RETIEN XI VERTUS ECCLESIASTIQUES
apparu à lui pour le tenter, sous la figure d'une belle femme, il prit avec sa main nue un fer tout rouge, et le jeta à la face de ce spectre : « In silentio noctis conversus diabolus in formam mulieris speciosae venit ad eum : tum ille arreptum manu nuda de lornace ferrutn candens in faciem ejus injecit.» Aussitôt le démon s'enfuit avec des hurlements horribles et qui furent entendus de tous les solitaires d'alentour : « At illa damans et ululans aufugit, ita ut omnes fraires qui in circuitu commanebant, ululatum fugientis audirent,» et, de ce moment, ce vénérable prêtre eut le don de tenir nu dans ses mains le fer embrasé de feu sans se brûler : «Et ex eo in usu habuit ferruin candens manu nuda ttrieie, nec lœdi.» C'est ainsi que les prêtres de ce temps-là conservaient leur chasteté, et résistaient aux tenta ions impures dont le démon voulait souiller leur sacerdoce ; c'est ainsi qu'ils en étaient récompensés dès cette vie même.
Saint Ammon.
Voici un autre exemple de leur chasteté, de leur mortification et de leur crainte, ou plutôt de leur respect religieux pour le sacerdoce. Un solitaire nommé Ammon, dont la vertu édifiait tout le pays, fut demandé pour évêque par les habitants d'une ville : « Quœ lam civitas desideravit eum habere episcopum. » En effet, c'était un homme d'une vie exemplaire. Dès sa tendre jeunesse il ne vivait que de pain et d'herbes crues : « A juventute crudis vescebatur, et nihil unquam comedebat quod igni fuis* et adraotum, prœler panem. » Lorsqu'il sentait son corps ému par quelque tentation impure, il prenait un fer rouge et se brûlait la chair: « Ferrum candens suis membris admovebat; » en sorte qu'il était tout meurtri. La conduite de ce serviteur de Dieu est différente de celle du précédent; l'un, pour conserver sa pureté brûlait ie démon même, l'autre brûlait sa propre chair: mais tous les deux éteignaient les flammes par les flammes, et détruisaient sans ressource les deux plus grands ennemis de la chasteté, la chair et le démon. La grâce du christianisme reluisait en celui-ci, qui crucifiait sa
chair ; la grâce du sacerdoce éclatait dans celui-là, qui détruisait les œuvres du diable. Il est vrai qu'Ammon, comme nous allons le voir, ne fut pas ordonné prêtre, mais il en eut l'esprit et la grâce, et il mérita de l'être; et la cicatrice de son corps mutilé fut pour lui un caractère infiniment plus précieux devant Dieu, que ne l'est souvent le caractère spirituel imprimé dans l'âme de beaucoup de prêlres. Saint Alhanase l'ayant mené à Rome pour y donner l'idée de la sainteté des moines d'Egypte, il ne voulut rien voir de toutes les raretés et merveilles de celte grande ville, (pie l'église de Saint- Pierre et de Saint-Paul où il allait faire s<;s prières: «Nihil ex raagniûcis u ibis operibus prœter templum Ptd.ro et Paulo dicatum videre omnino desideravit. » Comme on voulut donc le prendre atin de lui conférer
le sacerdoce, n'étant pas lo plus fort, il prit un ciseau et se coupa l'oreille gauche : « Arrepto forcipo sinistram aurem si bi abscidit. r SI menaça même de se couper la langue, si on continuait à lui vouloir faire violence : «Si me coegeritis, etiam linguam meam abscindam. » De sorte qu'on ne le pressa pas davantage. Ces actions, faites par un mouvement du Saint-Esprit, ne serontelles pas capables de refroidir l'ardeur aveugle de tant de jeunes gens qui, malgré leurs irrégularités de corps, et leurs défauts encore plus grands d'esprit et de vertu, forcent les évêques de leur imposer les mains, et contraignent l'Eglise de les admettre dans le ministère ? Il fallait des coups d'un tel éclat à notre siècle, et nous avions besoin de ces grands exemples pour réveiller notre peu de foi et pour guérir notre ambition. En sffet, que les choses ont changé de facel Autrefois les évêques persécutaient les saints de recevoir le sacerdoce ; aujourd'hui les pécheurs persécutent les évêques de leur conférer le sacerdoce.
Saint Apollonius, diacre.
Les vertus de saint Apollonius sont encore plus admirables. Après avoir mené une vie très-parfaite dans la solitude, il fut ordonné diacre au temps de la persécution : « Qui cum vitam magnificam egisset inter fratres, etiam diaconus ordinalus est. » Le diaconat fut la récompense de son rare mérite, et la couronne du martyre fut le fruit de son diaconat. Il comprit qu'un ministre de Jésus-Christ n'était à rien moins tenu qu'à l'imiter dans le sacrifice de soi-même, et qu'à prêcher de parole et d'exemple l'obligation que tous les ecclésiastiques ont de répandre leur sang pour celui qui leur commet la dispensalion du sien. Il allait donc dans ces temps difficiles chez tous les fidèles, pour les exhorter au martyre: « Tempore ergo persecutionis erat ei studium singulos quosque circuire fratres, cohorlari eos ad martyrium. » Mais s'il remplit ainsi excellemment l'office de diacre en prêchant l'Evangile, il va le remplir encore mieux par sa seconde fonction, c'est-à-dire, en s'offrant lui-même en sacrifice avec Jésus- Christ, les diacres étant nommés dans leur ordination: « Comminisiri et cooperatores corporis et sanguinis Domini. » On se saisit de lui, et on le met en prison : «Comprehensus est et in carcerem trusus; » là les idolâtres le chargent d'injures, et insultent à la religion chrétienne. Il n'y eut opprobre qu'on ne lui fît avaler. Sa patience surmonte tout; son humilité, sa charité, sa douceur touchent le plus inhumain de ses persécuteurs ; ce cœur endurci se trouve faible contre les charmes des paroles qui sortaient de la bouche de ce saint diacre. Il se rend à la grâce et se convertit à la foi: « Corde conipunclus est, vimque verborum ejus supra humanum morem in sua mente persensit, in tantum ut Christianuin se repente fateretur. » Il devient en un instant de persécuteur prédicateur, et prédicateur
martyr; car on lui fit éprouver toutes les tortures imaginables : « Oinnia gênera lormentorum ; » mais inutilement. Il est inébranlable aux flatteries et aux menaces.
Les païens, désespérés de la perle d'un homme qui leur était extrêmement cher, s'en prennent à notre saint diacre qui l'avait converti, et ils déchargent leur fureur sur lui avec une barbarie surprenante : «Correptum Apollonium gravioribus subdidit tormenlis, et deceploris in eum crimen exaggerat. » Ces nouveaux accroissements de tortures, semblables aux efforts de ceux qui pressent la vendange, font découler la grâce à torrents. Les officiers de justice et les satellites deviennent Chrétiens. Le président les fait tous périr par le feu et par Peau qui, avec leur sang, leur servirent de plusieurs baptêmes, dont ce saint diacre fut le ministre: « Diaconum oporlet baptizare,» C'est la remarque de Pallade : « Hoc enim sanctis non mors, sed baptismus fuit. » Les fidèles prennent le corps d'Apollonius, et l'inhument avec celui des autres martyrs qu'il avait gagnés à Dieu, comme avec des trésors incomparablement plus précieux que ceux qu'on a mis quelquefois dans le sépulcre des rois ; et il s'y opérait, de grands miracles : « A quibus usque ad prœsens tempus, virlutes mullae et signa miranda. » Tels étaient ces premiers diacres, telle était leur grâce et leur esprit.
S.iint Aliène, diacre.
En voici un autre connu de tout le monde, et dont la vertu n'est pas moins édifiante. C'est saint Arsène, diacre de l'Eglise romaine, donné par le Pape Damase à l'empereur, Théodose pour l'éducation des princes ses enfants, qu'il leva même des fonts baptismaux. Lassé du monde, il se retira dans les déserts d'Egypte, et obéit à la voix qui lui dit: Fuyez, Arsène, fuyez le siècle, aimez la retraite et le silence , et ne vous occupez que de votre salut : « Fuge, Arseni , fuge sseculum, solitudinem pelé, tibi prospice; fuge, tace, quiesce : base sunt principia salutis. » Pour se punir d'avoir porté de beaux habits à la cour, il ne se couvrait que des plus vils haillons du monastère : « Sludebat utab omnibus monachis viliora «t despectiora vestimenta haberet. «Théophile, évêque d'Alexandrie, et beaucoup d'autres, l'étant allés voir pour s'édifier de ses discours, il leur demanda s'ils voudraient bien faire ce qu'il leur dirait; ayant répondu qu'ils le feraient très-volontiers; c'est, leur dit-il, que partout où vous entendrez dire que je suis, vous n'y veniez pas:« Quocunque loco audierilis Arsenium , illuc ulterius ne accedatis. » Ce môme évêque voulant retourner le visiter, envoie savoir s'il l'agréerait; il répondit: S'il vient seul , je ne puis me dispenser de lui ouvrir la porte de ma cellule; mais, s'il vient accompagné, je m'en irai ailleurs : « Si soins veneris, aperio tibi ; si autem cum pluribus, ultra hic non sedebit Arsenius. » Quand il était à l'église, il se mettait 'derrière une colonne pour ne voir ni être vu
12i5 RETRAITE POUR LES ORDINANDS.— EÎSTUET1EN XL VERTUS ECCLESIASTIQUES. I22G
do personne :« Post colnmnam sedehat, ne aut ipse alterius, aul aller illius faeiem inspioere posset. » Quoiqu'il fût extrêmement savant, jamais il ne voulut enirer dans aucune question sur l'Ecriture: « Nunquam voluit loqui de quaestione aliqua Scriplurarum, cum posset magnifiée si vellet. » 11 disait qu'il s'était toujours repenti d'avoir parlé, mais jamais de s'être tu : « Loqui me semper pœniluit, tacere nunquam. » Solitaire jusqu'à ne pas vouloir demeurer dans 1 un lieu où le bruit des roseaux
agités par les vents
sujets à être troublait le silence :
Fugiamus sonitum arundinum istarum. »
Tels étaient les ecclésiastiques de ce tempslà, quand une fois ils se déterminaient à vivre dans la retraite. Une dame venue de Rome exprès pour le voir, disant que dans ta ville elle voyait des bommes , sans doute des ecclésiastiques du commun, mais qu'elle voulait voir celui-ci qui était plusqu'bomme: '< Sunt enim et in civilate nostra mulii bomines, sed ego veni propbetas videre ; » n'osa le regarder, mais elle le conjura qu'il sesouvîntde prier pour elle. Je [nierai Dieu, lui répondit-il,, qu'il etl'ace votre idée et votre souvenir de mon esprit : « Oro Deuni ut deleat memoriam lui de corde meo. » Il avait sans cesse ces paroles à la boucbe : Arsène , Arsène , pourquoi es-tu sorti du monde, pourquoi l'as-tu quitté? qu'cs-tu venu faire dans cette solitude? « Propter quid existi? » Il avait toujours un linge pour essuyer les larmes qui coulaient journellement de ses yeux : « Propter lacrymas quae crebro currebant ex oculis ejus. » En sorte même , qu'à force de pleurer, il avait perdu le poil des paupières : « Pili oculoruiu ejus nimio fletu ceciderant. » Ce don de larmes le suivit jusqu'à la mort; car, sur le point de rendre l'esprit, on le vit pleurer: «Cum autem traditurus esset spiritum, viderunt cum flentem. » Et comme on lui eut dit : Hé quoi! luon père, vous craignez la mort ? « In veritate et tu limes mortem?» Oui, en vérité je la crains, répliqua-t-il , et je n'ai jamais été sans cette crainte où vous me voyez à présent, et je crains même extrêmement:
« Et dixit eis : In veritate, limor enim qui in hac bora est mihi, semper fuit in me, et limeo valde : » après quoi il mourut en paix. Ce double exemple de pleurer sans cesse ses péchés , et d'avoir continuellement le souvenir de la mort présent, ne fut pas sans effet; car un saint religieux Fut si touché du premier, que, fondant eu larmes, il s'écria : Heureux Arsène, d'avoir tant pleuré sur vous en ce monde : « Beatus es, Arseni, quia flevisti temelipsum in saeculo islo; » puisque ceux qui ne pleurent pas en celte vie pleureront éternellement en l'autre : '< Qui enim se in bon sœculo non lleverit sempiterne plorabit illic. » El Théophile, patriarche d'Alexandrie, dont nous venons de parler, lit si bien réflexion au second, que, se trouvant prêl à rendre lame et s'en souvenant avec édification :Que vous êtes heureux, disait-il, ô Aliène ! d'avoir toujours eu devant les yeux cette dernière heure : « Bcalus es, A;- OElvrks compl. de de la Chétardie
seni, quia semper banc boram ob ocnlos habuisti. » Telle était la vertu des ecclésiastiques de ce temps-là, quand ils se mêlaient de vouloir vivre dans la retraite ; également grands dans le monde et hors du monde , et partout des modèles ou aux fidèles dans le monde, ou aux solitaires dans le désert.
Au reste, la vie des deux excellents diacres, dont nous venons de toucher quelques vertus, mérite un peu de réilexion. L'un et "autre firent éclater également, quoique différemment, la grâce de leur ministère.
Apollonius vainquit !e monde en le combattant, et Arsène en le fuyant. Le monde lit sortir Apollonius de la solitude , et la solitude fit sortir Arsène du monde. L'un quitta la retraite pour prêcher l'Evangile et soutenir l'Eglise; l'autre chercha la retraite pour pratiquer l'Évangile et pour édifier l'Eglise; l'un se fil la victime du monde, et l'autre lit du monde -sa victime. La persécution immola Apollonius par un prompt martyre; la pénitence immola Arsène par un lonv exercice des vertus. Enfin , ces deux dignes ecclésiastiques firent d;ms leur temps reluire, en eux ce qui semble éteint dans les ecclésiastiques de celui-ci , l'amour de la retraite et]du travail. Ils possédèrent ce quel'évêque suppose que nous possédons, quand il profère ces paroles dans notre ordination : « Abundet in eis tolius forma virlutis , pudor constans, auctoritas modesta, innocentée puritas, et spiritualis observantia disciplina;. »
On ne finirait assurément pas ce discours, si l'on voulait rapporter de suite tout ce que l'antiquité nous a laissé des vertus admirables des premiers ecclésiastiques; et quelque beaux qu'en fussent les exemples, la multitude enfin dégoûterait. On pourra dans la suite, selon les matières, exposer ce qu'on omet ici.
Quelle pureté, quelle délicatesse de conscience, quel esprit de mortification ne régnait pas parmi ces anciens ministres du Fils de Dieul
Saint Athanase, évêque.
Saint Athanase craignait si fort de flatter l'ouïe par la musique et de laisser amollir son cœur par la douceur de la mélodie, même dans l'église , qu'à peine soufiraitMi, dans le chant, ou plutôt dans la récitation des psaumes , de faibles indexions ; c'est ce que nous apprenons de saint Augustin, qui lui-même approuve ce sentiment comme le plus sûr : « Tutius mihi videtur quod de Alexandrino episcopo Athanasio same mihi dictum commemini , qui lam modico flexu vocis faciebat sonare leclorem psalmi, ut pronuntianti vicinior esset quam cauenti. » Quelle attention sur ses sens ! quelle opposition à toute volupté!
Saint Arsène, diacre. Saint Arsène , dont nous parlions il n'y a qu'un moment, était si ennemi des boums odeurs qu'il tenait exprès de l'eau corrompue cl puante dans sa cellule, afin de mor-
OEUVRES COMPLETES DE DE LA CHETAIiDIE.
fi fier son odorat, qu'il croyait avoir trop flatté lorsqu'il était à la cour, et d'éviter l'infection éternelle que souffriront les réprouvés dans l'enfer : « Cur pessimo fœtore iota eellula tua repletur ? » lui disaient ces bons anachorètes avec lesquels il vivait; mais il leur répondait : « Oportet me sustinere istiusmodi fœtorem, pro suavissimo illo odore quoin sœcnlari conversationefruebar, et ut in die judicii de illo] gehennœ inenarrabili fœtore liberet me Dominus. » Tel était l'esprit d'un diacre des premiers temps.
Saint Augustin, évoque.
Saint Augustin mortifiait tellement le plaisir de la vue, qu'il s'accuse et se reprend sévèrement de ce qu'allant à la campagne il avait vu par hasard un chien courir après un lièvre, et s'y était arrêté un moment : « Canem currentem post leporem jam non speclo cum in circo fit, at vero in agro si casu transeam avertit me fortassis ah aliqua magna cogitatione, atque ad se convertit illa venatio.non deviarecogens corpore jumenti, sed cordis inclinatione. » Et si vous ne venez à mon secours, dit-il, ô mon Dieu! en me faisant sentir ma misère et en me rappelant de ma dissipation, je me laisse aller à ce plaisir vain : « Et nisi jam mihi demonstrata infirmitate mea cito admoneas, vanus hebesco. » 11 est vrai que je reviens bientôt à moi; mais autre chose est de se relever promptement, autre chose est de ne pas tomber : « Aliud est cito surgere, aliud est non cadere. » Des gens qui s'examinent de si près sont bien éloignés de se laisser aller à de grandes fautes.
Saint Jérôme, prêtre.
Que dire de saint Jérôme, lorsqu'il se retira dans la solitude pour se disposer au sacerdoce? J'étais, dit-il, dans ces déserts arides, qui, toujours brûlés par l'ardeur du soleil, offrent aux solitaires un affreux séjour : « In eremo conslitutus, in illa vasta solitudine quœ, exusta solis ardoribus, horridum monachis praebet habitaculum. » J'étais seul, assis dans ces lieux éloignés du commerce des créatures, et comme un homme affligé, parce qu'en effet l'esprit de pénitence mo remplissait d'amertume :
« Sedebara solus, quia amaritudine plenus eram. » Les membres de mon corps, défigurés par le sac et le cilice qui les couvraient, étaient horribles à voir : « Horrebant sacco membra deformia; v sans cesse les larmes coulaient de mes yeux, sans cesse les soupirs sortaient de ma bouche : « Quotidie iacryinœ, quotidie gemitus. » Et si, quelquefois acccablé du sommeil, j'étais contraint de fermer la paupière, a peine permettais-je à mes os, presque disloqués par la maigreur, de sentir un moment la terre dure : « Et si quando repugnantem soinnus imminens oppressisset, nuda humo Yix ossa hœrentia collidebam. » Je ne parle pas du boire et du manger, puisque c'est une pratique toute commune en ces lieux-là, que les solitaires, môme malades, à peine se soulagent par de
l'eau fraîche : « De cibis vero et potu taceo ; cum eliam languentes monachi vix frigida aqua utantur; » et que, chez eux, manger quelque chose de cuit est une espèce de sensualité charnelle : « Et. coctum aliquid accepisse luxuria sit. » Voilà où m'avait réduit la crainte de l'enfer; telle était la prison où je m'étais condamné, compagnon des scorpions et des bètes farouches; et, la pâleur sur le visage, je me faisais justice moimême, pour ne pas tomber entre les mains de la justice divine : « Ob metum gehennœ tali me carcere damnaveram , scorpionum tantum et ferarum socius,pallebant ora jejuniis. » Et je me souviens que, dans l'ardeur de ma prière, prosterné aux pieds de Jésus- Christ, je joignais le jour à la nuit, criant et pleurant sans sesse : « Ad Jesu jacebani pedes, rigabarn lacrymis, et memini me clamantem diem crebro junxisse cum nocte. » Que dire d'un tel séminaire, d'une telle préparation aux ordres? Car, en effet, ce fut au sortir de ces quatre années de solitude qu'on l'éleva au sacerdoce; et l'Eglise le reconnaît dans son Office. Voici ses paroles : il se retira dans les vastes déserts de la Syrie, où, pendant quatre années entières, il ne s'appliqua uniquement qu'à la lecture des Livres sacrés et qu'à la méditation des biens éternels : '< Secessit in vastam Syriae solitudinem , ubi quadriennium in lectione divinorum librorum, cœlestisque beatitudinis contemplatione consumpsit. » L'abstinence continuelle, les larmes abondantes et la mortification du corps étaient son pain quotidien : « Assidua se abstinenlia, vi lacrymarum , et corporis affliclatione discrueians. » Après de si grandes épreuves de vocation et de vertu, après de telles préparations, on lui imposa les mains : « Presbyter a Paulino episcopo factus est. » Voilà quels étaient les ordinands de ces temps-là ; voilàquellesétaient leur vertu, leuroraison, leur mortification, leur religion.
Mais quelle était leur charité pour les pauvres, et comment s'acquittaient-ils exactement de ce devoir? Quel était leur détachement? En voici quelques exemples entre plusieurs.
Saint Exupère, évêque.
Saint Exupère, évêque de Toulouse, pratiquait excellemment celte vertu, et il souffrait la faim, et il apaisait la faim des pauvres; il jeûnait, pour empêcher que les autres ne jeûnassent; il était le seul indigent de son diocèse aux besoins duquel il no pourvoyait pas; l'abstinence rendait son visage pûle, parce qu'il versait toute sa substance dans Je sein du famélique; il avait les oreilles ouvertes aux cris des entrailles du prochain, et il était sourd aux plaintes de son estomac vide : c'est saint Jérôme qui rend ce témoignage à la vertu de ce grand prélat : « Sanctus Exuperius, Tolosœ episcopus, viduœ sareplcnsis imitator, esuriens pascit alios et, orc pallente jejuniis, lame torquetur aliéna, omnemque substanliam ChrisU pauperibi.is erogayi!. > Rien n'est
RETRAITE TOUR LES ORD1NANDS— ENTUETiEN XI.