‹ Œuvres completesChapitre 266 sur 296 · VERTUS ECCLESIASTIQUES · texte numérisé non relu

VERTUS ECCLESIASTIQUES

plus riche, continuo-t-il , que l'abondante pauvreté de ce digue évolue, qui, pour exercer la miséricorde, porte le corps du Seigneur dans un panier d'osier, et le sang dans une fiole de verre : « Nihil il lo ditius qui corpus Domini canistro vimineo, sanguineui portât in vitro. » C'est uo tel exemple que saint Jérôme propose à imiter à un moine auquel il écrivait : « Hujus tu e viciuo sectare vestigia. » Car c'est la maxime et l'esprit des saints, dont on a parlé au long ailleurs, que la vie des ecclésiastiques doit être le modèle de celle des religieux : « Monaslicus ordo débet sequi ecclesiaslicos ordines, et ad eorum imitationem ad divina ascendere, * dit le grand saint Denis. Que de circonstances dans cet exemple de saint Ex u père 1

En voici encore deux autres qui ne sont pas moins admirables, el ceci suffira; car s'il fallait rapporter le nombre des ecclésiastiques qui se sont dépouillés de tout, et qui se sont eux-mêmes donnés après avoir tout donné, comme fit saint Paulin, on entreprendrait un ouvrage immense. SainîArsène, diacre, dont nous avons parlé assez au long ri-dessus, ayant quitté les grandeurs de la terre, et s'étant retiré dans la solitude pour ne songer plus qu'à son salut, fut une fois visité par un magistrat; celui-ci lui apporta Je testament d'un riche sénateur, parent de saint Arsène, et qui instituait ce saint diacre son héritier et lui laissait ses grands biens : « Deferens ei teslamentum cujusdam senatoris parenlis ejus qui reliquerat ei haereditatem magnam vahle. » Arsène, prenant ce testament, se mit en devoir de le déchirer : « Et accipiens illud testamentura voluit illud scindere. » Ce magistrat s'étant jeté à ses pieds pour lui remontrer qu'il devait répondre de ce testament sous peine de la vie, notre vénérable diacre, en le lui rendant, el en y renonçant, lui dit ces admirables paroles : Je suis mort bien longtemps avant ce testateur, d'où vient donc qu'il lègue ses biens à un défunt qui n'est plus? « Ego prius mortuus sum quam ille, quomodo me fecit heeredem? etremisit teslamentum nihil

accipiens. ><

Saint Félix, prêtre.

Saint Félix, ce prêtre de Nolesi, célèbre par son zèle, par sa piété, parles persécutions tes prisons et les tourments qu'il endura pour la foi, après la paix rendue à l'Eglise , fut conseillé de redemander ses bi' ns qui pendant la persécution avaient été confisqués, on lui représenta que les empereurs ordonnaient par leurs édits qu'on les restituâtaux Chrétiens, et qu'il pourrait en faire des aumônes et les employer à de bonnes œuvres : « Quœ dispensare recepla mercedis magnœ eum fœnore posset egenis. » Celle proposition , quoique si bien colorée du prétexte de la charité, fit horreur à notre saint prêtre. A Dieu ne plaise , répliqua-t-il , que je rentre en possession des biens que j'ai une foi perdus pour Jésus-Christ, et que je perde ainsi te que j'ai gagné: « Horruil aiuissos in jura

reposcere fundos. » H se contenta pour tout patrimoine d'un petit morceau de terre, quoique fort maigre, qu'il labourait seul , el qu'il cultivait de ses mains, sans le secours d'aucun domestique ni valet, et ce champ lui portait suffisament du blé pour vivre sans être à charge h personne, il le tenait même de ferme sans le posséder en propre ; ayant outre cela un petit jardin dont il partageait les fruits .ivec le pauvre, inséparable compagnon de sa table. « Hune relinens animum tria macri jugera ruris, nec propriosub jure tenens , comiucta colonus, ipse manu coluit, famulo sine, pauperis horti , cum paupere semper collectum divisit olus, cum paupere mensa. » Tels étaient les prêtres do la primitive Eglise; tel était leur détachement, leur humilité, leur amour du travail et de la pauvreté, leur charité.

Saint Paulin, évèque.

Voici un nouvel exemple de leur mépris pour eux-mêmes. Sévère Sulpice avait écrit à saint Paulin de lui envoyer son portrait : ou ne peut dire avec quelle sainte indignation ce compliment fut reçu par saint Paulin. Votre affection paternelle a sans doute troublé votre raison, lui mande-t-il ; oh! quel secours à votre amour pour moi cherchez-vous dans le regard d'une vaine peinture? «Quseamoris veri solatia de inanibus formis petis ? » Mais duquel des deux voulez-vous que je vous envoie l'image ? de l'homme terrestre, ou de l'homme céleste? « Qnalem cupis ut mittamus imaginera libi? Terreni hominis an cœlestis? » Je sais que vous ne faites cas que de cette incorruptible beauté que Jésus-Christ aime en vous; que de cette beauté qui n'est qu'un crayon de cette beauté originale sur le modèle de laquelle vous avez été formé, et qui dans le prochain sert d'attrait à l'amour que vous lui portez , comme à un autre vous-même: « Scio quia tu illam incorruptibilem speciem concupiscis, quam in te Rex cœlestis adamavit; quam illa forma ad quam ipse formatus es : qua proximum juxta te diligas. » Malheureux que je suis ! tout défiguré par la ressemblance de l'homme terrestre, et tenant beaucoup pi us du premier Adam que du second, par mes sentiments tout de chair et par mes actions toutes terrestres, comment oserais-je me présenter à vous tel que je suis, e'esl-a-dire convaincu d'avoir effacé en moi , par la corruption de ma nature, l'image de l'homme céleste? « Sed pauper ego et dolens quia adhuc lerrenoe imaginis squalore concretus sum, et plus de primo quam de secundo Adam carneis sensibusel terrenis aclibus refero, quomodo libi audebo me pingere, cum cœlestis imaginis inficiariprober corruptionelerrena.» Je me trouve couvert de houle de quelque côté que je me tourne : « Ulrinque me concludil pudor. » Je rougis de me peindre tel que je suis, je n'ose me peindre autre que j<; suis : « Erubesco pingere quod sum, non audeo pingere quod non sum. «. Plaise à Dieu que , selon la parole du Roi-Prophète , lu Seigneur détruise en moi l'image de ce vieil

homme, et qu'il l'efface et la réduise à rien : « ILujus imaginer in me quœso Deus conterat , et ad nihil redigat. » Plaise à Dieu que, selon la parole du vieillard Siméon , Jésus- Christ me soit en ruine et en résurrection; en ruine, pour anéantir en moi cette vieille ressemblance ; en résurrection , pour tracer en moi la nouvelle image: « Utinamcompleatur in me verbum illud evangelici Simeonis ut fiatmihi Christus in ruinam et in resurreclionem ; ruina exteriori meo, et interiori resurrectio , » afin que l'ancien édifice que le péché avait bâti en moi sur les ruines de l'innocence, soit à son tour ruiné, et que l'édifice nouveau que l'innocence élève sur les ruines du péché, soit rétabli pour ne plus tomber : « Ut cadat in me peccatum quod anima cadente consistit , et exsurgat ille immortalis, qui cedidit exsurgente peccato. »ll achève cette lettre si humble , si spirituelle , si instructive, en remerciant Dieu de ce que la charité avait ^ravé son portrait dans le coeur de Su'lpice Sévère comme sur une table incorruptible et avec des traits ineffaçables : « Gratia Domino quod perenni inagis et vivente pictura imagines nostras non in tabulis carnalibuscordis lui pinxit,ubi nosimpressos, et auimœ tuae conformâtes, non solum istic, sed in œterno seeeulo conspicies. » Sans doute que l'exemple d'un saint si grand selon Dieu et selon le monde est une haute condamnation de l'amour-propre de tant d'ecclésiassiques qui souvent même n'ont rien qui les rende remarquables selon le siècle, que leur présomption, et qui cependant n'affectent rien davantage quedese faire peindre etd'avoirdans leur chambre leur tableau, qui souvent représente encore mieux, leur vanité que leur visage.

Saint Grégoire, évêque.

Pour revenir au portrait bien plus édifiant des premiers ecclésiastiques , et au riche tableau de leurs vertus, faut-il s'étonner s'ils travaillaient avec un succès surprenant à la conversion des peuples, et à la sanctification des âmes, après s être ainsi eux-mêmes et convertis à Dieu si entièrement, et sanctifiés si parfaitement? Saint Basile écrit que saint Grégoire de Néocésarée entra dans son diocèse sans y trouver aucun Chrétien : dans la ville, dans les villages, à la campagne, tout était idolâtre; nul fidèle, nulle connaissance de Jésus- Christ : une province obscurcie et accablée sous les ténèbres épaisses du paganisme. Ce bienheureux prélat entre dans celte forêt, pleine de bêles farouches, d'animaux immondes, et il y entre accompagné de dixsept personnes seulement; il y entre, non point avec un grand équipage, ni un train magnifique, mais un éclat admirable de vertu qu'il répand de toutes parts. Une grande lumière se lève par toute la province : « Velut insignis magnaque lucerna in Ecclesia Dei resplenduil. » Il va, non point donner de l'étonnement aux grands de la terre, mais de la terreur aux démons à qui il déclare la guerre : « Qui spiritusope terrorcm habuil adversus dœmonum potesiates. x La

vie sainte qu'il avait menée jusqu'alors attire sur lui une si abondante grâce pour opérer le salut du prochain et pour gagner les idolâtres à Jésus-Christ, qu'avec ces dixsept compagnons de ses travaux apostoliques, il convertit à la foi tous ses diocésains, ainsi que le même sainl Basile nous l'assure en ces lermes : « Nam tanlam accepit gratiam ad obedienliam fidei inler gentes, ut assumptis non plus septemdecim Christianis, universum populum et urbanum et rusticaiium, per aguitionem junxerit Deo. » Tel fut le fruit d'un homme qui, après avoir mené la vie d'un ange avant d'entrer dans le clergé, reçut le sacerdoce pour exercer un ministère redoutable aux anges mêmes. C'est encore l'observation du même saint Basile, qui s'explique en ces termes : ;< Sanctorum vesligiis per omnem vitam inbœsit, atque evangelicœ conversationis vigorem quandiu vixit praestitit. » Tel est le caractère de ceux qui fructifient dans l'Eglise, tel est l'esprit des hommes vérilablement apostoliques, et remplis de la grâce des premiers temps.

Suint Abraham, prêtre.

Il n'y a qu'un moment que nous avons vu les vertus du bienheureux Abraham, dont l'histoire a été écrite par saint Epbrem, diacre d'une éminente sainteté. Saint Abraham, dès sa jeunesse, garda inviolablement la chasteté : « A juveniute castitatis pudiciliam conservabit. » Il renonça h un mariage avantageux selon le monde, il distribua ses grands biens aux pauvres, il se relira dans une solitude , il se revêtit d'un cilice et d'un habit grossier qui, l'un et l'autre, lui servirent le reste de ses jours : « In omnibus quinquaginta annis abstinentia) suas vestem cilicinam qua indulus fuerat non mulavil. » Sa vie était un jeûne austère et continuel; aucun jour ne se passa sans qu'il versât abondamment des larmes, et, ce qui paraît très-digne de remarque, c'est que, pendant cinquante années, jamais il ne rompit une seule fois le règlement qu'il s'était imposé : « In omni lempore abstineutiœ suœ regulam quam semel arripuit non mutavit ; quinquaginta annos inslitutum proprium omni alacritale complevit. » La longueur d'une vie si âpre ne lui donna ni dégoût ni ennui : cinquante années de pénitence lui parurent peu de jours, et il ne compta pour rien cette longue austérité : l'amour de Jésus-Christ lui rendit douces toutes les rigueurs, aisées toutes les difficultés, courtes toutes les douleurs : « Et ob nimium hoedesiderium quod habebat in Christo, omne œvum tempo ris illius quasi dies paucissimos repu ta bat, et totus rigor acerrimœ conver.>aiionis ejus apud tuai pro nihilo videbatur. » Nous avons déjà vu tout cela ci-dessus.

Tant de marques de vocation au sacerdoce, tant de vertus et de dispositions propres à remplir les emplois de ce divin ministère, et à gagner des âmes à Dieu, ne demeurèrent pas toujours sous le boisseau. Une lumière se lève dans l'Eglise de Dieu,

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une sainteté si éclatante jette ses rayons de toutes parts : » Repente quasi lux qiuedam in corde ejus divina gratia refulsit. » Un prophète parait dans la solitude comme an autre saint Jean-Baptiste, comme un ange du Seigneur : « Angelicam vilain in terris agens : » c'est ce qui doit se passer dans un homme bien appelé au sacerdoce; comme en effet Dieu visiblement y appelait celui-ci, et voici comment la chose se passa.

Il y avait dans cette province une fort grande habitation qui n'était peuplée que de païens, mais de païens les plus barbares et les plus obstinés qui fussent au monde, et si prodigieusement attachés au culte de leurs idoles depuis la plus petite jusqu'à la plus grande, que qui que ce soit sur la terre no semblait capable de les retirer d'un endurcissement si épouvantable : « A minimo usque ad maximum pagani crudelissimi quos ah idolorum cuilu nullus omnino valebat avertere. >> L'évêque de ce pays-là, zélé pour le salut de ces pauvres aveugles, avait de temps en temps envoyé des prêtres et des diacres pour travailler à leur réduction , mais inutilement ; ces gens féroces causaient des maux infinis à ces bons missionnaires; ils les persécutaient horriblement en toute sorte de manières, et ils excitaient des séditions si étranges contre eux, que ceux-ci s'en étaient revenus sans rien faire : « Nonpulli quidam presbyleri et diaconi, in hoc ipsum illic ordinati et directi ab episcopo, sine ullosalu lis eorum fructu recedebant, neqnaquam afllictionis ferentes laborem, quia non solum non suaderi, et ad consensum aniîuus eorum ferox non poterat tlecti, verum eliam persecutiones in eos, qui se monebant, ac seditiones vehementissimas concitabanl ; » des troupes même de moines ayant plusieurs fbisaussi tenté cette conquête, avaient échoué comme lesaulres: « Turba monachorum semelatque iterum adiré nitentes, nihil penitus pro conversione eoruai agere po'.uerunt. »

Cet évoque, ne sachant plus à quel remède recourir, jeta les yeux sur notre solitaire; il en conféra avec ses ecclésiastiques, et on convint que la patience et la charité de cet homme deDieu pouvaient seules venir à bout d'une telle entreprise : « Potesl enim eos palienlia ac nimia charilale ad Deum convert.'ie. » La ditliculté fut de le résoudre à recevoir le sacerdoce; on délibère comment on ferait. L'évêque avec ses ecclésiastiques marche droit à la cellule de notre anachorète : « Episcopus ad cellulamsancti viricum clericis suis proticiscitur ; » et lui déclare son dessein. Saint Abraham, la larme à l'œil, conjure l'évêque de le laisser pleurer ses propres péchés le reste de ses jours, de ne îe point élever à un si grand ministère, de ne pas le charger d'un si pénible emploi. L'évêque lui repart qu'un moine est obligé u'obéir; que l'obéissance est la plus excellente des vertus, qui sans elle ne sont pas même vertus; en un mot, qu'il ne suffit pas (Lavoir quitté le monde, s'il ne se quille pas lui-môme et ne veut passer pour un rebelle; d'ailleurs, qu'il a jusqu'alors travaillé [tour

lui, qu'il faut désormais qu'il travaille pour autrui; qu'il se sauverait seul dans le désert, qu'il en sauvera plusieurs dans le monde, Le solitaire fond en larmes. Je vous prie, dit-il à l'évêque, de considérer que je ne suis qu'un chien mort : « Heecille cumaudisset cœpit flere amare, dicens ad eum : Quid sum ego canis morluus. x Nonobstant ces résistances, ces raisons et ces pleurs, il fallut être ordonné prêtre. C'est ce qu'on appelle une vocation revêtue de loutes les conditions et de toutes les dispositions les plus excellentes et les plus souhaitables pour le sacerdoce : mais où l'envoie-t-on ? quel bénéfice lui destine-t-on ? quel établissement lui procure-t-on ? On le fait prêtre pour lui commettre un peuple idolâtre , farouche, impie, séditieux , méchant. Voilà une mission peu agréable à la nature : « Presbyler ordinatus statim ad vicum paganorum sine mora dirigitur. » C'est un curé des premiers siècles; voyons ce qu'il fera, il arrive dans celte habitation d'idolâtres ; il trouve toute cette nombreuse multitude de 'peuple dans un attachement horrible à la superstition ; il pleure, il.'gémit, il crie: « Vidensomnes in insania idololatriœ vehementer esse detentos, ex imo pectore ingemiscens flevit, et elevans oculos suos, y etc.

il s'avise d'un expédient. Tout son bien n'avait pas encore été achevé de distribuer aux pauvres ; il écrit à un ami de lui en apporter le reste, qui fut assez considérable pour lui faire entreprendre l'édifice d'une église. Il ne disait mot, il tenait son dessein caché aux païens, il passait au milieu de leurs simulacres sans leur témoigner aucun autre dessein que d'embellir leur demeure d'un bâtiment; il se contente de soupirer au dedans de son cœur d'un tel abandon. Enfin, son église achevée, il en fît la dédicace avec les larmes qui découlaient de ses yeux; ensuite il va un malin dans le temple de ces idolâtres, il renverse leurs simulacres et leurs idoles, il démolit leurs autels, il met tout par terre. Ces hommes, ou plutôt ces bêtes farouches se jettent en fureur sur ce bon prêtre, ils le déchirent de coups, ils le couvrent de plaies et le chassent : « Quasi agrestes fera? insiliunt,eumque laceratum multis verberibns fugaverunt. » 11 se retire, et la nuit en cachette, sans se soucier de tant de blessures, il rentre dans son église, là il demande toute la nuit à Dieu la conversion de ce pauvre peuple commis à ses soins : « Ipse autein claui in ecclesia residens, plagarum suarum laceralionem non curans, sed tantummodo cuin lacrymis ac gemitibus ut salvi fièrent Dominum deprecabatur. » Le lendemain les idolâtres viennent à celte église et trouvent en prières celui qu'ils croyaient trouver demi-morl de ses blessures. Cette merveille les consterne, ils viennent souvent à cette église, ils la considèrent et en admirent les ornements et la propreté, touchés, non d'aucun motif de religion, mais attirés par le charme de la nouveauté et de la curiosité. Or, une fois, comme ils regardaient cet oratoire, le saint

homme se mit à les conjurer de se convertir h Dieu et de renoncer à leurs erreurs : « Coepit itaque quadam die vir beatns deprecari eos ut agnoscercnt Deum. » Mais ces méchants en deviennent plus furieux. Ils se jettent de nouveau sur lui et l'accablent de coups de bâtons; ils .frappent sur ce saint prêtre, qui souffre cet outrage avec aussi peu d'émotion que s'ils eussent frappé sur une statue inanimée: ensuite, l'ayant renversé par terre, ils lui attachent une corde aux. pieds, ils le traînent hors de leur hahilation et jettent un tas de pierres sur lui, croyant qu'il était mort : « Deinde pedibus ejus fune ligatis, extra vicum traxerunt Japidibus obruentes, mortuumque arbitrantes seminecem reliquerunt. »

Sur le minuit, notre saint prêtre revient à soi et se met à pleurer amèrement, se plaignant amoureusement à Dieu, et lui demandant pour lui de la force, et, pour ces pauvres aveugles, la lumière de la foi. Son oraison finie, il se lève, il rentre dans le village, il va dans son église et se met à chanter des psaumes. A cette nouvelle, les habitants forcenés de rage, accourent tout étonnés de le trouver en vie ; ils se jettent sur lui et n'omettent aucun tourment dont ils n'exercent sa patience ; ils lui attachent les pieds d'une corde et le traînent encore hors leur village : « Rursus autera facto diluculo venientes viderunt eum, et stupefacti atque in insaniam versi nulla habentes viscera misericordicB, acerrimis illum tormentis crudeliterque conficiunt, et solito funibus alligalum extra vicum traxerunt. »

Trois ans s'écoulèrent parmi de semblables combats, sans que jamais notre invincible prêtre cédât à tant de persécutions. On le battait, on le traînait, on le lapidait, on le laissait mourir de faim et de soif; on le tourmentait en mille manières : c'était un rocher inébranlable, un marbre dur : « Heec autem cum per triennium pateretur, quasi verus adamas tolerabiliter perdu rabat ; nec tôt tantisque insectationum tribulationibus cessit; sed cum caederetur, cum traheretur, cum persecutiones pateretur, cum lapidaretur, cum famé et siti laboraret in omnibus his quœ ei acciderant, nunquam ad iracundiam provocatus, nunquam ad indignationem comniotus est. » Aucun mouvement de colère, aucune parole d'indignation; rien ne sortit de sa bouche, rien ne parut en lui qui fît voir le moindre chagrin. Jamais en lui de découragement pour de si mauvais succès, jamais de dégoût ni d'ennui : '< Nunquam pusillanimitate distabuit, nunquam lœdio fatigatus est. » Plus ils le persécutaient, plus il les aimait : « Sed cum aspera omnia pateretur, raagis ac magis amor ejus in eos et charitas augebantur.» Il reprenait l'un, il flattait l'autre; il honorait bs vieillards, il caressait les jeunes gens, il se faisait tout à tous ; cependant il ne recevait de tous que des railleries, des mépris, des opprobres, des outrages : « Cum e contrario ab eis subsannaretur, irrideretur, atque mille opprobria pateretur. «

Enfin, au bout de (rois ans, ces idolâtres,

un jour assemblés, s'étonnent au dernier point d'une telle constance. Ils se disaient l'un à l'autre : Qui vit jamais une telle patience? quel extrême amour cet homme-là n'a-t-il i as pour nous? de quelque tribulation dont nous l'ayons affligé, jamais il no nous a pris en aversion ; il a tout enduré avec joie. Si le Dieu qu'il prêche n'était le véritable Dieu, comme il l'assure, et que le paradis et l'enfer qu'il nous annonce ne fussent pas, eût-il pu soutenir tant de maux que nous lui avons faits? Ajoutons à cela, disaient-ils, qu'il a renversé tout seul nos dieux, et détruit nos autels sans qu'ils aient pu lui faire aucun mal, ni se venger de lui en aucune manière. 11 faut que ce soit là un vrai homme de bien, un vrai serviteur de Dieu. Ce que l'on publie de sa sainteté est moins que ce que nous voyons. Allons donc tous ensemble le trouver, et croyons au Dieu qu'il nous prêche : « Et hœc inter se colloquentes pariter omnes in ecclesiam pergunt, clamantes atque dicentes : Gloria Deo cœlesti qui misit famulumsuum ut nos ab errore salvaret. »

Qui pourrait exprimer la joie de ce bon prêtre , de ce digne curé des premiers temps? H les exhorte, il les instruit, il les enflamme, il les baptise, il forme là une chrétienté d'une sainteté admirable. L'ouvrage achevé, affermi, perfectionné, se voyant selon son goût trop aimé, trop suivi, trop honoré, il se dérobe d'eux une nuit, et s'enfuit dans une solitude reculée, après les avoir tendrement recommandés à Dieu : « Et se quibus potuit latebris occultavit. »

Le matin venu, ces pauvres gens, comme des brebis égarées, ne trouvant plus leur bon pasteur, le cherchent partout; ils pleurent, ils l'appellent à haute voix par son nom :« Quasi errantes oves diversis locis pastorem proprium perquirebant , nomenque ululantes cum lacrymis inclamant. »

Dans cette désolation, ne sachant que faire, ils vont trouver l'évêque et lui racontent ce qui leur est arrivé; ce prélat se transporte chez eux, il les console, il admire la foi, la piété, la religion de ce peuple. Voyant que parmi ces bons fidèles il y en avait plusieurs d'une vertu affermie et d'un exemple de vie irréprochable, il les appelle, il les dispose au sacerdoce et leur impose les mains. 11 en fait les uns prêtres, les autres diacres, le1» autres lecteurs : « Presbyteros ac diaconos, lectoresque consliluit. » Voilà un clergé nouveau établi; un nouveau peuple agrégé au Seigneur. Notre saint pasteur, apprenant cette bonne nouvelle dans sa retraite, en rend d'immenses grâces à Jésus-Christ.

Que de choses admirables dans la vie de ce bon prêtre, de cet excellent ouvrier 1 quelle espèce de bénéfice fut le sien 1 Combien la solitude est-elle nécessaire pour former les ouvriers évangéliquesl L'excellente école pour y devenir un vrai pasteur des âmes ! Qu'il faut souffrir pour remplir les devoirs du minstère sacerdotal 1 Combien la vie austère, la patience, l'humilité, le jeûne, la prière, les larmes, et toutes les au-

1237 RETRAITE POUR LES OKUINANDS.— ENTRETIEN XL VERTES ECCLESIASTIQUES. 1238

1res vertus que nous venons d'admirer, sont-elles nécessaires pour gagner lésâmes a Jésus-Christ! pour convertir les pécheurs les plus endurcis, pour vaincre le démon ! Combien f;iut-il être détaché de tout, mort à tout, élevé au-dessus de tout, pour fructifier dans l*Eglise! Que de sujets do confusion pour nous 1 que ces grands exemples doivent nous causer de crainte I Seigneur, disait le bienheureux homme Job, dans la misère où je suis, vous me mettez devant les yeux la perfection avec laquelle vos fidèles serviteurs ont autrefois supporté les tribulations dont vous avez exercé leur vertu, et vous condamnez ma vie par l'opposition de leur patience à la manière imparfaite dont je souffre mes maux : ces saints personnages s'élèvent contre moi, et me font des reproches intérieurs qui m'altèrent. Ce sont des témoins muets et des accusateurs secrets qui combattent sans cesse contre moi et qui m'effrayent : « Instauras testes tuos contra me. » En effet, comme observe le grand saint Grégoire sur ce même passage. Dieu suscite contre nous ses témoins, lorsque, pour nous reprendre et pour nous instruire tout à la fois, il oppose la vie vertueuse de ses élus à noire vie imparfaite et languissante : « Testes suos contra nos Dominus instaurât, cura electorum vitam prayitati nostrae contrariam ad arguendos nos instruendosque multiplicat. «Lorsque, pour nous faire rougir de ce que nous ne pratiquons pas le bien qu'il attend de nous, il substitue ses fidèles serviteurs qui, à notre honte, le font devant nous et remportent le prix qu'il avait destiné pour nous : « Cum bona quœ facere jpsi negligimus, ad correplionem nostram fieri ab aliis demonslrat. » Afin que si nous sommes sourds aux avertissements, du moins nous ne soyons pas aveugles aux exemples : « Ut qui preeceptis non accendimur, saltem exeinphs excitemur; >• que nous comprenions que toutes nos difficultés prétendues à crucifier notre chairne sont qu'imaginaires, voyant qu'elles ne sont pas capables d'en arrêter d'autres aussi faibles que nous, mais plus fidèles que nous ; et afin que nous craignions d'autant plusja perte 'intérieure que nous faisons par notre lâcheté, et la rigueur du jugement que nous nous attirons par notre infidélité, que nous voyions clairement la différence de la conduite des saints et de la nôtre, et que nous considérions d'une part la cruauté des maux qu'ils ont soufferts, et de l'autre la patience avec laquelle ils les ont soufferts : « Electos Dei quippe cerniinus, et pia a^ere, et crudelia multa tolelarc. »

Saint Lucien, prêtre.

Pour passer à un autre exemple des premiers temps, qui nous édifiera aussi beaucoup, que dirons-nous de saint Lucien, prêtre et curé d'un bourg de la Palestine, nommé Caphargamala? Ce fut à lui que saint Garaaliel apparut; ce fut lui que Dieu jugea digne de la révélation des reliques de

saint Etienne. Il avait été élevé dans la solitude, puis on l'avait choisi pour lui confier le salut des habitants d'une paroisse. Quelle vie admirable ne menait-il pas? Sitôt qu'il eut eu la première apparition de saint Garaaliel, il se mit à faire trois semaines de prières assidues, pendant lesquelles il jeûna; mais comment jeûnait-il? il ne mangeait que des viandes sèches; c'est-à-dire du pain sec avec du sel et de l'eau, comme nous avons accoutumé, dit-il, de faire en Carême :« Et cœpi ex illa die jejunare et ab omnibus me abstinere, et praeler panera et salera in escara nihil suraere, etaquatn bibere sicut solemusin diebus sanclae quadragesiméc facere. » Voilà un exemple de prières et de tempérance; en voici un d'obéissance. Son évêque, pour lors à Samarie, ne pouvant aller sur-le-charnp à ce bourg, faire fouiller en terre pour découvrir les tombeaux do quelques grands saints, il lui indiqua un endroit élevé de ce lieu, qu'apparemment il avait visilé d'autres fois, où il conjecturait que pourraient être ces précieux dépôts : « Dixit aulem rnihi sanctus episcopus : Vade, fode in acervo qui est in ipso agro, et si inveneris nunlia rnihi, » et lui dit de faire creuser en cet endroit. Lucien s'en retourne à Caphargamala ; et, dès le même soir, il arrête des ouvriers pour mettre la main à l'œuvre le lendemain matin. Pendant la nuit, Gamaliel apparaît encore à un saint moine et lui révèle l'endroit où ces curps sacrés reposaient, qui n'était pas le lieu désigné par l'évêque. Ce moine fait rapport de sa révélation à Lucien, pour l'obliger, sans perdre de temps, à faire chercher où il avait appris que ces reliques étaient. Cette vision paraissait clairement venir du ciel; cependant ce prêtre obéissant et soumis préfère l'ordre de son supérieur à la révélation de ce saint religieux; il commence parfaire fouir où son évêque lui avait enjoint : « Eadem vero nocte apparuit ipse Dotninus Gamaliel cuidam monacho nomine Magetio, innocenti et simplici viro, et dixit ad eum : Vade,dic Luciano presbytero: Vane laboras in acervo illo, etc. Nos ivirausad acervum, et fodientes nihil inveniraus; converiimus autem nos ad monumentum illud ubi monacho ipsa nocte apparuerat, et fodientes invenimus, » etc.

On ne finirait point si on ne se résolvait à supprimer un nombre infini de semblables exemples.

Comment exposer ici l'humilité qui leur a fait fuir les dignités ecclésiastiques, et qui leur a fait préférer une vie pénitente et cachée à tout l'éclat des plus grands emplois?

Saint Chrysostome , évêque.

Comment saint Chrysostome sepréparat-il a l'état ecclésiastique et aux fonctions du sacerdoce? Premièrement, par la conservation de son innocence et de sa pureté :« Adoiescentiœ lubricura perpétua exercilalione praeparavit. » En second lieu, par l'amour et la lecture assidue de l'Ecriture et des Livres sainls : « Sanctarum lilterarum amore cor-

OEUVRES COMPLETES DE DE LA CHETÀRDiE.

repius est. >. Ayant ensuite quitlé le monde et le barreau pour se préparer au baptême, il commença presque en même temps à être Chrétien ot à être solitaire. Enfin, trois ans s'étant écoulés, sous la discipline domestique de saint Mélèce, évoque d'Antioche, il fut ordonné lecteur : « Cum vero Meletius assidentem sibi fide, sacrisque dogmalibus «Jiligenler instrueret Joannem, post trionnium ferme lavacri regeneratione mundatum, lectorem ordinavit. »

Mais, pour le disposer à la charge de pasteur, ce n'était pas assez que trois années écoulées dans un tel séminaire , comme était la maison d'un si saint prélat que Melèce, il fallait encore quelque chose de plus. En effet, continue Pallade.le mouvement de son cœur le portant aune plus grande séparation, et ne se contentant pas des exercices de pénitence qu'il avait faits jusqu'à ce tempslà dans Antioche, il se retira dans les montagnes de Syrie : « Non contentus laboribus civitatis in ipso juvenlutis flore, vicinos occupât montes. » Là, après être entré en conférence avec un ancien solitaire de ce désert, et qui faisait profession d'une trèsgrande austérité, il se rangea sous sa conduite pour lui servir de compagnon et pour pratiquer exactement tout ce qu'il y avait de plus pénible et de plus dur dans sa manière de vivre : « Ibique congressus seni cuidam Syro, continenlise imprimis studioso, sese illi socium deilit, imitatus vilee continentiam, duritiamque propositi. >> Ce n'est pas (pie notre grand saint ne trouvât d'abord de grandes difficultés à un tel genre de vie. il .s'accuse lui-même d'avoir senti beaucoup de répugnance à se voir réduit de ;>e servir d'une même huile et de tirer du même vase de quoi fournir à sa nourriture et à sa lampe, comme il s'exprime lui-même dans son traité De la componction du cœur, qu'il composa quand il se fut accoutumé à la retraite : « Sed et illud non segniter requirebam, ne forte eodem oleo olla et lucerna esset aptanda. » Malgré ces dégoûts, courageusement surmontés et constamment supportés, il demeura quatre ans auprès de ce solitaire, s'exerç.mt pendant tout ce temps-là à éteindre en soi, par l'amour et la méditation de l'Ecriture, les désirs et les mouvements de la convoitise : « Mansit autem apud illum annos quatuor incenliva naturalisardoris divinarum litterarum studiis superans. » El, non content de cette retraite, touché du désir de se cacher davantage, il s'enfonça plus avant dans le désert; là il se renferma seul dans une caverne, et y demeura reclus pendant près de deux ans : « Desiderio delitescendi solus remotiorem eremum petiit, illicque spelunca inclusus biennium ferme peregit. » Son occupation dans cette grotte pendant tout ce temps, fut uniquement la lecture des Livres.saints, la méditation perpétuelle et les longues veilles. « Quo in lempore jugiter, ferme sine somnm persistons Scripturas sanctas penitus edidicit, earutnque perpétua medilatione ignoranliam fu~ gavit. » En sorte même que pour subjuguer

entièrement la sensualité par le froid et la mortification, il demeura ces deux ans sans se coucher ni jour ni nuit : « Cum toto biennio nunquam cubuisset, non nocte, non die, subjectas veritri partes omnino mortificat, frigore renum virtutes feriente. »

Ce fut dans celte solitude, vrai séjour où l'on puise l'esprit ecclésiastique, que ce savant et pieux anachorète, n'étant encore que lecteur, et n'ayant qu'environ trente ans, composa ses admirables livres Du sacerdoce : « Libros De sacerdotio adhuc solitarius scripsit, >, qui sont l'ouvrage d'un homme consommé dans la science de l'Ecriture, dans la doctrine de l'Eglise, dans les lettres même humaines, et que le Saint-Esprit seul peut avoir inspirés à un homme mortel dans un désert, destitué de tous les secours nécessaires à une si grande entreprise. Les maladies qui l'attaquèrent, procurées sans doute par tant d'austérités, l'obligèrent à quitter la solitude : « Impeditus segritudine, speluncis renuntiare cogitur. » 11 revint donc à Antioche; et Melèce l'ayant recouvré, l'ordonna diacre, et il en exerça les sacrées fonctions pendant cinq ans": « A Meletio diaconus ordinatus, quinque annis venerandis ministrat altaribus. » Flavien, successeur de Melèce dans le siège patriarcal d'Antioche, voulut le consacrer prêtre ; et quelque résistance qu'il y apportât, il fallut enfin qu'il acceptât cette dignité : « Presbyter a Flaviano episcopo consecratur, invitus licet ac multum renitens. » L'empereur Léon, dans la Vie ou plutôt dans J'éloge qu'il a fait de saint Chrysnstome, assure qu'un ange apparut à Flavien, comme une nuit il était en prières, et qu'il lui découvrit la volonté de Dieu sur cette promotion et ses desseins sur ce vase d'élection : « Flavianus autem cum vigilaret ut consueverat quadam nocte videt divinum accesisse angelum quijubebat ordinare Joannem, dicens futurura Joannem novum vas electionis. » Telle fut la vocation de saint Chrysostome au sacerdoce, dont il soutint pendant douze années les travaux et la gloire avec un succès duquel on ne voit presque pas d'exemple, parce qu'en elfet on en voit peu d'une telle préparation au sacerdoce. Après quoi ayant, comme chacun sait, rempli si parfaitement les devoirs d'un saint prêtre et d'un prédicateur véritablement apostolique, dans Antioche, la Providence l'éleva au siège patriarcal de Constantinople, d'où il éclaira toute l'Eglise. Tels étaient ceux que Dieu choisissait dans ces bienheureux sièclespour un si haut ministère. Telles furent les grâces dont il prévint notre saint pour le disposer au sacerdoce; l'innocence du baptême, le détachement de toutes choses, l'éducation dans la famille d'un saint évêque, c'est-à-dire dans un des séminaires de ce temps-là, la vie pénitente, l'étude de l'Ecriture, la retraite, la méditation, la crainte du sacerdoce, reçu après avoir exercé plusieurs années les ordres inférieurs et s'être exercé dans toutes les vertus sacerdotales les pîus difficiles ; et, après diverses répugnances, la

iVA RETRAITE POUR LES ORD1NANDS. — ENTRETIEN XI. VERTUS ECCLESIASTIQUES. m<2

fuite de la dignité épiscopale; car dès qu'il était chez saint Mélèce, et un peu avant qu'il se retirât dans le désert, il s'était caché pour n'être pas fait évoque, et il avait évité ce fardeau si désiré par ceux qui n'en savent pas le poids.

Saint Augustin, évêque.

Finissons par saint Augustin. Après sa conversion et son baptême, effrayé par la grandeur de ses crimes et par le poids de ses habitudes invétérées, il avait résolu de se retirer dans un désert et d'y passer le reste de ses jours en pénitence : « Conterritus peccatis meis et mole miseriœ meœ pressus, agitaveram in corde meditatusque fueram iugam in solitudinem. » Il avait éprouvé que la solitude était le vrai lieu destiné aux larmes de la componction : « Solitudo mihi ad negotium fiendi aptior suggerebatur, et recessi remotius quam ut posset onerosa esse etiam hominis prœsentia. » Mais Dieu ne voulut pas que celui qu'il destinait à être le sel du monde se retirât du monde, et il l'affermit pour ne se laisser pas corrompre au monde : « Sed prohibuisti me et eonfirraasti me. » Il lui parla au cœur, et lui dit qu'il ne s'en allât pas et qu'il suffisait de savoir que Jésus-Christ était mort pour faire que ceux qui jusque-là vivaient pour eux, désormais morts à eux-mêmes, ne vécussent plus que pour lui :« Dicens: Jdeopro omnibus Christusmortuus est, ut quivivuntjam non sibi vivant, sed ei quipro ipsis mortuus est.» [II Cor. v, 15.) Car, si les anciennes Ecritures portaient que Jésus-Christ devait mourir pour nous, les nouvelles Ecritures portent que nous ne devons vivre que pour lui; c'est pourquoi ce vrai pénitent, ne se regardant plus comme maître de son sort, se jeta entre les mains du souverain arbitre des hommes, pour faire de lui ce qu'il voudrait, et pour vivre de la considération des merveilles de Dieu sur lai : « Ecce Domine jaeio in te curam meam ut vivam, et considerabo rnirabilia de lege tua »

Cependant Valère, évêque d'Hippone, l'ayant dans la suite élevé au sacerdoce, exigea de lui qu'il en exerçât les fonctions, et surtout qu'il s'appliquât a la prédication : saint Augustin, qui n'avait reçu le sacerdoce qu'avec une extrême répugnance et avec cette persuasion qu'étant prêtre, on lui accorderait du moins la grâce de vaquer un temps considérable à soi avant que de s'appliquer aux antres, de se faire de son loisir une grande affaire, et de sa désoccupation un emploi important : « Ut nobis otium ad hoc negotium posset esse, » fut trompé dans ses projets. Valère, Grec de nation, ayant peu d'usage de la langue latine, voulut donner un prédicateur en sa place, qui instruisit son peuple et en sa présence même, ce qui était fort nouveau en Afrique; saint Augustin, pressé par celui à qui il devait obéir, lui écrivit là-dessus une lettre, qui seule suffit ici pour nous découvrir quelle était lors la grâce des ministres de Jésus- Christ et quel était leur esprit.

Avant toutes choses, je supplie votre religieuse prudence de considérer, lui mandet— il, qu'il n'y a rien en celte vie, et surtout en ce temps, de plus aisé, de plus agréable et de plus désirable devant les hommes, que la dignité d'évêque, de prêtre et de diacre, quand on en veut faire les fonctions par manière d'acquit, et flatter les hommes dans leurs désordres, ni de plus malheureux, de plus pernicieux et de plus damnable devant Dieu, que de remplir si mal les devoirs d'un tel ministère, ni de plus difficile, de plus pénible et de plus périlleux, de plus grand enfin et de plus heureux, que de s'en acquitter dignement : « Nihil esse in bac vita et maxime hoc tempore facilius et lœtius et hominibus acceptabilius episcopi aut presbyteri, aut diaconi officio, si perfunctorie atque adulatorie res agatur, sed nihil apud Deum miserais, et tristius et damnabilius, item nihil difficilius, laboriosius, periculosius, » etc.

J'avoue que n'ayant pas été formé à ces emplois dans ma jeunesse, je ne savais point la manière de m'y bien prendre; et justement, lorsque je voulais commencer à les étudier, on m'a fait violence : « Vis mihi fada est; » on m'ordonne de prendre en main le gouvernail du vaisseau, moi qui ne sais pas seulement manier l'aviron ; je crois que mes péchés m'ont attiré cet engagement dans un ministère que j'ai toujours jugé très-dangereux pour le salut : « Periculosissimum ministerium. » De là venaient ces larmes que je répandais lors de mon ordination, et que je ne pus cacher aux assistants, qui, ne sachant pas la véritable cause de ma désolation, tâchaient de me consoler par d'autres endroits : « Et hinc erant lacrymœ illse quas me fundere ordinationis meœ tempore fratres animadverterunt. » Ensuite, me voyant engagé dans l'emploi, j'ai senti, non les difficultés que j'avais assez prévues avant l'emploi, mais mon infirmité que je n'ai sentie qu'après l'emploi. Du moins, devrait-on à présent m'accorder le temps de nie mortifier par l'étude et par la prière, « Orando et legendo; » et d'acquérir, après le sacerdoce reçu, ce que je devais avoir acquis avant de recevoir le sacerdoce : ^< Quod anle non feci, quia et tempus non habui. » Est-ce qu'on me refusera le moyen de recueillir ce que je sais me manquer? « Ut jam non mihi liceat assequi quod me non habere cognovi? »

Vous voulez donc que jepérisse, mon cher père Valère, en m'engageant si promptenient dans le ministère de la parole et des sacrements? Qu'est devenue votre charité pour l'Eglise et pour moi? « Jubés ergo ut peream, pater Valeri? Ubi est charitas tua?» Car comment remplir tant de devoirs et vivre ou mourir saintement au milieu des hommes impies, ainsi que doivent faire les prêtres? « Inter manus iniquorum vel viverc conscientia saniore, vel mori? » Comment, dis-je, le peut-on sans s'y préparer longtemps auparavant par l'oraison, par l'étude, par les gémissements? * Orando,

'r ŒUVRES COMPLETES DE DE LA GI1ETAUDIE.

legendo, plangendo; « car, qu'aurai-je à répondre au juste Juge? Lui dirai-je qu'étant une fois embarqué dans les emplois ecclésiastiques, il ne m'a plus été possible de m'inslruire de ce qui m'était nécessaire pour m'en bien acquitter? Mais ne me répondra-t-i] pas : Mauvais serviteur que vous êtes, si quelqu'un avait voulu envahir ces fonds de l'Eglise, dont on recueille les revenus avec tant de soin : « Cujus fructibus colligendis magna opéra impenditur, » n'auriez-vous pas, de l'avis et par l'ordre même de tout le monde, quitté l'héritage spirituel, arrosé de mon sang, pour aller jusqu'au delà des mers défendre devant le juge l'héritage temporel? Personne se plaindraitil, quand vous seriez absent de votre Eglise un an ou davantage, pour conserver de quoi fournir, non aux besoins spirituels des pauvres, mais seulement à leurs besoins corporels, à quoi les fruits des arbres vivants de mon Eglise auraient même pourvu beaucoup plus aisément et d'une manière qui m'aurait été bien plus agréable, s'ils avaient été bien cultivés? « Quorum tamen famem vivœ arbores meae multo facilius mihique gratius si diligenter colerentur expièrent. » Comment pouvez-vous donc vous excuser sur ce que, dites-vous, le loisir vous a manqué pour vous rendre savant dans l'agriculture spirituelle?

Ainsi je vous conjure, continue-t-il, par la bonté, mais aussi par la sévérité de Jésus- Christ, par sa justice aussi bien que par sa miséricorde, d'avoir pitié de moi, de m'accorder le temps que je vous ai demandé pour me disposer aux emplois ecclésiastiques dont vous voulez me charger : « Obsecro te, per bonilatem et severitatem Christi, per misericordiam et judicium ejus, ut miserearis mei et concédas mini adhoc quod rogavi tempus.» Quels sentiments d'humilité ! Quelle estime des fonctions sacrées 1 Quel mépris de soi-même 1 Quel amour de la retraite et de l'oraison! Quelle religion, quelle dévotion ne respire pas cette admirable lettre de saint Augustin, récemment prêtre I Mais quel détachement, quel esprit de pauvreté n'admirerons-nous point dans saint Augustin, déjà ancien évêque, qui, selon Possidonius, ne se trouva pas en état de faire même un testament, n'ayant aucun bien sur la terre : « Testamentum autem nullum fecit qui undefaceretpauper Christi non habuit. »

C'est ainsi que les saints les plus éclairés et les plus parfaits ont tremblé; et quand il a fallu recevoir les ordres, et quand il a fallu exercer les fonctions des ordres, les uns ont refusé, les autres ont différé, et tous ont gémi. Après cela que dire de l'empressement desecclésiastiques d'aujourd'hui, qui s'ingèrent dans le ministère, souvent sans vocation, et presque toujours sans vertu; et qui pleurent de regret, non parce qu'on se hâte de les promouvoir, mais parce qu'on diffère un peu de les revêtir de l'office de pasteur des âmes, ou qu'on les exhorte à s'y préparer quelque temps?

Qu'est devenu ce premier esprit ecclésiastique? Comment l'or s'est-il obscurci? Comment ce vif éclat a-t-il disparu? Les pierres du sanctuaire sont dispersées à l'endroit le plus fréquenté des places publiques; car c'est ainsi, selon saint Grégoire, que le prophète Jérémie déplore le malheur des prêtres relâchés de nos jours, qu'il a prévu et qu'il a décrit dans la peinture qu'il nous a laissée de la désolation du temple ancien : Quomodo obscuratum est aurum, mutatus est color optimus , dispersi sunt lapides sanctuarii in capite omnium platearum.

{ Thren. iv, 1.) En effet, dit ce grand Pape» l'or s'est obscurci dans l'Eglise, parce que la vie des prêtres, autrefois si resplendissante, par l'éclat de leurs vertus, est à présent devenue obscure par les ténèbres de leur conduite réprouvée : « Aurum quippe obscuratum est, quia sacerdotum vila, quondam per gloriam virtutum clara, nunc per action.es infirmas oslenditur reproba.» Celte vive et aucienne couleur s'est effacée, parce que ce beau lustre de la sainteté sacerdotale, dont les prêtres brillaient dans ces temps là, s'est aujourd'hui terni par la souillure de leur vie abjecte : « Color optimus est mutatus, quia il le sanctitatis habitus, per terrena et abjecta opéra, ad ignominiam despectionis venit. » Les pierres du sanctuaire sont dispersées par les rues, parce que les prêtres qui, retirés dans l'intime de leur cœur, devraient toujours être en oraison en la présence du Seigneur, se répandent sans cesse au dehors d'eux-mêmes, par une dissipation scandaleuse :«Nos ergo sumus,fratres charissimi, nos sumus lapides sanctuarii qui apparere debemus semper in secreto Dei,quos nunquam necesse estions conspici;idestnunquamin exterioribusaclibus videri rseddispersisunt lapides sanctuarii in capite omnium platearum; quia hi qui, pervitam etoralionemintus simper esse debuerunt, per vitam reprobam foris vacant. »Nul amour de la retraite, nulle crainte de la dignité, nul désir de la perfection, nul don des larmes qui ne s'acquiert que par le sacrifice de toutes les vaines joies ; nulle pudeur ni nulle retenue pour ne pas porter à l'état ecclésiastique les restes d'une jeunesse corrompue.

Saint Ambioise, évêque.

Saint Ambroise écrit, et nous l'avons déjà rapporté ailleurs, qu'il refusa d'admettre dans le clergé un jeune homme de ses amis» et d'ailleurs recommandable par les offices assidus qu'il en recevait, parcelle seule raison que ses gestes étaient beaucoup indécents : « Quemdam amicum, cum sedulis se videreturcoiiimendareofficiis,hoc solo tamen in clerum a me non receptum, quod gestus ejus pluriiuum dedecerel. » Qu'est-ce que des gestes indécents, sinon tourner légèrement la tête, remuer les yeux, les bras, les jambes d'une manière inconsidérée, se tenir dans une posture messéanle, avoir des mouvements du corps peu réglés? Qu'on interprète comme on voudra cette parole : «Quod gestus ejus plurimum cledeceiet; » on trou-

1215 RETRAITE POUR LES ORDINANDS.— ENTRETIEN XL VERTUS ECCLESIASTIQUES. 1246

vera après tout que c'est une composition du num ordinare cogitabat ; » mais celui-ci ne

corps qui choque; mais enfin ce n'est en soi qu'un défaut extérieur, aisé ce semble à corriger. O Dieul qu'est-ce en comparaison des défauts intérieurs, des vices et des méchantes habitudes qui défigurent l'âme de tant d'ordinands, qu'on n'exclut néanmoins pas de l'entrée à l'état ecclésiastique! Ce que saint Ambroise, dans son ami même, et dans un ami officieux, pour les services duquel il n'avait pas moins de reconnaissance que d'affection pour sa personne; ce qu'il jugea, dis-je, une irrégularité digne de l'exclure pour toujours des moindres ordres, n'enlrerait pas en ligne de compte à présent pour être reculé du sacerdoce, seulement de deux jours; il faut des crimes atroces, prouvés par de bonnes informations, afin qu'un homme ne dise pas qu'on lui fait tort de remettre son ordination. Voilà où nous en sommes.

Le même saint Ambroise rapporte encore qu'ayant trouvé un ecclésiastique déjà admis dans son clergé, de qui les démarches avaient quelque chose d'irrégulier, il ne voulut pas qu'il allât devant lui, tant cette manière de marcher blessait la vue de cet incomparable prélat : « Alterum quoque cum in clero reperissem, jussisse me ne unquam praeiret mihi, quia velut quodam insolenlis incessus verbere oculos feriret meos. » Une apparence de légèreté fit rejeter à ce grand évêque ces deux personnes : « Lucebat in illorum incessu imago levitatis. » Mais aujourd'hui, si l'on voyait dans un séminaire quelque jeune homme peu modeste, tourner la tête à l'église, se tenir à l'oraison tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, le chapeau sous le bras, à la mode des gens du monde les plus indévols, rarement à genoux, bâiller, s'étendre, cracher sans besoin, regarder deçà et delà , se frotter et se gratter immodestetement, marcher trop vite ou trop inconsidérément, et que, pour de semblables défauts, sans autre reproche à lui faire, on voulût le rejeter de l'ordination, que diraiton? Combien une semblable conduite seraitelle désapprouvée? Combien une telle sévérité serait-elle décriée ? Cependant c'est ce qu'un saint Ambroise a cru devoir faire. Admirons un zèle si éclairé, et déplorons les ténèbres de ce temps obscurci, qui ne comprend pas qu'il le faille faire.

Ce même esprit se trouve non-seulement répandu dans les supérieurs de ces tempslà, qui sans doute étaient plus éclairés que nous ne sommes sur cette matière; mais il était encore établi dans les intérieurs ; et les prétendants aux ordres se faisaient justice à eux-mêmes, et quoique les prélats les appelassent et les pressassent de recevoir les ordres, leur propre conscience les faisait reculer. C'est de quoi l'histoire ecclésiastique nous fournit un exemple célèbre.

Nectarius, évêquede Constantinople, voulut élever un de ses intimes amis , nommé Martyrius, au diaconat; faire en ces temps-là un homme archidiacre d'un patriarche, c'était lui procurer une grande fortune : « Martyrium familiarem suurci a juventule diaco-

voulut jamais y consentir, pressé par les remords de sa vie passée : « Sed Martyrius nequaquam id fieri passus est, indignum se divino mysterio esse aflimans ; ipsumquo Nectarium anteaclœ vilœ suœ testem esse jubens. » Sa conscience le fit retirer; il vit bien que le ministère des autels demandait une jeunesse plus innocente que la sienne ne l'avait été : « Hujusraodi causam allegans, ordinationem detrectavit. «Sozomène, un pur laïque, et un avocat suivant le barreau, dans le temps même qu'il écrivait son Histoire, jugea cet exemple si édifiant et si beau, qu'il voulut en être le panégyriste, et le consigner à la postérité, tant le respect qu'on porte à l'Eglise et au sacerdoce, tant la vénération qu'on a pour les fonctions sacrées, surtout au préjudice du propre intérêt, comme fit Martyrius, touche les gens même profanes et attachés au monde : « Ego vero », dit-il, « martyrium ob istara recusationem magnopere iaudo, atque ideirco huio historiée illum inserui. »

Combien sommes - nous éloignés d'une semblable conduite, soit pour nous exclure du clergé, quand nous ne sentons pas en nous une conscience assez pure, soit pour y entrer en tremblant quand Dieu nous y appelle 1 Nous devons toujours fuir cet état si relevé, ou à cause de notre indignité, ou à cause de sa sainteté; notre inclination nous doit faire aimer la pénitence et chercher la retraite. C'est l'impression et le poids de la grâce chrétienne; la violence seule de l'obéissance et de la volonté de Dieu doit nous arracher de ce centre. L'effort de la vocation divine qui doit l'opérer, outre ce que nous avons rapporté ci- dessus, qui prouve celte vérité si établie par un nombre infini d'exemples des premiers siècles, saint Jérôme nous en donne un trop illustre en la personne de Népotien pour l'omettre ici.

Népotien , prêtre.

Ce jeune homme, brûlant de zèle pour la vie solitaire, et ne respirant que ces déserts si célèbres de l'Egypte, fut fait clerc par son oncle, évêque, puis ensuite, ayant passé par tous les degrés de la sacrée milice, fut ordonné prêtre: « Cumque arderet quotidiead iEgypti monasteria pergere, et solitudines occupare, fit clericus , et per solitos gradus presbyter ordinatur. » O Dieu 1 que de pleurs ne répandit-il pas 1 que de gémissements et de cris ne fit-il pas éclater 1 « Jesu bone, qui gemitasl qui ejulatus 1 » Quelle mortification, quelle privation ne pratiquat-ilpasl Dans quelle retraite ne se cachal-il pasl « Quo3 sibi inlerdictio 1 quca fuga oculorum omnium. » Ce fut la seule Ibis et le seul sujet pour lequel il témoigna de la peine et de l'indignation contre son oncle : « Tum primum et solum avunculo iratus est. » Il se plaignait hautement de ne pouvoir supporter un tel fardeau, et il jugeait que sa jeunesse était trop disproportionnée à la maturité que demande le sacerdoce : « Qucrebntur se ferre non posse et juveni-

lem celalcm incongruam sacerdotio causabatur. » Mais plus il avait d'opposition à recevoir une si haute dignité, plus tout le monde avait-il d'empressement de l'en voir revêtu : « Sed quanto magis repugnabat , tanto magis in se studia omnium concitabat. » Son refus d'un grade qu'il protestait ne pas mériter, était, aux yeux d'un chacun, la plus belle partie de son mérite, et l'aveu sincère de son indignité faisait avouer à tous qu'il en était sincèrement digue : « Et merebatur negando quod esse nolebat,eoque dignior erat, quo se clamabat inJignum. » Ainsi comprenant que le sacerdoce est une charge d'obligations qu'on nous impose, et non une dispense de devoirs dont on nous soulage, son premier soin fut d'être si humble et si prudent qu'il ne donna aucun lieu à l'envie et à la calomnie, afin que si l'on trouvait à redire à son âge, on ne pût pas médire de sa continence : « Igitur clericatum non honorem intelligens sed onus, primam curam habuit, ut huinilitate superaret invidiam , deinde ut nullain obscœni in se rumoris fabulam daret ut, qui mordebantur ad aetalem ejus, stuperent adcontinentiam.»

Que ne promettaient pas de si heureux commencements, dont il consacrait Sun entrée au sacerdoce !« Cujus talia principia qualis finis erit ? » De quelles vertus ne brilla-l-il pas? Voici la vie d'un bon ecclésiastique de ces premiers temps : il visitait les malades, il soulageait les pauvres, il logeait les pèlerins, il était l'œil de l'aveugle, l'a- Jiment du famélique, le refuge du misérable, la consolation de l'affligé : « Subvenire pauperibus; visitare languenles; provocare hospitio; cœcorum baculus; esurientium cibus ; spes miserorum; solamen lugentium fuit. » Il paraissait en public comme un ecclésiastique, il vivait en secret comme un anachorète : la vie austère, l'oraison fréquente, les veilles et les larmes étaient ses exercices continuels : «Relioto foris clerico; duritiœse tradiderat monachorum, creberin orationibus, vigilans in precando, lacryrnas Deo, non hominibus, offerebat et jejunia. »

Chose admirable 1 ceux qui ont été le plus remplis de l'esprit du sacerdoce, à qui Dieu a donné de plus vives lumières sur l'excellence dacet état, ont tous aimé la solitude ou vécu dans la solitude; comme nous voyons dans Népotien, dans saint Chrysostome , dans saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, dans saint Jérôme, dans saint Grégoire, dans saint Bernard, et de nos jours dans un célèbre Chartreux. Nous avons abandonné Anlioche et Constantinople, écrivait saint Jérôme autrefois, et les grandes villes du monde, pour nous retirer dans les déserts et les montagnes, afin d'y pleurer les f>échés de notre jeunesse, et d'attirer sur nous la miséricorde de Jésus-Christ, sans jamais songer à demander le sacerdoce : « Antiochiam et Constantinopolim urbes celeberrimas deseruimus, ut in agris et in solitudine, adolescentiae peccata deflenles, Christi in nos misericordiain defleremus. Non ro^avi te ut urdinarcr. »

Saint Grégoire, évèqua.

Pour remonter un peu plus haut, saint Grégoire de Néocésarée, après une jeunesse passée dans l'innocence et cultivée par une étude assidue des sciences humaines et divines , craignant la corruption du siècle,, se retire dans la solitude pour ne plus songer qu'à Dieu et mettre en oubli tout le reste : « Cumque se se a turbis forensibus et ab urbana vita penitus sejunxisset, in solitudine quailam secum solus ac per sese cuiii Deo versabatur : universi raundi rerumque mundanarum parvam curam gerens. » Là il ne s'informe plus de nouvelles ni d'aucune affaire, soit publique, soit privée, se formant ainsi, sans y penser, dans le désert, aux fonctions ecclésiastiques : « Non de regibus curiose inquirens, non magistratus excutiens, non ex aliquo commémorante audiens ut quœdam publica adminislraretur. Sœculoque omni ac rébus sœcularibus valedicens. » Le saint évêque d'Amasée, qui même avait reçu de Dieu le don de prophétie, ne voulant pas laisser plus longtemps une lumière cachée, songeait à élever Grégoire au sacerdoce et à l'engager à travailler au salut des âmes; il méditait ce dessein et pensait au moyen d'en venir à bout; mais Grégoire, qui s'en doutait, pensait au moyen d'éviter ce coup, et faisait déjà résolution de passer dans un autre désert plus écarté : « Cogitare cœpit qua ratione latere posset, ad aliam soliludinem transiens. » L'évêque ne savait comment il pourrait se saisir de Grégoire, toujours attentif à ce qu'on ne le contraignit point à recevoir le sacerdoce : « Episcopus omni machinatione atque solertia ulens, non poterat virum ad sacerdotium adducere, innumeris oculis praecaventem nequando manu sacerdotis caperetur. •» Ces deux saints étaient également agités; l'un du désir d'élever à la charge pastorale un si digne sujet, l'autre d'éviter un tel fardeau : « Uterque inter se studio certabant, illoquidemcapere, hoc vero persequentis manus effugere cupiente. » Eulin il fallut subir le joug: on prend Grégoire, on le sacre, on le prépose à un peuple infini tout composé d'idolâtres, à l'exception de dixsept Chrétiens seulement : « lllam ei civilatem destinans atque attribuons quam contigerat ad il la ipsa usque tempora adeo simulacrorum errori deditam esse, ut cum infiniti essent qui ipsam urbem et regionem circumjacentera incolerent, non plures quam septemdecim invenirentur, qui sermonem fidei recepissent. » Voilà le riche diocèse qu'on lui donne à gouverner; il quitte la solitude, il va à sa résidence, et par la 'grandeur de ses miracles et la sainteté de sa vie, il gagne tout à Jésus-Christ.

Tels ont été les sentiments des premiers prêtres; tels ont été les fruits qu'ils ont produits ; tels ont été leurs vertus, leur humilité, leur oraison, leur respect pour les saints ordres. Combien leurs exemples sont-ils touchants, instructifs, édifiants l Leur vie n'est-elle pas une condamnation visible de Ja nôtre; leurs actions, toutes muettes qu'elles soient, ne nous l'ont-elles pas des reproches

éclatants du peu do préparation et du peu de inérile que nous apportons à l'ordination? Où sont allés ces ouvriers évangéliques et ces prêtres apostoliques? ces hommes divins qui, par leur sainteté ont éclairé toute l'Eglise? que sont devenus ces dignes ecclésiastiques si remplis des prémices de l'esprit sacerdotal? tout cela a disparu à nos .yeux, et ne subsiste presque plus que dans l'histoire.

11 est dit dans le Livre des Juges, que quand Josué fut mort, et ces anciens Israélites qui avaient été témoins des merveilles que Dieu avait opérées dans l'Egypte pour la délivrance de son peuple; que toute cette première génération, si pleine de foi, de zèle et de religion, fut éteinte, il en vint u'autres bien différents des premiers, et qui n'avaient pas comme leurs prédécesseurs cet attachement inviolable au culte du vrai Dieu, ni la connaissance de ses mystères comme eux : Mortuus est autem Josue famulus Domini , omnisque Ma yeneratio congregata est ad patres suos, et surrexerunl alii qui non noverant Dominum , et opéra quœ fecerat cum Israël. (Judic. n, 8, 10.) Ces ingrats, dégénérant de la piété de leurs pères, oublièrent le Seigneur et s'écartèrent de leur devoir : Fecerunt filii Israël malum in conspectu Domini, deseruerunt viam per quam ingressi sunt patres eorum. (Ibid., 11, 17.) Voilà où nous en sommes encore une fois; voilà le malheur où nous sommes tombés. La face du clergé s'est défigurée ; nous avons vu les vertus que nos ancêtres ont pratiquées, et la délicatesse de leur conscience sur les moindres défauts. Saint Augustin s'accuse de s'être par hasard amusé un moment à regarder un chien courir après un lièvre, et nous voyons dans plusieurs ecclésiastiques d'aujourd'hui une si grande ardeur d'aller à la chasse, et à touie sorte de chasse, qu'il a fallu je ne sais combien de conciles et de défenses pour empêcher un tel désordre, qui cependant n'a pu encore être bien réprimé. Saint Alhanase ne voulait pas se laisser amollir par la moindre inflexion de voix à l'église même; cependant, combien de nos ecclésiastiques vont impunément à l'Opéra, et recherchent autant et plus que les laïques a sympnonie. Saint Paulin endurait la faim et la soif, et jeûnait continuellement ; on ne sortait jamais de sa table pleinement rassasié ni désaltéré; il ne mangeait que quelques légumes sur le soir ; et l'on n'entend que trop souvent dire de nos ecclésiastiques , constitués même en dignité, qu'ils aiment la bonne chère , qu'ils tiennent des tables magnifiques, qu'ils se laissent aller à des excès; un nombre très-grand de canons et d'ordonnances épiscopales n'ont pu les empêcher d'aller au cabaret; je vois en bien des lieux qu'on leur défend l'ivrognerie sous peine d'excommunication. O Dieu ! quel changement est ceci 1 Je ne me plains pas de ces lois, disait saint Jérôme en pareille oeca-ion, mais je déplore que nos dérèglements aient donné lieu à faite de telles lois : « Née de lege çonqueror, sed doleo cur meruiuus

hanc legem. » Le remède est bon, le cautère est utile , je l'avoue, mais je gémis de ma corruption qui contraint le médecin d'eu venir là, et je suis inconsolable de ce que, malgré les lois et les remèdes, le mal gagne loin de s'arrêter : « Cauterinm honum est, sed quo mihi vulnus ut indigeam cauterio. Provida severaque legis cautio, ettamen nec sic refrigeratur avaritia. » Les ecclésiastiques du temps passé déchiraient les testaments et les donations qu'on faisait à leur profit ; ils disaient qu'ils étaient morts avant les testateurs, comme un saint Arsène, diacre; ils travaillaient de leurs mains pour n'être à charge à personne et se rendre utiles à tout le monde, comme un saint Félix, prêtre; refuser Je sacerdoce et les évêchés , était chez eux une chose si commune, comme on a vu ci-dessus plusieurs fois, qu'il est inutile d'en rapporter des exemples; et présentement combien d'ecclésiastiques s'engagent dans les commerces et les trafics les plus opposés à leur état. Ne les voit-on pas quelquefois les premiers aux foires et aux marchés? ils acquièrent, ils amassent, ils thésaurisent, ils plaident souvent, non moins âpres au gain que les laïques : Quomodo mulatum est aurum color optimust (Thren. iv, 1.) Les occupations des prêtres et des laïques sont présentement les mêmes; peu de choses se voient dans les uns qui ne se voient dans les autres : « Sic populus, sic sacerdos ; » et nul commerce du monde ne nous est plus interdit: « Ecce jam pêne nulla est f-eeeuîi actio, quam non sacerdoles administrent. » Cependant, par la plus grande des injustices, nous voulons avoir la commodité d'une vie toute profane, et recevoir tous les honneurs d'une vie toute sainte : « Et jacent per ministerium operis, et honorera volunt de imagine sanctitatis. » C'est le grand saint Grégoire qui nous fait un tel reproche; à Dieu ne plaise cependant qu'on veuille accuser la multitude, disait saint Bernard : -< Nolumus multitudinem accusare, sed non possumus multitudinem excusare. »

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