‹ Œuvres completesChapitre 261 sur 296 · XLVIII · texte numérisé non relu

XLVIII

Mais, après avoir vu l'obligation où nous sommes de considérer attentivement l'ordre que nous avons reçu, et de méditer fréquemment les obligations que nous avons contractées en le recevant, suivant ce premier avis de l'évêque, qui nous a imposé les mains : « Filii charissimi, considerate diligenter ordinem per vos susceptuni, atque onus humeris vestris impositum. » Voyons à présent l'obligation que nous avons de mettre en pratique ce second avis qui nous a été donné incontinent après notre ordination : « Studete sancte et religiose vivere, alque omnipotenti Deo placere. »

Seconde considération. — Nous lisons dans la Vie d'une des pi us grandes sain tes du siècle passé, et des plus éclairées, même sur l'état ecclésiastique, qu'après que Notre-Seigneur eut tiré de grandes et longues épreuves de son amour et de sa fidélité pour lui, il lui apparut un jour et lui dit que dorénavant elle eût à s'intéresser à sa gloire, ainsi qu'une épouse fidèle à celle de son bienaim.é époux : « Deinceps ut vera sponsa meuin zelabis honorem. » Faveur qu'elle

ri'çul après qu'un ange lui eut plusieurs fois transpercé le cœur d'un dard embrasé.

Il est certain que, par l'ordination, nous avons contracté une étroite alliance avec Jésus-Christ, et que nous avons dû devenir ses amis intimes et ses ministres fidèles; et, par conséquent, que nous sommes tenus plus que jamais, et incomparablement plus que nous ne l'avons été jusqu'ici, de prendre part à ses intérêts, et de piocurer qu'il soit connu, aimé, servi et honoré partout. Car, n'est-il pas du devoir d'un serviteur, d'un disciple, d'un sujet, d'un enfant, de s'intéresser à ce qui regarde son maître, son souverain, son père? Vous devez donc changer de conduite, après votre ordination , vous tenir plus étroitement attaché à Jésus-Christ et mener une rie plus sainte : diverses raisons vous y engagent.

Premièrement, vous voilà plus élevé quo vous n'étiez; vous êtes placé au-dessus des autres; mais quoi , cette situation ne serat-elle qu'en dignité et point du tout en vertul Ignorez-vous que c'est une chose déplorable que d'occuper la première place et d"être le dernier en mérite ? «Vilissimus eomputandus est nisi prsecellat scientia et sanclitate qui est honore piœslanlior, » dit le Canon. Que c'est une chose monstrueuse de joindre unegrande autorité à une grande incapacité, d'allier un rang haut avec un esprit bas: « Monstruosa res gradus summus et animus imus, ingens auctoritas, et milans stabilita-, »dit saintBernard. Que la grande maxime de l'Eglise a toujours été, qu'il faut que le mérite croisse avec le rang, et qu'on doit être autant au-dessus des autres par l'un que par l'autre : « Quanto quis honoris gradu atque dignilate prœstat, tanlo ceeteris orani virtutura génère débet excellere; ideoque clerici, » etc. Qu'autrement, le caractère est avili, et que l'on devient méprisable à ses propres inférieurs.

Ainsi, puisque par votre ordination vous avez voulu monter plus haut, apprenez que vous vyus êtes imposé l'obligation d'être plus vertueux et de faire des actions plus relevées. Apprenez, des avertissements que vous fait l'évêque qui vous a imposé les mains, que la haute place que vous occupez dans le chœur, au-dessus du peuple, n'est que la figure de l'éminente sainteté qui doit vous relever au-dessus des autres : « Figurantes positione corporali vos in alto virtutum gradu conversari debere. » Apprenez que l'on ne vous expose ainsi au yeux des fidèles, qu'atîn que vous leur soyez un modèle de vie toute céleste : «Quatenus cunclisa quibus videmini et audimini, cœlestis viUe ibruiam prœbealis. » Apprenez entin que l'on ne met de l'intervalle d'un ordre à un autre, que pour vous donner le temps de monter de vertu en vertu, et de faire de nouveaux progrès dans la perfection et dans la science îles saints, en montant de degré en degré, par les ordinations. « Atque ita, » dit lo Pontifical, «de gradu in gradum ascendant, ut in eis cum œlale viteemerilum etdoctrina major accrescat. »

*li)7 RETRAITE POUR LES ORDINANDS. — ENTRETIEN X. FRUIT DE L'ORDINATION. 1108

Il est certain que Jésus-Christ, le modèle des prêtres, le maître de la perfection, et dont la sainteté ne pouvait ni diminuer ni croître , a voulu néanmoins nous servir d'exemple en cela comme en tout le reste. Il a voulu, dis-je, qu'on ait écrit de lui qu'il avançait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes : Et Jésus proficiebat sapientia et œtate et gratta apud Deum et komines (Lac. M, 52} ; non en faisant de nouveaux progrès dans la vertu, ainsi que les autres hommes de qui les bonnes habitudes se fortifient à mesure qu'ils en font les actes, et qui s'affermissent dans le bien en le pratiquant ; car la sainteté de Jésus-Christ fut toujours dans un comble égal, et incapable de nouveaux degrés d'accroissement. En effet, la tin ou le terme de la grâce n'étant autre que l'union de la nature humaine avec Dieu, peut-il y en avoir de plus intime que celle qui se fait en la personne même ? mais les effets et les signes en devenaient plus grands, plus sensibles et plus proportionnés au progrès de l'âge.

Ainsi, le soleil, montant peu à peu sur l'horizon, croît en lumière et en chaleur h notre égard, quoiqu'en lui-même il ne soit ni plus brillant ni plus ardent quand il est sur nos têtes, que le matin quand il se lève ; espèce d'accroissement nécessaire en Jésus- Christ, pour monirer qu'il était véritablement homme, et qu'il en avait pris, avec la nature et les qualités, les progrès successifs et la perfection, sans quoi on aurait pu le regarder comme un composé qui n'eût pas été humain ni naturel, et qui eût tenu du monstre et du prodige.

Mais ce qui paraissait extérieurement en Jésus-Christ doit s'accomplir intérieurement en vous; à mesure que vous avancez dans l'âge et dans les ordres, l'Eglise exige que vous vous avanciez en mérite et en vertu, et que vous ne soyez point promu à un ordre supérieur, qu'après que vous aurez mérité cette promotion par l'éclat de la vie éminente en doctrine et en piété que vous aurez menée dans un ordre inférieur: « Atque ita de gradu in gradum ascendant, ut in eis eu m œtate vilae meritum et doctrine major accrescat. »

Je sais que les saints Pères ont comparé les six premiers ordres aux six premiers jours de la création du monde, dans chacun desquels Dieu opéra tant de grandes choses, et qu'ils ont comparé le septième jour, auquel Dieu se reposa, au sacerdoce qui lui sert comme de trône, dans lequel il prend son repos et qui porte le caractère de la perfection et de la consommation de tous ses ouvrages spirituels, ébauchés dans les ordres inférieurs. O prêtres, s'écrie saint Augustin, combien est-il plus vrai de vous, que du reste des fidèles, que votre âme est destinée pour être le siège et le sanctuaire i saint et pur de la majesté de Dieu 1 t O sacerdotes, si anima cujuslibet jusli sedes est Dei, multo magis sedes et templum Dei vos esse debetis uiucdum et irmnanulalum ! » Mais il ne faut fias s'imaginer pour cela que

le prêtre n'ait plus rien à faire, et qu'il peut prendre du repos et vivre dans l'inaction après la réception du sacerdoce; c'est-à-dire, comme n'ayant plus rien à faire; tout au contraire ; car de même que Dieu, après avoir travaillé six jours à la production des créatures, n'a jamais discontinué de travailler à leur conservation qui n'est qu'une création perpétuée: Pater meus usque modo operatur (Joan. v, 17); paroles, selon saint Augustin, qui font voir l'opération subsistante et non interrompue du Créateur, qui, par sa même action produisante, conserve la créature produite, ainsi que le feu, par son activité actuelle, conserve la chaleur qu'il a causée dans un fer rouge : « His enira verbis Chrislus continuationem quamdam ostendit operis ejus quo universam creaturam continet et administrât. »

Ainsi , mon frère , quelques vertus que vous ayez pratiquées dans l'exercice des six ordres inférieurs, quelque grands qu'aient été vos travaux, ne songez pas à prendre un repos <oisif 'dans le sacerdoce ; sachez que vous avez à le sanctifier par de plus grands ouvrages de grâce ; que vous devez non-seulement conserver tout ce que vous avez acquis de mérite dans les ordres inférieurs, mais que vous devez le perfectionner, selon qu'il est écrit que ce fut ce septième jour qui porta le caractère de la perfection : Igitur perfeeti sunt cœli et terra et omnis ornatus eorum, complcvilque Deus die septimo opus suum, et sanclificavit illum. (Cen. h, 1, 2.) C'est ce qui vous reste à faire, c'est là votre grand ouvrage de sanctifier le grand jour de voire sacerdoce. Souvenezvous que ce septième et mystérieux jour auquel vous êtes enfin parvenu parle sacerdoce n'a point de soir dans l'Ecriture; et, par conséquent, que l'œuvre de votre sanctification ne doit point cesser en vous, et que vous avez plus à travailler que dans les six jours précédents bornés par un soir. « Dics autem septimus, » dit encore excellemment saint Augustin, « sine vespera est, nec habet occasum, quia sanctificasti eum ad permansionem sempiternam. «Toute cette vie même n'est qu'un jour de travail, et quand, au prône du dimanche, vous direz au peuple qu'il n'y a celte semaine aucune fête ni aucun jeûne d'obligation, vous tiendrez un langage qui dans un sens n'est pas juste, puisque après tout chaque jour du Chrétien est un jour de fête et un jour de jeune tout à la fois : un jour de fêle, puisqu'il n'y en a aucun qu'il ne doive sanctifier en le consacrant au culte de Dieu ; ce que l'Eglise insinue assez en les appelant des fériés ; un jour de jeûne, puisqu'il n'y en a aucun auquel il ne doive refuser à ses convoitises les satisfactions qu'elles lui demandent ; et cette vie est tellement destinée au travail, que la première demandequ'on adresse à Dieu pour nous après notre mort, c'est de lui demander du repos : « Requiem œternam dona eis, Domine.» Tant il est vrai, ce que dit saint Chrysoslome, que toute cette vie n'est qu'un jour de travail : « Dics isle dies est laborum. »

ŒUVRES COMPLETAS DE DE LA CHETARD1E.

J'avoue que le travail d'un prôlre ne consiste pas à se donner des mouvements impétueux el turbulents, et qu'il faut que ses actions et ses opérations soient plus tranquilles, plus méditées, plus posées ; mais il ne s'ensuit pas qu'elles doivent être plus relâchées, plus molles, plus lentes; au contraire, comme ce qu'il fait dans le corps mystique du Fils de Dieu est plus saint, que ses opérations sont plus intimes et plus excellentes, aussi doit-il agir av»c plus de perfection et d'efficace ; la manière dont il agit doit se sentir d'une personne qui se possède parfaitement; mais, en cela même, il agit avec plus de vertu et d'activité , puisqu'une semblable opération tient plus de celle de Dieu, qui, selon le même saint Augustin, sait l'art de se reposer en agissant et d'agir en se reposant ; qui sait unir le repos et le travail ensemble, qui travaille sans interrompre son repos, qui se repose sans interrompre son travail : « Tu auleui, Domine, semper operaris et semper requiescis, « dit ci; sublime théologien.

C'est donc en vain, ou plutôt c'est s'éloigner infiniment de l'esprit et de la grâce du sacerdoce, que de ne plus penser, quand on l'a reçu, qu'à se reposer et à vivre dans la paresse.

Je sais encore que les saints Pères ont comparé les six ordres inférieurs aux six degrés du trône de Salomon, et le sacerdoce à ce trône d'ivoire enrichi d'or, où ce roi s'assevait : « lulroducli sunt quidam minorutn ordinum grauus per quos ascenditur ad sacerdotium. Hic est thronus eburneus cujus reclinaiorium aureum est, ad quem ascenditur, sedgradibus purpureis, média chaiî ta te conslralis , uni sacerdos Dei summi ascendit ad dignilatem. » Trône qui, selon l'Ecriture, n'eut jamais son pareil : Non est faclum taie opus in universis regnis, ou comme porte un autre endroit : Non fait taie solium in universis regnis. (II Parai, ix, 19 ) ÎUais pensez-vous que ce trône magnifique fut un lieu de repos? C'était au contraire celui où ce prince rendait ses jugements, et connaissait de tous les différends du peuple immense qui recourait à sa justice ; c'était un lieu de travail et d'application pour lui, de fatigue et de peine. Ainsi vous êtes monté au sacerdoce, vous êtes assis dans le trône pontifical, incomparablement plus auguste epie celui de Salomon: Et eccc plusquam Salomon hic. (Matth. su, 1&)\ mais ce n'est pas pour vous y endormir; vous avez bien d'autres affaires que celles de S:ilomon à y juger. Il décidait de la fortune de ses sujets, il avait leur bien temporel, leur honneur, leur vie même et leur mort entre ses mains; mais vous avez les consciences du peuple chrétien entre les vôtres; vous l'enrichissez des biens de la grâce , vous lui ouvrez ou lui fermez le ciel; vous lui procurez une vie el le délivrez d'une mort éternelle ; son salut est commis à vos soins, et vous descendrez un jour du trône où vous êtes à présent assis, pour vous asseoir sur la sellette el rendre compte de l'équité de vos arrêts. Voyez donc si vous devez vous endormir

sur vos devoirs, sur la grande affaire de votre sanctification , s'il est temps de vous reposer, et si l'on ne vous peu t pas justement dire : Surge et ambula, grandis eni m tibi restât via. (Illlieg. xix, 7.) Paresseux et endormi que vous êtes, réveillez-vous, et avancez à grands pas dans la vertu ; car il vous reste encore un chemin immense à faire.

Voici de nouvelles raisons qui vous y obligent et qui vous persuaderont qu'après votre ordination vous devez travailler plus que jamais à vivre saintement et à monter à une haute perfection : « Studete sancle et religiose vivere, atque omnipotenti Deo place re. »

Premièrement, pour reprendre ce qu'on a déjà touché ci dessus, vous êtes à présent plus élevé que vous n'étiez, vous êtes préposé au reste des fidèles, vous êtes plus exposé à leurs yeux, vos actions doivent donc être plus saintes et plus exemplaires, plus proportionnées au rang que vous occupez : c'est une obligation commune à tous ceux qui sont dans la même situation que vous : «Cunctos qui sacri ordinissuggeslueminent,» dit Salvien, « lantum excelleredebent merito, quantum gradu. » Mesurez-vous à celte règle; il faut que la sainteté précède la dignité dans un prêtre. C'est l'ordre que Dieu a établi dans l'Eglise : « Reclus ordo est ut anie sublimiiatem ecele^iastici culminis, culmen consoendat virtutis, » dit saint Grégoire expliquant ces paroles de l'Ecriture : Saul altior erat omni populo ab humer o et sursum. (I Reg. x, 23.) Qu'il occupe, s'il s'y croit appelé, la chaire la plus élevée, continue ce grand Pontife; mais que l'éclat de sa verlu le rende encore plus visible que la gloire de son siège : « Culmen oblineat glorifie, sed majori sublimilate fulgeat virlutuui perfeetione. »

En second lieu, vous approchez de plus près de Dieu que vous ne faisiez, vous êtes plus conjoint à cette source de vie et de sainteté qu'auparavant; vous devez donc vous servir de cette proximité; car plus on est proche du soleil et du feu, plus doit-on participera la lumière et à la chaleur. Jésus- Christ, dit le concile de Trente, est la source de toute justice : « Fons omnis juslitiae, » il est la lumière du monde, il est venu pour embraser le monde ; vous avez tous les jours en main ce riche trésor, vous le portez, vous le recevez en vous, vous portez ce sacré brasier dans votre sein, vous vous plongez sans cesse dans cette fontaine d'eau rejaillissante, vous unissez vos lèvres à cette divine source, et comme un autre Moïse, vous avez un commerce continuel avec Dieu. D'ailleurs, c'est une maxime de la philosophie et de la théologie, que plus on approche du principe des choses, plus y partieipet-on : « Quanlo aliquid uiagis appropinquat principio in quolibet génère , lanlo magis participât effectuai illius ; » c'est saint Thomas, dont nous avons expliqué la doctrine ailleurs bien au long. Or, de tout cela il est aisé de conclure que vous êtes donc tenu a vivre plus saintement que vous ne taisie

1201 RETRAITE POl'R LES O'ùDiN^NDS. — ENTRETIEN X. FRUIT DE L'ORDINATION. 1*02

auparavant , et à remplir cet ordre ancien donné à tous les prêtres futurs : Sacerdoces qui accedunt ad Dominant sanctificentur.

(Exod. xix, 22.) Et celui-ci encore : Sanctificabor inhis qui appropinquant mihi. (Lcvit. x, 3.) C'est-à-dire que vous devez et faire reluire la saintelé de Dieu en vous, en menant une vie sainte, parce que vous avez l'honneur de l'approcher : « Sanclificabor in ii is qui appropinquant mihi,» et faire reluire voire sainteté aux hommes en menant une vie exemplaire, parce que les hommes ont l'avantage d'approcher de vous : « Sacerdotes qui accedunt ad Dominum sancliticentur. » Le prophète nous prêche cette vérité, quand il nous exhorte de nous approcher de Dieu, si nous voulons être illuminés et illuminer les autres; si nous voulons ne pas tomber dans la confusion que cause la nuit d'une vie obscure, et n'y faire pas tomber les autres : Accedite ad eum et. illuminamini, et faciès vestrœ non confundentur ; vous devez donc, plus que par le passé, faire éclater les rayons d'une vie sainte, éclairer, brûler, embraser, porter les âmes à Dieu ; être plus humble, plus prudent, plus silencieux, plus sobre, plus doux, plus patient, plus morti- (ié, plus adonné à l'oraison, plus ponctuel à ce que Dieu demande de vous.

Troisièmement , vous avez reçu de plus grands dons, de plus grandes grâces, un plus excellent caractère dans votre ordination; ce que l'apôtre appelle: Charismata meliora, de plus grands talents ; vous devez donc plus rendre, plus agir, être plus tidèle; car, cui plus datum est, plus répètent ab eo ; autrement, comme observe saint Grégoire, à quel rigoureux jugement ne vous exposez-vous pas ? car c'est aux prêtres que ce Pontife adresse ces paroles que vous proférez si souvent , et que vous méditez peutêtre : « Leciio sancti Evangelii, fratres charissimi, sollicite considerare nos admonet, ne nos, qui plus caeteris in hoc mundoaccepisse aliquid ceruimur, gravius inde judicemur : cum enim augentur dona, rationes eliam crescunt donorum. Tanto ergo esse humilior, atque ad serviendum Deo prompiior quisque débet ex munere, quanto se obligatorem esse conspicit in reddenda ralione. x En eifet, pourquoi une grâce plus abondante, si ce n'est pour fructifier davantage ? Un champ soigneusement labouré, cultivé, ensenieneé, ne sera-t-il pas plus fertile? A quoi bon sans cela les peines, les fatigues, la dépense que le laboureur prend à sa culture ? à quoi servirait-il d'en ôter les ronces et les mauvaises herbes, d'y jeter du fumier et d'y faire découler l'eau, si L'on n'en espérait une récolte plus abondante? que la terre de votre cœur pousse donc au dehors cette heureuse semence que le père de Famille lui a confiée et dont il l'a enrichie ; qu'on voie épanouir en vous les plantes odoriférantes des vertus, qui, comme des Heurs exquises, embaument le partGrre de l'Eglise de leur parfum : « Studete omnipotenti Deo placere.» C'est à quoi l'évêque vous avertit que vous êtes tenu : or vous plairez

a Dieu et vous lui deviendrez d'autant plus agréable, que vous ferez davantage profiter en vous ses dons: «Tanto majestati tua) gratior, quanto donis polioribus au,^etur. » La mesure de l'un est la mesure de l'autre ; Dieu a augmenté en vous ses faveurs, il vous a comblé de grâces nouvelles ; devenez-lui donc plus utile et plus fidèle; soyez plus attaché à voire devoir, plus dévoué à ses intérêts, et vous lui serez plus agréable. Heureux si l'on peut un jour dire de vous: « Ecro sacerdos magnus qui in diebus suis placuit Deo. » Heureux si vous êtes semblable à ce fidèle ministre dont parle l'Apôtre, qui se débarrasse de toutes sortes d'occupations pour plaire uniquement à son maître ; Ut ei placeat cui se probabil. (II Tim. n, k.)

Quatrièmement, vous avez reçu dans votre ordination de nouveaux pouvoirs, des facultés singulières, une autorité plus grande, des droits nouveaux; pourquoi cela?

N est-ce pas afin de les mettre en exercice, afin de tous en servir à la gloire de Dieu, au bien de l'Eglise, à la sanctification des âmes, et surtout de la vôtre? Est-ce pour demeurer les bras croisés? Faites-en donc usage. Pourquoi la nature vous a-t-elle donné des yeux, des oreilles, une bouche, si ce n'est pour voir, pour ouïr, pour parler? Un prince qui a élevé un de ses sujets à un grand emploi, ne prétend pas de voir ce sujet se retirer chez soi et demeurer dans l'oisiveté; il le lui a donné afin qu'il lui rende des services plus grands encore, et qu'il contribue au salut et à la gloire de l'Etat. Ne laissez donc pas inutiles en vous tant de pouvoirs et de grâces, tant de force et de vertu, qui vous ont été conférées par voire ordination; d'autant plus qu'à chaque fonction vous recevez de nouveaux secours, qui sont autant de nouveaux degrés de sanctification pour vous, moyennant que vous en usiez bien; quel trésor n'amasserez- vous donc pas si vous ne laissez rien perdre?

Cinquièmement, par votre ordination, vous avez changé d'état et de condition ; vous avez embra-sé un genre de vie différent, vous avez été transféré dans une hiérarchie plus haute. Que si un fidèle, qui passe de l'état laïque à un ordre religieux, et à un ordre religieux très-réformé, se croit tenu de mener une vie incomparablement plus parfaite que celle qu'il a menée avant que de s'être revêtu de l'habit religieux, s'il rougirait de vivre comme il faisait auparavant, que ne devez-vous pas faire, vous qui venez de vous enrôler dans une profession incomparablement plus élevée au-dessus de celle des solitaires les plus ver.ueux, comme on l'a montré si au long ailleurs, que le solitaire n'est élevé par son éiat au-dessus des simples laïques? vous qui, par la seule réception de la tonsure, avez voué la sainteté : « Clericus processus est sanctitalem ; » jugez à quoi vous vous êtes obligé par la réception du sacerdoce, vous qui, par le seul nom que vous avea pris, en recevant l'ordination, avez pris sur vous l'obligation de mener une vie eonfo*

rue au nom qu'on vous imposait et au divin caractère qu' on vous imprimait : « Assumptio religiosi nominis, sponsio est sanctilatis , » dit le docte Salvien. Or, ce caractère vous séparant, vous ornant, vous mettant dans un rang distingué, étant une marque de votre éternelle appartenance à Dieu, ne vous met-il pas dans un engagement nouveau de vivre plus saintement et plus religieusement que par le passé? « Studete sancte et religiose vivere. >> Vous avez soupiré après la dignité, soupirez après la sainteté. Ne vous attirez point ce reproche ancien : « Certatur pro dignitale, et non curatur de sanctitale. Totum defertur dignitali, et parum aut nihil sanctitati. » Imitez le saint patriarche Jacob ; après avoir servi sept années, il eut Lia pour épouse; mais, non content de cette première alliance, il servit sept autres années afin de mériter Rachel, et il l'obtint. La dignité et la sainteté sont deux sœurs germaines; n'aimez pas tant l'une que vous négligiez l'autre. La dignité comme une autre Rachel est belle, mais elle n'est pas féconde. La sainteté n'est pas agréable aux sens, mais elle germe des fruits infinis pour l'éternité. La dignité plaît, la sainteté enrichit. Si vous avez fait une injustice en préférant Rachel, qui n'est que la cadette, à Lia qui devait marcher la première comme l'aînée, c'est-à-dire, en jetant plutôt les yeux sur la dignité qui devait suivre que sur la sainteté qui devait précéder, réparez votre faute à présent et ne divisez point ce que Dieu a uni ; que l'une et l'autre vous soient également chères, et que la sainteté puisse désormais dire chez vous : Comparavit me Deus cum sorore mea et inxalui. (Gen. xxx, 8.)

Voici une sixième raison. Il est certain que la vocation de S:!Ùl a toujours été regardée par les saints Pères comme le modèle de celle des prêtres ; le sacerdoce et la royauté étant ordinairement joints ensemble, comme ayant beaucoup de rapport, ou plutôt comme n'étant que la môme chose en un sens spirituel, Se!on cette doctrine, ce premier roi du peuple de Dieu a paru toujours aux saints un exemple redoutable; car il est, disent-dls, l'image de ceux qui se perdent dans le ministère de l'Eglise, quoiqu'ils parussent y être appelés de Dieu et y apporter quelques bonnes qualités, particulièrement celles qui sont les plus éclatantes. La beauté, la force, la hauteur et le courage de ce prince marquent très-bien les dons extérieurs de quelques ministres de l'Eglise, qui d'abord donnent de grandes idées et de belles espérances de leur conduite, qui s'attirent l'estime et la vénération des peuples commis à leurs soins, mais dont la réputation se flétrit aussitôt et se détruit insensiblement par le dérèglement de leurs mœurs : malheur qui n'arrive que trop souvent dans l'Eglise, dit saint Grégoire. Un ministre de Jésus-Christ a quelquefois le don d'une haute suffisance, mais il n'est point humble; il nourrit son peuple et il meurt de faim ; il dispense aux autres la lu-

mière de la vérité, et il ne retient pour lui que la fumée de l'orgueil. Tout ceci n'est que la puro doctrine de ce grand Pape, qui plus que les autres a réfléchi sur cet exemple.

Mais ce qui fait particulièrement à notre sujet, est la promesse avantageuse que Samuel fil à Saiil ; car en l'appelant à la royauté, il lui dit que le Saint-Esprit viendrait eu lui, et qu'il serait changé en un autre homme : lnsiliet in te Spiritus Domini et mutaberis in virum alium. (I Reg. x, G.) Et peu après nous voyons l'accomplissement de cette promesse que Dieu donna à Saiil un autre cœur : Immutavit ei Deus cor aliud. (Ibid., 9.) Tel est le changement qui doit être arrivé en vous dans votre ordination. Si, pour élever un particulier à la royauté, il est nécessaire que Dieu le change en un autre homme, que le Saint-Esprit vienne en lui et qu'il lui donne un autre cœur; si cette admirable transformation est nécessaire pour être un roi selon Dieu, ne le sera-t-elle pas pour un prêtre? Dieu ne veut rien de populaire, rien de commun, rien de bas dans un prêtre, avons-nous vu ci-dessus de saint Ambroise:« Nihil in sacerdotibus plebeium requirit Deus, nihil populare, nihil commune. » C'est un ministère qui demande une âme héroïque, un cœur magnanime, dit saint Chrysostome: « Res estquae excelsum rsquirit animum. » Cela étant ainsi, voyez l'obligation où vous êtes de ne faire rien qui soit indigne du sacerdoce. Vous avez été changé en un autre homme par votre ordination, si elle a été légitime. Noire nature, dit encore la même saint Grégoire, a été si entamée par la corruption du premier homme, que de jour en jour elle se détériore, et que, semblable à ces anciens édifices, elle tombe de vétusté : « Natura enim noslra per lapsum primi hominis sic damnata est, ut quolidie labendo deficiat et deliciendo veterascat. » Mais, lorsque le Saint- Esprit vient en nous, lorsqu'il y établit son domicile, il répare cet édifice ruineux, ou plutôt il en élève un autre infiniment plus magnifique que n'était le premier, même dans son plus grand lustre : « Sed qui in nobismelipsis deticimus cum in nos ille Spi ritus insilit, renovamur. » Et cela, parce que nous devenons d'autres hommes : « Quia statim quod non eramus, efficimur. » Or, voilà ce qui doit être arrivé en vous par votre ordination.

Si donc vous êtes devenu un autre homme par cette ordination, comme vous avez dû le devenir, supposé que vous ayez été choisi de Dieu [tour cet emploi ; si vous avez même été élevé au-dessus du reste des hommes : Omnis ponlifex ex hominibus assumptus (Hebr. v, 1); si vous êtes devenu du nombre de ceux que l'Ecriture appelle des dieux par participation, le prêtre n'étant rien moins qu'un Dieu terrestre selon les saints : « Post Deum terrenus Deus; » jugez qu'elles doivent être vos actions. « Operan sequitur esse, » disent les philosophes. Vous avez à puésent un être divin, faites donc des

1205 RETRAITE POUR LES ORDINANDS. - ENTRETIEN \. KitUIT DL L'ORDINATION. I"20G

actions divines, faites donc des actions qui se sentent de la sainteté du principe d'où elles partent, pnisqu'enliu l'action n'est qu'un écoulement de l'être.

Je veux que votre vie précédente n'ait pas été parfaite; vous aviez un être corrompu, vous n'étiez qu'un homme : Cwn essem parvulus, loquebar ut parvulus, sapiebam ut parvulus, cogilabam ut parvulus ; quart do autan foetus surn vir, evacuavi quœ erant parvuli (I Cor. xui, ,11) ; mais à présent que Dieu vous a choisi pour être le roi spirituel de son peuple, qu'il vous a élevé au-dessus de la condition humaine ; qu'il vous a mis au rang des anges; qu'il vous a fait être un Dieu par participation : /ÏV/o dixi : DU estis (Psal. lxxxi, 6); il l'a dit, et cela est vrai, mènerez-vous toujours une vie rampante?

« Ne sit deitica professio, et illicita actio. »

Est-ce le monde qui vous retient , ses grandeurs et son faste? ne voyez-vous pas combien cela est vain, combien cela est peu de chose? Le diable montra tout cela ensemble à Jésus-Christ, en un moment de temps : Ostendit ei omnia régna mundi et gloriam eoruminmomento temporis. [Luc. iv, 5.) O Dieu 1 vous laisserez-vous éblouira des biens si petits, qu'on les voit tous en un instant, en un clin d'oeil, in momento temporis! les achèterez-vous au prix de ces biens que l'œil n'a point vus, que l'oreille n'a point ouïs, et qui surpassent le cœur humain? donnerez-vous des biens éternels pour des biens qui s'évanouissent en un moment, si promptement qu'ils s'échappent avant qu'on les ait presque vus? In momento temporis ; donnerez-vous votre âme pour des biens si méprisables, que le diable même, tout ambitieux qu'il est, les quitterait tous, pourvu qu'à ce prix il pût avoir votre seule âme que vous livrez pour un petit morceau de ces biens? Hœc omnia libi dabo, erunt tua omnia, si cadens adoraveris me. (Ibid., 6, 7.) N'est-ce pas renouveler le crime du premier prévaricateur, qui, séduit par ce vieux serpent, vendit tout sou bonheur pour le plaisir de manger d'une seule pomme. « Homo vendidit se etaccepit pretium exiguum, de arbore vetila voluplatum ; >, à quel prix n'est-ce pas se livrer? des biens si petits et si faux, que le diable se vante qu'on les lui a laissés en partage et qu'il les distribue à qui il lui plaît : Tibi dabo potestatem liane universam et gloriam itlorum, quia mihi tradita sunt, et cui volo do illa (Ibid., 6); des biens que le Sauveur du monde, retiré dans le désert et se préparant aux fonctions de son sacerdoce qui devait être le salut du monde, a foulé aux pieds, nous apprenant par son exemple que nous devions faire ce qu'il exigeait de nous avant de nous appliquer au salut du monde.

Le monde, dit saint Augustin, est-il autre chose qu'une révolution d'hommes qui meurent peu après être nés, et une succession d'hommes qui naissent pour mourir bientôt après : « Mundus decessio pereuntiuiu et successio periturorum, » et vous

vous y attacherez? « Taie tu bonum queeris, cotaœres Christi? » continue ce môme Père. Quoi 1 tout cet éclat extérieur, ce luxe des habits vous arrête? Aveugle, écoutez celui qui revêt toutes choses et qui luimême est la riche tunique des prêtres : « Christus magna sacerJolum tunica. »

Il nous dit, dans son Evangile, où la vérité se trouve comme dans son centre, que 6alomon avec toute sa pompe n'était pas si magnifiquement vêtu que les lis, et que les lis non cultivés avec soin dans les jardins ; mais que les lis des campagnes , grossiers ouvrages de la nature, qui sont aujourd'hui parés de vives couleurs, et qui demain, flétris et abattus, ne seront qu'une herbe sèche, propre à servir d'aliment au feu; cependant ces fleurs champêtres, toutes frêles qu'elles soient, ont un habit plus magnifique que n'en eut jamais le plus grand et le plus somptueux roi du monde, au milieu de toute sa gloire : Quoniam nec Salomon in omni gloria sua cooperlus est, sicut unwn ex istis. (Matth. vi, 29.) Les vêlements les plus superbes ne sont donc pas grand'chose. Fenum agri quodhodie est et crus in clibanum mittitur, Deus sievestit. (Ibid., 30.) N'aspirerez-vous point plus haut? votre ambition se bornera-t-elle là?

Travaillez, travaillez à votre sanctification; travaillez à vivre religieusement et à vous rendre agréable à Dieu ; on vous en a imposé l'obligation, on vous a dit : « Stûdete sancle et religiose vivere, atque omnipotenti Deo placere. » On l'attend de vous. C'est un nouveau motif qui vous y engage. On se le promet du lieu où vous avez été élevé, de la bonne doctrine que vous y avez reçue, des bons exemples que vous y avez Vus : ne trompez pas cette attente. Mais quelle est cette sainteté? à quel degré doit-elle aller? en quoi cousiste-t-elle, et quelles sont sesmarques ?

On exige dorénavant de vous, comme un devoir essentiellement attaché à l'ordre qu'on vous a donné, des fruits plus abondants en toute sorte de vertus : « Attende quod ex quadam obligatione quœ tuo annexa est officio, exigitur a te spiritualium frugum mensura propensior. » C'est de quoi vous avertit Pierre de Blois, également pieux et éclairé sur les matières ecclésiastiques, il faut que dès aujourd'hui vous commenciez à être plus adonné, plus appliqué, plus attendri dans l'oraison : « Devotior in oratione. »

Que vous donniez plus de temps à la lecture spirituelle, à l'étude des livres saints et de ceux qui vous rendront plus savant dans votre profession : « In lectione studiosior. »

Que vous soyez encore plus chaste, plus modeste, plus réservé que vous ne l'avez été jusqu'ici; que vous ne donniez pas le moindre soupçon là-dessus sur vous, la moindre ouverture à la médisance : « In caslitale cautior. »

Que vous soyez plus sobre que par le passé; nul grand repas, nulle sensualité de

la bouche, nul excès de viande ou de vin, nulle intempérance; au contraire, qu'on soit édifié de votre mortification , de vos jeûnes, de vos abstinences : «Parcior in sobrietale. »

Il faut qu'à l'avenir on vous voie supporter les adversités, les contradictions, les injures, les maladies et les autres accidents fâcheux de celte vie avec une patience exemplaire : « Palientior in duris. »

Il faut bannir de vous la vaine joie, les ris dissolus, l'épanchement sur les créatures, et que vous soyez [dus grave sans orgueil, et plus sérieux sans tristesse : « In risu rarior. »

Il faut qu'on trouve dans votre entretien plus de douceur, de condescendance et d'affabilité; plus d'humilité, de complaisance et de charité : « Suavior in conversatione. »

Que votre air, vos gestes, vos habits respirent la retenue et inspirent le respect : fc Gravior in vultu, gestu, habitu. »

Que vous retranchiez les paroles superflues, les causeries, les longs entretiens ; en un mot, que vous parliez peu et bien, de choses utiles et modérément : « Moderalior in verbis. »

Que vous répandiez des larmes plus abondantes devant Dieu, par les vifs et continuels sentiments de componction, de dévotion et d'amour : « Profusior in lacrymis. »

Il faut que votre charité soit plus animée, plus forte et plus courageuse : «In charilate ferventior. » Voilà vos obligations.

Mais savez-vous bien ce que c'est que cette sainteté qu'on vous prêche tant, età laquelle on vous dit si expressément que vous êtes tenu : « Studele sancte et religiose vivere ? » C'est une pureté de cœur et d'âme, d'esprit etde corps, mais une pureté parfaite, entière, consommée, une exemption de toute tache, de toute souillure et de tout péché : « Sanctitas est ab omni iuomunditia libéra, » dit le grand saint Denis, «perfecta et omnimoda îmmaculala anima? puritas. » Voilà la définition qu'il en donne; voilà ce qu'on attend de vous ; voilà ce que vous devez être après votre ordination.

Enfin on vous exhorte à être saint, parce que c'est une chose très-rare et très-dillicile de devenir saint : « Perfectio paucorum est. » C'est la maxime ancienne des Pères de la vie spirituelle. Nouveau motif qui doit vous animer à la recherche de la sainteté, parce qu'elle est rare, et qui ne doit pas vous rebuter de son acquisition, parce qu'elle est dilïïcile. Le cœur humain est tourné d'une certaine manière qu'il s'excite quand on lui propose des biens extraordinaires et difficiles à acquérir, et qu'il se ralentit quand il ne voit rien que de commun et d'aisé. C'est ce que saint Chrysostome a excellemment observé au sujet de la doctrine que le Sauveur prêchait à ses disciples sur la chasteté, laquelle il termina par ces mots: Qui potest lapcve capiat. (Matlh. \ix, 1.2.) Comme s'il i'eur eût dit : La vertu que je vous montre

est grande, élevée, difficile ; c'est une couronne que peu de gens obtiennent ; que celui qui se sent le plus de courage entreprenne sa conquête : Qui potest capere copiât. Car, loin que l'homme voie quelque chose de rebutant pour lui dans ces paroles, ni qui soit capable de refroidir son ardeur, il n'y trouve au contraire qu'un nouvel aiguillon de gloire qui le sollicite fortement à venir à bout d'une telle entreprise : « Subjunxit rursus, dicens : Qui potest capere capiat; ut alacriores discipulos elliciat, eo ipso quo grave esse opus oslendit. »

Que si vous objectez qu'on exige d'un prêtre dçs vertus plus qu'humaines, on l'avoue; mais écoulez jusqu'où va cette obligation. Saint Augustin faisant réflexion sur le reproche humiliant que Jésus-Christ fit à saint Pierre, cl en sa personne à tous ses ministres futurs, et cela un montent après l'avoir établi pasteur de son Eglise : Eloignezvous de moi, Satan, vous me scandalisez par ce discours, voulant m'empêcher de répandre mon sang, de me sacrifier [tour le salut des âmes, et d'accomplir par là le devoir le plus essentiel d'un piètre : Vade post me, Satana, scandalum es mitii ; vous ne goûtez pas les choses de Dieu, vous n'avez que des pensées humaines, vous parlez en homme : Non sapis ea quœ Dci sunt, sed ea quœ hominum. (Matth.~x.vi, 23.) Qu'est-ce que nous venons d'entendre, dit saint Augustin ? quel nouveau langage nous tienl-on? quelle doctrine inouïe est celle-ci? Quoi! nous blâmer, non pas d'être pécheurs, mais d'être hommes? « nonne homines estis? » nous blâmer de raisonner en hommes? « sapis ea quao sunthominum? » Qu'on nous blâme si l'on veut d'êlre des orgueilleux, des avares, des sensuels, des vindicatifs, nous n'avons rien à répliquer, nous n'avons qu'à nous confondre, qu'à nous humilier, qu'à gémir; mais qu'on nous tourne à crime de ce que nous sommes des hommes, qui jamais a fait un tel reproche? que veut-on donc nous faire devenir? « Quid nos voit facere ex hoc qtiod sumus, qui sic culpat quod homines sumus? » poursuit ce Père. Veul-on quo nous soyons des anges? on veut plus que cela de nous, on veut, ajoulc-t-il, que nous soyons des dieux par participation. « Vullis scire quid nos velit facere ? audile psalmurn : » Eijodixi : Dii estis et filii Excclsi. (Psal. lxxxi, (i.) Comprenez-vous à présent ces paroles mystérieuses ? elles veulent dire qu'on ne doit rien voir de l'homme corrompu dans un prêtre, nuls sentiments bas et humains, nulles faiblesses volontaires, nulles infirmités des enfants d'Adam. On ne veut plus entendre parler en lui que de lumières célestes ; on n'y doit plus remarquer que des dons divins, des verlus supérieures a celles du reste des hommes : «. Nonne homines estis? » Expressions qu'il faut entendre avec le sel de la prudence évangélique, et comprendre avec quelle raison on leur impose, avec la chasuble, l'obligation de remplir les grands devoirs de sainteté et de, religion auxquels ils sont tenus: « Studele

1209 RETRAITE POUR LES GRDINANDS.— ENTRETIEN XI. VERTUS ECCLESIASTIQUES. 1210

sanctc et religiose vivere; » et de plaire à celui au service duquel ils sont entièrement consacrés : « Atque oninipolenti Deo placera. >' Tels sont les fruits avantageux que vous devez recueillir de votre ordination.

Page 1