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ENTRETIEN XIII

SLR LE DÉTACHEMENT OU LES ECCLÉSIASTIQUES DOIVENT ÊTRE DE LEURS PARENTS.

Première considération. — Un des malheurs de la condition humaine et de l'état où le péché nous a réduits, est sans doute de nous voir assujettis à quantité dechosesdont nous ne saurions nous dispenser, et auxquelles la nécessité naturelle et la loi de Dieu même nous engagent, qui néanmoins dans leur usage nous sont souvent des occasions d'autant plus dangereuses de pécher, qu'elles se couvrent le plus du prétexte spécieux de vertu, de devoir et d'obligation. Ecoutons saint Augustin là-dessus : Nous réparons chaque jour par les aliments la ruine de notre corps, dit ce grand docteur : « Reficimus quotidie ruinas corporis edendo etbibendo; » et nous offenserions Dieu si nous nous laissions mourir de faim. Car, si nous pouvons retrancher absolument de nous certaines inclinations, et nous en délivrer une bonne fois, en y renonçant pour toujours et ne leur accordant jamais rien, telles que le plaisir de la chair, en vouant une chasteté perpétuelle, nous ne saurions pas nous abstenir entièrement de boire et de uianger • « Non cniiu est quod semel prœcidere et uhcrius non atlingere decernam. » Cependant, ô malheur! continue ce saint,

cette indigence m'est agréable : « Nunc autem suavis est mini nécessitas; » et il faut que je combatte chaque jour contre cette espèce de sensualité et que je veille à ne me pas laisser surprendre au piège qu'elle ne cesse de me tendre : « Et adversus islam suavitatem pugno ne capiar, et quotidianum hélium gero. » J'avoue que la seule nécessité de conserver la vie devrait nous porter à prendre nos repas; mais cependant la volupté devient la dangereuse compagne de la nécessité, et veut souvent la prévenir et prendre sa place, et être le principal motif de cette action animale : « Et cum salus sit causa edendi ac bibendi, adjungit se tanquam pedissequa periculosajucundilas, et plerumque prœire conatur, ut ejus causa fiât quod salutis causa me facere vel dico vel volo. » Le comble de la misère est que l'on ne connaît pas bien les bornes d'une juste nécessité; que ce qui est suffisant au besoin de la nature, ne l'est pas à l'avidité du plaisir, et que l'homme enclin à la sensualité et à se tromper lui-même, se réjouit de cette malheureuse incertitude, aûn de pouvoir contenter sa chair sans scrupule et avec titre : « Ad hoc incertum hilarescit infelix anima, ut obtentu salutis obumbret negotium voluplatis, » etc.

Il en est ainsi de l'attachement aux parents. La loi de Dieu nous oblige de les honorer et de les servir. La nature et la raison nous y portent ; mais, au lieu de nous contenir dans de justes bornes, et de leur marquer de l'amour en leur procurant les véritables biens; au lieu de régler les devoirs de la charité, et de faire marcher ce que nous devons à Dieu préférablement à ce dont nous sommes tenus envers la créature, nous nous livrons à cette affection tout liumaine, nous nous y cherchons nous-mêmes, nous lui sacrifions les obligations les plus essentielles du sacerdoce.

Qui pourrait dire combien cette affection charnelle, se déguisant sous les prétextesapparents d'une piété et d'une nécessité prétendues, a trompé de vertueux ecclésiastiques, et a fait malheureusement échouer les belles espérances qu'on avait conçues de leur esprit, de leur vocation, de leur science et de leurs talents?

En effet, rien ne paraît plus opposé à l'esprit sacerdotal que cet attachement, quand il est déréglé. Examinons un peu cette vérité.

Jésus-Christ, le souverain pontife, qui a réuni en lui la grâce de l'ancien et du nouveau sacerdoce, ou plutôt de qui la grâce de l'un et de l'autre a découlé, a voulu, par un dessein concerté de la Providence, être ligure par Melchisedech, prêtre du Très- Haut : Appcllatus a Deo ponlifex juxta ordinem Melchisedech. (Uebr. v, 10.) David, ce saint roi et ce prophète si éclairé, l'a salué en cette qualité : Tu es sarerdos in œternum secundum ordinem Melchisedech. (Psal. GIS, k.) .Mais, entre les mystères cachés sous celle ligure, le Saint Esprit nous en marque un

qui fait extrêmement à notre sujet, c'est que Melchisédech nous est représenté comme n'ayant ni père ni mère, ni généalogie : Sine pâtre, sine maire, sine genealogia (Hebr. vu, 3); et en cela semblable'au Fils de Dieu : Assimilatus Filio Dei. (Ibid.) Qu'est-ce que cela nous apprend, sinon qu'un prêtre, pour remplir dignement de si grandes figures, pour ressembler à Jésus-Christ son divin modèle, ne doit plus tenir à la chair et au sang, ni reconnaître d'autre père que Dieu? Cette figure se soutient dans la loi écrite. Les lévites de l'Ancien Testament devaient être détachés de ces sortes d'affections. Moïse, donnant sa bénédiction à la tribu de Lévi, lui marque en quoi consiste la grâce de son état, et lui apprend celte vérité, quela perfection et l'esprit sacerdotal exigent d'un prêtre qu'il soit parfaitement détaché de ses parents, et qu'il leur dise, je ne vous connais plus, je ne sais qui vous êtes : Levi quoque dixit perfectio tua, et doctrina tua, viro... qui dixit patri suo et malri suœ nescio vos, et fratribus suis ignoro vos. (Deut. xxxm, 8, 9.) Voilà les lévites qui seront digues de leur emploi, et qui rempliront les promesses qu'ils ont faites à Dieu : Hi custodierunt eloquium luum, et pactum tuum servaverunt. (Ibid., 9.) Faites donc réflexion, si vous ne devez pas vous détacher de vos parents, puisque vous prétendez au sacerdoce de la loi nouvelle, infiniment élevé au-dessus de l'ancien ; jugez si la vérité ne doit pas l'emporter sur la figure, et si les ecclésiastiques et les prêtres de Jésus-Christ ne doivent pas surpasser en perfection et en dégagement les prêtres de la loi de nature et de la loi écrite.

Mais étudions de près la doctrine et l'exemple de Jésus-Christ, le divin modèle auquel nous devons nous conformer : « Ostensa est nobis via quam sequamur, apposita forma cui imprimamur, » dit saint Grégoire. Voici comment il a accompli ces figures anciennes; voici son exemple; ses actions ont toujours précédé ses paroles : Cœpit facere et docere. (Marc, i, 18, 20.)

S'il a voulu avoir des apôtres, s'il les a élevés à ce haut rang, c'est à condition qu'ils abandonneraient leurs parents et tous les embarras domestiques : Relictis retibus et pâtre cum mercenariis secuti sunt illum. (Act. i, l.J 11 a exigé cela d'eux absolument; et il n'a admis aucune excuse là-dessus.

L'Evangile rapporte deux faits mémorables à ce sujet, et bien dignes de notre attention. Le premier est que le Fils de Dieu, choisissant ses disciples, en appela un jour un et lui dit : Suivez-moi : Ait autem ad aller um : Sequere me. (Marc, u, lk.) Voilà une vocation bien marquée. Que répondit ce disciple à qui une telle grâce était offerte? Seigneur, dit-il, permettez-moi auparavant d'aller ensevelir mon père : Domine, permitte mihi primurn ire, et sepelire patrem meum. (Luc. ix, 59.) Quelle excuse plus légitime peut-on apporter? cependant, que lui répliqua le Sauveur ? Suivez-moi, ajouta-

t-il encore, et laissez aux morts à ensevelir les morts : Sequere me, et dimitte mortuos sepelire mortuos suos. (Ibid., 60.) Et pour vous, allez sans retardement prêcher le royaume de Dieu : Tu autemvade, et annuntia regnum Dei. (Ibid.)

Le second n'est pas moins considérable : Un autre disciple dit h Jésus : Seigneur, je vous suivrai, mais permettez-moi d'aller seulement jusque chez moi renoncer à mon hérédité, et dire adieu à mes parents : Sequar te, Domine, sedpermitte mihi primurn renunliare his quœ domi sunt. Y a t-il de raison plus apparente, ni de prétexte plus plausible? Néanmoins, voici comment Jésus-Christ en jugea : Personne, lui dit-il, mettant la main à la charrue et regardant derrière lui, n'est propre au royaume de Dieu : Are»*o mittens manum adaratrum, et respiciens rétro, aptus estregno Dei. (Ibid., 61.)

Quoi donc, c'est être infidèle à la grâce de notre vocation à l'état ecclésiastique, c'est mal répondre aux desseins de Dieu sur nous, c'est ne pas assez entrer dans l'esprit et la grâce du sacerdoce, que de vouloir aller chez soi disposer de ses affaires domestiques, et dire adieu à ses parents? c'est tourner la tête, c'est reculer que d'en user ainsi, que de ne pas aller sur-le-champ annoncer le royaume de Dieu, et remplir les fonctions de son ministère? vouloir auparavant aller inhumer son père, et lui fermer les yeux, c'est une action de mort indigne d'un ministre de la parole de vie? Sine mortuos sepelire mortuos suos. Quelle sainteté est cellelà? quelle perfection? quelle mort à tout?

Que si Jésus-Christ ne voulut pas permettre à un de ses disciples d'aller chez lui renoncer à ses héritages; s'il assure que c'était tourner la tête en arrière, qu'aurail-il dit à celui qui eût voulu y aller pour les posséder, pour les gouverner, pour plaider, pour s'embarrasser dans les affaires temporelles, pour se charger du soin de sa famille ? Si Jésus- Christ refusa à un de ses disciples d'aller chez soi pour ensevelir son père, et lui rendre ce dernier devoir; s'il lui ordonna de laisser aux morts, aux gens du siècle, le soin d'ensevelir leurs morts, de célébrer les obsèques et les funérailles des défunts, et de ne prendre que celui d'aller annoncer le royaume de Dieu, et dans la suite la résurrection du Sauveur, qu'aurail-il dit si ce disciple lui eût demandé la permission d'aller vivre parmi ses parents, d'y établir sa demeure, et de passer iranquillement et agréablement ses jours avec eux?

Ce divin maître, dans ce même esprit, et prévoyant que toute sa conduite serait un sujet de méditation pour tous les siècles à venir, n'a pas voulu commettre le gouvernement de son Eglise à un de ses parents; il a choisi saint Pierre, qui ne lui était rien selon la chair ; il n'a pas voulu que Joseph, quoique surnommé le juste par excellence, quoique témoin de sa vie et de sa résurrection, quoique doué de toutes les qualités requises à l'apostolat, et de plus son parent selon la chair, occupât la place de Judas ;'il

toit

a voulu que ce fût saint Mathias, qui était étranger à sa famille, et qui ne la touchait en rien ; tout cela n'est il pas pour nous une grande leçon ? Car à Dieu ne plaise que nous regardions cette élection comme un effet du hasard, ce fut un dessein formé de la Providence. Il est vrai que le sort décida de cette dignité : Miserv.nl sortes [Act. l, 26); mais la sagesse de Dieu présida à cette aventure : Sors cecidil super Mathiam. (Ibid.) Ce que nous appelons cas fortuit, n'est après tout qu'un voile épais, est un mot obscur dont nous couvrons notre ignorance : Sortes mittuntur in sinum, dit l'Ecriture, sed a Domino tempnantur. (Prot\ xvi, 33.) Ainsi, c'est Jésus-Christ, la sagesse éternelle, qui dans cette occasion nous a voulu apprendre l'esprit dans lequel nous devions être, et à ne pas établir aveuglément nos parents dans les dignités et les biens ecclésiastiques dont nous ne sommes que les dispensateurs.

11 a traité là-dessus ses parents avec une espèce de dureté, pour nous donner sans doute un sujet de consolation et d'édification, nous faisant voir que notre amour pour lui était le seul lien qui, plus fortement que celui de la nature, nous uuirait à lui. Saint Jacques et saini Jean, ses parents proches, lui demandèrent, par l'organe de leur mère, les premières places de son royaume; il les leur refuse, il les reprend de leur ambition, il leur dit qu'elles sont destinées à d'autres, et ne leur promet que de les associer à son calice d'amertume et de douleurs : Calicem quidem meum bibelis : scdere autem ad dextram meam, non est meum dare vobis, sed quibus paratum est a Paire meo, (Matth. xx, 23.) Après cela, songez à revêtir ce neveu, quoique souvent incapable et peu digne du grade que vous possédez, et à le faire grand dans l'Eglise.

La sainte Vierge, sa Mère bien-aimée, dont l'affection toute pure et toujourscélesle ne lui était d'aucun obstacle aux emplois de son sacerdoce, le cherche lorsqu'il est dans le temple au milieu des docteurs; elle lui dit amoureusement: Mon tils, pourquoi nous avez-vous quittés? Fili, quod fecisti nobis sic ? nam pater tuus et ego dolentes quœrebamus te. [Luc. h, 48.) Votre séparalion nous avait jetés dans une peine extrême; que lui répondit-il ? il n'est encore qu'enfant, i! esl vrai, dans son éducation humaine, rien déplus soumis.il est vrai: Et eral subditus illis [Ibid., 51); Duais ce qu'il venait de faire était un commencement de l'exercice de ses fonctions : « Sacerdotem oportet praedicare. » D'où vient, lui dit-il, que vous me cherchiez ? Est-ce que vous ne saviez pas que je dois être occupé aux choses qui regardent la gloire et le service de mon Père? Nesciebatisquinin his quœ Palris mei nuit oporlet me esse ? (Ibid., 49.) La belle maxime! l'importante instruction ! Après cela occupez-vous des intérêts de votre famille; abandonnez les affaires spirituelles de vo're Père céleste, pour vaquer aux affaires temporelles de votre père terrestre.

Voici une nouvelle preuve de celte vérité OKuvnEs COHPL. DE de i.a Chîtaium

ou plutôt un second exemple que Jésus- Christ vous donne de cette vertu. La sainte Vierge le prie de regarder l'indigence de ceux qui faisaient les noces de Cana, et de les secourir dans leur besoin ; il avait déjà des disciples auprès de lui, il ne voulait se servir du don de faire des miracles que pour la conversion des âmes, l'établissement du règne de Dieu, l'affermissement de l'Eglise; il commençait d'en jeter les fondements, de prêcher, d'exercer les fonctions sacerdotales; que lui répond-il à sa demande, d'ailleurs si douce, si humble, si modeste : Vinum non habent. (Joan. h, 3.) Femme, lui répliquat-il, qu'y a-t-il entre moi et vous ? Quid mihi et tibi, mulier? (Ibid., 4), comme s'il eût dit : J'entre à présent dans l'exercice des emplois de mon sacerdoce et de ma mission, je n'ai plus rien à démêler avec vous. Tel est l'esprit de ce divin modèle des prêtres, de cet excellent original que vous devez copier: « Ostensa est nobis via quam sequamur, apposita forma cui imprimamur. »

Enfin, lorsqu'au milieu de ses prédications on lui vint dire que sa Mère et ses frères le cherchaient et qu'ils voulaient le voir : Ecce mater tua et praires lui foris stant quœrentes te, volentes te videre (Matth. xn, 47) : que répondit-il? acquiesça-l-il à leur demande et à leurs souhaits,? Quelle est ma mère, dit-il, et quels sont mes frères? Jpse respondens dicenti sibi, ait : Quœ est mater mea et qui sunt fratres mei? (Ibid.,kS.) Et étendant la main vers ses disciples, il ajouta: Voilà quelle est ma mère et quels sont mes frères ; et quiconque fera la volonté de mon Père, qui est aux cieux, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère : Quicunque enim fecerit voluntatem Patris mei qui in cœlis est, ipse meus fraler, et soror et mater est. (tbid., 50.) C'est ainsi que Jésus-Christ s'est comporté dans sa famille, afin que vous sussiez comment il faut vous comporter dans la vôtre. Rien ne pouvait sans doute détourner le Fils de Dieu de son application à son Père, et des exercices de son sacerdoce, encore moins la très-pure A ierge, que toute autre créature ; ce serait une impiété de le penser. Pourquoi donc voulut-il la traiter ainsi, sinon pour nous montrer le chemin que nous devions tenir : Qui mihi ministral me sequatur. (Joan. xu, 26.)

Ce divin maître, dit saint Ambroise, qui voulait lui-même accomplir ce qu'il enseignait, devant prêcher que celui qui ne renonce pas à père et à mère n'était pas digne de lui, s'est soumis le premier à cette loi : « Moralis magister qui de caeteris praebet exemplum, atque ipse etiam suorum est exseculor praeceploruin , praecepturus enim caeteris quod qui non reliquerit patrem aut matrem, none:-t dignus FilioDei, senlcniim huic primus se subjecil. » C'est donc pour vous et à votre seule considération, et pour vous donner cet exemple de perfection, que Jésus-Christ traita ainsi sa Mère ; qu'il voulut, en qualité de souverain Prêtre, apprendre à ses ministres futurs le détachement où ils devaient être de leurs parent», et com-

bien il fallait qu ils fussent morts à la chair et au sang: «Etenirn propter te Dominas suse renuntiat Matri, » continue le même saint, « dicens : Quœ est maler mea? (Matlhxii, 48.) Dominas quasi princeps sacerdotum, formam.Levilis in Evangplio dans suo, ait : Quœ est mater mea? »

En effet, entre les actions de Jésus-Christ, il y en avait qui regardaient uniquement les devoirs que son cœur religieux rendait continuellement à son Père, d'adoration, de respect, d'obéiss.snee, d'amour; mais il y en avait qui nous regardaient précisément, comme d'avoir ainsi traité sa Mère et ses parents, en vue do nous apprendre notre devoir : «Propter te Dominus suœ renuntiat Matri.»

Mais, l'oserait-on dire, et serons nous capables de celle vérité? le Fils de Dieu va encore plus loin, et sa doctrine, autorisée par ses exemples, nous montre que cette obligation, comme par divers degrés, s'élève plus haut que nous ne pensons. Etudions l'Evangile, et faisons-en le principal fond de nos méditations.

Premièrement, Noire-Seigneur coupe et retranche entièrement cette affection charnelle en ceux qu'il appelle au uiinistère sacerdotal ; c'est une disposition qu'il exige d'eux ; car, faisant venir devant lui ses disciples, lorsqu'il voulut les envoyer prêcher, et leur prescrivant les maximes dans lesquelles ils devaient être, il leur dit ces paroles : Ne pensez pas queje sois venu mettre une paix humaine sur la terre; ce n'est pas la paix, c'est le glaive que j'apporte; car je suis venu diviser et séparer le fils d'avec son propre père : Nolite arbitrari quia pacem venerim mittere in terram; non veni pacem mittere sed gladium ; veni enim separare hominem adversus patrem suum. (Matth. x, 3k, .35.) Non, comme l'interprète saint Augustin, que Jésus-Christ veuille armer le fils contre le père, et l'obliger de commettre un parricide; à Dieu ne plaise qu'on prenne ses paroles en ce sens; mais ce divin Sauveur, ce docteur céleste, prétend seulement donner à entendre qu'il veut extirper du cœur des ministres de sa grâce, l'affection charnelle que la nature dépravée inspire pour les parents : « Non more parricidarum iuterficiens, sed spiritali gladio camalem affectum eorum percutiens et occidens, » et mettre en sa place la charité.

En second lieu, il abolit le nom même de cet amour désordonné. N'appelez plus personne du nom de père sur la terre, dit-il, ne donnez plus ce nom qu'à Dieu seul : Et patrem nolite vocare vobis super terram, unus est enim Palervesler qui in cœlis est. (Matlh. xxm, 9.) C'est ce qu'il commande à ses disciples, et l'esprit différent qu'il veut mettre entre les ministres de la Synagogue et ceux de son Eglise ; car il s'agissait alors de cela : il a donc voulu effarer jusqu'au nom de celle attache humaine : «Nomen eorum delesti,» (Psal. ix, 6), particulièrement dans les ouvriers évangéliques. Tout est esprit et vie dans la loi. nouvelle, tout est grâce et sain-

teté. Et de peur que vous ne soyez conlrisié de la perte de ces doux noms de père et de fils d'un homme mortel, considérez l'échange avantageux que vous faites, ayant reçu le pouvoir de devenir enfant de Dieu : Dédit eis potestutem /îlios Dei (ieri.(Joan. i,12.) Mais, qui sont ceux qui posséderont ce bonheur? Ceux qui croient eu lui, qui ne sont point nés par la voie du sang ni par la volonté de Tliomme, mais qui sont nés de Dieu : His qui credunt, qui non ex sanguinibus, neque ex volunlate carnis.nequeexvoluntalevîri, sedex Deo nati sunt. (Ibid., 13.iExcluant ainsijducœurde ses discipicsavec la chose, le nom même de cette affection peu pure, pour substituer en sa place le nom de glorieuse régénération et de la nouvelle créature que nous devenons par notre adoption. Ayons donc honte de tout autre titre inférieur à celui d'enfant de Dieu, et rougissons de nous dire enfant d'un homme.

Troisièmement , il ne se contente pas d'avoir guéri le cœur de ses ministres de celte inclination trop basse et trop humaine, et d'en avoir banni jusqu'au nom, il met en la place une affection toute contraire, une sainte haine, une aimable aversion, pour s'exprimer avec saint Bernard : «Amabile parentum odium. » Si quelqu'un vient à moi, dit-il dans son Evangile, il faut qu'il se résolve à haïr son père, sa mère, ses frères et ses sœurs; autrement il n'est pas digne d'être mis au nombre de mes disciples : Si quis venit ad me et non odit patrem suum, et malrem, et fralres, et sorores, non polest meus esse discipulus.

Mais en quoi consistera celte haine, sinon à nous en séparer, à ne nous pas intéresser dans leurs affaires, jusqu'à intéresser le devoir de notre charge, à ne travailler pas à leur procurer des biens périssables, à leur préférer les devoirs de notre ministère, à ne songer à eux que pour prier pour eux et coopérer à leur salut, et à ne les voir jamais, s'ils nous sont des obstacles à notre perfection, ou si la Providence nous destine en des lieux éloignés, ou nous applique à des occupations incompatibles avec ce qu'ils désirent de nous; afin du moins qu'on puisse voir dans les prêtres de Jésus-Christ ce qu'on exigeait des lévites : Levi quoque dixit : Perfeclio tua et doctrina tua, viro qui dixit patri suo et matri suœ : Nescio vos, et fralribus suis : Jgnoro vos, hi custodierunt eloquium tuum, et pactum tuum servaverunl. (Deut. xxxin, 8.)

Entin, voici le dernier caractère qui nous découvre combien l'Evangile inspire ce détachement dans les ministres de l'autel. Car, si la loi ancienne proposait aux Juif> une récompense à ceux qui témoigneraient un grand attachement pour leurs parents : Audistis quia dictum est anliquis : Honora patrem tuum et matrem tuam ut sis longœvus super terram [Matth. xv, k)\ le Fils de Dieu en promet une infiniment plus grande pour ceux qui s'en détacheront. En effet, saint Pierre, au nom des autres apôtres présents et de tous les hommes apostoliques a venir,

RETRAITE POUIt LES OllDIMANDS. —[ENTRETIEN XIII. DES PARENTS.

ayant dit à Jésus-Christ : Voici que nous avons toul abandonné pour vous, biens, parents, amis; quelle récompense aurons -n ou s donc ? Ecce nos reliquimus omnia. quid crgo erit nobis? [Maùth. xix, 27.) Ce divin mal- Ire lui répondit, que non-seulement eux, mais que quiconque quitterait pour lui son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, sa maison, son héritage, recevrait premièrement le centuple en ce inonde, et ensuite la vie éternelle en l'autre : Ego autem dico vobis quia omnis qui reliquerit domum vel fratres, aut sorores, aut patrem, aut matrem, aut uxorem, aut filios, aut agros propler nomen meum, centuplant accipiet, etvitam wlernam possidebit. (Ibid., 29.) Or, comparez une vie quoique longue à l'éternité, et vous verrez combien la récompense de ceux qui se détachent de leurs parents excède celle de ceux qui s'y attachent, quand même ce serait innocemment.

Seconde considération. — Mais, après avoir vu ce que l'Evangile nous apprend des exemples et de la doctrine de notre Souverain Pontife, venons aux raisons qui peuvi ni établir cette vérité, qu'un prêtre doit être détaché de ses parents, et s'en séparer autant qu'il est en lu', afin d'aller travailler ailleurs, s'il se peut, et y exercer les fonctions de son ministère.

Il est certain que d'ordinaire les parents affaiblissent en nous l'esprit de notre vocation, et que nous ne pourrons pas bien entrer dans la grâce de notre profession, et dans les engagements que nous avons contractés par la prêtrise, demeurant avec eux ; l'esprit de notre vocation porte à la pauvreté, à l'humilité, au travail, et les parents ne nous prêchent que l'amour des richesses, des grandeurs et du repos, choses infiniment éloignées de ce que Dieu attend de nous. Ne sont-ce pas ces sortes de sentiments que nous remarquons dans les parents mêmes de Notre-Seigneur, ainsi qu'il est rapporté dans l'Evangile? Dixerunt autem ad eum patres ejus : Yadein Judœum, ut et discipuli lui videant opéra quœ tu facis. Si hœc facis, manifesta teipsum mundo. {Joan. vu, 3, k.) Tel est le langage de tous les parents. Us veulent que leur fils ecclésiastique paraisse, qu'il soit connu et estimé, qu'il se mette en réputation, qu'il occupe les premières charges et les plus grands emplois ; ils ne sont pas capables de comprendre autre chose là-dessus. N'étaient-ce pas les désirs ambitieux de la mère des enfants de Zébédée ? Die ut duo (ilii mei sedeant unus ad dexiram, elunus ad sinislram tuam in regnoluo. (Matth. xx, 21.) Les parents ont-ils d'autres vues? vous porteront-ils à la pratique du détachement de toutes choses que vous avez voué en recevant la tonsure? de la pauvreté, de la vie cachée, pénitente? au contraire, ne vous diront-ils pas avec ceux dont parle saint Augustin : « Euge, euge, dux bone, dux praeclare, quando hœc erunt? quando lucerna super candelabrum? » Les parents vous conseilleront de prendre des bénéfices, de les multiplier, de vous établir, de vous en-

richir, voilà ce que vous devez attendre d'eux ordinairement.

2° Us borneront la grâce de votre mission ; car ils feront ce qu'ils pourront pour vous retenir parmi eux, dans votre province, dans votre ville, dans leur maison, pour vous engager de mêler le bien d'Eglise avec le leur, et de le dépenser avec eux; cependant Jésus-Christ n'a-t-il pas dit à ses apôtres, et en leur personne à tous ses disciples dans la suite des siècles : Allez par tout le monde, prêchez l'Evangile à toute créature, soyezmoi témoins jusqu'aux extrémités de l'univers : Ite in mundum universum, prœdicate Evangelium omni creaturœ (Marc, xvi, 15) : eritismihi testesusqueadultimumterrœ. (Act. i, 8.) Et les parents veulent vous dier auprès d'eux, vous retenir dans votre patrie. Comraentaccorderdeux mouvements si opposés?

Et après cela, vous voudrez demeurer dans votre pays? Cette inclination n'approchet-elle pas de celle de ces esprits impurs dont il est parlé dans l'Evangile, qui prieraient instamment Notre-Seigneur de ne les pas chasser hors d'une région pour laquelle ils avaient une attache toute particulière : Rogabant et deprecabanlur eum multum ne se expelleret extra regionem. (Marc, v, 10.) Voilà où l'amour déiéglé de la patrie et des parents conduit. Quelle étrange conformité de sentiments entre le démon et un ecclésiastique attaché à la chair et au sang, au lieu de sa naissance 1 II prie qu'on ne l'envoie pas ailleurs : Deprecabantur multum ne se expelleret extra regionem.

3° Ils vous empêcheront d'exercer les fonctions de votre ministère et les vertus de votre état ; ils vous en retireront; car, si vous prétendez prêcher les pauvres, catéchiser les enfants, visiter les malades, confesser assidûment, prier longtemps, étudier, veiller, vous lever la nuit, jeûner,alier dans les hôpitaux et les prisons, faire des aumônes, assister les moribonds, ils s'y opposeront : ils diront que vous avez un zèle indiscret, que vous vous tuez, que vous en faites trop, que vous vous causez un tort irréparable, et à eux aussi ; c'est ainsi que les parents de Jésus-Christ selon la chair en usèrent, quand ils virent qu'il s'occupait tout entier à ses emplois, en sorte qu'il n'avait pas le temps de prendre ses repas, tant le monde l'accablait : Et veniunt ad domum et convenil iterum turba, ita utnon possent neque panem manducare; et eum audissent sui, exierunt tenere eum, dicebant enim quoniam in furorem versus est. (Marc, m, 20, 21.) C'est encore ainsi que saint Pierre, plein d'une affection tout humaine et toute charnelle pour son maître, à qui il ne souhaitait rien de plus qu'une gloire temporelle, n«j put souffrir que ce divin Sauveur parlât d'être flagellé, moqué, crucitié : il le prit à part et lui dit en le reprenant : A Dieu nu plaise que cela vous arrive : Et apprehendens eum Petrus, cœpit increpare eum dicens : Absilate, Domine, non erit tibi hoc. (Matth. xvi, 22.) Chose étrange 1 cet apôtre, au travers des humiliations île l'humanité de

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Jésus-Christ et de son extérieur vulgaire, avait pénétré les grandeurs de sa divinité et avait prononcé cette authentique profession de foi, qu'il était le Christ, le Fils du Dieu vivant : Tu es Chrislus Filius Dei vivi. (Ibid., 16.) Mais, sur le sujet de la Passion du Sauveur, ses lumières l'abandonnent, il ne peut comprendra ce mystère ni goûter cette vérité, ce qui lui attira celte réponse sévère du Fils de Dieu: Vadepostme, Salana, scandalum es mifii, quia non sapis ea quœ Dei sunt,sed quœ hominum. (Ibid., 23.)

Il vous en arrivera autant indubitablement, si vos parents voient que vous vouliez vous sacrifier pour le salut des âmes, vous immoler au service de Dieu et des autels, mener une vie pauvre, humble, crucifiée; ils vous seront une occasion de scandale, ils vous retireront de vos emplois. Ils ne sont pas capables de cette doctrine, et par conséquent, séparez-vous d'eux.

Enfin, vous n'aurez aucun succès avantageux, aucun crédit sur l'esprit de vos parents et des gens de votre pays. Ils vous connaissent de longue main. Ils savent qui vous êtes, ils ont été témoins des légèretés de votre jeunesse. Vouloir après cela monter en chaire devant eux, le prendre sur un ton de réformateur, ils n'ajouteront aucune foi à tout ce que vous direz et ferez. L'expérience nous apprend cette vérité ; et si vous voulez vous étudier vous-même, vous sentirez bien que vous y manquerez d'une certaine hardiesse et d'une autorité nécessaire à un hotume apostolique, et que vous trouvez quand vous travaillez en une province où vous êtes inconnu.

Nous avons deux preuves éclatantes de cette vérité dans l'Kvangile. La première est lorsque Notre-Seigneur, dès le commencement de ses missions, évita d'aller en Nazareth, sa pairie, où il avait été nourri etélevé, et où étaientsesparentSjdisantquenul n'était prophète en son pays : Post duos dies exiit inde, et relicta civitate Nazareth, ipse enim Jésus lestvnonium perhibuit, quia prophetain suapatria honorem non habet.(Matlh iv, 13.) Tel fut le témoignage que Jésus-Christ rendit à celte importante maxime ; et l'Evangile ajoute qu'il tourna vers un autre endroit, où, plein de l'esprit de Dieu et animé d'un zèle extraordinaire, il répandit avec abondance les torrents de sa céleste doctrine : \enit et régressas est in virtutespiritus in Galilœam. (Ibid., 18.)Que si le Fils de Dieu a voulu éviter son pays, s'il a assuré que cen'était pas l'air que devait respirer un ouvrir évangélique,jugez ce que vous devez attendre si vous {(retendez vous éloigner d'une conduite si marquée, d'un exemple si authentique. Ce n'est pas qu'il n'eût produit là des conversions et des effets signalés degrâceaussi bien qu'ailleurs, rien ne lui était impossible ; mais il voulut laisser les choses dans leur cours ordinaire, et nous apprendre ce que nous avons a faire.

La seconde, est lorsque Noire-Seigneur enfin alla prêcher à Nazareth et vérifier ses prédictions par l'événement : Et venit Nazareth palriam suam,ubi fuerat nutritus. (Luc. iv,16.j

Car, à peine eut-il ouvert la bouche, que ses compatriotes commencèrent à dire : Où celui-ci a-t-il donc pris tant de science, et d'oùa-t-il le pouvoir d'opérer tant de merveilles? Undehuic sapientia et virtutes? unde huic hœcomnia ? (Matth. Xm, 51.) N'est-il pas un artisan et le fils de Joseph le charpentier ? Nonne hic est faber et fabri filius, filius Joseph? (Ibid. 55.) Et au lieu de s'éditier de sa vie sainte et de sa doctrine célesle, ils s'en scandalisaient : Et scandalizabantur in eo. (Ibid., 57.) Croyez-vous avoir chez vous un meilleur succès ? où Jésus-Christ n'a pas édifié, présumez-vous de le faire? où il n'a pas eu d'honneur, en aurez-vous ? où il n'a pas pu vaincre l'incrédulité par ses vertus et ses miracles, en viendrez-vous mieux à bout? où le manquement de confiance a lié les mains à sa toute-puissance, vous flattezvous d'opérer de grandes merveilles? Et non poterat ibi virtutem ullam facere. (Marc. vi, 5.) Tellement qu'étonné de leur incrédulité, etmirabatur propter incredulitalem eorum (Luc. iv, 24) , il proféra de nouveau cet oracle, qu'un homme apostolique perdait son honneur et son crédit dans son pays et parmi ses parents, et que ses paroles et ses actions n'y avaient point de bénédiction: Amen dicovobis, quia nemo propheta acceptus est in patria sua ; non est propheta sine honore nisi in patria sua, et in domo sua et in cognatione sua. (Matth. xm, 57.) L'enfance du Fils de Dieu en ce lieu-là n'avait assurément rien eu que de très-saint et de très -édifiant; cependant, le souvenir de cette enfance fut un obstacle à ses prédications : quel fruit pouvez-vous prétendre des vôtres, après avoir peut-être scandalisé vos compatriotes par le dérèglement de votre jeunesse? Enfin, pleins d'envie et de rage, ils le prirent et le conduisirent au sommet de la montagne sur laquelle leur ville était située, afin de le précipiter : Et duxerunt illum super supercilium montis super quem civitas illorum eral œdificata ut prœcipitarent illum. (Luc.iv, 29.) Telle fut la fin de la prédication du Sauveur en son pays ; figure du malheur où nous jette l'affection déréglée de nos parents ; car ils nous mènent au faîte des grandeurs et des dignités ecclésiastiques, pour nous précipiter ensuite dans l'abîme de la perdition. Que n'imitez-vous donc le Sauveur! Echappez-vous de leurs mains : Ipse autem transiens per médium illorum ibat (Ibid., 30) ; et allezvous-en ailleurs travailler à la conversion de ceux qui seront plus dociles à votre voix et plus disposés à profiter de vos bons exemples que ne le sont vos propres parents.

Cette circonstance que le Fils de Dieu ne voulut pas au commencement de ses prédications aller à Nazareth, nous insinue une importante vérité, que, quand nous sommes sur le point de marcheroù la Providence nous appelle, nous devons craindre l'abord de nos parenls et l'accès de notre maison paternelle, et nous en éloigner avec soin comme d'un écueil souvent dangereux aux desseins de Dieu sur nous.

L'Ecriture nous fournit divers exemples

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RETRAITE POUR LES OîlDINANDS. — ENTRETIEN XIII. bKS PARENTS.

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de cette vérité, et nous montre que, quelque marquées que soient une vocation et une mission, il ne faut point les exposer à une visite si périlleuse. Elie, par une inspiration divine s'il en fut jamais, avait choisi Elisée pour successeur dans son ministère. Dieu le lui avait fait connaître par une révélation expresse. Il le va trouver, il lui met son manteau prophétique sur les épaules et l'en enveloppe, et, par cette espèce de cérémonie, il l'élève à la dignité de prophète et lui transfère son pouvoir : Cumque venisset Elias ad Eliseum, misit pallium suum super illum.(lll Reg. xix, 19.) Elisée, plein de l'esprit de Dieu, quitte aussitôt sa charrue et court après Elie : Qui statim relictis bobus cucurrit post Eliam. (Ibid., 20.) Voilà un signe visible de la fidélité à la grâce de la vocation. Il quitte tout, et cela sur-lechamp ; il court après Elie. On ne peut désirer plus de perfection ni plus de ferveur. C'était répondre excellemment à ce que Dieu exigeait de lui.

Mais voici une demande importune : Je vous prie, dit-il à Elie, que j'aille seulement embrasser mon père et ma mère et leur dire adieu, après quoi je vous suivrai : Osculer, oro, patrem meum et matrem meam et sic sequar le. (Ibid.) Que répondit à cela l'homme de Dieu? Une chose qui marquait sa perplexité et le péril où Elisée exposait sa vocation. Allez, lui répliqua- t-il, et revenez ; car pour moi je me suis acquitté de ma commission : Vade et revertere, quod ehim meum erat feci tibi. {Ibid.) Comme s'il lui eût dit : Allez si vous le jugez à propos, et prenez garde que cette visite n'amollisse votre cœur, ne vous fasse tourner la tête en arrière, ne nuise à votre vocation; quant à moi, j'ai fait ce que Dieu demandait de moi, je vous ai fait connaître ses desseins, c'est à vous à les suivre ; il ne lui dit pas : Oui, cela est bien, j'approuve votre résolution, vous faites une action de piété ; au contraire, il déclare assez par sa réponse froide et ambiguë qu'il ne sait que croire du succès de cette entreprise : Quod enim meum erat feci. (Ibid.) Ainsi, quand vous avez une fois connu la volonté de Dieu sur vous, n'allez point vous exposer à un voyage inutile chez vos parents, et prenez garde que les raisons que vous alléguez comme Elisée, de vouloir donner le dernier baiser à vos parents, ou avec ce jeune homme de l'Evangile, de vouloir renoncer à votre hérédité et mettre ordre à vos affaires, ne soient des prétextes de la tendresse naturelle de votre cœur, et des écueils contre lesquels les desseins de Dieu sur vous échoueront peut-être malheureusement.

Imilez plutôt le grand apôtre saint Paul, qui nous rend lui-même compte de sa conduite, en ces termes : Quand il plut à celui qui m'a choisi dès le ventre de ma mère, et, qui m'a appelé par sa grâce, de manifester son Fils en moi, de le révéler par moi aux gentils, de me donner la charge de prêcher l'Evangile : (Juin autem placuit ei qui mè seqregavit cjl utero matris mcœ, et vocaiil per

gratiam suam ut rcvelaret Filium suum in me, ut evangelizarem itlum in gcntibus (Galat. i, 15, lGj ; aussitôt j'entrepris cet office sans acquiescera la chair ni au sang : Conlinuo non acquievi carni et sanguini (Ibid.) ; c'està-dire, qu'il ne fut point à Tharse, son pays, et parmi ses parents, pour les consulter ou pour prendre congé d'eux, il se retira dans les affreux déserts de l'Arabie, pour se disposer par cette retraite aux emplois de sou ministère : Sed abii in Arabiam. (Ibid., 17.) Après quoi il s'en fut, non point chez lui, pour y voir ses parents : Conlinuo non acquievi carni et sanguini ; mais il retourna à Damas pour conférer avec Ananias, son directeur : Sed iterum rêver sus sum Damascum. (Ibid.) Tel est l'exemple que nous donne ce grand et digne ouvrier évangélique.

Imitez encore un saint François Xavier.

Cet apôtre des Indes, allant en ces pays éloignés et traversant l'Espagne, pressé d'a'ler saluer ses parents, qu'il ne devait apparemment jamais revoir, il le refusa constamment, quoiqu'il ne passât qu'à trois lieues de sa maison paternelle : c'est ce qu'on appelle un parfait détachement. Après cela, faut-il s'étonner des fruits admirables qu'il produisit dans ses missions apostoliques?

Enfin, si on tolère que vous alliez comme Elisée dire adieu à vos parents, que ce soit donc pour y sacrifier toutes choses. Il labourait la terre quand Elie le choisit, il fut chez lui à la vérité; mais il prit ses charrues et en fit un grand bûcher, puis il tua ses bœufs et les immola à Dieu, et sur-le-champ il se leva et s'en alla trouver Elie pour ne le quitter plus et s'employer tout entier aux fonctions de sa vocation : Reversus autem ab eo tulit par boum et mactavit illud, et in aratro boum coxit carnes, consurgensque abiit, et secutus est Eliam. (III Reg. xix, 21.) Accomplissez cette parole de saint Luc, à l'égard de Notre-Seigneur parmi ses parents : Ipse autem transiens per médium illorum ibal. (Luc. iv, 30.) Passez comme in visiblement au «jilieu d'eux, et marchez où Dieu vous appelle.

Dites avec le Prophète : Mon Dieu, mon Dieu, délivrez-mui des liens de la chair et du sang : Libéra me de sanguinibus, Deus, Deus meus (Psal. l, 16; , et quel avantage m'en arrivera-t-il ? c'est que ma langue publiera votre justice, vos vérités, votre Evangile: Et exaltabit lingua meajustitiamtuam. (Ibid.) J'instruirai de vos voies les pécheurs : Docebo iniquos vias tuas. (Ibid., 15.) Je remplirai dignement les devoirs du sacerdoce.

Que si vous ne vous détachez pas de vos parents, vous verrez qu'ils feront évanouir tous les desseins que Dieu avait sur vous pour le bien de son Eglise et votre propre sanctification ; toutes les belles espérances qu'un avait conçues de vous, de vos talents, de voire grâce, de votre science, etlesidées avantageuses qu'on s'était formées de votre vertu, qui avaient fait dire à plusieurs : Quis putas puer iste erit? (Luc. i, G6.) Toutes ces choses, dis-je, s'envoleront.

En effet, outre la vocation en général à un

(JEU VUES COiMPLETES DE DE LA CHETARDIE.

genre de vie, par exemple an clergé, il y a une destination particulière de chaque fidèle a un emploi particulier. Saint Paul et saint Barnabe étaient bien appelés à l'apostolat; cependant la Providence, voulant les appliquer aux missions des gentils, les sépare des autres par un nouveau genre de choix, comme nous lisons dans les Actes : Ministrantibus Mis Domino, et jejunantibus, dixit Mis Spiritus sanctus : Segregate mihi Saulum et Burnabam ad opus ad quod assumpsi eos. [Act. xiii, 2.)

Ainsi je veux que vous soyez certain que Dieu vous appelle au sacerdoce ; mais il y a dans l'Eglise diverses fonctions sacerdotales où vous ne devez pas vous ingérer sans vocation. Si donc Dieu vousappelleà la Chine, aux Indes, à des missions éloignées, à l'instruction des pauvres, au service d'un hôpital, aux travaux obscurs d'un séminaire, et que vous vous arrêtiez aux discours de vos parents, que vous entriez dans leurs vues, que vous vous chargiez de vos neveux, et vous embarrassiez dans votre famille, les desseins de Dieu, toujours impénétrable dans ses conseils sur les enfants des hommes : Terribilis Deus in consiliis super filios hominum (Psal. lxv, 5), s'en iront et passeront de vous à un autre. J'avais résolu que vous et ceux de votre maison seriez honorés à jamais des fonctions de mon sacerdoce, disait Dieu autrefois au grand prêtre Héli : Loquens locutus sum ut domus tua et domus patris tut ministraret in conspectu meo in sempiternum. (I Jîeg. ii, 30.) Voilà une magnifique promesse, une belle espérance; mais voici tout renversé : Nunc autem dicit Dominus : Absit hoc a me. (Jbid.) Pourquoi cela? l'amour charnel de celtefamille sacerdotale ruina tous les projets de la Providence sur elle : Magis honorasti filios tuos quam me. (Ibid., 29.) Et Samuel qui se sépara dès l'âge de trois ans de sa maison paternelle pour servir Dieu dans le temple, fut mis en la place de ces prêtres trop attachés à leur sang.

Il vous en arrivera sans doute autant, mon cher frère, si vous ne mourez à cet amour de la patrie , pour dev. nir un vase préparé à toutes sortes de bonnes œuvres : Vas utile Domino , et ad omne opus bonum servus paralus (II Tim. n, 21); un vase de mêlai tiré des entrailles de laterreoù la nature l'a formé, pour n'y plus retourner

Et ne nous dites pas que vous êtes fort détaché de vos parents; car d'où vient donc que vous pensez si souvent à eux, que vous leur écrivez si fréquemment, que vous avez tant de joie quand vous recevez de leurs lettres, toutes inutiles et vaines qu'elles soient? que vous aimez tant leurs visites et leur entretien? que vous êtes sensible à leurs prospérités et à leurs disgrâces? que vous pensez si souvent à eux, à cette maison paternelle, au voyage que vous méditez d'y faire ! enfin que vous aimez jusqu'au chemin qui y conduit? tous ces Uivers mouvements peuvent-ils se trouver dans un cœur bien détaché?

Mais rien ne fait mieux voir combien un

ecclésiastique reçoit de préjudice de l'affection charnelle de ses parents, et combien il doit s'en défier, que de considérer la manière irrégulière, et souvent damnable, dont ils en usent à l'égard des bénéfices; en sorte qu'on peut dire avec un grand saint que cette malheureuse inclination est cause qu'ils y entrent mal, qu'ils les administrent d'une manière pire, et enfin qu'ils en sortent encore plus mal. Ils y entrent mal ; car combien de parents qui, n'ayant en vue que l'établissement temporel de leurs enfants, mettent tout en usage pour leur procurer des bénéfices et des dignités par des voies honteuses, et souvent criminelles? que dire des [trières, des sollicitations; des services, des complaisances même de cette mère et de cette sœur? que penser des présents, des prêts d'argent, des pactes exprès ou tacites, de ce père avare, qui veut avoir dans sa maison ce bénéfice qui l'accommode, et tirer sa famille de la nécessité? combien de simonies et de confidences, de rachats arrêtés et stipulés , de pensions excessives, et mille autres choses semblables n'arrivent pas tous les jours? quelle est la cause de tant de maux, sinon cette affection charnelle qui donne une si mauvaise entrée dans le clergé aux enfants ? « Maie intranl. » Or celui qui n'entre pas par la bonus porte dans la bergerie, qu'estil, sinon un voleur et un larron? Qui non intrat per ostium in ovile, Me fur et latro. (Joan. x, t.) D'ailleurs, comment administrent-ils ces revenus ecclésiastiques? combien de bénéficierss'en servent-ils à l'agrandissement de leur maison, à placer un neveu, à marier une nièce, à établir leurs parents, à les enrichir, à les loger et retenir chez eux, au scandale souvent de toute une paroisse qui en gémit; au préjudice des nécessiteux et des misérables, qui meurent de faim, landis que le neveu et la nièce emportent tout? Quelle est la source de ces désordres ? de ce que les fondations ne sont pas acquittées, ni le peuple servi, ni l'Eglise édifiée ; quelle est-elle cette source? sinon l'affection désordonnée que ces bénéciers portent à leurs parents, et qui les empêche de dispenser, comme ils doivent, des biens du crucifix, et de remplir leur ministère avec un dégagement parfait : « Pejus ministrant. »

Enfin , d'où vient qu'ils sortent encore plus mal de leurs bénéfices qu'ils n'y sont i ntrés et qu'ils ne les ont gouvernés ; qu'ils résignent en mourant à des neveux souvent incapables et indignes de les posséder, qu'ils font des legs considérables à leurs parents, qu'ils meurent quelquefois sans les sacrements pour s'abandonner aux soins de ces mêmes parents, qui cachent leurs maladies et le péril où ils se trouvent, afin d'avoir le temps de sauver le bénéfice en perdant le bénéficier, dont souvent même ils taisent la mort plusieurs jours : à quoi faut-il attribuer tous ces désordres, sinon à l'affection déréglée que les ecclésiastiques ont pour leurs parents : « Pessime exeunt. » Et par conséquent, demandons à Dieu qu'il nous

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en délivre; cherchons un autre séjour que leur maison; demeurons ailleurs qu'avec euv.

Troisième considération. — Mais voici trois grands inconvénients, dans lesquels on tombe , qui doivent nous retirer de la compagnie de nos parents : le dérèglement (Je vie des gens du monde, incompatible avec les exercices réglés que demande la vin des ecclésiastiques ; l'embarras des affaires séculières où un ecclésiastique se voit presque nécessairement engagé quand il est parmi ses parents; enfin, le commerce continuel et inévitable avec les personnesmondaines et séculières, où l'on est exposé quand on vit dans la maison paternelle. Trois vues importantes qu'il est bon d'approfondir.

Premièrement, si vous demeurez chez vos parents, vous ne sauriez être réglé dans votre conduite; et, sans une vie réglée, vous ne devez pas espérer de pratiquer la piété. La piété se conserve et s'entretient par des exercices réglés, et elle se perd par !e dérèglement. Il faut avoir son heure pour se lever et se coucher, pour l'oraison, pour la Messe, pour l'Office, pour l'étude, pour la lecture, pour la visite des malades; sans cela, ce n'est que confusion et que désordre. Or, dans le monde, comment avoir ses heures réglées? On mange tard et à des heures indues, on se couche lard, on ne peut se lever malin, on n'y a ni repos ni paix, ce n'est qu'affaires et que bruit ; comment étudier et prier au milieu de tout cet embarras? comment y con>erver l'esprit de recueillement et d'oraison? cela ne se peut pas.

Pharaon disait à Moïse : Pourquoi voulezvous nous quitter? sacrifiez ici à votre Dieu, appliquez-vous à son culte, mais demeurez parmi nous: Sacrificate Deo vestro in terrahac. (Exod. yui, 25.) Mais Moïse lui répliquait: Cela ne se peut pas ; Non potest ita (ieri. (Ibid., 26.) Il faut que nous nous en allions d'ici; que nous nous retirions dans le désert; il est impossible que nous puissions vaquer aux exercices de la religion au milieu du monde : Yiam trium dierum pergemus in solitudinem, et ibi sacrificabimus Deo nostro. (Ibid., 27.) David, quelque saint qu'il fût, reconnaissait que, pour prier, il faut fuir le dérèglement du monde et se dérober au lumulle qui en est inséparable. J'ai vu la confusion qui règne dans le monde et j'ai dit : Qui me donnera des ailes de colombe pour me retirer dans la solitude : Quoniam vidi contradictionem in civitate [Psal. liv, 10), et dixi : Quismihi dabit pennas sicut columbœ et volabo'f (Ibid., 7.) Les Israélites, sur le bord de l'Eupbrate, et parmi ceux qui les tenaient captifs, ne pouvaient se résoudre à chanter les cantiques du Seigneur, quoique leurs ennemis les y conviassent : Quomodo cantabimus canticum Domini in terra aliéna? [Psal. cxxxvi, k.) Ainsi, n'espérez pas un meilleur sort. Si vous demeurez parmi vos parents, le dérèglement de vie des gens du monde déréglera la vôtre. Fuyez donc un tel séjour, ne

demeurez point avec eux : Egredere, ne et tu pereas in scelere civitatis. (Gen. xix, 15.)

Secondement, si vous demeurez chez vos parents, vous ne pourrez vous empêcher de vous embarrasser dans leurs affaires domestiques, et, sous prétexte de les soulager, vous les porterez tout seul et vous vous en accablerez. Quel moyen devoir un père incommodé, un frère absent, une famille nécessiteuse, un procès important, et ne pas aller plaider et solliciter; et, par conséquent, adieu les exercices spirituels et les fonctions ecclésiastiques. Et que deviendra pour lors cette maxime de saint Paul, que nul de ceux qui sont enrôlés dans la milice de Dieu, ne s'embarrasse dans les affaires séculières : Nemo militans Deo implicat se negotiis sœcularibus. (II Tim. h, h.) Que deviendra ce célèbre canon apostolique : Que ni le prêtre ni le diacre ne prenne en main la conduite des procès, ou autrement qu'on le dépose de son ordre : « Presbyter aut diaconus nequaquam saeculares causas assumât, sin aliter dejiciatur. » Que deviendra ce décret des conciles : Que le prêtre ne se mêle jamais des affaires domestiques, mais qu'uniquement il s'applique à l'élude, à la prière et à la prédication de la parole de Dieu : « Sacerdos nidlam rei familiaris curam ad se revocet, sed lectioni, orationiet verbi Dei praedicationi tantummodo vacet. »

Qui ne sait ce que saint Cyprien rapporte sur ce sujet: Parce que Victor, dit ce grand évêque et saint martyr, contre l'esprit des conciles, a osé charger le prêtre Faustin de ses affaires, et le choisir pour son exécuteur testamentaire , il ne faut pas attendre que nous offrions le sacrifice pour son repos, ni qu'on fasse pour lui aucune prière publique : « Ideo Victor cum contra formam nuper in concilio a sacerdolibus datant geminium Faustinum presbyterum ausus sit actorem constituere, non est quod pro dormitione ejus apud nos fiât oblalio , aut deprecatio aliqua noiuine ejus in Ecclesia frequenletur. » Et la raison qu'en rend ce saint docteur est très-remarquable. C'est que, dit-il, celui-là ne mérite pas que les prêtres se souviennent de lui à l'autel, qui a voulu retirer de l'autel les prêires et les lévites pour les appliquer à des affaires temporelles : « Nequeenimad allare Dei meretur nominari in sacerdotum pièce, qui ab altari sacerdotes et ministros suos levilas avocare voluit. »

Voyez jusqu'où a été le zèle que les premiers Pères de l'Eglise ont eu contre les ecclésiastiques qui s'embarrassaient dans les affaires séculières, et contre les laïques qui les y engageaient; et,comme vous n'éviterez jamais cet écueil, si vous demeurez dans votre famille et parmi vos parents, ou si vous les aimez d'une affection humaine, si vous y êtes attaché , si vous êtes sensible à leurs intérêts temporels, demandez à Dieu qu'il ôle du votre cœur une inclination si nuisible à votre salut et si dommageable à l'Eglise.

En effet, quel préjudice ne reçoivent pas les fidèles de cette attache malheureuse qui

leur rend un ministre inutile ? C'est assurément un de vos devoirs les plus importants que de reprendre les pécheurs ; de dire à ce gentilhomme scandaleux qu'il ait à chasser cette concuhine de sa maison; à ce magistrat, qu'il se damne de vendre la justice; à cet impie, qu'il cesse de blasphémer ; à cet ivrogne, qu'il se corrige de son intempérance. Mais si vous êtes attaché à vos parents, vous n'oserez ouvrir la bouche, ni dire à personne : Non licettibi. (Matlh. xiv, 4.) Vous craindrez qu'on ne maltraite votre père, qu'on ne suscite des affaires à votre famille, qu'on ne s'en prenne à vos chers parents. Et la maxime de saintGrégoire, qui nous avertit que nous sommes coupables de la damnation de ceux que nous voyons dans le crime et que nous n'osons reprendre, demeurera sans vigueur : « Tôt occidimus quot in mortem ire trepidi ac tacentes videmus. » Ainsi , les pécheurs croupiront en toute sûreté dans leurs désordres, parce que M. le curé, dans la crainte qu'il a que l'orage ne tombe sur ses parents auxquels il est atlaché, n'oserait ouvrir la bouche.

Que nous sommes éloignés de cette vigueur sacerdotale que témoigna le grand saint Thomas de Cantorbéry; car le roi impie qui le persécutait, ne pouvant s'en prendre à sa personne, attaqua ses parents, les dépouilla de leurs biens, les réduisit dans la misère, et les obligea par serment d'aller trouver ce saint évoque en quelque lieu qu'il fût, afin qu'il vît l'état déplorable où ils étaient réduits à cause de lui, et de ce qu'il n'avait pas voulu se soumettre aux volontés injustes d'un prince violent : « Inde propinqui ejus cmnis setatis ejecti, amici, iautores omnes, iis quibus per aetatem liceret, jurejurando astrictis, universos Thomam adituros, si forte raiserabili suorura calarailatis aspectu moveretur. » Mais qu'arriva-t-il à ce prélat véritablement mort à la chair et au sang? fut-il ébranlé par un si pitoyable spectacle? sa constance sacerdotale s'amollit-elle à leur arrivée? Nullement : '( Verum beatus Thomas non respexit carnem et*anguinern, neque ullus ia eo humanitatis sensus, pastoralis oflicii constantiara labefactavit. » Un homme attaché à ses parents eût-il pu soutenir un si rude combat? sans doute que la nature ne va pas là.

En un mot, comment vous acquitterez- ■/ous de toutes vos autres fonctions sacerdotales? Il est certain que l'aumône est un de vos plus indispensables devoirs ; que si vous êtes attaché à vos parants, pourrez-vous la faire? Vous garderez votre argent pour établir ce frère, pour marier cette sœur, pour payer les dettes de votre maison, pour acquérir cet héritage ; il n'y aura rien de reste pour les pauvres assurément : n'est-ce pas là un malheur bien affligeant, un scandale très-grand, une honte à l'Eglise?

S'il faut vous lever la nuit, aller porter les sacrements dans une saison rude et fâcheuse, dans un pays incommode, cette bonne mère avec qui vous logez, ces parents qui sont hez vous, s'y opposeront; ils vous persua-

deront de remettre au lendemain, de ne pas ainsi exposer votre vie dont la leur dépend; ils diront, avec cet homme peu charitable de l'Evangile, et ils répondront comme lui à cet importun qui vient troubler leur repos commun : Deinlus respondebit : Noli mohstus esse; jam ostium clausum est, et pueri met mecum nunt in cubili : non possum surgere. (Luc. xi, 7.) Voilà ce que c'est que de loger ses parents chez soi, ou de loger chez eux; voilà ce que c'est que de les attacher à soi, ou que de s'attacher à eux.

Mais comment vous ^arantircz-vous, si vous demeurez avec vos parents, des mauvaises impressions que cause la fréquentations des gens du monde, avec qui nécessairement vous serez presque toujours? Comment converser continuellement avec de»

avares, entendre continuellement leurs discours et leurs maximes intéressés : Qui de terra est de terra loquitur (Joan. m, 31), et vivre aussi détaché des biens que l'état ecclésiastique le demande? Comment être chaste parmi des femmes et des filles, des servantes et des parentes, qui seront sans cesse autour de vous, qui feront votre chambre et votre lit? parmi des hommes impudiques et leurs discours libres, être modeste et retenu? sobre parmi des imtempérants, doux parmi des emportés, humble parmi les superbes, dévot parmi les impies? Car enfin, tout ce qu'on voit dans le monde, est-il autre chose que la convoitise de la chair ou la convoitise des yeux, ou la superbe de la vie? Totus mundus in maligno positus est. [1 Joan.y, 19.) Comment n'aurez-vous point de haine et de ressentiment contre ceux qui maltraiteront vos parents, qui prendront leur bien, qui leur feront tort? Comment ne pas être complaisant au préjudice même de votre conscience, à ceux qui les protègent, qui les obligent, qui leur font du bien? Comment être au milieu de tant de périls et dormir en sûreté ; vivre parmi les méchants et être bon? Cet oracle ne sera-t-il pas vrai en vous seul : Cum bono bonus eris, et cum perverso perverteris ? (Psal. xvn, 27.) Si les seulsdiscours corrompent les bonnes mœurs, corrumpunt mores bonos eloquiamala (1 Cor. xv, 33), que ne feront pas les mauvais exemples? On demandait à saint Grégoire de Nazianze, étudiant à Athènes, pourquoi il ne fréquentait pas les jeunes gens libertins, afin de les ramener dans la bonne voie ; et il répondait sagement, qu'on peut plutôt s'infecter, conversant avec des pestiférés, que leur rendre la santé; et que quand on tend la main à celui qui tombe dans le précipice, il y a plus d'apparence qu'il nous entraînera avec lui, que nous ne le retirerons à nous. Songez donc, mon frère, à éviter une telle société, à vous détacher davantage de vos parents, à ne demeurer point avec eux.

Fuyez le monde, si vous voulez ne pas périr avec le monde : Fugite de medio Babylonis, dit le prophète, et salvet quisque animam suam. (Jerem. li, 6.) Sortez de votre patrie, de votre famille, et quittez vos parents si / vous voulez suivre Dieu et parvenir à Ja

terre desvivants :Exideterra tua, et de cognât ione tua et de domo palris tui, elveniinterramquaminonstraverotibi.(Gen. xn, i.)Autrerueni votre vie ne sera que dissipation, qu'imperfection, que misère; vous ne vous élèverez à rien de grand pour Dieu, vous deviendrez tout séculier, tout terrestre, tout mondain. Jésus-Clirist ne se trouve point parmi ses parents. La sainte Vierge l'y cherche, et saint Joseph aussi, mais inutilement : Requirebant cum inter cognatos et notos, et non invenerunt eum. (Luc. n, 44.) Pensez-vous avoir un sort plus heureux ?0 mon Jésus! s'écrie saint Bernard, n'ayant pu être trouvé parmi vos parents, comment vous trouverais-je parmi les miens? « O bone Jesu ! quomodo te invenirem inter parentes meos, qui non es inventus inter tuos? »

Car, ce que Notre-Seigneur dit à la sainte Vierge, aux noces de Cana-.Quid mihi et tibi, mulicr? nondum venit hora mea (Joan.u, 4), nous prêche hautement que, quand le temps d'exercer les fonctions de notre ministère est arrivé, nous ne devons plus avoir rien à démêler avec nos parents; que ce ne sont plus leurs conseils qui doivent être la règle de notre conduite, et que nous avons besoin d'une lumière plus haute pour nous diriger dans des actions qui ne sont pas de leur ressort et de leur juridiction, qui ne sont pas soumises à leur autorité. Et quand il lui avait déjà auparavant dit, et à saint Joseph ces autres paroles : Quid est quod me quœrebatis ? nesciebatis quia in his quœ Patris meï sunt, oportet me esse? (Luc. n, 49.) Il insinua visiblement aux prêtres qu'ils devaient être tout à fait détachés de leurs parents, et uniquement occupés du service de Dieu: que leurs parents ne devaient plus s'inquiéter de ce qu'ils faisaient, comme s'ils voulaient les conduire et les redresser, ou les divertir de leurs fonctions et de leurs travaux.

Que ferez-vous dans cette maison paternelle, déserteur de la milice de Jésus-Christ, vous dit le grand saint Jérôme : « Quid facis in paterna domo, délicate miles, mulier neus in domo? » N'entendez-vous pas la trompette qui retentit du ciel? « Ecce de cœlo tuba canit. » Ne voyez-vous pas votre empereur armé, de qui la parole comme un glaive à deux tranchants moissonne l'univers : « Ecce cum nubibus debellaturus orbem, imperator armatus egreditur, ecce bis acutus gladiusex régis ore procedens, obvia quaeqne metit. » Pourrez-vous bien, sortant d"un lit mollet, courir au combat, venant de l'ombre fraîche, supporter le soleil ardent? «Et lu mihi de cubiculo ad aciem, tu de umbra egrederis ad solem ? » Oublierezvous ainsi le serment que vous avez fait, en vous enrôlant dans la sacrée milice de Jésus- Christ, que vous renonciez à la chair et au sang, à votre père et à votre mère : « Recordare tirocinii tui diem, quo in sacramenli verba jurasli, pro nomine Chrisli, non te patri parcitunim esse, non malri. » Vous laisserez-vous amollir à leurs discours, quand ils diront que vous êtes le bâton de veillesse, l'appui de leur maison ? « In te tota do-

mus inclinata recumbit. » Vous sera-l-il permis de donner vos soins aux affaires temporelles de celui à qui il vous est défendu d'aller donner la sépulture, que l'amour de celui qui le défend oblige de ne refuser à personne? « Propterpatrem Christi militiam deseram, cui sepulturam Christi causa non debeo ; quam etiam omnibus ejus causa debeo?» Ah! combien l'amour de Dieu et la crainte de l'enfer rompent-ils aisément ces faibles liens: « Facile rumpit haec vincula amor Dei et gehennse timor : » si ce n'est peut-être que vous espériez un succès dans votre patrie, que Jésus-Christ n'a pas eu dans la sienne : « Nisi forte in patria tua te arbitraris hoc facere, cum in sua Dominus signa non fecerit. » Les parents de Jésus-Christ ne croyaient pas en lui : « Neque enim parentes ejus credebant in eum ; » les vôtres croiront-ils en vous?

Gardez-vous donc bien, du moins si vous voulez être un ouvrier évangélique, de vous associer de vos parents, de les prendre chez vous ou de demeurer chez eux; de vous mêler de leurs affaires ou de les appeler dans les vôtres; encore moins, d'avoir recours à leur courage ou à leur force, pour vous maintenir et vous défendre contre les ennemis que votre zèle aura pu vous susciter: malheur à l'homme qui s'appuie sur le bras de la chair. N'ayez recours qu'à la patience, à l'humilité, à la prière, à la confiance en Dieu : « Clericorum arma orationes et lacryraee. » Ce furent les seules armes dont saint Charles se servit contre la violence de ses ennemis qui en voulaient à sa vie.

Sur toutes choses, ne leur donnez pas le bien des pauvres ; et, s'ils sont pauvres euxmêmes, (assistez-les comme des pauvres : « Ne liceat cognatis quae Dei sunt largiri; sin autem sunt pauperes, ut pauperibussuppedites. » C'est une des plus anciennes règles de l'Eglise et une des principales, entre les canons des apôtres, qui sans doute en contiennent l'esprit et la discipline, et;qui de nos jours a été remise en vigueur dans le concile de Trente, qui s'en explique en la même manière : « Si. pauperes sint consanguinei, iis ut pauperibus distribuant. »

Souvenez-vous que vous êtes prêtre, que vous devez être saint et sans tache, et que vous ne le deviendrez jamais , (tandis que vous tiendrez à la chair et au sang, et quo vous gémirez sous le joug des sentiments naturels : Si mei non fuerint dominati, tune immaculalus ero (Psal. xvm, 14), dit le Prophète.

Souvenez-vous qu'étant ministre des biens spirituels, célestes et éternels, il ne faut plus vous embarrasser dans l'administration des biens charnels , terrestres et périssables : « Non sunt miscenda œterna caducis, spiritualia temporalibus, cœlestia terrenis. »

Pour finir cette matière, on ne peut rien dire de plus important ni de plus à propos, que ce qui nous est recommandé par le concile de Trente. Nous recueillons de sa doctrine trois choses :

Premièrement, comme un des plus perni-

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cieux effets que cause dans les ecclésiastiques cette affection déréglée envers leurs parents, est de les porter à résigner leurs bénéfices à des neveux indignes, et ainsi d'oncle à neveu, de les perpétuer dans les familles, le concile leur défend très-expressément ce mauvais commerce comme une des dépravations du monde la plus odieuse et la plus contraire à l'esprit de l'Eglise et aux saints Pères. Voici ses termes : « Cum in beneficiis ecclesiasticis, ea qu<e haereditariœ successionis imaginem referunt, sacris constitutionibus sinl odiosa, et patrum decretis contraria , nemini in posterum liceat. »

Kn second lieu, parce qu'un autre des plus méchants effets de cette pernicieuse affection est de donner le bien du crucifix aux parents, et de les enrichir des revenus ecclésiastiques, le concile leur interdit absolument une disposition si scandaleuse et si opposée aux canons des apôtres. Voici comme il s'en explique: « Sancta synodus omnino interdicit, ne ex reditibus Ecclesiae, consanguineos familiaresque suos augere studeant (viri sacri), cum et apostolorum oanones prohibeant ne res ecclesiasticas, quae Dei sunt, consanguineis donent. »

Enfin, le concile, ou plutôt le Saint-Esprit, voulant entièrement extirper cette affection charnelle du cœur des ministres de Jésus- Christ , les exhorte très-expressément de n'en suivre jamais les mouvements, de s'en dépouiller, d'y renoncer entièrement comme à une pépinière infinie de maux dans l'Eglise : « lmo quam maxime potest eos sancta synodus monet, ut omnera humanum hune erga fralres, nepotes, propinquusque carnis affeclum, unde multorum malorum in Ecclesia seminarium exstat, penitus deponant. » En sorte que, comme un bon séminaire est une source féconde de toutes sortes de biens dans l'Eglise, que c'est par ces sortes de saintes maisons que la science et la piété fleurissent dans le clergé, que les bons curés et les bons confesseurs se forment, que les peuples sont instruits et édifiés, les sacrements saintement administrés, la parole de Dieu dignement prêchée, l'Ollice divin décemment célébré, le culte de Dieu rétabli; en un mot que la religion reprend une nouvelle vigueur : « Multorum bonorum in Ecclesia seminarium ; » tout au contraire, cet amour charnel dans les prêtres est, si l'on peut parler ainsi, un séminaire de toutes sortes de maux, puisque cette attnche malheureuse est cause que les biens de l'Eglise sont dissipés, le prochain scandalisé, les bénéfices profanés ; que la grâce de la vocation se perd, que les belles espérances qu'on avait conçues de la vertu, de l'esprit, des talents d'un ecclésiastique s'évanouissent, aussi bien que les desseins de la Providence sur lui ; que les pauvres ne sont pas soulagés; que les ministres des autels s'embarrassent dans les affaires séculières; qu'ils fréquentent trop les gens du monde ; qu'ils mènent une vie déréglée ; qu'ils négligent leurs devoirs les plus importants; que les

pécheurs ne sont pas repris. « Multorum malorum in Ecclesia seminarium. »

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