en passant, et que vous n'avez pas assez approfondi l'importance de ces vues, n'est-il pas vrai qu'elles n'ont eu jusqu'ici aucun effet en vous ? Les autres pensées ne sont presque pas utiles, parce qu'elles ne suffisent pas pour la pratique ; les premières idées sont comme les prémices du raisonnement, et les réflexions tiennent lieu des conséquences et des résolutions. J'ai réfléchi [sur le chemin que je tiens, disait le Prophète, et j'ai tourné mes pas vers vos commandements iCogitavi vias meas, et converti pedés meos in testimonia tua. (Psal. [cxvni, 59.) Autrement que servent les bonnes vues? Combien de fois avezvous connu que vous menez une vie éloignée de ce que Dieu demande de vous? Cependant, parce que vous ne i'avez fait qu'à la légère, quel fruit en avez-vous tiré? Enfin, les autres pensées ne sont pas durables, les premières idées des objets s'envolent, l'homme imprudent se considère, dit l'apôtre saint Jacques, mais en passant; puis il s'en va, et s'oublie aussitôt de lui-même : Consideravit se et abiit, et stalim oblitus est qualis fuerit. (Jac. i, 2k.) A peine avez-vous jeté l'œil sur v<>tre conscience, comme dans Je miroir d'un examen, que vous en détournez incontinent la vue, < t que vous vous oubliez de vos défauts : à quoi donc servent ces regards, si vous ne les arrêtez plus fixement?
Nous pouvons ajouter qu'elles ne sont
jamais assez profondes, et qu'elles sont souvent fausses. L'homme sage, dit Jésus-Christ dans l'Evangile, qui veut élever solidement une maison, en creuse bien avant les fondements : Fodit in altum. (Luc. vi, 48.) Et, selon saint Ambroise, on ne trouve pas Dieu dans la superficie et l'apparence des choses : «Deus in superficie non jacet.»Ilfaut un peu à loisir penser et repenser à soi, réfléchir sur ses devoirs, approfondir ses obligations, faire plusieurs fois attention à l'état où on est, car ce qui d'abord, et du premier regard, a paru bon, le tout bien examiné se trouve enfin mauvais; ce qui semblait vrai se trouve faux.
Combien de fois se trompe-t-on tous les jours, faute d'attention ! Combien rougit-on ensuite d'avoir été trop vite, d'avoir suiv trop promptement et à la légère ses premières pensées! Si cela est vrai dans les affaires temporelles, combien plus les choses du salut, qui sont en elles-mêmes si importantes, et dans lesquelles les erreurs se réparent si difficilement !
C'est pourquoi le saint roi Ezéchias ajoute : Je repenserai devant vous : Recogitabo tibi. (Isa. xxxviii, 15.) Et avec raison, car ce que nous considérons seuls n'est ordinairement suivi d'aucun succès avantageux : ou nous nous décourageons, voyant nos défauts, ou nous les excusons, ou nous ne prenons que de vaines résolutions. Mais ce que nous considérons devant Dieu nous est infiniment utile. vc
C'estdonciàvousàqui ces paroles s'adressent : Fuyez, Arsène, fuyez le monde, retirez-vous dans la solitude, songez dorénavant à vous, aimez le silence et le recueillement : «Fuge, Arseni, fuge seeculum, soliludinem pete, tibi prospice et tace. »
Saint Eucher rapporte qu'un homme ayant demandé à un pieux ami où l'on pouvait trouver Dieu, celui-ci le prit et le mena dans un vaste désert, et, le lui montrant, il lui dit : C'est là où Dieu se trouve : «Et ostendens solitudinis vastœ recessum, en, inquit, ubi Deus est. »
6. Les personnes prudentes ne manquent pas à prendre un temps pour voir l'état de leurs affaires domestiques.
Les marchands examinent leurs papiers décompte, supputent leurs dettes, leur gain et leur perte.
Les receveurs du bien d'autrui, les économes et les fermiers tiennent leurs affaires en ordre.
Le nautonnier et le pilote ont l'œil sur leur carte marine, et supputent leur calcul, pour voir par estime où ils en sont de leur navigation. Le voyageur s'arrête sur une hauteur pour considérer le chemin qu'il a fait et celui qui lui reste à faire.
L'homme chrétien sera-t-il seul indolent? Le religieux et le prêtre, chargés de tant de devoirs, vivront-ils dans le désordre et la confusion, malgré l'importance de la chose, le compte exact qu'il leur faudra rendre, et la punition rigoureuse qui les menacée
Les juges cessent leurs occupations, cor-
tains mois de l'année, pour reprendre de nouvelles forces. Les infirmes voni aux eaux minérales pour recouvrer ou entretenir leur santé. Le laboureur laisse de temps en temps la terre sans l'ensemencer, afin qu'elle produise ensuite avec plus d'abondance.
Pourquoi ne vous rclirez-vous pas du moins quelques jours tous les ans, pour vous délasser des embarras temporels de cette vie, vous reposer en Dieu ? Pourquoi ne venezvous pas prendre des remèdes spirituels, et vous guérir? Le bon exemple et le désir de se fortifier dans la piété le demandent.
Ne voyez-vous pas que les gens sensuels dans le monde, outre Ja bonne cbère qu'ils font tous les jours, ainsi que le mauvais riche, vont de temps en temps en de grands festins. Ainsi, quand même chaquejourvous vous nourririez des vérilés chrétiennes, et que la table de votre oraison serait abondante, ne refusez pas d'aller quelquefois en festin, et de venir dans la retraite goûtera loisir ces mets délicieux qui plaisent toujours par leur nouveauté, et qui ne fatiguent jamais par leur abondance. Ne savez-vous pas qu'outre la rosée de chaque nuit, le ciel répand encore, de fois à autre, des pluies abondantes sur la terre, sans quoi elle serait stérile?
D'ailleurs quelque bonne intention, quelque zèle que vous ayez, vous ne sauriez vivre recueilli dans le monde.
Premièrement, Dieu ne s'y trouve pas.
L'étoile qui couduisyit les mages par les déserts disparut à la cour d'Hérode. C'est dans la solitude qu'on respire un air plus pur, qu'on trouve le ciel plus ouvert, et qu'on a un plus grand accès auprès de Dieu. « Aer purior, ccelum apertius, familiarior Deus. v Ne tardez donc pas à sortir du inonde, de peur de périr avec le monde. Egredere, ne et tu pereas in scelere civitatis. (Gen. xix, 15.) Quittez ces parents et ces amis, celte patrie et cette maison paternelle, et venez sur cette montagne solitaire, aspirez à cette haute perfection évangélique, si peu fréqu2!ilée : Exi de terra tua et de cognatione tua, et de domo pairis lui, et veni in terrain quammonstravero tibi [Gen. xii, 1) : Venez dans la solitude, et là vous entendrez la voix du Seigneur: Ducam cam in solitudinem, et ibi loquar ad cor ejus. (Ose. H, \k.) Cette voix ne s'entend point, dit saint Bernard au milieu du monde, elle ne retentit point dans les rues ni dans les places publiques, « Hsec vox non auditur in foro, non sonat in publico; » de secrets desseins exigent des lieux secrets: « secretum consi- Jium secretum quaerit auditum. » Et le prophète avait prédit du Sauveur, que sa voix n'éclaterait point au milieu du monde : Non contendet, neque clamabit, neque audielur vox ejusinplateis. (Isa. s lu, 2.) Ainsi ne vous y trompez pas : si vous voulez trouver Jésus-Christ, sortez du monde; le désert est le temple où il habile, disent les saints. « Eremus Dei templum est (S. EucnER.);>< car où demeurera ailleurs que dans la retraite, celui qui a choisi le silence pour son
domicile? « Quem enim certum est habitare in silentio, credendum est gauderesecreto. » Où parlera ailleurs le Saint-Esprit, où nous suggérera-t-il mieux ses impressions que dans un lieu qu'il veut être le dépositaire de ses secrets ? « Eremus digna Spiritui sancto suggestio ipse enim et secretum quaerit, et solilarium locum diligit. >> (lbid.)
De plus, quand même vous croiriez pouvoir servir Dieu dans le monde, le monde, toujours opposé à la vertu, le souffrira-t-il ? Pharaon disait à Moïse : Où voulez-vous aller? servez Dieu parmi nous, pourquoi vous retirer de nous? Vocavitque Pbarao Mosem et Âaron, et ait eu : Jte et sunctificale Deo vestro in terra hac. Mais Moïse lui répliquait : La chose ne peut aller ainsi, Non potest ita péri... Vous adorez ce que nous devons sacrifier, Abominationes, enim Mgypliorum immolabimus Deo nostro ; |or, si le monde nous voit immoler ce qu'il révère, il ne l'endurera pas, il nous lapidera : Quod si mactaverimus ea quœ colunt JEqxjptii coram eis, lapidibus nos obruent. (Exod. vin, 25, 26.) Si les gens du s ècle voient que vous avez en horreur leur luxe, leur vanité, leur intempérance; que vous regardez avec indignation leur avarice, leur dissolution, leur impiété; que vous condamnez leur sensualité par l'abstinence, leur orgueil par l'humilité, leur irréligion par la dévotion ; que vous parlez contre les lois et les maximes du monde, le monde vous lapidera. 11 faut que vous alliez bien avant dans le désert si vous voulez offrir en paix des sacrifices au Seigneur, et lui rendre un culte fidèle : Viam trium dicrum pergemus in solitudinem, et sacrifîcabimus Domino Deo nostro sicut prœcepit nobis.
(Ibid., 27.)
Etes-vous plus affermi que le saint roi David, cet homme selon le cœur de Dieu? Cependant il gémissait au milieu du monde ; il protestait que le commerce du monde lui était insupportable, et il ne souhaitait que des ailes de colombe pour s'envoler au delà des mers dans une région inhabitée. Je ne vois, dit-il, que disputes, que contentions, qu'injustices dans cette ville. Quoniam vidi iniquitatem et conlradictionem in civilate (Psal. liv, 10) ; l'iniquité l'entoure de toutes parts ; le jour et la nuit les hommes ne songent qu'à la terre, qu'aux affaires temporelles, qu'aux moyens d'envahir le bien île la veuve et de l'orphelin : Tota die et nocte cir cumdabit eam super muros ejusiniquitas ; et laborinmedio ejus et injustitia. (Psal liv, 11.) Les places publiques sont un théâtre toujours dressé à Tusure et aux fraudes : Et non defecit de plateis ejus usura et dolus. {lbid., 12.) On n'entend partout que jurements, que blasphèmes, que violences, que procès, que meurtres, qu'impudicités, que sacrilèges; on ne voit que vanités, que dérèglements, que transgressions des plus saintes lois de Dieu ; je ne saurais plus souffrir un tel spectacle, et j'ai pris résolution de m'enfuir et d'aller établir ma demeure d!,n* la solitude : Eccc clongavi fu-
il 000
gienset mansi in solitudine. (Ibid., 8.) Qui me donnera des ailes de colombe pour m'y transporter? Quis mihi dabit pennas sicut colombœ? (Ibid., 7), pour m'envoler dans Je désert, pour y gémir, pour m'y reposer en Dieu ? Et volabo et requiescam. Soyez semblable à cet j homme prudent dont parle Isaïe, qui se met à l'abri des vents, et qui se dérobe à l'orage : Quasi vir qui absconditur a vento, et celât se a tempestate. (Isa. xxxn,2.) Où trouverai-je une grotte dans le désert', disait un autre prophète, afin que j'aille me délasser des fatigues du monde, et me recueillir, en Dieu? Quis dabit mihi diversorium in solitudine? (/er. ix,2.) Tels ont été les désirs des saints rois au milieu de leurs grandeurs. Tels ont été lès soupirs des prophètes au milieu de leurs travaux. Après cela voyez si vous ne devez pas songer à sortir de Babylone, je veux dire du monde, où les saints n'ont vécu en assurance qu'à cause qu'ils s'y sont vus en péril, qu'à cause qu'ils ont souhaité d'en sortir : Ègredimini de medio Babylonis. Fuyez les gens du siècle comme de vrais ennemis de la piété : Fugile ajChaldœis (Isa. xlviii, 20); et qu'un chacun songe à son salut : Et unusquisque salvet animam suam. (Jerem. li, 6.) Et eli'et, combien de fois avez-vous vu vos bonnes résolutions suffoquées par les soins temporels, qui, comme des épines, ont étouffé le grain de la parole de Dieu qui pullulaitdans la terre de votre âme? Profitez de votre expérience, toute nuisible qu'elle vous ait été, et retirez-vous du monde qui ne produit que des ronces, pour vous appliquer à la culture de votre âme qui ne vous produira que des fleurs; retirez-vous dans la solilude pour y vaquer à l'affaire de votre salut ; séparez-vous pour un temps du monde, auparavant que le temps de votre grande retraite du monde arrive, et que le monde se retire de vous pour toujours : Mémento Creatoris tui, antequam revertatur pulvis in terrain suam, et spiritus redeat ad Deum qui dédit illum. (Eccle. xi, 1.)
D'ailleurs, quand le monde vous laisserait en repos, vos convoitises ne vous y laisseraient pas; «Iles sont émues au milieu des objets, semblables à des vents impétueux, elles agitent l'âme et excitent de continuels orages sur la mer du monde. Or, la solitude a cela de propre, qu'elle calme les passions, et qu'elle soumet ces monstres intraitables ; c'est une arche de Noé où les bêtes les plus opposées vivent en paix. Il faut l'expérimenter pour le croire, on n'a pas demeuré quelques jours dans la retraite, qu'on se trouve tranquille et en paix, et que ces paroles du saint homme Job s'accomplissent dans le solitaire : Et bestiœ terrœ erunt paci/îcœ tibi. (Job v, 23.) La solilude, dit saint Basile, est un secours puissant pour la sainteté , parce qu'ayant la vertu d'endormir les passions, elle donne le moyen de les extirper. Car comme les serpents saisis de froid sont aisément vaincus, de môme la convoitise, la colère , la tristesse , la crainte et les autres pestes spirituelles, devenues comme
immobiles et assoupies par le repos et le silence, et n'étant plus irritées par les objets, sont surmontées sans peine : « Ad hoc sane maximo nobis adjumento est solitudo consopiens in nobis animi affectiones , copiamque jfaciens rationi illas ex anima prorsus excindendi : quemadmodum enim besljee frigore pressée facile vincuntur, ita concupiscentia, ira, timor, mœslitia, pestifera animée mala, si quiète, et silentio quasi sopita fuerint, et non continua irritatione exaspérais, superabiliora rationis potentia redduntur. » (De bono solit., Epist . ad Grenoz.) Tel est le bonheur de la retraite, selon ce grand saint. L'ennemi ne nous poursuit point dans cet asile; la fascination des vanités ne nous dérobe plus, comme dans le monde, la vue des biens célestes : Fascinatio nuyacitatis obscurat bona. (Sap. îv, 12.) C'est dans le désert seulement que la pénitence établit son, règne : Yox clamantis in deserlo : Pœnitentiam agite. (Mat th. m, 3.) Les hommes l'ont bannie de leur société, elle s'est retirée dans les bois où elle prêche à peu d'auditeurs. Soyez-en du nombre, quittez les villes et les assemblées , et rebuté du bruit et des embarras, cherchez la paix et le silence; demandez instamment à Dieu qu'il vous en facilite le moyen, ou si vous y êtes, cultivez soigneusement celte grâce.
VI. Tout ceci nous est admirablement bien décrit dans le Livre de Job, où, sous la figure de diverses espèces d'animaux, les différents genres de vie qu'on embrasse dans l'Eglise nous sont dépeints. Qui a laissé aller l'âne sauvage en liberté dans le désert, et qui a rompu ses liens, disait Dieu à ce saint homme : Quis dimisit onagrum liberum in deserlo, et vincula ejus quis sohit?[ (Job xxxix, 5.) En effet, de tous les animaux qui gémissent sous la servitude de l'homme , il n'y en a point qui soit si accablé de travail, et si peu soulagé que ce vil animal dont on n'a ni commisération ni soin.
("est ainsi que le monde traite ses esclaves; il leur impose des fardeaux pesants, il les inquiète par mille chagrins , et il ne les repaît que d'épines; cependant l'homme accoutumé au joug aime cet esclavage, il dit encore ce que les Juifs disaient à Moïse leur libérateur: Retirez-vous de nous, ne nous prêchez pas davantage , laissez-nous servir Pharaon : Recède a nobis ut serviamus JEgyptiis. (Exod. xiv , 12.) Le monde passe et ou s'y attache, que ferait-il s'il demeurait ? Il est amer et on l'aime, que ferait-il s'il était doux, dit saint Augustin? Sans doute que l'animal dont nous parlons, tout accablé qu'il soit sous la servitude de l'homme respire »plus librement que ne fait l'homme sous la servitude du monde. De quels travaux n'accable-t-il pas un avare ! Combien chez lui vend-il un peu de métal ! Que de fatigues n'éprouve pas un marchand, la nuit et le jour, l'hiver et l'été, pendant le plus rigoureux froid et le plus brûlant soleil 1 Un officier de guerre , combien est-il tourmenté par le désir de la gloire 1 à quel haut prix ne lui met pas le monde un peu de fumée ! Tels
sont tous les amateurs du siècle qui vivent sous ses dures lois.
A quoi peut-on mieux comparer ces esclaves infortunés, et par qui peuvent-ils être représentés que par cette pauvre femme prosternée vers la terre, dont parle l'Evangile? Et ecce mulier quœ habebat spiritum infirmilatis annis decem et octo. Elle était si courbée vers la terre, qu'elle ne pouvait pas regarder en haut : Et erat inclinata, nec omnino polerat sursum respicere. Jésus la voyant l'appela, et lui dit : Femme , vous êtes délivrée de votre infirmité : Quam cum vider et Jésus, vocavit eam ad se, et ait Mi : Mulier, dimissa es ab infirinitate tua. Et lui imposant les mains, sur-le-champ elle se redressa etgloi ifia Dieu. Et imposuit Mi manus et confestim erecta est, et glorificabat Deum. (Luc. xm, 11- 13.) Et parce que les pharisiens se malédifiaient de ce que Notre-Seigneur avait opéré ce miracle un jour de Sabbat, il leur dit : Hypocrites, y a-t-il aucun de vous qui , le jour du Sabbat, ne délie son bœuf ou son âne de sa crèche et ne le mène boire. Hypocritœ unusquisque vestrum Sabbato non solvit bovem restrum aut asinum a prœsepio , et ducit adaquare ? Et cette fille d'Abraham, il ne fallait pas au jour du Sabbat la délivrer du lien dont Satan la tenait enchaînée, depuis dixbuit ans? Hanc autem filiam Abrahœ , quam alligavit Satanas , ecce decem et octo annis non oporluit solvi a vinculo isto die Sabbaii? (Luc. xv, 16.)
Que signifie cette femme inclinée , sinon une âme penchée vers les choses de la terre, qui ne peut plus regarder le ciel? Et ce nombre de dix-huit, que veut-il dire autre chose que les onze passions de l'homme charnel, lesquelles comme des liens l'enchaînent, et les sept péchés capitaux qui comme des fardeaux pesants l'accablent? Car tels sont les effets des liens et des poids des inclinations vicieuses et des habitudes mauvaises, d'attacher J'homme et de le courber, de le tenir sous une plus étroite captivité que ne lait îe laboureur son bœuf ni son âne , puisque au moins le laboureur détache chaque jour ces pauvres animaux, et les mène boire. Mais le monde ne laisse pas respirer un moment ses esclaves. Nulle liberté , nul rafraîchissement, aucun jour de Sabbat pour eux; ce n'est qu'un enchaînement perpétuel d'affaires, de procès, de voyages, de soins et d'engagements souvent criminels. Revenons au texte de Job : Qui met l'âne sauvage en liberté dans le désert, et qui rompt ses liens? Quis dimisit onayrum liberum in deserlo , et tincula ejus quis solvit ? (Job xxxix, 5.) Par l'âne sauvage, dit saint Grégoire, qui habite les lieux solitaires, nous est représenté le fidèle retiré, qui vit séparé de la compagnie des gens du siècle : a Onager enim qui in solitudine commoratur, non incongrue vitam eorum significat, qui remoti à curis saecularibus conversantur. » Et c'est très à propos qu'il est écrit ici qu'on le met en liberté, j,aroe que les affaires séculières imposent une dure servitude. « Qui apte etiarn liber
dicilur, quia magna est servitus sœcularium negotiorum. »
Heureux celui à qui Dieu donne une maison dans le désert, et une tente dans une terre de salines : Cui dedi in solitudine domum, et tabernacula ejus in terra salsuyinis. (Job xxxix , 6.) Ce sei ou cette terre salée, que figure-t-elle, sinon l'éloignement de la corruption du monde dont le solitaire s'est sagement séparé. D'ailleurs, selon saint Grégoire, ce sel spirituel cause la faim et la soif de la justice que ressentent les véritables habitants des déserts, qui brûlent continuellement du désir de se rassasier du pain des anges, et de se désaltérer de celle eau vive et rejaillissante dont il est parlé dans l'Evangile. « Salsugo accendere sitim solet : et quia sancti viri quandiu in hujus vilee tabernaculis degunt, ad supernam patriam desiderii sui quotidianis aestibus accenduntur, in terra salsuginis tabernacula babere perhibenlur. »
Et parce que c'est dans la solitude que l'on est comme inaccessible à la corruption du monde, que l'on y dessèche les fluidités charnelles par la pénitence, que l'on y brûle du désir de la vie éternelle ; et c'est avec juste raison que le vrai solitaire est dit ici demeurer clans une terre de salines, luimême étant le sel de la terre par la méditation, en attendant que par sa prédication et son bon exemple il [devienne la lumière du monde. Un cœur ainsi touché méprise la foule du monde qui peuple les villes: Contemnit multiludinem civitatis. (lbid.,\l.) Il voit que dans les compagnies et les assemblées des amateurs du siècle, on ne parle que d'affaires temporelles, que de procès et de querelles, de vanités et de divertissements profanes ; que de nouvelles souvent fausses ou afîligeantes, et toujours vaines; que le sel. mystérieux de l'Evangile y est foulé aux pieds; que l'impiété et l'oubli de Dieu et des vérités éternelles y régnent; qu'on y marche par la voie large ; que presque personne ne songe à son salut : étonné de cet aveuglement et de cette dépravation, il se lire de la presse du monde et méprise les assemblées profanes. Contemnit mukitudinem civitatis. 11 est ravi de respirer dans la retraite et le silence, et de marcher dans la voie étroite où la multitude ne l'incommode point. « Multitudinem civitatis contemnere, est humanœ conversalionis prava studia devitare,ut jam non libeat terrenorum hominum , qui prœ abundantia iniquilalis multi sunt, perditos mores imilari. »
Que si la solitude est le lieu où se trouve le mépris du monde, c'est aussi celui où l'on n'entend point la voix de l'exacteur : Et vocem exactoris non audit, (fbid.) Quel est cet exacleur, si ce n'est encore le monde incommode qui souvent exige de nous des choses que très-assurément nous ne lui devons pas, des soumissions , des remercîmenls , des prières, des visites, des conversations, des pertes de temps, des occupations profanes et mille devoirs que les séculiers croient qui leur sout dus. « Quibusin suis negoliis pie-