‹ Œuvres completesChapitre 259 sur 296 · II · texte numérisé non relu

II

nium quœ inlcr homines cxpctuntur, velut extrerua meta. »

Saint Ephrera ne se contente pas de dire que le sacerdoce est un bien au-dessus de nos désirs, mais il confesse qu'il est au-dessus de nos idées, et qu'on ne peut ni en concevoir la grandeur, ni en expliquer le mérite « Excedit intellectum et orationem , omnemipie cogitationeui donum altitudinis dignilatis. » Il prétend même que c'est ce que saint Paul avait en vue, lorsque ravi en esprit, à la vue du sacerdoce de Jésus-Christ, il s'est écrié : O profondeur des richesses de Dieu 1 « Et sicut arbitror hoc est quod Paulus quasi in stuporcm mentis actus, innuit exclamans : O altitudo divitiarum ! » (Rom. xi, 33.) Enfin, il s'épuise en expressions, et nous fait voir par son impuissance à se contenter là-dessus, que cette dignité est un abîme sans fond, un abîme vaste, immense, infini , incompréhensible : « O quara magnam in se continet dignitatem formidabile et admirahile sacerdotium , miraculum stupendum, dignitas profunda, magna et multa, immensa et intinita, ipsius sacerdotii dignitas I »

Jugez donc, à ces éloges, de quel bienfait vous êtes tenu envers la libéralité divine; jugez , sur ce pied-là , de la reconnaissance qu'on a droit d'exiger de vous; les saints Pères s'épuisent en louanges, afin que votre gratitude ne tarisse pas, parce qu'elle est un vent brûlant, dit saint Bernard, qui dessèche la source de toutes les grAces : « Ventus urens exsiccans omnem lonlem gratia rum. »

Le patriarche Jacob promettait au Seigneur que , s'il lui donnait des vêtements pour se couvrir, et du pain pour se nourrir, il serait son Dieu bien-aimé , qu'il lui offrirait les décimes de tout ce qu'il recevrait de sa main libérale, et qu'il n'oublierait jamais un si grand bienfait :Si fuerit Deus mecum, disaitil, et custodierit me in via per quam ego ambulo, et dederit mihi panem ad vescenàum , et vestimentum ad induendum, erit mihi Dominus in Deum, cunctorum décimas offeram. (Gen. xxvm, 20, 21.) Voyez que de magnifiques promesses pour des dons si médiocres. Et vous , que ne devez-vous pas promettre à Dieu, quelle reconnaissance ne lui devezvous pas, non pour un pain et un habit matériel, périssable, mais pour vous avoir orné d'un vêtement spirituel et incorruptible.

En effet, quand on vous a mis sur le corps le surplis que vous portez, ne vous a-t-on pas dit : Que le Seigneur vous revête du nouvel homme, qui a été créé selon Dieu , dans la sainteté , la justice et la vérité : « Induat te Dominus novum hominem qui secundum Deum creatus est in sanclitate, et justitia verilatis. » On l'a dit, et cela a été fait, si vous n'y avez pas mis d'obstacle.

Dans la réception du sous-diaconat, ne vous a-t-on pas dit : Que le Seigneur vous revête de la tunique de joie, etde l'élole d'innocence:» Tunica jucunditalis, etindumento la&titira induat te Dominus. »

Dans le diaconat ne vous a-t-on pas dit :

Recevez de la main de Dieu celte étole tout éclatante de blancheur : « Accipe stolam candidam de manu Dei ? »

Quand on vous a conféré le sacerdoce, on vous a dit: Prenez cet habit sacerdotal par lequel la charité est signifiée : « Accipe vestem sacerdotalem per quam charitas intelligilur : » Voyez si ces précieux vêtements ne valent pas bien ceux que demandait le patriarche Jacob, et s'ils ne vous engagent pas à une plus grande reconnaissance : Si fuerit Deus mecum, et dederit mihi vestimentum ad induendum, erit mihi Dominus in Deum. (Gen. xxvm, 20, 21.)

N'allez donc pas à présent dire avec le saint homme Job: Seigneur, vous m'avez revêtu de chair etde peau: Pelle et carnibus vestisti me ; ossibuset nervis compegisti me (Job x , 11) ; ce sont là les vils haillons que nous avons hérité de nos premiers parents; ces misérables feuilles dont nous couvrons notre honteuse nudité: Pelle et carnibus vestisti me. Nous portons bien nos vues plus haut, et nous aspirons bien à d'autres ornements, quand prenant sur nous les habits sacerdotaux, nous ne demandons rien moins à Dieu, sinon qu'il nous revête de la robe d'immortalité, dont le péché de notre premier père nous a dépouillés : « Redde mihi ; Domine stolam immortalitatis quam perdidi praevaricalione primi parentis. » Nous n'espérons rien moins de la libéralité de ce Père céleste, que d'entendre de sa bouche : Cito proferle stolam primam (Luc. xv, 22) ; que de nous voir revêtus de Jésus-Christ appelé par les saints Pères : « Magna sacerdotum tunica. »

Mais suivons les mouvements de la reconnaissance de ce saint patriarche ; il prometlait à Dieu que, s'il lui donnait du pain à manger, il le choisirait pour son Dieu bienaimé : Si fuerit Deus mecum , et dederit mihi panem ad vescendum, erit mihi Dominus in Deum. (Gen. xxvm, 20.) Quoi, pour un pain matériel et corruptible tant de reconnaissance l Pour un pain qui ne conserve qu'une vie périssable, et qui nous est commune avec les bêles, promettre de si grandes chosesl On vous nourrit du pain des anges , et par votre ordination vous êtes devenu le dispensateur de ce divin aliment, et vous n'avez que de l'ingratitude pour celui qui vous le donne, que de l'indifférence etde l'oubli. Les officiers du roi des Perses lui protestaient une inviolable fidélité, parce qu'ils se ressouvenaient du sel qu'ils avaient mangé dans son palais : Nos autem memores salis quod in palalio comedimus, lœsiones régis vider e nefas ducimus. (7 Esdr. iv, 14.} Vous avez été préservé de la corruption par le sel mystérieux, ou plutôt vous êtes devenu par votre ordination le sel de la terre, qui préserve les hommes do la corruption: Vos estis sal terrœ(Matlh. v, 13); et vous ne prometlez,pas à Dieu une éternelle fidélité, un attachement inviolable à ses intérêts 1 peu désireux des bienfaits de Dieu avant de les posséder, pe,u reconnaissant après les avoir reçus ; nonchalant à demander, tiède à remercier. Mais ré-

veillez-vous, voici un second exemple d'une sincère reconnaissance.

Le saint homme Tobie, tout pénétré de ressentiment pour les bons offices qu'il avait reçus de l'ange Raphaël, qu'il ne prenait pas pour un esprit céleste , disait à son père : Qae pouvons-nous donner à cet ami si obligeant, ou quelle récompense lui présenterons-nous, ou qui pourrait dignement payer les services que nous en avons reçus? Quid possumus dare viro isti ? aut quammercedem dubimus ei? aut quod dignum poterit esse beneficiis ejus ? (Tob. xn, 1, 2.)

Les bienfaits dont Tobie se confessait redevable à cet inconnu, et pour lesquels il avait tant de gratitude, se réduisaient à quatre chefs: premièrement , il lui avait procuré un mariage très-heureux et trèsavantageux, lin second lieu, il avait délivré son épouse d'un cruel démon qui l'infestait. Troisièment, il avait comblé de joie toute sa famille. Enfin , il avait rendu la vue corporelle à son père.

Mais tous ces bienfaits extérieurs n'étaient que la figure des grâces intérieures que vous avez reçues de Dieu dans votre ordination.

Car, premièrement, vous y avez fait une sainte alliance avec l'Eglise, dont vous êtes devenu l'époux par votre ordination ; les prêtres, dit saint Bernard, sont les époux de l'Eglise: «Sacerdotes sponsi Ecclesiœ. «Mais de quelle é| ouse êtes-vous devenu l'époux ? de celle même pour l'amour de laquelle Jésus-Christ a répandu son sang : Christus dilexit Ecclesiam , et tradidit semetipsum pro ca (Ephes. v, 25); de celle même dont sain! Jean nous a décrit le pompeux appareil dans son Apocalypse. Venez, lui dit l'ange, et je vous montrerai l'Epouse de l'Agneau : Veni et ostendam tibi sponsam Uxorem Agni.

(Apoc. xxi, 9.) Et il me prit et m'enleva sur Je sommet d'une haute montagne , continue cet apôtre, et là il me découvrit la sainte cité de Jérusalem descendant du ciel de la part de Dieu, toute brillante delà clarté de Dieu même, parée d'habits somptueux et d'atours magnifiques, telle qu'une épouse qu'on va présenter le jour de ses noces à son époux : Et sustulit me inspiritu in montem magnum et altum , et oslendit mihi civitatem sanctam Jérusalem descendent em de cœlo a Deo, habenlem claritatem Dei paratam sicut sponsam ornatamviro suo. (lbid., 10, 11.) Voilà l'épouse qu'on vous a donnée au jour de votre ordination , mon cher frère : « Sacerdotes sponsi Ecclesiœ.» N'en devez-vous pas avoir plus de reconnaissance envers Dieu, que Tobie en avait envers Raphaël pour une femme mortelle qu'il lui avait procurée. Dites-donc dans un certain transport: Quid possumus dare viro isti, aut quam mercedem dabimus ci, aut quid dignum poterit esse benejiciis ejus. (Tob. xn , 1, 2.) Pourquoi de si grands sentiments de reconnaissance? c'est qu'on m'a procuré l'épouse du rnondo la plus illustre, la plus sainte, la plus parfaite: Uxorem me habere fecil. (lbid., 3.) Et d'un mérite infiniment élevé au-dessus de ecttu

ancienne épouse du premier .homme, tirée de son côté , et que Dieu conduisit à Adam dans le paradis terrestre : Adduxitque eam ad Adam (Gen. n, 22), puisque l'Eglise a été formée du côté même de Jésus-Christ endormi sur la croix, et qu'elle ne sera jamais bannie du paradis : « Sacerdotes sponsi Ecclesiœ. » Rendez-en donc d'éternelles actions de grâces à Jésus-Christ , et publiez que vous lui aurez à jamais des obligations infinies, de vous avoir donné l'Eglise pour épouse : Uxorem me habere f'ecit.

En second lieu, remerciez-le de ce qu'il vous a préservé de la cruauté du démon , accoutumé de dévorer ces ministres indignes qui s'ingéraient aux noces spirituelles du sacerdoce sans vocation , sans préparation , sans doctrine, sans piété , et qui , dépourvus de toutes les qualités nécessaires, ne songeaient qu'à assouvir leur avarice, leur ambition et leur cupidité. Car c'est contre ces sortes d'intrus dans le clergé, et qui faisaient une espèce de violence à l'Eglise, cette chasle Epouse de Jésus-Christ, que le démon prévalait, suivant ce que l'ange Raphaël disait à Tobie : Ostendam tibi qui sunt quibus prœvalere polest dœmonium : hi namque qui conjugium ita suscipiunt , ut Deum a se, et a sua mente excludant , et suœ libidini vacent. (Tob. vi, 16, 17.) Ceux qui, dans l'alliance qu'ils font avec l'Eglise par l'ordination , n'y cherchent que l'argent, que les bénéfices, que les dignités, que le luxe, qu'à satisfaire leurs désirs terrestres, mondains, charnels, sensuels, qui n'ont ni Dieu , ni le prochain, ni leur perfection en vue; ce sont, dis-je,ces gens-là et leurs semblables qui tombent sous la tyrannie du diable : Babel polestatem dœmonium super eos (lbid., 17); de laquelle Dieu, par les grâces dont il vous a prévenu, par les bonnes instructions qu'on vous a données de sa part, par le séjour que vous avez fait dans un bon séminaire , vous a préservé : remerciez -l'en avec un cœur plein d'amour et de reconnaissance : Quia dœmonium compescuil.(Job xn, 3.)

Venons au troisième motif de votre gratitude. Dieu, par votre ordination saintement reçue, ayee piété, préparation, religion, a comblé de joie toute la famille de l'épouse qu'il vous a donnée, et tous ses parents : Gaudium par entibus ejus fecit. (lbid.)En effet, avec combien plus de sujet l'Eglise du ciel qui fait une fête de la conversion d'un pécheur, surtout la partie la plus excellente de cette Eglise composée de tant de saints prélats , évêques, prêtres et ministres inférieurs, doit-elle être réjouie de la promotion d'un bon ecclésiastique, qui, par son zèle et sonbon exemple, seraavecle temps lalumière du monde, et par ses travaux apostoliques remplira le ciel d'élus; car c'est ce qu'on attend de vous , c'est ce qu'on vous demande : Gaudium par entibus ejus fecit. L'Eglise de la terre a participé à celte joie : les bons prêtres, les dignes ecclésiastiques qui vous connaissent et qui savent la bonté de votre cœur» lu droiture de vos inlenlions, combien vous avez en horreur le péché, corn-'

bien vnns avez l'honneur de Dieu en recommandation, vos supérieurs, vos directeurs , et qui peut-être autrefois avaient gémi de votre peu de ferveur, de votre dissipation, de l'indévotion que vous témoigniez , oubliant leurs peines passées, au milieu desquelles ils vous enfantaient en Jésus-Christ, goûtent une sensible consolation à présent, vous voyant devenu un prêtre vertueux, de qui l'on peut attendre beaucoup de fruit dans l'Eglise, un homme nouvellement né à la vie apostolique : Jam non meminit pressurée propter gaudium quia nalus est homo in mundo. (Joan. xvi, 21). C'est donc ici un grand sujet de joie que vous donnez à toute l'Eglise, une grâce dont vous devez bien remercier Dieu : Gaudium parentibus ejus fecit. ( Tob. xii, 3.)

Enfin, le' dernier' sujet' de la reconnaissance de ïobie envers l'ange Raphaël , était qu'il avait rendu la vie corporelle à son père : Te quoque videre fecit lumen cœli. (Ibid.) Combien plus devez -vous remercier Dieu de vous avoir ouvert Jes yeux de l'âme, vous éclairant des vérités de l'Evangile, des maximes ecclésiastiques, de la nécessité de la vocation, de l'obligation que vous avez d'apporter au sacerdoce l'innocence conservée ou réparée; l'amour de la perfection, le zèle du salut des âmes ; combien devez-vous le remercier de vous avoir éclairé sur les obligations et sur les périls du sacerdoce, sur le détachement où vous devez être de toutes choses , des biens, des plaisirs, des honneurs et de vous-même ; combien devez-vous le remercier de vous avoir fait connaître le haut degré de sainteté qu'il exige de vous, les vertus excellentes qu'il en attend; cette humilité profonde, cette chasteté inviolable, cette charité consommée, cette mortification exemplaire, cette religion, celle sobriété, cette patience, cette pauvreté; en un mot, toutes ces autres vertus, dons, grâces et talents qui doivent orner un prêtre; vous avoir instruit de tant de vérités, par les lectures, les conférences , les méditations , les sacrements, et tant d'autres moyens mis en usage par la Providence, depuis que vous êtes dans ce séminaire; avoir dissipé vos ténèbres , votre ignorance et vos erreurs làdessus, n'est-ce pas véritablement vous avoir guéri d'un aveuglement plus funeste et plus déplorable que n'était celui de Tobie? n'estce pas vous avoir véritablement fait voir la lumière du ciel ? Te quoque videre fecit lumen cœli; n'est-ce pas vous mettre dans un engagement bien plus grand de remercier Dieu, et de dire avec ce saint homme : Que pourrai-je donner au Seigneur? Quid possumus dare Deo? Quelle marque de ma reconnaissance rendrai-je à Jésus-Christ? Aut quant mercedem dabimus ei? Ou qui pourra contrebalancer les biens que j'en ai reçus : Aut quid dignum polerit esse bcne/iciis ejus? Or Jes voici ces bienfaits : Uxorcm ipse nie haltère fecit, dœmonium ab ipsa compescuit , gaudium parentibus ejus fecit , te quoque videre fecit lumen cœli. (Tob. xn, 1-3.)

Ajoutons deux nouveaux motifs qui doi-

vent vous engager encore plus à Ja reconnaissance envers Dieu, à cause de votre digne promotion, et qui vous découvriront mieux la grandeur du bienfait que vous en avez reçu, que tout ce que nous en avons dit jusqu'ici. Dieu, tout riche en miséricorde, tout magnifique en sainteté qu'il soit, n'a rien trouvé dans les trésors de sa sagesse et de sa puissance qui fût plus digne de récompenser les services de ses plus fidèles amis que de leur conférer la dignité du sacerdoce, et il a jugé que c'était la récompense la plus illustre de leur zèle pour ses intérêts. Lui seul pouvant dire plus véritablement que tous les princes de la terre, ce qu'un grand roi mandait'à un homme célèbre: J'ai su que vous aviez toutes lesqualitésnécessairespour être mon véritableami : Audivimus detc quod aptus es ut sis amicus noster. (1 Mach. x, 19.) Eh bien, de quelle distinction cet ami d'un grand roi sera-t-il honoré? c'est qu'il le revêtira de la dignité sacerdotale : Audivimus de te quod aptus es ut sis amicus noster : et nunc constiluimus le hodie sacerdotem, et ut amicus voceris régis, etquœ noslra sunt sentias nobiscum, et conserves amicitias ad nos, et misit ei purpuram et coronam auream. (Ibid., 19, 20.)

Tel était le langage d'un monarque. Mais c'est à Dieu seul à parler ainsi. C'est à Dieu seul à promettre ainsi, et à exécuter ce qu'il promet. Et voici comme il l'a accompli.

Phinées, animé d'un zèle extraordinaire de la gloire de Dieu , de l'honneur de la religion et du salut du peuple, que la colère du Seigneur allait dévorer, fait l'action du monde la plus héroïque, et qui ne pouvait lui être inspirée que par le Saint-Esprit : il immole deux grands coupables à la justice de Dieu, il consacre sa main par un sacrifice de zèle et de religion, et par un coup si extraordinaire, en frappant les pécheurs , il sauve le peuple, il l'arrache à la vengeance de l'ange exterminateur, et met fin au péché. Pour récompense d'une si sainte et belle action, Dieu, àftui elle fut infiniment agréable, ne trouve rien de plus digne pour en récompenser l'auteur que de lui conférer, non le domaine d'un grand empire, non la possession de toute la terre, non des sceptres et des couronnes, mais quelque chose d'infiniment plus grand : il lui assure, et à sa postérité, la dignité du souverain sacerdoce.il ne peut le combler d'un plus grand honneur, ni donner au mérite de Phinées une marque plus éclatante de la reconnaissance et de la libéralité divine : Et slatuit illi testamentum œternum in generalionem et generationem.

(Eccli. xlv, 8.) Il établit le sacerdoce dans sa famille. Phinées, dit Dieu à Moïse, a arrêté ma colère sur les enfants d'Israël : Phinées avertit irum mcam a filiis Israël. (Num. xxv, 11.) Parlez-lui de ma part, et lui annoncez que je veux l'admettredans l'alliance de mon testament : Ecce do ei pacem fœderis mei. Je l'établis lui et ses descendants dans la dignité du sacerdoce : Et eril tam ipsi quam semini ejus pactum sac crdotii sempiternum. Et cela en récompense et en reconnais-

sance de son zèle pour mon service et pour ma gloire, et de ce qu'il a expié les crimes dans lesquels mon peuple s'était souillé : Quia zelatus est pro Deo suo, et expiavit scelus filiorum Israël. (Ibid., 12, 13.) Si donc la magnificence de Dieu ne trouve rien sur la terre que le sacerdoce pour récompenser un si grand mérite , jugez de l'estime que la sagesse divine, qui ne peut ni tromper ni être trompée, et qui connaît au vrai le prix des choses, fait du sacerdoce. Jugez quelle idée vous en devez avoir, jugez quelle doit être votre reconnaissance envers un Dieu si bon, qui vous en a honoré, sans avoir jamais rien l'ait pour lui.

A cette première raison joignons-en une seconde encore plus forte. Saint Jean, dans son Apocalypse, nous montre le spectacle du monde le plus surprenant, tout le ciel retentissant de cantiques de joie, tous les saints prosternés devant l'Agneau et criant à haute voix : Grâces à vous, Seigneur, qui nous avez rachetés par l'effusion de votre sang, et qui nous avez choisis de toute langue, nation, peuple, tribu, pour nousfaire être le royaume de Dieu : Et cum aperuisset librum, quatuor animal ia et viginti quatuor seniores ceciderunt coram agno, et cantabant canticum dicentes : Dignus es, Domine, quoniam occisus es, et redemisiinos Deo in sanguine tuo, ex omni tribu , et lingua, et natione , et populo, et fecisti nos Deo nostro regnum. (Apoc. v, 7, 10.) Mais en quoi consiste ce royaume, quel est le sujet de cette si grande joie, d'une si publique reconnaissance? écoutez ce qui suit : C'est que vous nous avez établis prêtres, et que nous régnerons à jamais : Et fecisti nos Deo regnum; et sacerdotes , et regnabimus. (Ibid., 10.) Telle est la cause de la joie des bienheureux dans le ciel, ou plutôt telle est ce qui fait la félicité des saints dans la gloire, ce qui forme le principal sujet de leurs actions de grâces envers Dieu ; c'est qu'il les a revêtus de l'étole sacerdotale, et que ce céleste ornement, infiniment plus précieux que tous les diadèmes de l'univers, les met en possession d'un royaume qui n'aura jamais de fin : Fecisti nos Deo sacerdotes, et regnabimus. Heureux et saint celui qui participe à ce bonheur anticipé, et qui , môme avant la résurrection générale , règne ■avec Jésus-Christ, et entre en possession de la qualité de prêtre : Bcalus et sanctus qui habet partem in resurrectione prima. In lus secunda mors non habet poleslalem, sederunt sacerdotes Dei et Chrisli ; et regnabunt cum illo. (Apoc. xx, 6.) Heureux et saint celui qui, connaissant dès à présent son bonheur, commence à rendre à Dieu, sur la terre, des actions de grâces qui se continueront pendan t toute l'éternité. Mais si la grandeur d'un Dieu si bienfaisant exige notre reconnaissance pour le plus grand de ses bienfaits; si le sacerdoce est un si grand bienfait , s'il engage à une reconnaissance inlinie envers cette bonté bienfaisante, il faut demeurer d'accord que ces motifs de gratitude prennent le dernier accroissement, si l'on considère l'indignité et la vileté de celui qui re-

çoit un si grand bienfait. C'est ce qu'il faut que nous expliquions à présent.

Troisième considération. — Il est certain que l'endroit le plus sensible par lequel on puisse toucher un cœur naturellement généreux et noble, est de l'élever à des honneurs, et de lui départir des biens trèsgrands et très-désirables, et qui marquent l'estime qu'on a de lui, lorsqu'il est convaincu qu'il en est indigne, que ces bienfaits sont au-dessus de son mérite, et qu'il ne pouvait raisonnablement les espérer de la bonté de celui qui les lui donne. Au lieu qu'il n'est que trop ordinaire de voir un homme ambitieux et vain, et par conséquent bas et mal fait, qui croit que tout lui est dû, et qu'on ne lui fait jamais aucun bien qui récompense suffisamment ses services, ou qui soit proportionné à ses mérites.

C'est ainsi que Miphiboseth, loin de s'abandonner à ces sortes de sentiments indignes, montra véritablement qu'il était d'un sang royal. Car le saint roi David, suivant exactement les règles de la religion et de la charité, après avoir donné ses premières pensées et ses premiers soins à l'arche du Seigneur et à la construction du temple, chercha dans la famille de Saùl quelqu'un à qui il pût faire du bien : Et dixit David : Piu lasne est aliquis qui remanserit de domo Saul, ut faciameum eomisericordiam? (IIReg. ix, 1.) On lui présenta Miphiboseth, fils de Jonathas, boiteux et contrefait, lequel, frappé de crainte et de respect, se prosterna, le visage contre terre, devant le roi qui l'appelait, et lui dit : Me voici, moi, votre pauvre serviteur : Corruit in terrain et adoravit, dixilque : Adsum servus tuus. Ce prince malheureux se persuadait peut-être que David voulait l'exterminer, et venger en sa personne les injures qu'il avait reçues de Saûl. Mais David, bien éloigné de cette pensée, lui dit de se rassurer, qu'il voulait, en considération de Jonathas, père de Miphiboseth et ami intime de David, lui foire du bien, et même le faire asseoir à sa table tous les jours : Et ait ei David : Ne timeas quia faciens faciam in te miser icordiam propter Jonathan palrem tuum, et restituam tibi omnes agros Saul pair is tui, et tu comedes in mensa mea semper. (Ibid., 6, 7.)

A cette réponse inespérée, Miphiboseth se prosterna de nouveau par terre, et tout surpris d'admiration, dit à David : Qui suis-je, moi, votre serviteur, pour que vous daigniez regarder un chien mort comme je suis ? Qui adorans eum dixit : Quis ego sum servus tuus quoniam respexisti super canem mortuum similem mei? (Ibid., 8.)

On peut voir, en passant, dans cet exemple, quelle est la justice et la puissance de Dieu, quand il lui plaît et d'humilier les superbes et de relever les humbles. David, autrefois injustement persécuté par Saûl, s'était abaissé devant lui, et s'était servi de ces mêmes paroles pour le fléchir : Qui poursuivez-vous, roi d'Israël, qui poursuivez-vous? lui avait-il dit, vous poursuivez un chien mort : Quem persequerie^rex U-

rael, qucmpersequeris? canemmortuum persequeris. (IReg. xxiv, 15.) Aujourd'hui les choses changent. LefilsdeSaùl,ce roi superhe, se prosterne devant David, cet humble berger, et lui dit : Qui suis-je, moi, votre serviteur, pour que vous daigniez regarder un chien mort comme je suis ? Qui adorans eum dixit : Quis ego sum serons tuus quoniam respexisti super cancm mortuum similem mei? C'est ainsi, quelquefois, que Dieu rend justice à ses serviteurs dès ce monde môme, tout théâtre qu'il soit de l'injustice des pécheurs, et de la prospérité des méchants, en attendant ce grand jour, et ce surprenant changement de scène, où les justes jugeront les pécheurs et où. les impies deviendront l'escabeau des pieds de ceux qu'ils avaient mis au-dessous d'eux.

La Cananéenne seeompareà une chienne; mais au moins une chienne vivante peut encore être de quelque agrément à son maître et le défendre; cette pieuse femme se croit indigne du pain des enfants, mais elle jyétend aux miettes qui tombent de la table ; Miphiboseth, bien plus humble, se compare à un chien mort, incapable de plaire à son maître, de garder sa maison, et de prétendre aux restes de sa table.

Il est certain que l'on voit peu d'exemples plus illustres que celui-ci, pour marquer combien la vue de notre bassesse, de notre vileté, de notre indignité, nous porte à la gratitude envers ceux qui nous honorent de leurs bienfaits, lorsque nous sommes convaincus que nous ne les méritons pas. Car, quelle reconnaissance ne fut pas celle de Miphiboseth envers David, lors môme que ce roi fut trahi de ses sujets, abandonné de ses amis, et persécuté de son propre fîis? Personne ne l'ignore.

Jetez donc les yeux sur vous, mon frère, et vous verrez combien vous êtes indigne ûe la grâce du sacerdoce, et par conséquent combien vous devez être reconnaissant envers Dieu de vous en avoir revêtu? Quoi! devez-vous dire, moi qui n'ai plus mon innocence baptismale que l'autel demande, moi qui ne l'ai point encore réparée par la pénitence, moi qui suis sans vertu, qui n'ai ni chasteté affermie, ni détachement des choses de la terre, ni humilité, ni mortification, ni douceur, ni patience, ni charité ; moi qui suis tout contrefait par les méchantes habitudes et par les inclinations tortueuses de mon cœur ; moi que le peu de mérite, de vertu, d'esprit chrétien, auraient autrefois fait exclure du nombre des fervents catéchumènes, me voir élevé au sacerdoce, que Dieu ait pensé à moi, qu'il m'ait daigné dire : Amice, ascende super lus [Luc. xiv, 10) ; qu'il ait voulu m'honorer de l'étole sacerdotale : Stolam gloriœ induit eum (Eccli. xv, 5) ; moi un chien mort, c'esi-à-dire qui ne saurais plaire à Dieu par les aimables caresses de l'innocence chrétienne, ni par les agréments des vertus; qui n'ai jamais eu le zèle lie prêcher de parole et d'exemple, de crier Contre le vice : Canes muti non valentes fa- Irure (Isa. tvi, 1.0) ; qui n'ai jamais gardé

lidèlement le bien de mon maître; ni empêché qu'on le volât, laissant impunément jurer, blasphémer, insulter le prochain, abandonnant en proie l'honneur de Dieu, et les intérêts de l'Eglise et de la piété ; qui ne me suis jamais attaché à Jésus-Christ, à suivre ses pas, à me tenir en sa présence, ainsi que les chiens fidèles font à l'égard de leur maître ; moi qui me suis impudemment ingéré à la table des enfants, et à manger leur pain, contre celte parole : Non est bonum sumere panem filiorum et dare canibus (Matlh. xv, 2(i) ; et par conséquent qui suis pire qu'un chien mort; moi cependant qu'on veuille bien faire retentir ces paroles à mes oreilles : Ne timeas quia faciens faciam in te misericordiam, et rcstituam tiln omnes agros Saul patris tui, et tu comedes panem in mensa mea semper. (II Reg. ix, 7.) Qu'on veuille bien aujourd'hui remplir l'espérance qu'on me donna lorsque je me consacrai à Dieu par la tonsure, et que je dis hautement : Le Seigneur est mon lot et mon héritage, c'est lui qui me remettra en mes anciens droits de le posséder : Dominus pars hœreditatis meœ, et caiicis mei, tu es qui restitues hœreditatem meam mihi. (Psal. xv, 5.) Car, n'estce pas ce que David disait à Miphiboseth : Ne craignez rien, parce que je veux vous faire miséricorde, et vous rendre toutes les possessions de votre père : iVe timeas quia faciens faciam in le misericordiam et rcstituam tibi omnes agros patris lui. Et n'est-ce pas où j'en suis par mon ordination, puisque je me vois en état de dire tous les jours : llendez-moi, Seigneur, l'étole d'immortalité que j'ai perdue par la prévarication de mon premier père : « Redde mihi, Domine, stolam immortalitatis quam perdidi in prœvaricatione primi parentis; » et quoique je me trouve indigne de m'approcher du ministère de vos autels, faites, mon Dieu, que je mérite d'entrer dans votre éternité bienheureuse : « Et quamvis indignus accedo ad tuum sacrum ministerium, merear tamen gaudium sempiternum ; » paroles ou prières efficaces qui opèrent en moi, et qui mettent en ma main, en quelque manière, ce qu'elles signifient. Entin qu'on veuille bien aujourd'hui me dire : Ne craignez point, vous mangerez à ma table tous les jours de votre vie : Ne timeas, comedes panem in mensa mea semper; vous vous assiérez à la table de Jésus-Christ, et vous y mangerez le pain des anges : Et ego dispono vobis sicut disposait mihi Paier meus regnum, ut edatis et bibalis super mensum meam in regno meo. (Luc. xxii, 29.) A moi, qu'on me tienne ce langage, car c'est celui que Jésus-Christ tint à ses disciples après les avoir consacrés prêtres dans le cénacle, et, en leur personne, à tous ses ministres futurs dans la suite des siècles qui devaient être consacrés. O Dieu, quelle reconnaissance n'en dois-je pas avoir ! Si Miphiboseth, pour manger à la laide d'un prince mortel, et s'y nourrir d'une viande corruptible, qui ne lui conservait qu'une, vie périssable, eut tant de reconnaissance envers David, plein comme il était du senti-

nient de son indignité pour une si grande grâce, que ne dois-je pas avoir dans le cœur pour une faveur si signalée que de m'asseoir a la table de Dieu, que de m'y nourrir d'un aliment céleste, que d"y jouir d'une vie divine, rempli comme je suis de la connaissance parfaite de mon extrême indignité.

Combien devrais-je me prosterner devant une si grande bonté, et lui dire la larme à l'œil et le cœur transpercé : Qui suis-je, moi, votre serviteur, pour que vous ayez daigné regarder un chien mort : Qui adorons cum, dixit : Qitis ego sum scrrus tuus, quoniamrespexisli super canem morluum similem mei.

Si Tobie, comme nous avons vu ci-dessus, pour quelques bienl'aits^temporels qu'il avait reçus de Dieu par le ministère d'un ange, demeura trois heures durant le visage prosterné contre terre, occupé à rendre grâces à Dieu et à le bénir : Tune prostrati per horas très in faciem benedixerunt Deum (Tob. xn, 22), à quoi ne suis-je pas tenu, moi qui suis véritablement représenté par cet indigent dont parle le psalmiste : Suscitons a (erra inopem , et de stercore erigens pauperem. (Psal. exil, 7.) Deux abîmes dont Dieu m'a retiré pour m'élever au sacerdoce, le néant de la nature, n'étant que poudre par mon origine, et devant retourner en poudre : Sucitans a terra inopem. Le néant de la grâce, n'étant que corruption par mon péché représenté par ce fumier : Et de stercore erigens paaperem. Néant de nature et néant de grâce dont Dieu m'a retiré : et pourqnoi cela? Pour me donner place parmi les princes de son peuple, parmi ces prêtres célèbres qui, dans les jours de leur chair, ont orné l'Eglise de la terre, et qui présentement embellisent l'Eglise du Ciel. Pour me donner place parmi ces saints ministres des autels : Ut colloret eum cum principibus, cum principibus populi sui. (Ibid. 8.);C'est à cette société que je suis appelé. J'étais un arbre sec et stérile, qui n'était bon qu'à jeter au feu ; Dieu, par le sacerdoce dont il m'a honoré, veut me rendre fécond, et me mettre au rang de ceux dont il a dit : Posui vos ut l'atis, et fructum afferatis, et fruclus vester inaneat. (Joan. xv, 10.) Et c'est ce que continue le psalmiste, et en quoi il assure que paraît la miséricorde infinie de Dieu : Qui habilare facit sterilem indomo matrem ftliorum lœtuntem. (Psal. cxn, 9) Voilà ce que Dieu veut que vous soyez par votre ordination. Voilà le rang sublime où il vous pose, tout indigne que vous en soyez. Que votre reconnaissance réponde donc à un tel bienfait, et que votre peu de mérite donne un nouvel accroissement à voire gratitude. Aussi, fut-ce, comme on croit ce même psaume cent douzième que Jésus Christ, après l'institution du sacerdoce, fit chanter dans le cénacle, à ses disciples nouvellement ordonnés, en action de grâces de leur ordination. Entrez donc dans les sentiments que cette prière inspire, et qu'on vient d'expliquer : El hgmno dicto exierunt. [Mallli. sx vi, .10.)

Il est vrai peut-êlre que Dieu, en vous conférant le sacerdoce, ne vous a pas orné de talents extraordinaires, de dons éclatants, do grâces gratuites; mais cela même est un nouveau sujet de remercîment. Votre péril ne sera pas si grand, ni votre compie si rigoureux; comme on demandera plus à celui qui aura reçu davantage, aussi demandera-t-on moins à celui qui n'aura pas tant reçu. C'est la maxime de l'Evangile : Omni autem cui mullum datum est, multum quœretur ab eo : et cui commandaverunt multum, plus pètent ab eo. (Luc. xn, 48.) Que si le premier se trouve coupable et redevable de dix mille talents, c'est-à-dire d'une somme immense, il sera châtié à proportion de ce qu'on lui aura confié, et dont il n'aura pas fait un bon usage -.Vapulabit multis. Et pour celui qui a peu reçu, et qui même en a mal usé : El fecit digna plagis, il sera peu châtié : Vapulabit paucis. (Ibid., 47, 48.) Ne vous plaignez donc pas de votre sort, et n'en ayez pas moins de reconnaissance.

Il y a deux sortes d'arbres, dit saint Grégoire : les uns sont grands, vastes, élevés; leurs rameaux occupent des espaces immenses, rien n'est plus beau à la vue, ni plus commode au \oyageur fatigué; mais ces troncs élevés, ces branches infinies, qui forment un si agréable objet, ne sont d'aucune utilité, et ne portent aucun fruit à leur maître. Au contraire, il y a des arbrisseaux rampants, tortueux, désagréables pardeur figure. et leur couleur, comme la vigne el l'olivier, qui cependant sont d'un très-grand profit à celui qui les cultive, et qui lui apportent un fruit très-doux qui l'enrichissent, et qui le sustentent. Ainsi, dit ce grand pontife, il y a de deux sortes de prêtres et d'ouvriers évangéliques dans l'Eglise : les uns sont de grands docteurs, des esprits sublimes, des personnes éminentes en talents, mais qui, d'ordinaire, ne sont d'aucune utilité au prochain, et ne gagnent presque personne à Jésus-Christ. Ce sont les cèdres du Liban, mais destitués de fruiîs. Les autres sont de simples prêtres qui n'ont qu'une science assez bornée, un esprit naturel médiocre, qui ne sont distingués ni par leurs talents, ni par leur naissance, ni par leurs emplois, mais qui travaillent avec un succès surprenant au salut des âmes, qui catéchisent, qui confessent, qui administrent les sacrements, qui visitent les malades, qui assistent les moribonds, qui portent le poids de la longueur du jour et de l'ardeur du chaud : Pondus diei et œstus. (Mat th. xx, 12.) Et ce sont ceux-là qui produisent un fruit inestimable, qui sont d'une utilité très-grande dans l'Eglise. Si vous êtes de ces derniers, adorez la Providence, n'enviez point les talents des autres, et n'en soyez pas moins reconnaissant envers Dieu.

Nous avons observé ci-dessus qu'un jour le saint roi David, assis dans sou palais, paisible dans son royaume, vainqueur des nations ennemies qu'il avait subjuguées, et tranquille au dedans et au dehors, loin île s'éblouir de tai.t d'éclat, ou de se laisserai-

1er à l'orgueil et à l'oubli de Dieu dans une si rare prospérité, se mita penserjqu'il logeait dans une maison toute revêtue de cèdre, tandis que le tabernaele du Seigneur n'était couvert que de viles peaux d'animaux. 11 eut scrupule d'avoir si peu de ressentiment envers celui qui lui avait départi tant de grâces, et de ne lui avoir point encore bâti un temple, comme un monument éternel de sa reconnaissance ; il s'en ouvrit au prophète Nathan, qui voyant bien que l'esprit de Dieu animait ce saint roi, lui dit d'abord que le Seigneur était avec lui, et qu'il exécutât sans crainte ce qu'il avait pensé. Voilà ce que produisait la reconnaissance dans le cœur d'un roi; voici ce que la reconnaissance produisit dans le cœur de Dieu. La nuit suivante, le Seigneur se révélaà Nathan, et le chargea d'aller trouver David, son serviteur, et de lui dire de sa part que, touché des monuments de sa piété, et du désir qu'il avait de lui élever un temple, il voulait faire plus que cela pour lui, et récompenser ses hons désirs par des bienfaits réels et effectifs; qu'il lui prédisait qu'il établirait sa famille et sa maison; qu'il le ferait triompher de tousses ennemis; qu'il affermirait son trône, et que son nom serait célèbre dans tous les siècles des siècles; qu'il ne retirerait jamais ses miséricordes de dessus sa postérité, qu'il le comblerait de jours; et qu'après qu'une heureuse vieillesse aurait terminé sa vie, il le recevrait dans le repos de ses pères, et lui donnerait un fds illustre qui s'assiérait sur le trône d'Israël, et exécuterait ce qu'il avait projeté, c'est-à-dire qu'il bâtirait un temple au Seigneur. Enfin, dans ces paroles et d'autres qu'il ajouta, il renferma la promesse des promesses, et la bénédiction des bénédictions, c'est-à-dire l'assurance que le Messie, le réparateur du monde, l'objet du bonheur éternel des anges et des hommes, naîtrait de lui, et serait son (ils selon la chair. A ces paroles, David ne pouvant contenir les mouvements de sa reconnaissance, et tout pénétré d'amour et de religion, s'en va devant l'arche du Seigneur, et dans une posture qui marquait la parfaite tranquillité de son âme, la souveraine attention de son esprit, la résolution fixe et arrêtée de ses desseins qui ne tenaient rien du premier mouvement, ni du trouble, ni de la précipitation : Inqressus autem rex David, sedit coram Domino, ctdixit. (II Reg. vin, 18.) Il dit à Dieu tout ce que la reconnaissance la plus tendre peut suggérer à un «•œur. Il commença par l'aveu de son indignité; il fonda là-dessus sa gratitude, il reconnut qu'il étiiit infiniment indigne de tant de miséricordes. Moi, Seigneur, dit-il, et qui suis-je, et quelle est mon extraction et ma famille, afin que j'aie mérité auprès de vous, non ces faveurs immenses que vous me promettez, mais que vous ayez seulement jeté les yeux sur moi : Quis ego sum, Domine Deus, et quœ domus mea quia adduxisti mehucusque? (Ibid.) Ensuite, comme il est rapporté là et en plusieurs autres endroits, il se mit à faire une longue énumération de

tous les bienfaits qu'il avait reçus de la main libérale de Dieu, de ce que n'étant qu'un petit berger qui menait paître quelques chétives brebis, il l'avait choisi, et fait oindre par le prophète; qu'il l'avait arraché des mains de Saûl qui voulait le faire mourir à quelque prix que ce fût, et à la persécution de ces ennemis qui avaient conjuré sa perte; qu'il lavait délivré d'un nombre infini de périls; qu'il l'avait fait asseoir sur le trône d'Israël, et lui avait confié la conduite de son peuple; que de quelque côté qu'il eût tourné ses armes, il avait fait marcher la victoire devant lui, et avait humilié les rois et les nations entières à ses pieds, qu'il lui avait donné des richesses immenses, des palais somptueux, une famille nombreuse, une santé parfaite; que par un concours de toutes sortes de prospérités il l'avait comblé de bonheur, et rendu son nom célèbre dans tout l'univers, et égalé à celui des plus grands conquérants etdes héros les plus renommés : Sicut nomen magnatorum qui suntin terra. (Ibid., 9.) C'était donc pour une telle profusion de biens, de grandeurs, de prospérités, déplaisirs et d'honneurs que David étalait devant Dieu, comme autant de bienfaits signalés dont il était redevable à sa bonté, et dont il se confessait indigne jusqu'à le publier tout haut, que ce pieux prince s'abandonnait aux mouvements d'une reconnaissance sans bornes.

Mais que les choses ont changé de face, et que nos sentiments doivent être différents de ceux des anciens 1 Nous vivons sous une loi qui nous oblige à tenir un bien autre langage, et notre reconnaissance, pour être plus grande, doit prendre un tour bien opposé.

Asseyons-nous donc aujourd'hui devant la véritable arche d'alliance, remercions Dieu à tête reposée ainsi que ce saint roi : Ingressus est autem rex David, et sedit coram Domino, et dixit. Remercions-le de nous avoir fait naître de parents obscurs, d'une famille peu distinguée, et non d'une maison illustre selon le monde, qui nous aurait chargé de dignités ecclésiastiques avant que nous en eussions connu le poids et les obligations, les périls et les devoirs; de ne nous avoir point donné un esprit élevé, des dons naturels extraordinaires, qui nous auraient attiré l'estime des hommes, et engagé dans les emplois dangereux au salut; de ne nous avoir point facilité l'acquisition des sciences curieuses, qui souvent ne servent qu'à nous enfler; ni donné le rare talent de la prédication, qui, par des applaudissements que nous aurions reçus, n'aurait peut-être servi qu'à nous perdre en travaillant à sauver les autres, de nous avoir refusé les richesses de la terre, les grands bénéfices, les dignités considérables, les postes avantageux ; au contraire de nous avoir contenu dans l'humilité en nous faisant sentir une pauvreté incommode, mais utile; de nous avoir fait éprouver les nécessités affligeantes de la vie : la faim, la soif, la maladie, le, rebut des créatures, Je mépris du

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monde ; de nous avoir mis au dernier rang, permettant que les autres fussent aimés, honorés, estimés, placés, préférablement à nous, et plus que nous ; d'avoir fait échouer nos desseins un peu trop intéressés, on trop ambitieux ; d'avoir rompu nos mesures, et ne nous avoir rien donné qui pût attirer sur nous les regards des hommes ; de nous avoir envoyé diverses mortifications, humiliations, et éprouvé par plusieurs contradictions, et peines intérieures et extérieures; remercions-le de ce que nous avons peu d'esprit, de science, de santé, de biens, de talents, et de ce qu'en récompense il nous donne en abondance des grâces et des moyens de salut; la paix, la joie et la soumission à ses ordres sur nous; des désirs d'être tout à lui; de ce que nous sommes plus contents dans notre indigence , que les autres ne le sont dans la possession de leurs trésors ; de ce que nous pouvons véritablement dira avec l'Apôtre : Pro hujusmodi gloriabor (II Cor. xn, 5) ; je suis content, je n'en demande pas davantage. C'est de cela dont nous devons faire l'ample sujet de nos remercîments envers Dieu, et non des richesses, des grandeurs, des plaisirs et des honneurs dont il aurait pu nous combler comme il en avait comblé David : heureux si sous ces maux apparents nous découvrons nos véritables biens 1 si nous trouvons dans la pauvreté l'abondance ; dans la croix, le plaisir; dans la privation, la possession; dans le mépris, la grandeur; dans la vie cachée, la gloire : car il y a cette différence entre les biens du monde et les biens de Dieu, que les biens du monde paraissent des biens et ne le sont pas ; et que les biens de Dieu ne paraissent pas des biens et le sont.

Heureux si nous avons plus de reconnaissance envers Dieu de nous avoir tenus dans la bassesse, que de nous avoir prévenus des grandeurs humaines, et des prospérités temporelles : et si dans cette vue que la foi seule, et qu'une foi bien éclairée peut donner, nous nous en réjouissons, et si nous pouvons encore dire avec saint Paul : Gloriabor in infirmitatibus meis. (Ibid., 9.)

Notre action de grâces sera très-assurément encore plus épurée et plus chrétienne que ne le fut celle de ce saint roi et de ce saint prophète, et même plus parfaite et plus agréable à Dieu, si nous l'osons dire, pourvu que nos dispositions égalent les siennes ; puisque après tout il est très-vrai, comme nous l'apprend saint Alhanase, qu'après la venue de Jésus-Christ, le fils et le Seigneur de David, la perfection consiste dans les paroles humbles, dans les actions humbles : « In dictis humilibus et factis ; » dans la privation et non dans la possession.

Tels sont les bienfaits qui vous obligent à la solide reconnaissance envers Dieu. Vous ne songiez qu'à le remercier de votre dignité, de vos pouvoirs, de votre autorité, de J 'élévation où il vous a mis, de la gloire do'it il vous a couronné : plus instruit à présent, remerciez-le des autres bienfaits

moins éclatants, mais plus avantageux, dont vous ne pensiez pas lui être redevable, sur lesquels vous auriez peut-être été muet et ingrat. Joignez la gloire et les humiliations ensemble pour en faire comme un tableau rehaussé par les couleurs et par les ombres, afin d'en composer le sujet entier de votro parfaite gratitude.

Que si les marques de votre reconnaissance envers Dieu ne lui donnent rien qu'il n'eût auparavant, elles vous seront infiniment utiles à vous-même, pourvu qu'elles' soient effectives. Jésus-Christ obligea ses disciples, après leur ordination, d'en rendre grâces à Dieu : Et hymno dicto exierunt (Malth. xxvi, 30) ; imitez cet exemple. Que votre cœur et votre bouche remercient Dieu de l'honneur qu'il vous a fait; mais n'en demeurez pas la. Sortez du cénacle, et allez vous immoler avec Jésus-Christ. 11 avait dans le cénacle répandu son sang en mystère ; il sort du cénacle pour l'aller répandre en vérité sur le Calvaire. Imitez votre Pontife; faites consister votre reconnaissance à le faire connaître, aimer et servir; n'épargnez rien pour cela : ni peines, ni soins, ni mortifications. Faites usage de la grâce que vous avez reçue. Pratiquez les vertus auxquelles les ordres que vous avez reçus vous engagent. Détachez-vous de toutes les choses du monde, c'est la grâce de la tonsure. Menez une vie exemplaire, c'est la grâce de l'acolyte. Ayez une chasteté inviolable, c'est la grâce du sous-diaconat. Soyez saint et parlait, c'est la grâce du sacerdoce. Pratiquez les vertus les plus excellentes, multipliez les bonnes œuvres, et marquez ainsi à Dieu votre gratitude pour ses bienfaits ; c'est ce qu'il attend de vous : Ministerium tuum impie. (II Tim. iv, 5.) C'esi-à-dire, que votre sainteté réponde à votre dignité. Renouvelez-vous chaque année au jour de votre ordination dans l'esprit que vous y avez reçu; dans les promesses que vous y avez faites à Dieu; dans les sentiments de reconnaissance que vous y avez eus ; dans les engagements que vous y avez contractés. Que ce jour soit pour vous une fêle plus solennelle que ne l'était chez les Juifs le jour auquel ils avaient recouvré le feu sacré, puisque dans ce jour vous y avez reçu le Saint- Esprit, le feu divin de la charité. En voici l'histoire, comme elle est rapportée dans l'Ecriture : Necessarium duximus significare vobis ut agatis diemignis qui datus est quando Nehcmias, œdificato templo, et altari obtulit sacrificia. (II Mach. i, 18.) Ce feu miraculeux s'était changé en boue dans le lieu où on l'avait autrefois caché : Non invenerunt ignem, sed aquatn crassam. (Ibid. ,20.) Mais Néhémias ayant fait répandre cette eau bourbeuse sur l'autel et sur la victime qu'on avait mise dessus, il arriva, au moment que le soleil, caché jusqu'alors sous un nuage, parut, qu'un feu sacré s'alluma sur l'autel, et dévora la victime, au grand étonnement des assistants : Utquc hoc faclum est, et tempus ad fuit quo sol refuhit, qui prius erat in nubilo, uccensas est ignis mngnus, itaut omnes

mirarentur. (Ibid., 22.) Que si ce bienfait était digne de remerciaient, s'il méritait qu'on en célébrât la mémoire tous les ans, jugez à quoi vous êtes tenu envers Dieu qui, par une merveille bien plus surprenante, n'ayant trouvé que de la boue dans votre cœur, l'a changée en un feu sacré, que le Saint-Esprit qui vous a été donné y a allumé: conservez-le soigneusement, et donnez en cela une marque effective de votre reconnaissance envers Dieu : Jgnis in altari meo semper ardebit quem nutriet sacerdos. (Levit. vi, 12.)

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