‹ Œuvres completesChapitre 247 sur 296 · GS · texte numérisé non relu

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pouvez dire avec le Prophète : Invcteravi inter inimicos meos (Psal. vi , 8) : que n'allez-vous dans le désert, dans les lieux inhabités, chercher cette pierre mystérieuse, Petra autem erat Chrislus (1 Cor. x, 4) ; vous y préparer, vous y renouveler, y ressusciter, Renovabitur ut aqnilœjuventus tua (Psal. en, 5), reprendre cet embonpoint spirituel; car, comme dit saint Jérôme, ce n'est pas assez de vouloir la justice , si l'on n'en est affamé. '.( Non enim suiTicit velle justitiam,nisi et juslit iœ fa me m patiamur;» et vous verrez ensuite que vous volerez parla contemplation et le détachement de toutes les choses de la terre.

Saint Grégoire dit à peu près la même chose, expliquant ces paroles rapportées au Livre de Job : « Est-ce par votrev»agesse que l'épervie'r se couvre de nouvelles plumes, étendant ses ailes au midi? » Nunquid per sapimtiam tua m plumescit accipiter expandens alas suas ad austrum? » (Job xxxix, 26.) On sait assez, dit ce grand pontife (lib. xxxi, in cap. xxxix), que toutes les années l'épervier se défait de ses vieilles plumes et en prend de nouvelles. « Quod perannos singulos pennara veterem accipiter nova nascente projiciat, ac sine intermissione plumescat, pêne nullus ignorât. «Qu'est-ce donc que signifie cet oiseau de proie qui, s'exposa ni au vent du midi, quille son ancien plumage, pour en prendre un nouveau, si ce n'est la pratique des saints, qui, exposés au souille amoureux du Saint-Esprit, se dépouillent des haillons du vieil homme, pour se revêtir du nouveau, selon l'avis de l'Apôtre: iQuid estergo accipitrem inaustro plumescere, nisi quod unusquisque sanctorum flatu ictus Spiritus sancli concalescit, et usurn vetuslœ cunversationis abjiciens, novi hominis formam sumit?quodPaulusadmonet disons : Eacspoliantesvos Mèremhominem cum actibus suis, et induentes novum.» (Coloss. ni, 9.) Car ce vieux plumage nous appesantit, et le nouveau nous élève : « Penna namque veteris conversalionis gravât, et pluma novœ immutalionissublevat,»et nous rend d'autant plus capables de nous élever, qu'il nous redonne une plus grande jeunesse : « Et ad volalum tanlo leviorem, quanto noviorem reddit. »

Venez donc dans la retraite vous renouveler, vous rajeunir, vous élever ; entrez-y si vous n'y êtes pas encore ; revenez-y s'il y a du temps que vous en soyez sorti ; profitez-en si vous êtes assez heureux que d'y être. Venez vous y exposer aux rayons amoureux de l'Esprit-Saint ; venez vous rendre plus fort, afin de devenir un véritable oiseau de proie, c'est-à-dire de vous y rendre tel que vous puissiez enlever la proie au démon, et empêcher la perte des âmes de vos frères.

Et c'est ici une troisième raison qui doit obliger un ecclésiastique à chercher la retraite ; elle est le lieu du monde le plus proue à le rendre utile au prochain. Vaquant à soi, il vaque aux autres. Un prêtre qui s'applique à sa propre perfection, travaille efiicacement à la perfection des âmes qui fui sont commises; en se sanctifiant il les sanc-

tifie, et cette parole du Sauveur s'accomplit véritablement en lui :Pro eis sanctifiée- meipsum. (Joan. xvn, 19.) C'est une vérité que l'expérience apprend, détruisant en vous le vice, vous le détruisez insensiblement dans votre peuple ; voulez-vous en bannir le péché, établissez en vous la vertu ; soyez-lui un modèle de perfection ; vos paroles", soutenues de vos actions, seront efficaces ; vos prières leur aitireront des grâces abondantes ; la bénédiction que Dieu répandra sur eux sera plus grande, le nombre des bons s'accroîtra, et celui des méchants diminuera. La terre qui s'est reposée quelque temps devient ensuite plus fertile; le vaisseau raccommodé dans le port voguera plus légèrement, et résistera mieux à la tempête ; le corps fatigué reprend des forces par le sommeil.

Moïse, priant seul au haut de la montagne, fut plus utile aux Israélites, que quand il marchait au milieu d'eux dans le désert. Quand donc vous feriez un nombre infini de bonnes œuvres dans le monde, plus vous en feriez etplusdevriez-vouschercher de temps en temps la solitude à l'exemple du Sauveur; nous lisons partout d;ins l'Evangile, qu'au milieu de ses missions, on le trouvait souvent à l'écart, et qu'il se retirait dans le désert et sur les montagnes pour y prier : Secessit in deserlum locum ibique orabat. (Luc. v, 10.)

il est dit des apôtres, lorsque Jésus-Christ les appela qu'ils étaient sur le bord de la mer, appliqués à nettoyer leurs filets, à les raccommoder et à les disposer pour les jeter en mer: voilà trois expressions différentes et mystérieuses : Lavantes, reficientes, componenles ; lesquelles nous signifient excellemment que nous devons nous réfugier dans le port de la retraite.

Premièrement, pour nous y nettoyer des souillures que nous avons contractées dans l'exercice même des fondions de noire ministère : Lavabant relia, (Luc. v, 2.)

Secondement, pour y réparer le dommage que nous avons reçu du monde, voulant être utiles aux autres, nous nous sommes nui à nous-mêmes, nos bonnes résolutions se sont rompues, il faut raccommoder nos filets, le poiison s'échappe de toutes parts, et nous ne prenons plus rien : Reficientes retia. (Mailh. iv, 21.) Enfin notre intérieur est tout en désordre , nos idées sont brouillées, nous ne faisons plus rien avec attention et méthode, il faut rajuster nos filets, les débarrasser, les bien disposer, pour ensuite les jeter heureusement dans la mer : Componentes retia. (Marc. 1 , 19.) Et pour lors notre travail ne sera pas infructueux, noire pêche sera abondante.

Vous serez donc, en vous retirant dans la solitude, plus utile au prochain, vous vous y disposerez mieux à travailler au salut des âmes, qu'en conversant sans discontinuation avec le monde qui se scandalisera de votre conduite trop conforme à la sienne. Voire seule retraite édifiera même le prochain , qui sera louché de ce bon exemple. Il vous regardera ensuite avec plusde vénération. Il

profitera mieux de vos bons avis. Plusieurs vous imiteront, et chacun se convaincra de cet oracle de l'Ecriture, que celui qui n'est pas bon pour soi, no le saurait être pour les autres : Qui sibi nequam, cui bonus ? (Eccli. xiv, 5.)

Les hommes apostoliques, dit admirablement le grand saint Chrysostome, lassés, faligues, persécutés par le monde, s'enfuient souvent dans les déserts, et se cachent dans les solitudes. «Nonnunquam sancti fugientes et latentes secedebant; » mais ensuite, après avoir un peu repris haleine, «poslquam autem parum respirarunt , >; ils sortent comme de généreux lions de leurs antres et de leurs retraites, résolus de s'exposer à tout pour procurer le salut aux autres : w Tanquain generosi quidam catuli exantris exsilientes, et e latebris émergentes, staluerunt non seamplius solos si-rvare , sed etiam alios quoscunque possent. » Remplis des grandes vérités qu'ils ont méditées dans la retraite, et animés de l'esprit de leur divin chef, et de l'idée de la sainteté qu'il exige d'eux, ils viennent fortifiés de la manne céleste dont ils sont nourris, et paraissent redoutables au démon. «Tanquam leonesignemspirantes ab bac mensa recedamus facti diabolo lerribiles, et caput noslrum mente revolventes. »

C'est ce que l'histoire ecclésiastique nous représente en la personne du martyre merveilleux de saint Gordius dont saint Rasile nous a décrit les combats avec tant d'éloquence.

Ce saint martyr était un officier de guerre qui, voyant le feu de la persécution allumé de toutes parts, crut qu'il fallait céder au temps et se retirer dans la solitude. « Sponte sibi exsilium elegit, et ad vasta déserta, atque hominibus invia loca conleudit. » Là, méditant d'un œil libre et dégagé les vérités de la religion, considérant d'ailleurs la vanité des choses du momie, « secum meditans quam sit fallax elinanis vila humana ; » que ce n'est qu'un songe, une vapeur, un fantôme qui passe, « quam omni somnio et umbra debilior et imperfectior; » il s'embrase en l'amour des biens éternels : « in supernœ illius vocationis amorem exarsit. » Il s'exerce comme un fort athlète dans la pratique du jeûne, de la prière, des veilles ; «ae veluti ibrtisathletasesejejuniis, vigiliis, oralionibus, perpétua et indesinentiSpiritus sanuti oraculorum meditatione. » Tel sont ses exercices et ses dispositions au martyre. Fortifié par tant de vertus, il ne put plusse contenir. Il sort du désert, et d'un courage intrépide, il va s'exposer à un peuple furieux et à la cruauté d'un des plus inhumains juges du monde, qui l'un et l'autre déployèrent toute leur rage contre lui, et desquels il remporta une victoire pleine et parfaite. Tels furent les fruits de la solitude dans ce bienheureux martyr.

C'est donc dans la retraite où l'on se corrige de ses défauts ; où l'on se renouvelle dans la piété ; où l'on se fortifie dans la vertu ; oùl'on|se prépare aux fonctions apostoliques; où l'on se dispose au martyre; où, libre des tentations et éloigné des occasions,

on peut tranquillement songer à son salut, à ses devoirs, à ses obligations, faire pénitence: Vox clamant is in deserto : pœnitentiam agite (Malth. m, 3; Luc. m, k) ; examiner sa vocation ; consacrer son entrée à l'état ecclésiastique; attendre l'ordination et la réception du Saint-Esprit. Sedete^ donec induamini virlute ex alto. {Luc. xxtv, 49.) Ainsi tout nous engage à nous tenir dans le désert; tout nous prêche la solitude, la pénitence, le salut, la sainteté, le sacerdoce. Pour nous encouragera faire un bon usage d'un si excellent moyeu de salut, et qui comprend tous les autres, considérons encore les grands besoins que nous en avons, les saints exercices que nous y faisons, les excellents fruits que nous en espérons, le grand compte que nous en rendrons. Quatre motifs dignes de nos rétlexions.

Premièrement, le grand besoin que nous en avons; car n'est-il pas vrai que notre vie n'est que dissipation ; toujours hors de nous-mêmes, point de recueillement, d'intérieur, de pureté, d'intention, de fidélité aux exercices spirituels, nulle ferveur; en un mot que tout languit chez nous, et que nos lampes s'éteignent. Quia lampades nostrœ exstinguntur. (Matih.xxv, 8.) Ajoutons à cela :

2° Les saints exercices que nous y faisons. Ce n'est dans la retraita qu'oraison, lectures spirituelles, saints entreliens, Office divin, oblation du sacrilice, silence et règlement, méditation de toutee qu'il y a de plus grand, de plus touchant, de plus important dans la religion, des quatre fins dernières, de l'affaire du salut, du péché, de la pénitence ; si cela ne vous convertit pas, qui nous convertira? attendons-nous un autre temps, un autre lieu? Faciem cœli dijudicare nostis : tempus autem istud quomodo non probatis ? (Matth. xvi, 4.) Y a-t-il un autre évangile à nous prêcher ? d'autres mytères à nous proposer? d'autres sacrements à nous administrer, et d'autres secours à attendre? Mais que dire des

3° Excellents fruits que nous en retirerons, ou des importantes fins que nous nous y proposons; car nous en devons sortir purifiés de nos péchés, la conscience calme, le cœur embrasé ; convaincus des vérités chrétiennes et des maxime? ecclésiastiques, pleins d'une haute estime du sacerdoce, disposés à I ordination, désireux de vivre dans la perfection : ce qui sans doute ne peut être (ju'un préjugé très-avantageux de la vie édifiante que nous mènerons dans le monde.

Quœ seminaverit homo hœc et metet. (Gala t. vi, H.) Ainsi, mettons la main à l'œuvre, tandis tpie nous le pouvons : Dum tempus habemus operemur bonum. (lbid., 10.) Enfin, voici ce qui nous y engage :

4" Le compte exact que nous en rendrons, ou les jugements de Dieu que nous nous attirerons si nous ne faisons [tas un bon usage des grâces attachées à celte solitude, de tant de moyens de salut qui nous sont offerts, de secours, de bons exemples : la santé, les forces, la jeunesse, tout nous y invite. Souvenons-nous de celte parole remarquable de

OEbVKES COMPLETES LE DE LA CI1LTARD1E.

saint Grégoire : Que celui qui laisse échapper l'occasion favorable de travailler à sa sanctification, ne la recouvre peut-être plus : « Qui deserit opportunitatenj opportunités euin deseret. »

Bannissons de noire esprit toutes les pensées du monde, puisque la solitude du corps, sans la solitude du cœur, est inutile, dit le îiiême saint. « Quid prodest solitudo corporis, si solitudo defuerit cordis ? » Aimons le silence, et que tout se taise en nous, puisqu'il est écrit (TVtren. m, 28.) que le solitaire s'assiéra et se taira : Sedebit soliturius et tacebit. (Calalog., Mb. xxx, in Job xxxix.) Marchons en la présence de Dieu, puisqu'il habile dans le désert. « Eremus Dei templum est. » Imitons ce pieux solitaire dont saint Grégoire a raconté la vie pénitente. (Lib. n, liora. 34, inEvang.) Cet homme étant tombé dans un crime très-grand, ne crut pas qu'il y eût pour lui d'autre port de salut que la retraite ; dans ce dessein il quille toutes les choses du monde ; il s'en va dans un monastère écarté» et là il commence une pénitence admirable; il enire en indignation contre lui-même; il entreprend une vie si humble et si austère, que les autres religieux, étonnés desa ferveur, rougissaient de voir combien il les surpassait en vertu : « lleatus ergo sui consideratione compunctus, erexilseconlra se : mundihujus omnia dereliquit ; monasterium petiit : in quo niiiiiium monaslerio, lantae humilitatis tanlaxpue sibi dislrictionis exstitit, ul cuncti fratres qui illic ad amorem divinilatis exereverant, suam cogerentur vilam despicere, dum illius pœnitentiam vidèrent. » Mais voici ses pratiques particulières : Il s'étudiait, dit ce grand Pape, de toutes ses forces à crucifier sa chair, et à rompre ses volontés propres ; il élait sans cesse en oraison à l'écart ; il se lavait chaque jour dans un fleuve de larmes ; il se méprisait soi-même, et ne craignait rien tant que l'estime des hommes : « Studuit nanique toto mentis adnisu cruciare carnem, volunlales proprias frangere, furlivas oraliones queerere, quolidianis se lacryiuis lavare , despeclum sui appetere , ablalam a fralribus veneralionem timere. » Imitez un si bel exemple dans votre relraite, et tenez-vous-y caclié jusqu'à ce qu'après avoir travaillé à votre propre perfection, la Providence vous appelle audehors pour travailler au salut du prochain, à l'imitation de saint Jean-Baptiste, de qui il est écrit, qu'il fui dans le désert jusqu au jour de sa manifestation au peuple d'Israël : Et erut puer in desertis usque in diemostensionis suœ ad Israël. (Luc. i, 80.)

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