LEUR ARDEUR POUR LE MARTYRE
Mais combien tes ecclésiastiques du temps passé, qui courageusement ont donné leur sang pour la défense de la religion dont ils étaient les ministres, feront-ils plus de confusion à la vie tiède et immortifiée des ecclésiastiques de nos jours, qui quelquefois passent même pour réformés? Il sera bon de finir cette première partie par une considération si utile, et de jeter les yeux avec attention sur le zèle de ces premiers disciples des apôtres, afin que, dans leurs exemples touchants et instructifs, nous trouvions de quoi nous réveiller un peu de notre engourdissement, et que nous demandions à Dieu qu'il renouvelle ce premier esprit dans le clergé, « ut quorum gaudemus meritis, accendamur exemplis; et vitae quoque imitemur exempla. » Parce qu'enfin, dans le langage de l'Eglise, les solennités des martyrs sont de puissantes exhortations au martyre ; et nous ne devons pas être paresseux à imiter ce que nous sommes prompts à célébrer : « Solemniiates martyrum exhortaliones sunt martyriçrum, ut imilari non
pigeât, quod celebrare delectat. » Puisque même, selon saint Augustin, c'est participer à la grâce des martyrs (pie de s'occuper de leur martyre : « Non parva pars imitationis est, meliorum congaudere virtutibus, illi magni, nos parvi; si eos sequi non valemus actu , sequamur affeclu; fruclus laboribus ipsorum etiam nos sumus. » C'est dans le premier sermon sur sainte Perpétue etsainlo Félicité.
Nous ne parlons point ici des apôtres, ces chefs du clergé , ces pères des prêtres , qui tous se sont consumés par les travaux et le martyre; ayant été emprisonnés, garrottés, flagellés, lapidés, crucifiés, écorchés , décapités, tués pour Jésus-Christ; mais avezvous jamais observé que celui qui le premier a versé son sang pour Jésus-Christ, qui l'a imité dans son sacrifice et a donné cet exemple au reste des fidèles, a été un ecclésiastique, un diacre, je veux dire saint Etienne? Quel honneur pour le clergé? « Hodie Slcphanus stola est immorlalita'.is indulus; mortem enim quam Salvator noster dignalus est pro nobis pati, hanc il le piimus reddidit Salvatori. » C'est en quoi consiste la prééminence de notre état au-dessus de celui des laïques , de les précéder dans la pratique des grandes vertus.
Après celte observation que nous avons étendue ailleurs, commençons par les combats admirables d'un homme qui semblait être hors du combat. Saint Siméon, évêque de Jérusalem et successeurde saint Jacques dans cette dignité, fut pris pour la foi, et comme parent de Jésus -Christ , selon la ebair. Il était âgé de six-vingts an«; cependant, quoiqu'on déchirât pendant plusieurs jours ce corps décharné, quoiqu'on lui lit endurer les plus cruels tourments, jamais on ne put entamer sa constance : en sorte que le juge, les ministres, les bourreaux et les spectateurs, ne pouvaient comprendre comment un homme décrépit pouvait résister à tant d'excessives tortures : « Per multos dies acerbissimis tormentis excrucialus, fidem Christi constantissime professus est; adeo ut consularis ipse et omnes qui aderant inagnopere mirarentur qua ratioue vir, centum ac, viginti annos natus , tôt tonuenla perferre potuisset; admiralioni fuit tu m ministris ac satellitibùs. » Enfin, ces impies ne pouvant vaincre son courage, se confessèrent vaincus; et, en le faisant expirer en croix, le firent triompher d'eux : « Tandem vero senlentia judicis cruci afiixus est, et eodem supplicii génère quod Dominus pertulit, vitam clausit. » Nulle réllexion étudiée sur ces grands exemples, qui portent tout avec eux; il suilil de les exposer, c'est à ceux qui les lisent à les méditer.
Saint Ignace, évoque.
Saint ïguace, évêque d'Antioche, disciple des apôtres et véritablement plein de l'esprit apostolique : « lgnatius vir in omnibus apostolicus, » avait gouverné longues années son Eglise avec beaucoup de bénédiction et par la vertu du jeûne, de la prière ,
ISSÏ RETRAITE POUR LES ORDINANDS. —ENTRETIEN XI, VERTUS ECCLESIASTIQUES. 1258
raptus est. » Tout son soin, par les chemins, est de conjurer instamment les Chrétiens de ne point interposer leur crédit au-
delà prédication assidue et de la vigueur de la discipline; comme un sage pilote il avait heureusement, quoique non sans difficulté, conduit son vaisseau à travers les orages de diverses persécutions qui n'avaient pas peu agité les fidèles, particulièrement sous le règne de Domitien : « Summa cura Antiochenam Ecclesiam gubernabat : qui cum prœteritas multarum Dotnitiani persecutionum procellas vix transisset, tanquam gubernator bonus, clavo orationis etjejunii docendi assiduitate, robore spiriluali , fiucluationi adversantis se opposuit potentiœ. » Les Chrétiens ayant ensuite un peu respiré par la mort de ce tyran, il se réjouissait de voir que l'Eglise, malgré de si violentes secousses, était demeurée inébranlable. « I^itur leetabatur de Ecclcsiœ inconcussione , quiescente ad brève tempus persecutione; » et, comme une lampe lumineuse, il éclairait les âmes de cette lumière divine, dont son cœur était allumé : « Ad lucernœ modum divinœ, cujusque illuminans cor per Scripturarum enarrationem. «Cependant, une nouvelle inquiétude le trouble au milieu de ce calme : « Anirao tamen perturbatur. » Il s'imagine qu'il n'est pas encore parvenu au degré de la perfection d'un vrai disciple de Jésus-Christ, et qu'il n'y a rien de tel que le martyre pour lui marquer son amour, pour se conformer et s'unir à lui : « Dubitavit secundum scipsum quod nondum vere in Christum charitaiem ottigerat, neque perfecturn discipuli ordiuem ; cogitavit enim eam quœ per martyrium confessio fit , plus ipsum adducere ad familiaritatem Domini. » Tels étaient les sentiments de ces premiers ministres du Fds de Dieu et surtout de celui-ci, quoique pour lors dans une extrême vieillesse; mourir de maladie dans son lit, est à ses yeux une fin peu digne d'un prêtre de Jésus-Christ. Le martyre seul lui parait une mort parfaitement chrétienne et peut contenter son zèle. Son désir est exaucé : « Sortitus est secundum volum. » Trajan, passant par Antioche, le fait comparaître devant son tribunal : saint Ignace confesse généreusement la foi , et fait une profession authentique de son amour et de son attachement inviolable envers Jésus - Christ. L'empereur le condamne à être conduit à Rome, pour y être dévoré par les bêtes farouches : « Ignatium in seipso dicentem circumferre Crucifixum, vinctum prœcipimus a militihus duci in magnam Romam , cibum bestiarum inspectacuium plebis futurum. » A cet arrêt, le saint transporté d'allégresse, s'écrie et rend d'immenses actions « Hanc audiens sanctus exclama vit :
Gratias ago tibi, Domine. » Ensuite, se chargeant lui-même de ses chaînes et les mettant sur son cou avec une indicible joie , priant pour l'Eglise et la recommandant 5 Dieu avec larmes, il se met entre les mains des soldats pour être au plus tôt enlevé à Rome : « H<ecdicenset cum gaudio circumponens vincula, oransque prius pro Ecclesia et hanc cum lacrymis commcndans Domino
QEl \ RIS COMPL, DE DE LA CrÉTARDIE.
de grâces à Dieu
martyr sentenliam cum gaudio
près des hommes, ni leurs prières auprès do Dieu, pour obtenir sa délivrance, il embrase de ferveur tous les lieux où il passe ; il écrit des lettres qui, même à présent, enflamment ceux qui les lisent, , et il faut brûler du même feu que lui pour les entendre. Il arrive enfin au terme de ses désirs ; on l'expose à la cruauté des bêtes; il demande h Dieu que, loin de l'épargner comme plusieurs autres, elles le dévorent tout entier, afin que ses membres, à demi-rongés , ne causent point de dégoût aux fidèles qui pourraient les recueillir. Il obtient ce qu'il souhaite et il ne reste de lui que quelques gros ossements : « Sola asperiorasanclorum ossium derelieta sunt. »
Saint Polycarpe, évêque.
Que dire d'un saint Polycarpe, évêque de Smirne et disciple des apôtres? quel zèle ne témoigna-t-il pas pour le martyre, lorsque, paraissant devant une multitude infinie de peuple qui demandait sa mort, et le président le menaçant de lui faire souffrir les plus cruels supplices s'il ne renonçait Jésus-Christ; il y a, lui répondit-il , quatrevingt-six ans que je sers Jésus-Christ, qu'il m'a conservé jusqu'ici et comblé de biens ; comment voulez-vous que je haïsse à présent celui que j'ai. si longtemps aimé, mon protecteur, mon empereur, et mon Sauveur? « Oclogesimum jam et sextum annum œtalis ingredior, nomini ejus semner probatus et serviens, nunquam ab eu lœsus, semperquo servatus , quomodo possura cum odisse quem colui , quem probavi, quem semperfautorcm optavi, imperatorem meum , Salvalorcm salutis et gloriœ;? » Ensuite, comme il vit que le président faisait semblant de croire qu'il mollissait un peu ; et que, pour achever de l'ébranler, il ne lui parlait que de chevalets , de bêtes farouches, de tortures et de feux : A quoi bon ce discours? lui répliqua-t-il, pourquoi me presser inutilement de renoncer Jésus-Christ? ignorezvous ma profession ? je vous déclare en face que je suis Chrétien; et, pour achever de vous poussera bout, j'ajoute que je mets mon bonheur à porter ce nom ; livrez-moi à la rage de vos lions, éprouvez-moi par tout ce que la fureur peut inspirer de plus cruel à un juge inhumain ; je trouverai ma gloire dans ma peine, mon plaisir dans mes plaies, mon mérite dans la grandeur de mes tourments. Plus mes douleurs seront excessives, plus ma récompense sera immense ; vous me menacez d'un feu qui ne dure qu'une heure, et qui s'éteint en un moment : qu'estce en comparaison des feux éternels et îles tourments horribles préparés aux méchants après cette vie? mais pourquoi vous fatiguer par une longue harangue? faites de moi tout ce que vous avez résolu; et, si c'est trop peu, imaginez tout ce qu'il vous plaira davantage. Le fer et le feu, la faim, l'exil, les fouets, les chaînes, rien ne me séparera I. '.0
OELYKES COMPLETES DE DE LA CIIETAKDIE.
d« Jésus-Christ : « Quid rae cogis jurare per Cœsarem ? aut professionem meam fortasse non nosli 1 palara me Christianus dico. Et quo magis irascens ego gaudeo, in me leo- 'îiudi rabies cruenta desaéviat, et quidquid gravius judex durus inveneris, gloriabor in pœna ; tripudiabo laetus in vulnere; et mérita meadolorisœstimatione pensabo;quanto gvaviora pertulero , tanio preemia majora percipiam ; ignem mihi minaris qui unius horae S[>atio sestuat, et post frigescit : ignorans futuri judicii etœterni ignis in impins tormenta perpétua. Sed quid voluntatem tuam longa orationesuspendiinus, fac ex me quœque cogitas : et quodcunque aliud pœnee genus casus obtulerit aucupare non igné, non ferro, non aretorum doloribus vinculorum, non famé, non exilio , non flagellis, » etc.
Ces paroles, animées d'un zèle tout céleste, firent paraître un éclat si extraordinaire sur le visage de saint Polycarpe , que le juge en fut effrayé : « Hœc forte dum loquilur Polycarpus, vullum ejus ac sensum gratiœ cœlestis splendor intravit. » Les païens, les Juifs, et une populace immense et furieuse demandent sa mort. On court sur le champ de tous côtés chercher du bois, on élève un grand bûcher; notre saint délie lui-même sa ceinture, et se dépouille de sa robe; les bourreaux veulent l'attacher au poteau avec des chaînes de fer; i! les prie de ne le pas faire, et les assure qu'il sera immobile dais la flamme; il y entre avec joie, et consomme ie peu de temps qu'il y reste à la prière. Voilà le courage de ceux qui nous ont précédés dans l'état ecclésiastique. Tels ont été nos prédécesseurs; les prêtres des premiers temps ; les chefs de l'ancien clergé.
Saint Pothin, évê |iie.
Que dire encore du glorieux saint Pothin, évêque de Lyon; voici mot à mot ce que l'histoire nous a laissé de lui , et rien n'est plus authentique. Le bienheureux Pothin , évêque de Lyon, âgé de plus de quatre-vingtdix ans, dont le corps était si faible qu'à peine pouvait-il respirer, mais dont l'âme était soutenue par un désir ardent du martyre, fut traîné devant les juges. Son corps caduc et infirme était accablé sous le poids des années et des maladies, mais son âme conservait une vigueur inflexible , parce qu'elle était destinée à faire triompher Jésus-Christ. Quand les soldats l'eurent trouvé et porté devant le tribunal, que les magistrats qui le suivaient lurent placés, que les peuples eurent élevé leur voix contre lui, comme s'il eût été Jésus-Christ même en personne, et quand il eut fait une généreuse profession de notre foi, le gouverneur lui demanda quel était le Dieu des Chrétiens? Il répondit : Voits le saurez si vous méritez de le savoir. A peine eut-il proféré ces généreuses paroles, qu'il fut aussitôt traîné et battu avec outrage. Les plus proches l'accablèrent de coups de pieds et de poings, sans
avoir aucun respect de son âge; les plus éloignés lui jetèrent tout ce qu'ils trouvaient sous leurs mains ; enfin, il n'y eut personne qui n'appréhendât d'être coupable, s'il manquait de maltraiter cet innocent. On le porta demi-mort dans la prison, où il expira deux jours après : « Beatissimus autem Pothinus, qui episcopatum Lugdunensis Ecclesiœ administrabat, nonagenario major, et corpore admodum iufirmo , ob praesentem quidem corporis imbecillitalem aegre spiritum trahens, caeterum prse cupiditate imminentis martyrii mirabili alacritate animi firmatus, etiam jpse ad tribunal ferebalur, corpore quidem partim ob seneclutem, partim vi morbi penitus exhausto, animamvero adhuc retinens, ut per eam Christus triumpharet , perlatus igitur a mililibus ad tribunal, prosequentibus ipsum magistratibus civitalis, et universa plèbe variis cum acclamalionibus impetente , lanquam ipse Christus esset , egregium edidit testimonium : interrogatus vero a praeside, quisnam esset Christianorum Deus,* respondit : « Si dignus fueris , « cognosces : » post hœcabsqueullo humanitatis respectu raptatus , atque innumeris plagis affectus est : cum ii quidem, qui proprius astabant, calcibus et pugnis illum contumeliose appeterent, nec ullam ejus aetati reverentiam exhibèrent, qui vero longius dislabant, quidquid ad raanum erat in ipsum conjicerenl : omnes denique gravissimi delicti ac piaculi reos se existimarent , nisi pro sua quisque parte ei petulanter insultare studuissent. Quippe hoc modo injuriam deorum suorum ulturos se arbilrabantur, exinde vix adhuc spirans in carcerem projectus est, tandemque postbiduum animam exhalavit. »
Saint Sanctus, diacre.
Voilà les combats d'un évêque, voici ceux d'un diacre véritablement saint de nom et d'elfet, et qui souffrit avec son prélat, dans celte même persécution et au même lieu, tout ce qu'on peut souffrir de plus terrible pour la défense de la foi. Rapportons les termes mêmes des Actes : Le nombre et la cruauté des tourments que les saints martyrs souffrirent, y lisons-nous, sont au-dessus de tout ce que nous en saurions dire ; le démon fit tous ses efforts pour tirer quelques paroles d'impatience de leur bouche; mais surtout la rage du gouverneur, des soldats et du peuple se déchargea avec le dernier excès sur Sanctus, diacre de l'Eglise de Vienne; il endura des supplices alfreux avec une constance plus qu'humaine, et lorsqu'au milieu des plus horribles supplices, ces impies l'interrogeaient dans l'espérance de tirer par la violence de la douleur quelques plaintes indignes de lui, au lieu de répondre à leurs demandes et de dire ou son nom, ou son pays, je suis libre ou je suis esclave, il ne répondait rien autre chose, sinon je suis Chrétien: Christianus sum. C'était son unique réponse aux demandes qu'on lui faisait,' de son nom, de son pays, de sa famille; et
12GI RETRAITE POUR LES ORDiNANDS.
le* païens ne purent jamais orracher autre chose de sa bouche. Cette fermeté inébranlable ayant augmenté la fureur de son juge et de ses bourreaux, ils lui appliquèrent des lames ardentes aux parties les plus délicates et les plus sensibles, et les lui brûlèrent; mais il demeura toujours debout, toujours inflexible, comme s'il eût été rafraîchi par quelque eau vive qui eût sorti du sein du Sauveur, comme d'une source inépuisable ; son corps était tout meurtri, tout cicatrisé, tout couvert de sang, tout noir et tout livide de coups; ce n'était que plaie et contusion; il n'avait plus déforme humaine.
« Exinde sanctissimi martyres ejusraodi tormenta sustinuerunt, quee nulla unquam oratione exprimi possint, Satanae ambitione contendente, ut ab illisaliquid impie diceretur; prœeipue tamen vulgi ac preesidis et militum furor universus incubuit in sanctum diaconum Viennensem, cum enim ipse supra humanura modum cuncta quœ ab hominibus excogitari potuerant, tormenta fortiter sustineret, sperantibus jam impiis aliquid se indecorum atque illicitum, ex eo audituros ob nimiam vim et magniludinem eruciatuum ; tanta firmitate eis restitit, ut nec suuru, nec gentis, aut civitatis ex qua esset oriundus nomen, nec ulrum servus esset, an ingenuus, proloculus sit; sed ad omnes interrogationes romana lingua responderit, Christianus sum, hoc sibi nomen, patriam, genus, omnia denique essesubinde profitebatur; neque aliam Yocem ab eogentiles extorquere valuerunt, quam etiam ob causam maxima adversus illum et prœsidis, et tortorum pertinacia furoris exarsit, adeo ut cum nihii araplius ipsis superesset quo illum torquerent , candenles aoris laminas mollioribus ejus membiis affigerent et membra quidem adurebantur; ipse vero reclus atque inconcussus firmis vestigiis in confessione perstilit , utpote cœlesti aquae fonte vivœ, quœ ex venire Chrisli produit, perfusus tirmatusque; porro corpus ipsum abunde testabatur ea quœ acciderant, quippe quod nihil aliud esset , preeter vulneia atque vibices , totum contractum atque contortum , nec jaui externam hominis speciem retinens. »
0 Dieu 1 quels ecclésiastiques 1 quels invincibles ministres de Jésus-Christ! quels grands exemples de piété, de religion, de sainteté ne nous donnent-ils pas? Quand nous revenons de la considération profonde que nous sommes obligés de faire sur de telles vies et sur de si grandes vertus, chacun de nous ne doit-il pas s'écrier à meilleur titre que ne faisait saint Antoine revenant de voir saint Paul : Malheureux que je suis ; j'ai vu des lecteurs, j'ai vu des diacres, j'ai vu des prêtres ; je ne mérite pas de porter le nom d'ecclésiastique : « Vœ mihi peccatori qui falsi monachi nomen fero 1 vidi Eliam, vidi Joannem in deserto et vere vidi Paulum in paradiso. »
L'exemple de saint Fructueux et de ses deux diacres est si éditiant sur ce suj'-t,
ENTRETIEN XI. VERTES ECCLESIASTIQUES. 1462 qu'on a cru ne devoir rien retrancher des
actes de leur martyre que voici traduits fidèlement.
Saint Fructueux.
Sous l'empire de Valérien et de Gallien, et au temps que les tyrans idolâtres persécutaient les Chrétiens pour la foi, saint Fructueux, évoque de Taragonne en Espagne, fut arrêté avec Augurius et Euloge, ses diacres, un jour de dimanche, au mois de mars. Sitôt qu'il ouït les soldats à sa porte, il sortit pour leur parler. Ils lui dirent : Vrenez, le président vous demande avec vos diacres. Allons tout à l'heure, répondit Fructueux, à moins que vous ne vouliez me donner le temps de prendre des souliers. Très-volontiers , lui dirent-ils ; accommodez - vous. Arrivés à la ville, on les mit tout trois en prison. Fructueux, plein de joie et de certitude que Dieu l'appelait à la couronne du martyre, priait sans interruption. Les fidèles ne l'abandonnaient point, le soulageant et le conjurant de se souvenir d'eux.
Le jour suivant, il baptisa notre frère Uogatien dans cette prison. Le mercredi, ils célébrèrent solennellement la station de la quatrième férié, avec jeûne et prières. Le vendredi, ils furent conduits devant le président Emilien, qui dit : Qu'on fasse entrer Fructueux et ses diacres. L'huissier répondit : Les voilà. Emilien dit à Fructueux : Vous savez ce que les empereurs ont commandé? Le saint évêque répondit : Je ne Je sais point, mais je suis Chrétien. Le président dit : Ils ont commandé qu'on adorât les dieux. Fructueux répondit : J'adore un seul Dieu, créaieur du ciel et de la terre, de la mer et de toutes choses. Emilien lui dit : Vous savez qu'il y a des dieux? Fructueux répondit : Je ne le sais point. Emilien dit : Vous le saurez tantôt. Le saint évêque jeta l'œil vers le ciel et se mit à prier en luimême. Le président ajouta : Qui écoutet-on, qui craint-on, qui adore-t-on, si on n'adore pas les dieux ni la face des empereurs? Puis s'adressant au diacre Augurius, il lui dit : Ne vous laissez pas surprendre aux discours de Fructueux. Augurius répondit : J'adore le Dieu tout-puissant. Emilien se tournant vers le diacre Euloge, lui dit : Adorez-vous aussi Fructueux? Euloge répondit : Je n'adore point Fructueux, mais j'adore le Dieu que Fructueux adore. Emilien revenant à Fructueux, lui dit : Vous êtes évêque. Fructueux répondit: Je le suis. Emilien dit : Vous l'avez été; puis il prononça sa sentence, et les condamna tous trois à être brûlés vifs.
Comme on les conduisait à l'amphithéâtre pour y être exécutés, le peuple, quoique infidèle, se mit à regretter saint Fructueux ; car, comme il était tel que le Saint-Esprit, par la bouche de l'apôtre saint Paul, ce vase d'élection et ce docteur des nations, déclan; que doit être un évoque, il s'était attiré la vénération des idolâtres mêmes. Les fidèles, le regardant monter à une telle gfoiro du
OEUVKES C0M1 LETES DE DE LA CHETARDIE.
martyre, étaient plus touchés de joie que d'aflliction. Quelques Chrétiens leur présentèrent par charité une boisson de vin pour les fortifier ; mais Fructueux la refusa, disant qu'il était jeûne ce jour-là, et que l'heure de la réfection n'était pas encore venue ; il n'était que dix heures du matin, en effet. Ces saints martyrs ayant célébré une station solennelle dans la prison, il était juste qu'ils allassent la finir à cette table que Dieu a préparée à ceux qui l'aiment.
Arrivés au bûcher, un des lecteurs de ce saint évêque, fondant en larmes, vint à lui et le conjura de souffrir qu'il le déchaussât; mais le saint martyr le refusa, lui disant : Laissez-moi, mon fils, je me déchausserai bien moi-même, plein de force et de joie comme je suis, et assuré de la grâce que Dieu veut me faire. Un autre, l'abordant aussi, lui prit la main et le supplia de ne le pas oublier devant Dieu; à quoi le martyr répliqua à haute voix : Je dois prier pour l'Eglise catholique ; soyez-en donc un membre, si vous voulez participer à mes prières.
Les fidèles s'étant approchés de lui, il leur parla, ou plutôt le Saint-Esprit les exhorta par sa bouche, les consolant el les assurant qu'ils ne manqueraient point de pasteur, parce que l'amour de Jésus-Christ pour son Eglise, et ses promesses, auraient toujours leuraccomplissement.il ajouta que tout ce qu'ils voyaient n'était qu'une tentation d'un moment. Les ayant ainsi affermis, les saints martyrs entrèrent dans le bûcher. On les attache avec des cordes à un poteau, puis on allume le feu. Leurs liens ayant été bientôt consumés, ces trois saintes viclimes se mirent à genoux, suivant leur coutume lorsqu'ils priaient; et, en cette humble posture, ils continuèrent leur oraison jusqu'à ce que leur âme bénie se sépara de leurs corps. Heureux martyrs, dignes d'avoir été figurés par les trois enfants de la fournaise de Babylone, et de s'être consacrés aux trois personnes divines !
Deux Chrétiens de la famille d'Emilien, et sa fille, eurent une vision merveilleuse. Presque à la même heure : ils virent saint Fructueux, accompagné de ses deux diacres, montant au ciel, avec des couronnes sur la tête. Ils appelèrent ce président et lui dirent : Venez, et voyez la gloire de ceux que vous avez aujourd'hui condamnés, et comme quoi ils s'élèvent au ciel. Ce président accourut; mais il nefut pas digne de voir cette merveille. Ils lui apparurent pourtant quelques jours après, tout rayonnants de gloire, et lui déclarèrent que ce qu'il avait fait contre eux sur la terre n'avait servi qu'à augmenter leur bonheur dans le ciel. Cependant les fidèles, tout tristes et affligés comme des brebis sans pasteur, demeuraientconsternés de cette perte ; non qu'ils plaignissent le sort du saint évêque, qu'ils enviaient, au contraire, admirant la grandeur de sa foi et du combat qu'il avait rendu. La nuit arrivant là-dessus, ils furent à l'amphithéâtre avec du
vin pour éteindre le feu de leurs corps demibrûlés. Ils en ramassèrent les cendres, dont chacun en particulier prit ce qu'il pût; mais saint Fructueux leur apparut et les avertit qu'ils rapportassent ce qu'ils en avaient, et qu'ils enterrassent le tout ensemble.
Saint Vincent, diacre.
Saint Vincent, ce diacre si célèbre dans tout le monde chrétien. Les persécuteurs idolâtres en voulaient alors particulièrement au clergé; ils avaient compris que, pour abolir le christianisme, on devait s'en prendre à la source, c'est-à-dire au sacerdoce, el que, pour ruiner le bercail , il fallait exterminer les pasteurs ; qu'autrement les fidèles ne cesseraient de se multiplier, et que leur sang répandu serait plus fécond que leur sang conservé. Le démon, ennemi du sacerdoce qui détruit son empire, avait' inspiré ce moyen aussi impie qu'artificieux aux empereurs protecteurs de l'idolâtrie. Un président, ennemi juré de la, religion, nommé Dacien, servait alors dans l'Espagne de ministre à leurs cruautés. Il en voulait aux diacres, aux prêtres , aux évêques , à tout l'ordre lévitique : « Episcopos ac presbyteros ereterosque sacri ordinis ministros sphitu nequitiaeexagitatus, rapi prœcepit. » Le président s'attaque à Vincent, diacre, celui de tous qui lui paraît le plus ferme et le plus attaché à Jésus-Christ ; d'abord il le charge de chaînes d'un poids énorme; il le jette dans un cachot obscur, il l'exerce par la faim et par la soif : « Sub carcerali custodia , et famis miseria ac catenarum stridore pertrahi prœcepit. » Il s'imagine que tant de maux ensemble fatigueront sa patience, et abattrontson courage, et que la dureté et la pesanteur immense du fer, dont il accable les membres de ce saint lévite amolliront son cœur, qui paraissait inflexible : « Ut eum vexatione itincris frangeret, et facilius subigeret, injuria, quem videbat posse superaride pœna, jubet manibus et cervicibus immensa ferri pondéra sustinere, et per omnes artus jam tune mortis supplicia pati. » Après de tels commencements, craignantqu'il n'expirât enfin sous tant de peines avantqu'il lui eût fait abjurer Jésus-Christ, et que sa cruauté précipitée ne fît tort à son impiété : « Timens ne sœvitiœ suae damna patereiur , » il ordonne qu'on le sorte de prison et qu'on le lui présente :« Froduci jussit excarcere, noiens eum ante tormenta vitam finire. » jl lui offre Je choix, ou des plaisirs ou des tourments. Vincent prend la parole et fait une illustre confession de foi. La crainte du supplice, la présence d'un tyran, la vue d'une mort affreuse ne l'intimide point. Il parle hardiment, il se déclare hautement, il ne craint rien ; il prêche Jésus-Christ sur la sellette, devant les tyrans, avec autant d'intrépidité qu'il avait prêché l'Evangile avec zèle dans l'église devant les fidèles. Cette liberté inespérée outre Dacien. Qu'on saisisse ce rebelle aux lois, s'écrie- t-iJ , qu'on lui fasse sentir les plus atroces supplices, il n'y en a
1205 RETRAITE POUR LES ORD1NANDS. — ENTRETIEN XI. VERTUS ECCLESIASTIQUES. Î2CG
point d'assez terribles pour punir son audace et pour dompter son opiniâtreté. Je vois que chaque torture endurée lui paraît un triomphe; qu'on le mette sur le chevalet, qu'on gène tous ses membres, qu'aucune partie de son corps ne soit exempte de douleur, et que tant de peines ne soient regardées que comme les préludes de la grandeur du supplice que je lui prépare : a Rebellem qui in contumeliam publicam venit, gravioribns exhibete tormentis , animosilati enim ejus video inferenda esse majora supplicia; quia quidquid sibi accessurum est pro pœna, ipse prœsumi ad gloriam : applicate eum ad equuleum, membra distendite, et loto corpore dissipate : hanc pœnam ante ipsa tormenta suslineat. >/ On exécute cet ordre inhumain. Tout ce que la plus ingénieuse cruauté peut imaginer est mis en usage; les supplices se succèdent les uns aux autres. Les bourreaux lassés cèdent la place à de nouveaux satellites. Le président pâlit, il ajoute peine sur peine, tourment sur tourment, gêne sur gêne, torture sur torture, le 1er et le feu, rien n'est omis. Le saint diacre surmonte tout, endure tout, se rit de tout, triomphe de tout, et ne fait pas plus de cas de son corps, réduit en pièces, que s'il eût été un tronc de bois inanimé entre les mains et les ferrements du charpentier : « Vidimus et inirati sumus corpus inter tormenta contemni, » dit saint Augustin dans l'éloge qu'il a fait de saint Vincent. Dacien est vaincu : « Heu ! vincimur, ait Dacianus. » Et le saint, après avoir rendu témoignage à Jésus-Christ, et converti plusieurs idolâtres, s'en va dans le ciel recevoir la couronne de la main de Jésus-Christ. Quel pays, quelle nation y at-il au monde, continue saint Augustin, quel climat éclaire le soleil dans l'étendue de l'empire romain, et où la religion de Jésus- Christ ait pénétré, qui ne solennise avec joie la fête du glorieux saint Vincent : « Quae hodie rogio, quaîve provincia uila , quousque vel Romanum imperium, vel Christianum nomen extenditur, nalaiem non gaudet celebrare, Vincenlii ? »
Que peut-on ajouter à ce récit? quel sentiment doit-il inspirer aux ecclésiastiques d'aujourd'hui ! quelle ditl'érence de ces bienheureux temps à ceux-ci 1 des diacres anciens aux nouveaux! quel courage, quel zèle, quelle religion ! admirons, louons Dieu dans ses saints, tremblons, humilions-nous, confondons-nous.
Saint Jacques, diacre. — Saint Marien, lecteur.
Si de l'Espagne nous passons en Afrique, que de nombreux spectacles y verrons-nous l que d'ecclésiastiques éminents en science et en vertu, qui, dans les premiers siècles, ne respiraient que le martyr! Arrêtons-nous, entre plusieurs, à deux ou trois : saint Jacques, diacre, et saint Marien, lecteur, se présentent d'abord à nous. Comme on en voulait aussi alors particulièrement aux ecclésiastiques, c'était se vouloir exposer aux plus cruels supplices que de déclarer qu'on re-
fait. On prend ces deux lévites comme Chrétiens simplement, et on so persuade qu'un déchirera leur foi en déchirant leurs membres : « Tanquam membrorum lacération e frangeretur tides, cui corporiscura vilis est. » Le premier, qui depuis longtemps pratiquait une grande austérité dévie, ayant courageusement confessé qu'il était diacre, fut appliqué à la torture : « Et Jacobus quidem sicut crat in virtute fidei semper austerior, qui et infeslationes jam semel Decianœ persecutionis evicerat, affecta vit se non Chrislianum tantum , sed diaconum confiteri. » Saint Marien déclare aussi qu'il est lecteur: « Marianum autem fecit tormentis obnoxium, quod se lectorem tantum, sicuti fuerat fatebatur. » Ce fut assez pour qu'on entreprît de vaincre leur constance par les plus horribles tortures; que d'inventions diaboliques ne mit-on pas en usage pour venir à bout d'eux ! On n'oublia rien de ce qui peut porter un homme à l'impatience, de ce qui peut abattre un courage inflexible. Satan seul peut inspirer ces moyens si damnables et si artificieux : « Quaenam illa tormenta 1 quam nova ! quam diaboli venenato sensu et clejiciendi artibus exquisila supplicia! » Saint Marien l'ut suspendu sur ses plaies mêmes : « Pependit Marianus ad vulnera. » Elevé ainsi au-dessus de la terre, il remplit l'office de lecteur, dont on le chargea dans son ordination, lorsqu'on lui apprit que son élévation extérieure dans l'Eglise, au-dessus du reste des fidèles, n'était que l'image de l'élévation intérieure, c'est-à-dire du degré sublime de vertu qui devait le rehausser par-dessus les autres : '< Figurantes positione corporali, » dit l'évêque, « vos in alto virtutum gradu conversari debere. » Il imite Jésus-Christ, qui élevé en croix attire tout à lui : « Exaltalus a terra omnia traham ad meipsum. » Point d'autre exaltation dans l'Evangile: Cumeocallaveritis filium hominis. (Joan. vm, 28.) Le sacerdoce de Jésus-Christ ne reconnaît que celte hauteur seule. Enfin, tout cède à la fermeté de nos deux ecclésiastiques; plus on augmente les tourments pour vaincre ce digne lecteur, plus son courage s'élève-t-il pour vaincre les tourments ; l'accroissement est réciproque : « Marianus uoster in Deum fidens, quantum corpore torqnebatur, tantum mente, crescebat. » Vous n'obtiendrez rien contre ce temple du Dieu vivant, contre ce cohéritier de Jésus-Christ, impie cruauté; arrachez les membres de ce saint lecteur, tourmentez ses sacrés côtés , déchirez ses entrailles, vous ne le surmonterez pas„: « Suspenderis licet membra, concusseris latera, divulseris viscera. » Rien n'ébranle la constance de nos deux ecclésiastiques. Les tortures et les chevalets, la faim et la soif, les ténèbres épaisses d'un cachot, les promesses et les menaces, tout est inutile ; ils ne sont sensibles qu'à une seule chose. On les avait mis dans une prison commune avec les lidèles laïques, c'est-à-dire les brebis et les pasteurs ensemble. Cette société leur était douce; ils consolaient et fortifiaient ceux à qui ils devaient la doctrine et l'exem-
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pie; ils s'animaient mutuellement tous à soufrir la mort pour Jésus-Christ; on les sépare ; on arrache les enfants d'entre les bras des pères; les idolâtres se persuadent qu'ils viendront mieux à bout de ceux-là, quand ils les auront privés du secours de ceux-ci. Cette séparation attriste les ecclésiastiques , ils appréhendent qu'elle ne nuise à la persévérence des laïques ; d'ailleurs , ils apprennent qu'on commence à répandre le sang de ces mêmes fidèles avant que d'en venir au Jeur. Diviser le peuple du clergé, c'est alarmer et blesser tout à la fois la charité paternelle des ecclésiastiques; et immoler les brebis avant les pasteurs, c'est mortifier le zèle des pasteurs et provoquer leur jalousie; c'est renverser l'ordre hiérarchique, qui veut que le pasteur précède le troupeau. Telle est la seule crainte et la seule peine de nos martyrs. Ce n'est ni la torture ni la mort qui les inquiète, c'est l'éloignement de leurs ouailles, c'est la peur que les loups ne les dispersent, c'est la douleur de ne pas marcher .devant eux, et de ne les pas affermir par leur exemple : « Nam ita inter se nostrœ religionis gradus artifex saevitia deviserai, ut laicos clericis separatos, tentationibus seeculi et terroribus suis putaret essecessuros; ergo, charissimi nostri et fidelissimi milites Christi, Jacobus diaconus et Marianus lector, caeteriquede clero contristari aliquantulum cœperont, quod laicis certaminis sui laude perfunctis, servaretur sibi tam lenta et tam sera victoria. »JO Dieu ! quels ecclésiastiques I quelle ambition d'avoir le premier rang et la première place. Ne vous affligez pas, vrais ministres de celui qui s'est immolé pour vous, afin de vous mériter la force de vous immoler pour lui; vos désirs sont accomplis; des troupes incroyables de Iniques sont égorgées, et nos dignes ecclésiastiques mêlent leur sang au leur sur la terre, et tous ensemble ils s'en vont au ciel réunir leurs actions de grâces et leurs couronnes, et se réunir à celui d'avec lequel nul glaive ne les divisera jamais.
Saint Victor, prêtre. — Saint Flavien, diacre.
f Pour ne pas encore sortir de cette troisième partie du monde, jetons les yeux sur d'autres célèbres martyrs africains ; sur saint Victor, prêtre, sur saint Flavien, diacre, et quelques autres ecclésiastiques qui souffrirent une glorieuse mort pour Jésus- Christ. Qui pourrait exprimer le courage avec lequel ils endurèrent des tourments inouïs? Ecoutons-les eux-mêmes, et que la lecture de quelques petits fragments, extraits de leurs Actes, édifient notre piété, et tiennent lieu eux seuls de toutes les réflexions les plus méditées que nous saurions faire sur leurs vertus. A peine fûmes-nous pris, disent-ils, que les soldats nous assurèrent que le président, animé de fureur et tout sanglant encore de l'horrible carnage des Chrétiens qu'il avait fait les jours passés, avait résolu de nous faire brûler tout vifs. Mais nous n'eûmes pas plutôt fléchi les
genoux que Dieu, qui lient en $a main le cœur des rois, lui fit changer d'avis. Le feu déjà allumé fut éteint,., et les soldats nous conduisirent en prison. Nous n'eûmes point d'horreur de l'effroyable obscurité de ce lieu ; « Nec expavimus fœdara loci illius caliginem. » Nous entrâmes dans ces caveaux ténébreux comme si nous fussions entrés dans le séjour de la lumière : «c Quasi ascenderemus in coelura. » O Dieu 1 quels jours et quelles nuits passâmes-nous dans ces cachots souterrains ! « Quales illic dies duximus 1 quales exegimus noctesl exponi nullis sermonibus potest. » Ce qu'on endure dans ce sombre séjour ne peut s'exprimer, et nous ne craignons point de dire ici combien ce supplice est atroce ; car sa grandeur ne sert qu'à donner à entendre la vertu de celui qui le surmonte en nous, et qui nous le fait surmonter à nous-mêmes si aisément, que ce n'est plus pour nous un combat douteux, mais une victoire assurée» tant la protection de Dieu est abondante. Etre tué est compté pour rien parmi les serviteurs de Dieu, et mépriser la mort passe pour un avantage médiocre chez eux, depuis que le Sauveur lui a ôté son aiguillon et en a fait le trophée de la croix : « Tormenta carceris nul la affirmatione capiuntur, nec veremur atrocilatem loci ut est dicere, quo enim tentatio grandis est , eo major est ille qui eam vincit in nobis, et non est pugna quia est Domino protegente Victoria. Nam et occidi servis Dei levé est, et ideo mors nihil est cujus aculeum comminuens, contenlionemque devincens Dominus, per tropœum crucis triumphavit. » Quel courage, quelles expressions également humbles et fortes 1 que la prédication des ecclésiastiques sur la sellette a d'énergie et, d'onction ; qu'elle se ressent bien du lieu où ils sont et de celui qui est en eux 1 de la cause pour laquelle ils souffrent et du maître qui les soutient dans leurs souffrances 1 quel esprit de ferveur, d'amour, de zèle, de piété, ces paroles ne respirent-elles pas! Mais leur angoisse va être tout d'un coup changée en allégresse. Comment cela? estce qu'on va les délivrer et les renvoyer tranquillement chez eux? Point du tout. On les sort de la prison chargés de chaînes, pour être interrogés devant le juge, pour confesser le nom de Jésus-Christ, pour y souffrir la question, pour y être chargés d'opprobres, pour y être condamnés ; voilà le sujet de leur joie. O jour heureux, disentils, ô chers liens, ô glorieuses chaînes, plus aimables mille fois que la liberté 1 ô fers plus précieux que l'or le plus purl ô discours de l'éternité que nous tenions alors, notre plus douce consolation 1 Voilà l'esprit des ecclésiastiques qu'on traîne au supplice pour Jésus-Christ : « O diem laetum 1 gloriam vinculorum! o aptata votis omnibus catcna 1 o ferrum optabilius atque pretiosius omni aurol loqui nostrum futurorum sohitium fuit. » Mais leur course n'était pas sitôt prête à finir. On les ramène encore une» fois dans cette affreuse prison, et on tâche
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de les faire mourir de faim en ne leur donnant presque rien du tout pour leur nourriture :« Hoc itaque prœlio victus diabolus, ad altéras se astutias vertit, famé nos et siti tentare molitus, et hoc suum prœlium niultis diehus fortissime gessit. » A celte rude épreuve, ces généreux, ecclésiastiques ne s'abattent pas ; la faim et la soif, si capables d'ébranler les plus fermes, ne les rendent que plus résolus et plus courageux. Dieu les console au milieu de leurs alllictions ; un enfant, tout rayonnant d'une gloire ineffable, s'apparaît à l'un d'eux, nommé Victor, prêtre, qui souffrit le martyre peu après cette vision; il lui sembla que. ce merveilleux enfant le menait à tous les endroits par où l'on pouvait sortir de cette prison, et que, les trouvant tous fermés, il lui dit : Vous souffrirez encore un peu, car les obstacles ne sont pas levés; mais confiez-vous, je suis avec vous: «Adbuc modicurn laboratis quia nunc irapedimini, sedconfidite quia ego vobiscum sum ; » et cet enfant divin ajouta, s'adressant encore à ce prêtre qui, dans peu de jours, devait être martyr : Dites-leur, ajouta-l-il, parlant des autres ecclésiastiques prisonniers avec lui, et réduits aux extrémités que nous venons de rapporter, dites-leur ces mots : Ne vous abattez pas; plus vous souffrirez, plus votre couronne sera-t-elle glorieuse: «Die il lis quia gloriosiorem coronam habebitis. »
Quelle douce consolation 1 quel sujet d'encouragement! quelle peine ensuite n'eût pas été supportable 1
Enfin, après plusieurs mois d'une si horrible prison et d'une faim si pressante, on Ses mène au supplice : « Dum per plurimos menses reclusi tulissent carceris pœnas, et famé ac siti diu laborassent, tandem sero produci jubentur. » Ils le subissent avec joie, à l'exception de Flavien, diacre aimé du peuple, qui voulait lui conserver la vie et qui prétendait qu'il n'était point diacre, comme il l'avait hautement déclaré ; car c'était aux ecclésiastiques que les tyrans en voulaient alors. Ce saint diacre qui, pendant la cruelle faim dont ses confrères ecclésiastiques avaient été affligés en prison, se privait de sa part à quelques petits restes qu'on leur jetait, et qui tous ensemble n'eussent pas suffi pour les empêcher de mourir, M Dieu ne les eût miraculeusement sustentés, ce saint diacre, dis-je, fut donc réservé ce jour-là. Quelle douleur n'eul-il pas de voir ses confrères marcher au martyre avec une joie indicible , et d'être contraint de rester seul, séparé de leur chère compagnie! quel ennui ne s'empara pas de son cœur désolé ! Sa résignation à la volonté de Dieu le soutenait au milieu d'une angoisse si amère; et il disait, tout pénétré d'affliction : Pourquoi m'abattre ainsi de ce que je ne meurs pas pour Jésus-Christ? pourquoi m'en prendre aux hommes du retardement de mon bonheur? tout n'est-il pas entre les mains de Dieu; n'cst-il pas le maître des cœurs, et rien se fait-il sans son expresse volonté? « Et quamvis habeRet ple-
nam doloris niateriam, quod scilicet de tain bono collegio separatus est; tamen fide et devolione qua vixit, credebat id (ieri quod Deus vellet, et tristitiam solitudinis destitua religio sapientiœ temperabnt; dicebat etiam : Cum cor régis in manu Dei sit, quœ causa mœroris est aut quare succensendum homini pulem, qui loquitur hoc quod jubetur. »Onle ramène donc en prison ; le peuple, ses parents et ses amis, car il avait l'estime et l'affection de toute la ville, voulant le sauver du supplice et prétendant qu'il n'était point diacre, comme il l'avait déclaré, il passa deux jours dans cette prison comme dans un sépulcre, d'où il devait ressusciter le troisième jour, par la résurrection d'un glorieux martyre; ce sont les paroles de leurs Actes. Une de ces deux nuits, comme il était absorbé dans la mélancolie de ce que son martyre était reculé, il lui sembla voir un homme qui lui dit : D'où vient que vous êtes si triste ? « Postea cum plures paterentur, contristabar in visu noctis, quod quasi a collegis meis remansissem ; et apparuit mihi vir quidam dicens : Quid contristaris? » Et comme il lui eut expliqué le sujet de sa désolation, cet inconnu ajouta : Quoi, vous vous attristez? vous avez confessé deux fois le nom de Jésus-Christ et vous allez être martyr : qu'avez-vous à vous plaindre ? «Cui cum causam tristitiae meae dicerera,ait : Contrislaris ? bis confessor es, tertio martyr eris per gladiura. » Enfin, on le sort de prison, on le conduit au tribunal du juge ; tout le monde le presse de conserver sa vie et de sacrifier seulement une fois; on le prie, on le conjure, on dispute contre lui, on maintient qu'il n'est point ecclésiastique, et, par conséquent, qu'il faut le délivrer; on le menace de la question s'il ne l'avoue; il triomphe de tout , il confesse Jésus-Christ, il déteste les idoles, il proleste qu'il est ecclésiastique ; on le condamne à la mort. La joie revient alors sur son visage; plusieurs prêtres, ses disciples, honorent de leur présence son sacrifice et le conduisent au lieu de son immolation ; il exhorte tous les fidèles présents à demeurer fermes dans la foi , et conserver la charilé et l'unité parmi eux : « Pacem et dilectionis uuilatcm. » A cette exhortation succède la prière ; il se met à genoux et finit son oraison avec sa vie mortelle : « Deinde ad locum victimae perfecto ser.mone descendit , et fixis tanquara ad precem genibus passionem suam ciim oratione ûnivit. » Que de grands exemples dans une seule action 1 que de vertus ensemble 1 que de sujets d'admiration, de méditation et de confusion pour nousl
Le clergé de Carthnge.
Mais pourquoi chercher d'autres histoires particulières dans cette partie du monde chrétien ; arrêtons-nous à un seul mot de saint Cyprien, ce saint évêque si célèbre par son éloquence, par sa doctrine, par son zèle, par ses actions, par son martyre. Il nous assure la chose du monde la plus édifiante
et que nous ne saurions assez admirer; il écrit à un évêque nommé Successus, sur les bruits qui couraient au sujet des édils de Vaïérien contre l'Eglise, et dont ce prélat n'était pas bien éclairci.'Saint Cjprien, pour lui apprendre au vrai la chose comme elle était, lui mande que le rescrit de cet empereur au sénat, portait expressément qu'on eût à se saisir sans délai des évoques, des prêtres et des diacres, pour les faire mourir sur-le-champ : « Kescripsisse Valerianum ad senatum, ut episcopi, presbyteri et diacones inconlinenter animadvertantur ; » que ce décret était envoyé par toutes les provinces de l'empire pour y être exécuté : « Subjecit etiam Valerianus imperator orationi suae exemplum litterarum quas ad praesides provinciarum de nobis fecit ; » qu'à Rome, le Pape Xiste avait déjà passé par le tranchant du glaive, et qu'on y faisait sans cesse une exacte perquisition des ecclésiastiques pour les livrer aux bourreaux ; que de jour à autre on attendait à Carthage cette ordonnance impériale; qu'il l'informe de ces choses, afin qu'il les fasse savoir à tous les autres évêques de l'Afrique, et que, par les exhortations des pasteurs et leur l>on exemple, les fidèles se tiennent prêts à soutenir aussi bien que les ecclésiastiques ce rude combat : « Ut ubique horlatu eorum posset fraternitas corroborari et ad agonem spiritalem prfleparari. » En un mot, qu'ils s'occupent tous, prêtres et peuples, de cette maxime si nécessaire, qu'un Chrétien, surtout dans ces occasions, doit plus songer à l'immortalité qu'à la mort : « Ut singuli ex nostris, non magis mortem cogitent quam immortalitatem. » Mais ce qui l'ait entièrement à notre sujet, et que l'événement justifia comme nous venons de voir dans les exemples rapportés ci-dessus , c'est qu'il l'assure que tous les ecclésiastiques qui composaient le clergé de Carthage attendaient de moment en moment l'arrivée de cet édit; et cela avec tant de résignation, qu'ils ne s'occupaient d'autre chose que de se tenir prêts à se livrer ; en sorte même qu'ils n'avaient pu songer à lui écrire plus tôt, étant à la veille de se voir tous martyrysés, et qu'il n'y en avait point qui ne lût si embrasé du zèle de répandre son sang pour la foi, qu'aucun d'eux n'avait voulu s'éloigner pour lui aller porter cette lettre, crainte de perdre l'occasion du martyre : « Ut non vobis inconlinenter scriberem, l'rater carissime, illa res fecit, quod universi clerici sub iclu agonis constituti, recedere àstinc omnino non poterant, parati omnes pro anirai sui devotione ad divinam et cœlestem gloriam. » Quel spectacle glorieux aux yeux des anges et de Dieu même, voir tous les ecclésiastiques d'un clergé nombreux disposés au martyre, et attendre impatiemment l'heure de donner leur vie, pour satisfaire aux devoirs de leur ministère! d'abandonner toute autre pensée, de ne se remplir que de celle du sacrifice d'eux-mêmes, et de ne vouloir pas s'absenter un moment, de peur de manquer un tel bonheur :
« Parati omnes pro animi sui /levolione ad divinam et cœlestem gloriam. » On croit beaucoup avoir gagné quand on dit qu'il y a dans un séminaire quelques ecclésiastiques prêts à aller travailler où l'on voudra, et Dieu veuille même qu'il y en ait beaucoup de ce caractère et capables d'un tel détachement, et qui plus est de persévérer dans des emplois où, quoique rien ne manque aux nécessités de la vie, loin de la prodiguer, ils soient néanmoins contents de travailler sans vue d'aucun intérêt, sans espérance d'établissement, dans un détachement parfait de leur patrie, de leurs parents et d'eux-mêmes. Plaise à Dieu d'en donner un grand nombre de semblables à son Eglise; mais combien y en aurait-il de prêts à répandre leur sang, à souffrir ces cachots horribles dont nous venons de parler, cette faim et cette soif extrêmes de plusieurs mois, ces tortures et ces chevalets, et une mort enfin cruelle. Combien y en aurait-il à l'épreuve de tant de tourments, qui attendissent impatiemment l'arrêt de leur condamnation, qui ne s'occupassent qu'à mettre ordre à tout, qu'à dire adieu à tout, pour n'avoir plus qu'à soutenir les rudes assauts d'une si terrible persécution? qui refusassent de s'abstenir un seuliour, dans l'appréhension de manquer à l'heure du combat ?|« Parati omnes pro animi sui devotione ad divinam et cœlestem gloriam. » L'événement justifia combien leur zèle était effectif et réel; un nombre d'ecclésiastiques, au delà de ce qu'on peut penser, souffrit le martyre, et nul d'eux ne manqua de courage ; nul ne tourna la tête en arrière, nul ne tomba. Les Actes originaux et sincères qui déplorent la chute de quelques laïques ne reprochent rien aux ecclésiastiques; ils ne nous parlent que de troupes entières de prêtres, de diacres, de lecteurs décapités, que de monceaux de corps morts ; car, après avoir rapporté le supplice des laïques, venant aux ecclésiastiques, voici comme ils s'expriment : « Mira tune ibi cerneres et exquisita compendia seeviendi ; nain cum manum carnificis gladiumque ipsum tôt cervicibus debitum , numerosus justorum populus cingeret; artifex feritas dispositas
agminum séries, in ordinem redigebat
nam si uno in loco pèreussurus ipse carnilex consisteret, immensam struem corporum cumulus acervaret, ipsum denique spatium tanta strage complelus alveus denegaret; » et ce fut là que les saints prêtres, diacres et lecteurs, les combats desquels nous avons il y a peu rapportés , finirent enfin leur sainte vie sur la terre, pour aller au ciel en commencer une qui ne finira jamais.
Saint Cyprien, évoque.
Saint Cyprien, leur évoque, les avait devancés. Sitôt qu'il eut appris par un messager qu'il avait exprès envoyé à Rome, le martyre du pape Xiste et la persécution excitée contre le clergé romain, à qui, non plus qu'ailleurs, on ne faisait aucune grâce,