ENTRETIEN XI
sur les vertus des premiers et des derniers ecclésiastiques qui ont illustre l'église dans sa naissance, et qui l'illustreront DANS SA FIN.
Pour terminer ces instructions, et mettre comme le dernier sceau à notre édification, il semble qu'il ne peut y avoir rien de plus utile que d'exposer ici la vertu des premiers ecclésiastiques, atin que nous tâchions de conformer notre vie à la leur, et que nous déplorions l'état présent où nous nous trouvons, par l'éioignement où nous sommes de ce que nous avons été et de ce que nous devrions être.
11 est vrai que bien des personnes pieuses ont une grande idée de la réformation du clergé de nos jours ; que le grand nombre d'ecclésiastiques vertueux et zélés que nous voyons les frappe d'admiration; qu'elles se persuadent que les premiers temps n'étaient presque pas plus heureux que ceux-ci, et que l'établissement de tant de séminaires et de communautés est une preuve évidente que l'état ecclésiastique de ce temps ne cède presque point en science ni en piété à celui des premiers siècles.
Mais les personnes plus éclairées, et qui considèrent le passé et le présent d'un œil plus épuré, en jugent bien autrement. Elles se réjouissent à la vérité, d'une pari, quand elles voient qu'aujourd'hui il se irouve quelques ecclésiastiques assez vertueux pour reculer leurs ordinations, pour refuser les dignités et pour s'employer aux travaux apostoliques; elles reconnaissent que le clergé s'est relevé de l'opprobre où l'ignorance et le vice du siècle passé l'avaient jeté. Elles voient ces choses et elles en louent Dieu. Mais, d'autre part, quand elles tournent leurs regards sur les précieux fragments qui nous sont seulement restés des ire is ou quatre premiers siècles ; quand elles y voient les vertus héroï pies de ces premiers pasteurs du peuple de Dieu, la tristesse s'empare de leur esprit, et elles ne peuvent s'empêcher d'imiter le langage du saint patriarche Jacob, et de dire au nom de l'Eglise : Il y a environ cent trente années, t'e^-à-dire depuis la conclusion du concile de Trente, quej'ai eu quelques beaux jours, quoique mêlés de diverses amertumes : Dics peregrinatiouis meœ centum triginta annorum tunt parti et mali; mais il s'en faut bien ' qu'ils égalent les jours de mes anciens pères : Et non perveneruni usquead dies palrum meorum. (Gen. xlvii, 9.)
C'est ce qui nous est excellemment dépeint dans le livre d'Esdras. L'Ecriture raconte qu'après que les Israélites, revenus de la captivité de Babylone, eurent achevé de rebâtir le temple de Jéiusa em, et u'ils con-
sidérèrent col édifice si désiré eulin remis sur pied, ils se partagèrent en deux senlimenis bien contraires, et répandirent des larmes qui parlaient d'un principe bien différent. Les anciens prêtres, qui se souvenaient d'avoir autrefois vu ce superbe temple bâti par Salomon, ce chef-d'œuvre de magnificence et d'architecture, ce monument du plus grand des rois, et qui considéraient alors ce nouvel édilice élevé par une populace pauvre, et retournée depuis peu d'une longue et dure captivité, accablés de trislesse, ne pouvaient retenir leurs larmes et leurs gémissements : Plurimi de sacerdolibus et levitis, et principes palrum et seniores qui viderant templum prius cum fundatum esset, et hoc templum in oculis eorum flebant voce magna. (/ Esdr. m, 12.)
Mais les jeunes lévites nés dans la captivité, et qui n'avaient aucune idée de celte première grandeur, voyant ce nouveau temple devant leurs yeux , bâti sur les ruines de l'ancien, tout hors d'eux-mêmes, s'abandonnaient à des sentiments de consolation spirituelle, si sensibles, qu'ils ne pouvaient retenir les larmes de joie qui découlaient de leurs yeux en abondance : Et mulli vociférantes in lœtitia elevabant vocem. (Ibid.)
Ces voix et ces larmes mêlées ensemble ne se pouvaient aisément démêler; les anciens pleuraient de tristesse et les jeunes de joie. Les premiers poussaient des cris de douleur et les seconds d'allégresse. Et de ce mélange résultait une clameur confuse qui s'entendait de loin : Nec polcrat quispiam agnoscere vocem clamoris lœtantium , et vocem flelus populi : commis tim enim populus vociferabatur clamore magno, et vox uudiebatur procul. (Ibid., 13.) Tâchons de les discerner un peu, el de voir la cause de la tristesse ou de la joie des uns et des autres. Ce sera notre première partie.
Mais voici un sujet inespéré de consolation qui vient au-devant de nous, et qui contre-balance la cause de notre tristesse. Le prophète Aggée se présente de la part de. Dieu pour parler à ce peuple allligé : Et faclum est verbum Domini in manu Aggœi prophète, dicens ; le Seigneur a dit : Allez trouver les prêtres el les anciens de mon peuple, et leur dites : Loquere ad sacerdotem magnum et ad reliquos popnli, dicens : Qui de vous est assez âgé pour avoir vu ce temple dans sa première splendeur et pour le voir encore à présent dans l'étal où il est ? Qui» in vobis est derelictus qui vidit domum istam in gloria sua prima, et quid vos videlis hanc nunc't n'esl-il pas vrai que ce nouvel édifice est comme rien en comparaison de l'ancien? Nunquid non ita est quasi non sit in oculis vestris? Mais prenez courage, dit le Seigneur, relevez vos espérances abattues : Et nunc confortare, Zorobabel, dicit Dominus. Confortare, sacerdos magne; confortare, omnis populus terree. Prêtres et peuples, consolez-vous; voici une bonne nouvelle que je vous apporte : viendra un temps où la gloire de ce temple nouveau, qui parait si peu de chose a présent à vos yeux,
surpas-era infiniment la gloire de l'auguste temple dont vous déplorez tant la ruine : Magna crit gloria domus istius novissimœ, plus [uam prima. C'est le Seigneur, le grand Dieu des armées qui l'assure, et la chose sera ainsi : Dicit Dominus exercituum. {Agg. il, 3, 5, 10.) Prophétie dont nous développerons le mystère, et qui fera la seconde partie de cette instruction.
Part. I". — De la sainteté de vie des premiers ecclésiastiques.
Nous n'avons pas dessein d'élaler ici les {vertus héroïques et les grands exemples d> piété des premiers fidèles, ni de parler de l'état florissant de l'Eglise primitive ; nous ne prétendons pas non plus expliquer les principes de leur morale, ni la doctrine toute céleste qui rendait leur vie si éclatante aux yeux même des philosophes les plus superbes et les plus prévenus contre le christianisme ; nous voulons nous restreindre précisément à ce qui concerne les ecclésiastiques. H est vrai qu'il nous reste peu de monuments de ces hommes apostoliques; eux-mêmes, presque seuls historiens de leurs siècles, écrivaient peu et ne songeaient uniquement qu'à édifier l'Eglise par leurs vertus, qu'à la multiplier par leur sang, et qu'è l'étendre par leurs travaux. Les tyrans d'ailleurs supprimaient et condamnaient au feu, non-seulement l'Ecriture sainte et les ouvrages des Chrétiens, mais même les actes judiciaires ou les procès qu'on faisait aux martyrs, et qui sans cela se fussent conservés dans les archives publiques, parce que c'étaient autant de sujets de confusion pour les idolâtres et de triomphe pour les fidèles. Mais, malgré des temps si reculés et si obscurs , malgré la rage de nos cruels persécuteurs, malgré même l'humilité, la simplicité et la vie cachée et persécutée des premiers Chrétiens, presque tous opprimés par l'injustice et la violence, toujours sous le glaive, et hors d'état d'étudier et d'écrire, leurs actions ont été si brillantes qu'elles se sont fait jour à travers une si épaisse nuit, et qu'il nous en reste encore assez pour nous édifier extrêmement, si noire peu de capacité, de lecture et de mémoire, ne faisait pas tort à tout ce qu'on en pourrait rapporter, ou si notre défaut d'éloquence ne dérobait rien aux éloges que tant de grandes actions méritent. Ce qui nous soutient, c'est que ce sera même commencer à les imiter que d'exposer leurs vertus tout simplement, sans rhétorique et sans méthode affectée, laissant à l'esprit de Dieu, à qui nous devons nous abandonner, le soin de nous suggérer leurs actions comme il lui plaira; retenant pour nous celui de les écrire dans l'ordre qu'elles se présenteront, sans aucune étude, et laissant aux lecteurs la liberté de fture là-dessus les réflexions que leur piété demandera.