ENTRETIEN XIV
de l'établissement des séminaires.
Chapitre premier. — Quelles ont été les causes du relâchement des ecclésiastiques.
Pour bien comprendre la conduite de l'esprit de Dieu dans l'établissement des séminaires , il semble à propos, après avoir parlé au long de la sainteté des premiers ecclésiastiques , de dire un mot des causes de leur relâchement , afin d'en venir ensuite aux moyens dont la Providence s'est servie pour rétablir parmi eux leur ancienne ferveur.
Il est certain que l'Eglise se forma d'abord au milieu du monde et aux yeux de toute la terre. La religion ne se publia point en cachette ;on prêcha hautement et publiquement les vérités de l'Evangile, et les Chrétiens parurent cornait' sur un théâtre, pour servir de spectacle à l'univers. La sagesse divine jugea convenable que le christianisme s'établît au milieu du siècle, et qu'il s'y enracinât malgré les oragesdes plus violentes oppositions etdes plus terribles contradictions. Chose admirable 1 tandis que le monde persécuta l'Eglise, Dieu voulut que l'Eglise demeurât dans le monde; il voulut que ce qu'il y avait de Chrétiens zélés et exemplaires conversassent dans les villes les plus peuplées, vécussent à la cour des plus grands princes, même idolâtres, combatiissentdans lesarmées infidèles, éclatassent dans le barreau profane ; qu'aucun endroit n'en fût dépourvu, et qu'il y en eût dans toutes les professions qui, même parminous, passeraient pour dangereuses au salut. Et c'est, au rapport de Tertullien , de quoi les païens se plaignaient autrefois ; ils criaient que la ville de Rome était pleine de Chrétiens : qu'on ne voyait autre chose partout ; que la campagne, les îles, les châteaux, tout en regorgeait ; qu'ils occupaient, même à leur grand regret, les charges publiques et les magistratures; qu'il .y en avait dans toutes les conditions : « Obsessam vociferanlur civitatem, in a.gris, in castellis, in insulis, Christianos, omnemsexum, aataiem, conditionem, et jam dignitatem, transgredi ad hoc nomen quasi detrimento mœrent. »(Apol. l.)Nous les voyons aussi dans le palais des Césars, et nous lisons qu'un des plus impies de ces empereurs, voulant persécuter l'Eglise, commença parles chasser de sa maison, sans prendre garde, ditEusèbe, que par là il se privait du secours de leurs prières : « Et primum quidem Christianos omnes domo suaexpellit, seipsum miser denudans atque orbans oratimium suffragio, quas illi et pro ip-o et pro cunctis hominibus ad Deum fundere consueverant. » (Euseb., lib. x , c. 8.) La belle action de Constance Chlore ne prouve pas moins cette vérité, puisque, lois de l'effroyable persécution de Dioclétien, ayant fait assembler tous ses domestiques, comme s'il eût voulu exclure les Chrétiens, et ne retenir chez lui que des idolâtres ou des apostats, ils se partagèrent eu
RETRAITE POUR LES ORDINANDS. —ENTRETIEN XiV. DES SEMINAIRES.
deux troupes; l'une, de ceux qui aimaient mieux perdre leur fortune que de renoncer à Jésus-Christ; l'autre, de ceux qui préféraient leur fortune à Jésus-Christ, ou qui déclaraient, ou n'avoir pas cru en lui, ou n'y vouloir plus croire; car on fut surpris au dernier point, quand on vit que cet empereur ne retint que les premiers à son service, et qu'il chassa de chez lui les seconds, disant que n'ayant pas gardé la foi à leur Dieu, ils ne la garderaient pas à leur prince : «Uios quidem tanquam obsequio dignos judicavit; nam quomodo, inquit, fidem erga principem suum servaturi sunt, qui erga Deuru perfidi essedeprehenduntur.» (Euseb., lib. i VitceConst.,cap. 16.)Une des causes de cette même persécution vint aussi de la vertu des Chrétiens qui étaient officiers de llomula , mère de Maximien Galère, le plus cruel ennemi du nom chrétien qui fût jamais. Celte femme, exti ornement superstitieuse, avait une dévotion ridicule aux dieux des montagnes ; il se passait peu de jours qu'elle ne sacrifiât à ces divinités fabuleuses; ensuite elle faisait de grands festins à ses domestiques; mais ceux qui d'entre eux étaient encore plus à Jésus-Christ qu'à elle, évitaient ces excès, et passaient en prières et en jeunes le temps que leur maîtresse donnait au divertissement et à la lionne chère. Cette conduite l'irrita contre eux, et la porta à engager son fils à les persécuter : « Christiani abstinebant, et illa cum gentibus epulante, jejuniis hi et orationibus insistebant. Hinc concepit odium adversus eos, ac filiura suum non minus superstitiosum querelis mulieribus ad tollendos homines incilavit. » (Lact. , De mort, persecut. , c. 11.) Enfin, le martyre de toute la légion Thébaine, et une intinité d'autres exemples que l'histoire ecclésiastique nous fournit, montrent assez que les Chrétiens étaient répandus partout et qu'il y en avait dans toute sorte d'états, et qui semblent même les plus incompatibles avec l'esprit de piété, de douceur, de pauvreté, d'oraison, de mortification, dont surtout alors ils faisaient une profession ouverte; et on les voyait engagés à la cour, à la guerre, au barreau. Nous ne demeurons pas dans les forêts, disaient-ils, nous ne nous bannissons pas de la vie civile, nous naviguons, nous portons les armes, nous cultivons la terre, nous trafiquons, nous nous mêlons dans le commerce du reste des hommes, et nous exerçons les arts avec eux : « Navigamus et nos* vobiscum , et vobiscum militamus, et rusticamur, et mercamur, miscemus artes , opéras nostras publicamus usui vestro. Non sine foro, non sine macello , non sine balneis , tabernis , officinis , stabulis, nundinis vestris , caeterisque commerciis habilamus. » Car ces emplois , si périlleux à présent, ne l'étaient pas pour lors, et les Chrétiens demeurèrent sans peine dans le monde, tandis que le momie les persécuta. Mais dès lors que les empereurs embrassèrent Ja foi, et que le monde ne persécuta plus les Chrétiens, plusieurs Chrétiens abandonnèrent le monde et se retirè-
rent dans les désorts. Ils restèrent dans le monde tant qu'il leur fut ennemi ; ils vécucurent avec le monde tandis que le monde voulut les faire mourir; ils ne trouvèrent aucun danger dans le commerce du monde tandis qu'ils ne trouvèrent point d'appâts dans leur société avec le monde; mais sitôt que le monde leur offrit la paix et leur voulut faire part de ses douceurs, plusieurs d'eux s'enfuirent; les solitudes devinrent peuplées, et plusieurs d'entre les plus vertueux fidèles ne trouvèrent de sûreté que dans la retraite, où ils établirent un monde chrétien , une colonie céleste. De là ces nombreux monastères et ces années entières d'anachorètes. Ce qu'il y avait de saint, de pur, d'excellent dans le corps mystique du Fils de Dieu, ce qui aspirait à une plus haute perfection, n'ayant plus & souffrir dans le monde, craignit la corruption du monde, et bien des Chrétiens virent que cette paix leur deviendrait funeste, et que leur vie, n'étant plus en péril dans le monde, leur salut n'y serait pas en sûreté. Ils changèrent donc de domicile, et cessèrent d'être des citoyens des villes, pour devenir les habitants des forêts. L'Eglise, dans sa partie la plus sublime, semblable à cette femme de Y Apocalypse , s'envola dans la solitude et s'enfuit devant la face du serpent, qui voulait l'infecter de son venin : Datœ sunt malien duœ alœ, ut volaret in desertum a facie serpentis. (Apoc. xn, 14.) Que si ces pieux solitaires, qui, n'étant plus persécutés du monde , se persécutaient eux-mêmes dans la retraite , revenaient quelquefois dans le monde, ce n'était que quand le monde redevenait persécuteur de la piété, et surtout quand les ecclésiastiques les appelaient à leur secours. C'est ainsi que le grand saint Antoine, quittant son désert à la prière de saint Athanase, parut dans Alexandrie pour soutenir la foi contre l'impiété arienne, comme l'atteste saint Jérôme : « Beatus Antonius a sancto Athanasio, Alexandrie episcopo, propter confutalionem hœreticorum in urbern Alexandriam accitus. » (Ad Custru.) Il avait même fait davantage; car, lors de la persécution de Maximin , il accourut avec une foule de solitaires, afin de fortifier les martyrs : « Relicto et ipse monasterio, secutus est futuras Christi viclimas, dicens : Pergamus ad gloriosos fratrum tri— umpho«, ut aut ipsi congrediamnr, aut spectemus alios probantes. » ( Vita S. Ant., c. 29.) Et il n'omit rien pour animer ces dignes soldats de Jésus-Christ, ni pour se trouver digne de mêler son sang an leur. C'est encore ainsi que le saint solitaire Isaac , sortant de sa grotte, reprocha à l'empereur Valons sa cruauté et son impiété à persécuter les orthodoxes, selon que le rapporte Sozomène, et qu'il montra dans celte occasion une intrépidité d'autant plus grande, que ce prince était alors à la tête de son armée : « lsaacus monachus in subeundis propter Doum periculis inlrepidus : Redde, inquit, 0 imperator, orthodoxis ecclesiasquasabstulisli. » (Sozom. , lib. vu, c. 40.) C'est ainsi,
selon Socrate, qu'un autre solitaire, quittant sa grotte, alla au-devant d'Alaric, et le reprit de sa cruauté et de son impiété : Eum admonuit ut a tain atrocibus malefieiis et a cœdeet sanguine abstineret. (Lib. vu, c. 10. j
Mais rien n'est plus célèbre, dans l'histoire ecclésiastique, que le courage des solitaires de Syrie, du temps de saint Chrysostome. On allait détruire la ville d'Antioche, faire périr dans les tourments une partie de ses citoyens, et laisser les autres à l'abandon , errants et vagabonds. Les prêtres à la vérité se souvinrent pour lors de leur devoir; ils témoignèrent une grandeur de courage digne de leur rang , et ils travaillèrent avec zèle au salut de ce peuple affligé. Un d'entre eux, faisant céder le soin de sa propre conservation à celui qu'il avait du prochain , s'en fut au camp, disposé à la mort, s'il ne pouvait obtenir la vie de ses frères. Les autres prêtres restant dans la ville, arrêtaient les juges de leurs propres mains, et ne leur permettaient pas d'entrer au palais, sans avoir auparavant tiré d'eux de bonnes paroles sur la décision de celte importante affaire. Lorsqu'ils y trouvaient de la résistance, ils leur parlaient avec cette sainie liberté que la charité inspire ; mais, quand ils eurent enfin obtenu la grâce si désirée, ce fut pour lors qu'embrassant les pieds et les genoux, et baisant les mains de ces juges, ils donnèrent tout ensemble des marques illustres que leur humilité était aussi chrétienne que leur courage; car ils firent voir, en s'humiliant avec tant de respect aux pieds des juges, que leur liberté n'était pas l'effet d'une orgueilleuse fierté, et eu leur parlant avec tant de générosité, que leur soumission ne tenait rien d'une honteuse bassesse : « Sacerdotes eamdem praestiterunt animi magnhudinem, nostramque;dispensavere salutem : et alius quidem in castra se contulit, omnia dilectioni veslrœ poslponens, et paratus, nisi régi persuuderet, mori. Alii vero hic rémanentes , propriis manibus judices continentes, non permittentes abire. priusquam de judicii fine promitterent ; et cum renuenles quidem videbant , multa fiducia et ipsi vicissim uteoantur; ut autem annuentes viderunt, pedes et genua complexi, et manus exosculati, utramque virtutem superabundanter exhibuere, libertatem et mansuetudinem : quod enim non superbia essef. fiducia, exoscu- Inndo genua, et pedes amplectendo, maxime demonstraveriint ; rursumque humililasnon esset assentatio, neque servilitas quœdam , praemissa eorum fiducia testificata est. » Telle fut la magnanimité sacerdotale du clergé de la ville d'Antioche. Voici celles des moines des déserts d'Antioche, qui ne leur céda en rien. Les tristes nouvelles de la destruction prochaine de cette grande ville et du meurtre de ses habitants, étant parvenues jusqu'à eux, tous ces pieux solitaires quittent leurs cavernes, et descendent de leurs montagnes pour venir défendre ces pauvres infortunés, et exposer leur vie , afin 'obtenir la rémission de leur crime.
On fut surpris au dernier point de les voir Inopinément accourir ainsi en troupes; car on ne s'y attendait point du tout. En effet , dit saint Chrysostome, lorsque les jugescommissaires', envoyés de la part de l'empereur, eurent établi ce sévère tribunal devant lequel ils ordonnaient à tous ceux d'Antioche de comparaître, pour recevoir le châtiment de leur sédition, et que chacun était dans l'attente de toutes sortes de supplices, et de divers genres de mort, dans cette publique consternation, les solitaires, qui habitaient le sommet des montagnes, firent paraître l'ardeur de leur charité et de leur vertu; car ces hommes qui, depuis longues années, s'étaient|toujours tenus renfermés dans leurs grottes, n'eurent pas plutôt aperçu le nuage épais qui couvrait toute la ville, et l'horrible tempête dont elle était menacée, que, sans être appelés ou exhortés de qui que ce fût, ils quittèrent leurs cavernes, pour s'y rendre de toutes parts, comme des anges descendus du ciel. C'était alors qu'on pouvait voir dans la ville d'Antioche une image de la céleste Jérusalem , puisqu'on rencontrait partout ces saints et ces anges de la terre, dont la seule vue consolait les plus accablés de tristesse, ef leur inspirait tout à la fois et ie mépris et le bon usage des peines qu'on méditait contre eux .- « Nam quando a rege ad commissorum inquisilionem tremendum illud constituere judiciuin, omnesque ad malefactorum pœnas vocabant, et variée mortis erat omnibus exspecîatio, tune vertices montium habitantes monachi, propriam exhibuere sapieutiam ; namque tôt annis in cavernis suis conclusi, nemine advocante , suadeute nemine, postquam nubem tanlam civitatem circumstantem viderunt, tabernacula speluncasque suas derelinquenles, undique confluxerunt, velutangeli quidam de cœlo profecti. » (Hom. 17, Ad pop. Antioch.) Combien la sagesse de ces anachorètes, hommes simples, mais animés de l'esprit de Dieu, éclata-t-elle pardessus la fausse sagesse des philosophes païens, qui ne croyaient personne comparable à eux ? On le vit, et on s'en étonna ; car ceux-ci s'enfuirent tous avec leurs manteaux philosophiques, etleur extérieur grave et affecté. Où sont maintenant, continue saint Chrysostome, ces philosophes orgueilleux? ils ont tous abandonné la ville en cette rencontre périlleuse; ils se sont tous allé cacher dans l'obscurité des cavernes; et ceux-là seulement qui suivent la divine philosophie, qu'on n'apprend qu'à l'école de Jésus-Christ, et qui montrent par leurs actions la sainteté de la doctrine de leur maître, ont tenu ferme, et ont rempli les rues et les carrefours, aussi assurés et aussi constants au milieu de ce grand péril , que s'il n'y eût eu rien du tout à craindre. Ainsi il est arrivé que les habitants des villes s'en sont comme envolés sur les moniagnes, et ont été peupler les déserts, et qu'au contraire les habitants des déserts sont venus fondre dans la ville : « Ubi nunc pallia geslantes, etc. Omnes tune civitatem deserue-
runt, resilierunl omnes, in cavernas condili suiit. Soli vero qui per opéra vere philosophiam exibent, ac si nullum civitatem malura comprehendisset, sic intrépide in foro apparuerunt ; et urbem quidam habitantes ad montes et déserta advolarunt; eremi vero incola in urbem ingressi sunt, per ipsa demonstrantes opéra sua, sapientiam suam. » Les personnes riches, puissantes, considérables en ont fait de même; et de simples moines, poursuit-il, c'est-à-dire des hommes en apparence pauvres, chétifs , couverts de haillons, menant une vie champêtre, comptés pour rien par les gens du monde, sont sortis de leurs trous, et, comme de généreux lions, et pleins d'un courage invincible, ils ont paru assurés au milieu des places publiques, chacun étant dans l'effroi, et ils ont conjuré la tempête en peu de temps ; après quoi le calme étant revenu, ils ont aussitôt retourné dans leurs déserts : x Monachi vero, homines pauperes, pallio plus nihil habentes, vili, viventes in rusticitate, nulli esse apparentes, in montibus et saltibus versantes, velut quidam leones, magno et alto sensu praediti, omnibus pavelactis et trépida nti bas , in medio consistentes, malum dissolvere brevi lemporis momento, et ad propria reversi sunt tabernacula. »
C'est donc de cette sorte que les plus fervents fidèles abandonnèrent le monde, délivré à la vérité de l'idolâtrie, mais loujours corrompu parle vice, nouvelle espèce d'idofâ trie ; et ce ne fut que pour combattre le inonde qu'ils reparurent quelquefois aux yeusdes hommes. Le clergé seul ne puts'en aller, les pasteurs n'osèrept abandonner leur troupeau, ni les pères leurs enfants; et les ecclésiastiques eurent pour lors besoin de nietire en usage cette maxime si essentielle à leur état : qu'ils étaient la lumière du inonde et le sel de la terre. Mais quoi 1 cette lumière s'affaiblit enfin avec le temps, ce sel mystérieux perdit de sa vertu, et les hommes, n'étant plus retenus par le respect dû à l'ancienne piété sacerdotale, le foulèrent aux pieds. Les richesses du clergé attirèrent un grand nombre de gens ambitieux et intéressés , qui s'ingérèrent dans le ministère, sans vocation, sans science, sans vertu , sans mérite; et l'ordre sacerdotal, qui n'avait rien perdu de son éclat, demeurant dans le monde, se vit terni dès que le monde vint demeurer en lui ; car si les ecclésiastiques ne sont pas tenus de sortir du monde, ils sont du moins obligés de faire sortir le monde d'eux-mêmes.
C'est cette vue de l'intrusion de l'esprit du monde dans le clergé pour s'exprimer ainsi, qui faisait en partie fuir aux solitaires, et même aux fidèles les plus éclairés et les plus véritablement chrétiens, les dignités ecclésiastiques, parce qu"ils se trouvaient plus engagés dans les embarras temporels, étant évoques, qu'ils ne l'eussent été demeurant laïques. C'est fait, s'écriait saint Grégoire, pour lors parvenu au pontificat, c'est fait; j'ai perdu la tranquillité profonde dont je jouissais dans le repos de la solitude; en
montant extérieurement à la chairo pontificale, je suis tombé intérieurement du haut degré de recueillement où j'étais élevé r « Alla enim quietis me® gaudia perdidi, et intus corruens, ascendisseexterius videor. » Ceux qui m'ont conduit à l'épiscopat m'ont ramené dans le monde; et je suis étonné de me voir plus accablé d'affaires séculières, depuis que je suis évêque, que je ne l'étais quand même j'étais séculier : « Sub colore episcopatus, ad saeeulum sum reductus, in quo tantis curis inservio, quantis me in vila laica nequaquam deservisse reminiscor. »
Au lieu d'une Rachel clairvoyante que je croyais avoir épousée, je ne sais comment, dans l'obscurité de la nuit, on m'a mis à sa place une Lia, féconde à la vérité, mais presque aveugle : a Sed quo judicio nescio, Lia mihi in nocte conjuncta est, activa videlicet vita fœcunda, sed lippa. » On m'a accablé d'un double poids, poursuit ailleurs ce saint Pontife ; car après que, malgré ma résistance et ma répugnance, on m'a eu imposé le ministère sacerdotal, on m'a encore de nouveau surchargé de l'office pastoral : « Nolenti mihi atque renitenti, cum grave esset abaris ministerium, etiam pondus est cune pastoralis injunctum. » (Ad Leand., Praefat. in Job.) Parmi tant de dégoûts, son unique consolation était de se retirer dans une communauté religieuse qu'il entretenait dans sa maison, afin d'y venir passer ce qu'il avait de moments libres, et d'y réparer ce que tant d'embarras et d'affaires causaient de dommage à son intérieur, comme il le rapporte en cet endroit même.
Mais combien peu de pasteurs gémissaient de ces sortes d'occupations profanes? Combien peu usaient de la sage précaution de ce saint Pontife, afin de se conserver dans l'esprit d'oraison et de piété ? Le nombre des ecclésiastiques, qui couraient après ces occupations séculières et qui soupiraient pour les avoir, était incomparablement plus grand que le nombre de ceux qui les fuyaient et qui gémissaient de s'y voir assujettis. La foule l'emporta, et le clergé déchut insensiblement de sou premier zèle et de son ancienne ferveur. La nacelle monastique vint pour lors au secours de la nacelle apostolique ; on alla chercher les lampes les plus lumineuses des déserts, pour les poser sur le chandelier de l'Eglise ; les moines prirent en main le gouvernement des peuples ; ils occupèrent les emplois des prêtres, ils s'érigèrent en missionnaires et en pasteurs ; les monastères devinrent comme des séminaires de curés et de prélats, et des écoles de science et de vertu, où se formaient les docteurs et les prédicateurs; et, par un déplorable renversement pour l'état ecclésiastique, les moines qui, jusque là, selon la première institution, avaient regardé les prêtres comme leurs modèles, s'érigèrent en maîtres do la vie spirituelle, et firent à leur tour comprendre aux prêtres que, s'ils voulaient être parfaits et se convertir même, il fallait se rendre moine; qu'il fallait quitter le clergé et ern-
ŒUVRES COMPLETES DE DE LA CHETAlïDIE.
brasser la vie monastique, suivre et imiter les religieux.
C'est où conduisit le relâchement des ecclésiastiques. De temps en temps, et en divers endroits du monde, l'esprit de Dieu suscita des hommes apostoliques et leur inspira des moyens propres à mettre la réforme dans le clergé, à yfaire refleurir la discipline des premiers temps, et à établir au milieu du monde si nuisible aux ecclésiastiques, de salutaires solitudes, qui leur servissent de maisons de refuge, pour s'y former au sacerdoce et pour y recevoir, y conserver, y réparer et y perfectionner l'esprit de leur possession; et c'est ce que l'on ne saurait omettre, sans dérober quelque chose à l'instruction et à l'édification des bons ecclésiastiques, qui aiment leur état. Il est vrai que l'on en dira ici peu de choses, et que l'on n'en rapportera pas beaucoup d'exemples, attendu l'étendue du sujet ; mais il y en aura assez pour nourrir la piété et pour exciter le zèle des plus savants d'en dire encore davantage. C'est toujours un effort glorieux de participer au mérite de l'homme sage, qui recherche la piété des anciens pour la mettre au jour, qui vaque à l'étude des vertus héroïques dont les hommes apostoliques ont donné l'exemple, pour les imiter, et qui réveille en lui le souvenir de ces prêtres célèbres, de qui la réputation édifie encore l'Eglise. 11 est bon de s'appliquera un travail et si utile et si avantageux ; surtout puisque, selon saint Augustin, on ne peut devenir maître dans l'Eglise qu'en se rendant disciple de ceux que Dieu a rendus les premiers dispensateurs de sa parole, et comme les langues de son esprit; car c'est dans ces sources si voisines du soleil qu'on puise les lumières nécessaires pour pénétrer dans les figures et les paraboles sous lesquelles, comme sous de sombres voiles, ces hommes divins ont couvert la la profondeur des vérités et des mystères de la religion, pour s'exprimer avec le sage : Sapienliam omnium anliquoruin exquiret sapiens , et in prophetis vaeabit ; narrationes virorum nominatorum conservai it ; occulta proverbiorum exquiret, et in absconditis parabolorum conversabitur. (Eccli. xxxix, 2,3.)
Chap. II. — Des hommes apostoliques suscités par l'esprit de Dieu, qui, dans la suite des siècles, ont travaillé à la réformation du clergé: et des moyens excellents dont ils se sont servis pour cela.
Chantons les louanges de £es hommes illustres que nous reconnaissons pour les ornements de notre profession ; racontons les vertus de ces prêtres du Très-Haut, puissants en paroles et en œuvres, qui, dans leurs jours, soutinrent la dignité de leur rang par une vie irréprochable, et travaillèrent à ce qu'elle ne se flétrît point dans les autres.
Célébrons la mémoire de nos ancêtres
dans le sacerdoce, qui, brûlants d'ardeur
pour le maintien de la discipline parmi les
cclésiastiques, se sont acquis dans le clergé
une gloire immortelle : Laudemus viros gloriosos, et parentes nostros in generatione sua: hominesmagni virtute, prœditi dignitateprophetarum, pulchritudinis studium habentes, in generationibus suis adepti sunt et in diebus suis habentur in laudibus. (Eccli. lxiv, 1, 3, 6, 7.) Aussi bien devons-nous être les héritiers de leur zèle, comme nous le sommes de leur ministère : Hœreditas sancta nepotes eorum, et in testamentum sicut semen eorum et filii eorum propter illos usque in œternum manent, semen eorum et gloria eorum non dereiinquetur. (Ibid., 13.) Coopérons donc à ce que d'âge en âge et de race en race toute la terre retentisse des éloges dus à ces admirables réformateurs de l'ordre lévitique, et que leur mérite soit toujours vivant, non pas en relevant de l'oubli leurs grandes actions par des termes magnifiques, mais en éternisant leurs vertus par la fidèle imitation de leur vie; car, comme c'est dans leurs riches exemples que consiste la succession précieuse qu'ils nous ont laissée, aussi montrerons-nous que nous sommes leurs véritables héritiers, si, après nous être revêtus de leur piété sacerdotale et en avoir fait usage, nous la transmettons par la même voie à ceux qui viendront après nous perpétuant ainsi la doctrine et la vertu dont Dieu les avait rendus dépositaires, en leur substituant des disciples qui soient les héritiers d'un si rare patrimoine, et qui à leur tour laissent à leurs enfants ce qu'ils auront reçu de leurs pères.
A peine l'Eglise jouissait-elle de la paix profonde et des grandes richesses que Constantin lui avait procurées après sa conversion, que la dépravation s'étant introduite parmi les Chrétiens, et le relâchement parmi les ecclésiastiques, on vit s'élever un très-grand nombre de pieux laïques, qui, fuyant le monde, allèrent conserver dans les déserts la pureté de mœurs et la perfection évangélique des premiers temps, par la pratique d'une vie si sainte, qu'elle attira les regards et l'admiration de tout l'univers; et comme il y en eut parmi eux qui ne purent, par des engagements nécessaires, se séparer du siècle et s'en retirer tout à fait, ils s'unirent ensemble, pour conserver l'esprit chrétien, et pour mieux résister à la corruption du monde et formèrent de petites communautés, où vaquant en paix aux exercices de la piété chrétienne, ils menaient une vip conforme à l'Evangile et à celle de leurs ancêtres. Saint Augustin témoigne avoir vu trois sortes de communautés. La première, de solitaires qui vivaient dans les déserts éloignés; la seconde, de religieux cénobites, qui vivaient dans la solitude, mais en commun et sous la conduite d'un supérieur; la troisième, de laïques, qui vivaient aussi en commun, retirés au milieu même du monde : « Qui in civitate degunt a vulgari vita remotissimi [De morib. Eccles. cathol., cap. 33); » et il assure en avoir vu de cette dernière espèce à Milan et à Home : « Vidi ego diversorium sanctorum Mediolani non paucorum hominum quibus unus
presbyter prœerat, vir optimus et doctissiinus. Romae etiam plura cognovi, in quibus singuli gravitate atque prudentia el divina scientia prœpollenies, cœteris secum habitantibus praesunt, Christiana charitate, sancli'ate et libertate viventibus. » 11 ajoute que toutes ces personnes ne sortaient presque pas de leur maison de retraite, travaillant de leurs mains, jeûnant rigoureusement, et vivant avec beaucoup d'édification. D'autre pari, que plusieurs vierges et veuves vivaient aussi en diverses communautés semblables à celles des hommes, et pratiquaient les mêmes observances. C'est ainsi que la piété chrétienne inspirait à ceux qui ne pouvaient s'enfuir dans les lieux inhabités, le désir de se bâtir des solitudes et des asiles contre la corruption des villes les plus habitées.
Le clergé ne demeura pas non plus sans secours. Les ecclésiastiques ne pouvaient quitter le monde, si nuisible a la vraie piété et se retirer dans des forêts comme les autres ; mais Dieu leur suscita de temps en temps et en divrrs endroits de la terre, des hommes apostoliques, qui travaillèrent à conserver ou à réparer parmi eux le premier esprit de leur état, et qui leur firent trouver des déserts au milieu du monde, où ils pussent travailler à la sanctitication du monde, sans s'exposer à sa corruption. Ce fut un moyen que la Providence inspira d'abord à ceux qui s'appliquèrent à un ouvrage si important. Parlons de quelques-uns en particulier.
§ 1". — Saint Basile.
Le grand saint Basile, la claire lumière de l'Eglise orientale, jeta le premier plan de ce dessein, qui devait avoir des suites si avantageuses. Rempli des sciences divines et humaines qu'il avait apprises à Césarée de Palestine, à Conslanlinople et à Athènes, et encore plus de l'idée des monastères d'Egypte qu'il avait visités, il fut admis à la cléricature et ordonné lecteur à Césarée, capitale de Cappadoce. Dianée, son archevêque, se hâta de l'incorporer dans son clergé, craignant qu'un sujet d'un si rare mérite ne fût appelé par quelque autre église au ministère des autels, et il usa de l'autorité que l'épiscopat lui donnait sur lui, pour l'engager dans les fonctions sacrées : « Per quem et baptisatus sum, et Ecclesiae niinislerio admolus. » (De Spir. sanct., c. 19.) Mais où fera-t-il son noviciat pour devenir un parfait ecclésiastique, pour acquérir les vertus et l'esprit que demande une si sainte profession, et qui pour lors était déjà déchue de son ancienne sainteté? Voici son école: il se relire dans une solitude obscure, pour y recevoir les lumières qui devaient un jour servir de flambeau à la information des ecclésiastiques et à rallumer parmi eux le premier feu dont ils avaient brûlé. Il choisit un lieu affreux, une montagne hérissée d'un bois épais, un désert stérile, qui ne lui produisait point de plus doux fruits que la paix et la tranquillité, comme il le dit lui-
même : « Mons sublimis, grandi ac tenebricosa sylva teclus, jucundissimum fructum alens, quietem ac tranquillitatem. » (Epist. 19.) Là, dans une cellule, ou plutôt une grotte, sans porte et sans toit, ne se nourrissant que de pain, d'eau, de sel et d'herbes, se privant de feu, n'ayant qu'un seul et simple habit contre la'glace des hivers et l'ardeur des étés, un jardin sans fruits ni légumes, travaillant de ses mains, l'œil abattu et l'esprit humilié, il passe les jours et les nuits en oraison (epist. 1) : « Adhœrel animo humiliet dejecto, oculus tristis et in terram demissus, habilus neglectus, coma squalida, vestitus sordidus , adversus hyemem et œsium, tunica sine alterius adjunclione, calceamentum vile, tugurium tecto et januis carens, focus ignis et lu mi expers, stériles horti oleribus carentes, divinis cogilationibus animam pascit. » (S. Gbeg. Naz., epist. 87.)
Après un si rigoureux essai et de tels préparatifs, qu'on lit avec élonnement dans ses ouvrages, revenu à Césarée à cause de ses infirmités, quelque répugnance qu il eneûl, quelque résistance qu'il y apportât, il est ordonné prêtre par Eusèbe, successeur de Dianée. Vous avez été saisi aussi bien que moi, lui écrivait saint Grégoire de Nazianze, et vous avez été comme moi fait prêtre malgré vous: « Ac tu captus es quemadmodum nos quoque qui hœc scribimus, quandoquidem in presbyterorum ordinem inviti adscripti sumus. »
Saint Basile, devenu prêtre, trouva la face du clergé toute défigurée par la corruption qui s'était introduite jusque dans le sanctuaire, ainsi que l'écrit formellement son illustre frère saint Grégoire de Nysse ; mais cette lampe ne fut pas plutôt posée sur le chandelier, qu'elle alluma les autres lampes de tout l'ordre sacerdotal. Ce nouveau prophète, comme un autre Elie du temps de Jézabel, donna par son zèle comme la mort à tous les mauvais prêtres ; et de même qu'une lumière qui paraît tout d'un coup au milieu d'une nuit obscure, rappelle dans le bon chemin le voyageur égaré, ce nouvel astre n'eut pas plulrôt brillé dans le ciel de l'Eglise, que, par l'abondance de sa grâce, el l'exemple éclatant de ses vertus, il fit revenir à eux les ecclésiastiques qui s'étaient écartés du droit sentier de la vertu et do leurs obligations :« Ac sacerdolio quod jam quodammodo collapsum atque neglectum erat suscepto, lanquam lucernam qua? defecisset, ralionem tidei per inhabitantem in se gratiam reducere denuo fecit; et cuiti veluii fax noctu erranlibus per mare, ecclesiae bono apparuisset, omnes ad rectam viam convertit, at quemadmodum tempore Achab Helias exhibetur magnus a Deo Basilius. » [Laud. fr. Basil.) C'est ce que nous apprenons encore du môme saint Basile oui nous décrit, de la manière du monde la plus triste, l'état déplorable où il avait trouvé le clergé de son temps. Il assure que la dissension ( t la corruption s'y étaient tellement glissées, que la foi et la piété semblaient en être
bannies, et que, par la division des pasteurs et leurs mauvaises mœurs, l'Eglise de Dieu souffrait un préjudice effroyable : « Et quod horrendissimum est, ipsos Ecclesiae praesides, in tanto, et animi et opinionura inter sedissidioconstilutos, tantaque conlrarietate mandatis Domini nostri Jesu Christi répugnantes, Ecclesiam Deicrudeliterdissipare. » [Dejudicio.)
Plût à Dieu, dit saint Grégoire deNazianze, dans la Vie de saint Basile, et déplorant l'état du clergé de son temps, plût à Dieu qu'on apportât aujourd'hui autant de précaution quand il faut donner un pasteur aux âmes, qu'on en apporte quand il faut donner un pilote à un vaisseau, ou un capitaine à des soldats: que l'Eglise serait heureuse si elle en était là 1 « Quam preerlare nobiseum ageretur, si eodem statu res nostrœ essentl » Mais, hélas! combien avons-nous sujet de craindre que l'ordre de tout le christianisme le plus saint en devienne entin le plus méprisable de tout le christianisme? « Nunc aulem periculum est, ne ordo in toto christianismo sanctissimus in toto christianismo sit maxime ridiculus. » Car ce n'est pas tant la vertu qui ouvre la porte du sacerdoce que le crime et la fraude; ce ne sont pas les plus dignes et les meilleurs que l'on revêt de cette dignité, ce sont ceux qui se trouvent avoir le plus de crédit. Vous diriez qu'il suffit de vouloir que les gens soient sages, savants, vertueux, afin qu'ils le soient en un jour, comme si nous étions au temps des fabuleuses transformations , et que pour toute disposition au sacerdoce, c'est assez d'y apporter le désir de devenir prêtre : Non enira virtute magis quam malitia et fraude sacerdotii dignitas paratur, nec meliores, sed potentiores thronis insidenti uno die sanctos fingimus, eosque sapientes et eruditos esse jubemus, qui nihil didicerunt, nec ad sacerdotium quidquatn ante contulerunt prœter quam velle. » Tel était alors l'avilissement où tombait insensiblement l'état ecclésiastique, et le besoin qu'il avait de réformation.
Pour remédier à tant de maux et relever le clergé, si différent de ce qu'il avait été, la première chose que Dieu opéra en saint Basile fut de le rendre un modèle accompli aux yeux des autres prêtres, afin qu'il leur prêchât d'exemple avant que de les prêcher de parole : « Basilius quemadmodtim el reliquat virtutis, sic sacerdotii et ordinationis ecclesiaticœ norma et exemplum cœteris efficitur (VilaS.BasiL), » dit saint Grégoire de Nazianze. Il est vrai que peu après son ordination, il se retira de nouveau dans la solitude, d'où il écrivit une lettre aux ecclésiastiques de Césarée, leur rendant compte de son absence et de sa conduite, et les assurant qu'il no souhaitait rien plus, sinon qu'avec eux tous ensemble par leurs larmes et leur esprit de pénitence, ils menassent une vie digne de leur caractère : « Optarim enim vos omnes in lacrymis et jugi pœnilentia vivere, quandoquidem et nos nihil aliud facimus. » (Epist 63, Ad cler. Eecles. Neo-
cœs.) Mais voyant bien que le désert no devait pas être le continuel séjour d'un prêtre, il revint à Césarée/ où par^son zèle éclairé il maintint la foi contre les efforts d'un empereur hérétique et violent, et la malice des évêques ariens, accourus dans cette ville comme à un triomphe certain sur les Catholiques. L'éclat de la doctrine et de la sainteté de saint Basile dissipa tous leurs projets ; et cet hommevadmirable, après avoir maintenu la foi, «qui sans doute est le premier devoir d'un prêtre, ne songea qu'à rétablir la pureté des mœurs, et à se rendre exemplaire dans la pratique des honnes œuvres. Il instruisait le peuple par ses doctes sermon», il le redressait par ses sages avertissements, il le corrigeait par ses remontrances charitables, il l'assistait par ses aumônes et par ses services, il l'unissait par son esprit de paix et de charité, il présidait aux prières publiques, il avait soin des hôpitaux, il était chargé de la conduite des vierges, il veillait sur la discipline des moines, il vaquait à la célébration de l'Office divin, à la décence des habits sacerdotaux, des cérémonies, des vases sacrés, à la propreté des autels; en un mot, il ne se pouvait rien ajoutera l'édification qu'il donnait à tout le monde : « Non solum verbisac pra> claris sermonibus, sed eliam vitae exemplo, » dit saint Grégoire de Nazianze ; « spirilu namque et corpore juvare populum conatus est, opéra exercitationeque corpora curando, quoquo versusambulando, bénigne faciendo, in opibus opilulando; docendo, monendo, omnibus vilae modum institulaque dando, discordias sedando , simultates auferendo, mores constituit; hospitum excipiendorum, virginum curandarum studium, monasiicarum legum instituliones; sacrarii concinnilates; omnia denique, excogitavit quœ ad Dei plebem œdificandam facerent. (Ibid.) C'est ainsi que ce digne prêtre, travaillant à la réformation des laïques, travaillait sans y penser à devenir un excellent modèle de la sainteté des prêtres. En effet, devenu évoque, c'est-à-dire, le père des prêtres, le désir d'une plus haute perfection, joint aux soins et aux sollicitudes pastorales, achevèrent d'atténuer en lui ce qui lui restait de corps : « Sic autem curis absumebatur, ut si quid carnium seu c^rporis ipsiusabstinentia continua reliquum esset, in totum a curis absumeretur. (S. Grec, ibid.) Sachant bien que les ecclésiastiques ne sont pas moins pénétrables aux bons exemples que les laïques, il n'omit rien pour les gagner par cet endroit. 11 n'avait qu'une tunique pour vêtement et que la terre pour lit ; il jeûnait chaque jour, se contentant du seul pain pour aliment, et pour toutes délices, d'un peu de sel; il ne buvait que de l'eau; il passait les nuits en veilles, et remplissait avec cela tous les devoirs d'un vigilant pasteur : « Unica tantum tunica se amiciebat, humi cubilabat, noctibus lotis vigilabat, quotidie jejunabat, pane solo contentus, et loco deliciarum sal habebat;aquam continuo potebat, nihil rerum quœ ad sanctum périmèrent pastorem prre-
RETRAITE POL'R LES ORDlNANnS. — ENTRETIEN XIV. DES SEMINAIRES.
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tereundo. » (Ibid.) On, comme s'exprime encore le même saint Grégoire, dans l'éloge de ce grand archevêque, il avait une maison vide de meuhles et de toute superfluité ; il n'avait, à proprement parler, que son corps et les vêtements précisément nécessaires pour couvrir la nudité ; ses richesses consistaient à ne rien avoir. Qui fut jamais si dénué? qui fut jamais moins chair que lui, pour parler ainsi ? Une tunique, un manteau, un lit par terre, du pain et du sel, un peu d'eau à boire : voilà tontes ses possessions : « Domum supellectilis expertem, et supervacaneis rébus vacuam ; illi nunquam fuit prœter corpus ac necessaria corporis tegurnenla : divitiae illi erant nihil habere. Quis unquam tanla inedia fuit? quis tain carnis expers? Illi tunica una et pallium unum, et stratus humi lectulus, et obsonium fiants et sal, et potio sobria. » O Dieu, quelle vie exemplaire! Mais comment réforma-t-il son clergé? Le voici.
Premièrement, il abolit la mauvaise coutume, qui s'était introduite dans son diocèse, d'admettre sans examen à la cléricature ceux qui y prétendaient. Il voulut qu'on examinât soigneusement leur doctrine, leur vie et leurs mœurs, afin que nul d'eux n'entrât sans de bonnes marques de vocation dans l'état ecclésiastique, fermant ainsi la porte aux mauvais sujets.
En second lieu, il s'arma d'une constance véritablement épiscopale, pour ne relâcher rien là-dessus et pour résister à toutes les sollicitations les plus puissantes des grands de la terre quels qu'ils fussent.
Enfin, le troisième et dernier moyen, et sans doute le plus efficace dont il se servit pour réformer son clergé, fut d'établir dans sa maison une communauté qui joignît, aux exercices de la vie cléricale, les pratiques et la régularité de la vie monastique, ou, pour s'exprimer avec saint Grégoire de Nysse, il trouva l'invention de bâtir à son clergé un désert au milieu même de la ville épiscopale : « In urbibus quasi in solitudijiibus versans. » (Laud. Basil.) Ce qui, proprement, est établir ce que nous appelons un séminaire. Car qu'est-ce qu'un séminaire dans l'esprit de l'Eglise, sinon une maison destinée au choix et à l'instruction de ceux qui se destinent au ministère des autels? une école de la perfection sacerdotale et une solitude sacrée au milieu du monde? « In urbibus quasi insolitudinibus » Et c'est ce que saint Basile fit; car nous apprenons de saint Grégoire que ce grand archevêque avait sous lui cinquante corévèques, c'est-à-dire, selon la pensée des plus savants auteurs, cinquante sutlraganls, presque chaque petite ville ayant pour lors son évêque : « Quinquaginta babebat antislites sub se. » (Carm. de vitasuu.) Il paraît cependant certain, d'autre part, qu'il se servait de divers corévêques pour gouverner son diocèse de Césarée, et qu'il les assemblait à la fête de saint Eupsyque : a Congregavi omnes fralres noslros cborepiscopos ad conventum beali Eupsychii mart\ ris. ■■> (S. Basil., episl.
Œuvres compl de de i.a Chétabdis.
418.) Or, l'ancienne discipline était que ces corévêques, sur les bonnes relations des prêtres et des diacres, présentaient à l'archevêque ceux qu'ils jugeaient dignes d'être admis au clergé, afin qu'il leur imposât les mains ; mais on s'était extrêmement relâché là-dessus du temps de saint Basile. Que j'ai de regret, mandait-il à ces corévêques, de ce qu'on ne garde plus les règles et les canons de nos Pères, et qu'on ait comme banni de l'Eglise la bonne discipline qui s'observait au sujet du choix des ministres de l'autel! J'appréhende bien qu'avec le temps cette négligence ne jette l'état ecclésiastique dans une confusion horrible : « Valde me habet quod Patrum de ceetcro defecerunt canones, et omnis accurata disciplina ex ecclesiis éjecta est : et timeo ne injuria et desipiscentia bac, via procedente in omne confusionis genus res eeclesiastieœ redigantur. >. (Epist. 181.) La coutume ancienne des Eglises était de n'admettre au ministère des autels uniquement que ceux qu'on avait trèsdiligemment et très- exactement éprouvés auparavant : « Eos qui Ecclesiae ministrabant consuetudo quae in ecclesiis olim versabatur diligentissime et accuratissime probatos admillebat;» et on s'informait très-soigneusement de toute la vie qu'ils avaient menée jusqu'alors; s'ils n'étaient point sujets à la médisance, au vin, à la colère; s'ils avaient bien cultivé leur jeunesse ; si elle avait été réglée et retenue, afin qu'on eût quelque assurance qu'ils traiteraient bien les choses sacrées : « Et omnis eorum vitœ anle aclaa ratio curiose inquirebatur, an non essent mal ed ici, an non ebriosi, an non prompti ad pugnas, an suam juventutem erudirent ac castigarent, ut possenl sanctilicalionem recle gerere. » Cet examen , fait par les prêtres et par les diacres qui vivaient ensemble, était porté aux corévêques qui, appuyés sur de si bons témoignages, en avertissaient les évêques, afin qu'ils missent ces prétendants au rang des prêtres : « Et hœo quidem examinaient presbyteri et diacuni qui cum eis versabantur. Beferebant autem ad cborepiscopos, qui a vere testificantibus susceptis sufl'ragiis, et eorum a.nuonilis episcopis, ila ministrum in sacerdotalem nuuieruin cooplabant. «Telle était l'ancienne forme. L'information de la vie et mœurs des ordinands ne se faisait plus, il suffisait de se trouver parent ou ami des examinateurs pour être, sans aucun choix, admis dans le clergé, quoiqu'on en fût indigne : « Nunc auteiu re persummam socordiatn tractala, presbyleris et diaconis permisislis, quos voluerint, vita eorum non exaininata, ex atfectione vel cognationis, vel alicujus alius amicitiœ indignos in Ecelesiara inlroducere, et in unoquoque pago nemo est dignus ministeno allaris. » C'est pourquoi, continue saint Basile, je vous déclare que je renouvelle absolument les anciens canons, et que vous ayez à m'envoyer le catalogue des prétendants à l'état ecclésiastique, avec un mémoire de leur vie et de leur conduite, afin que de nouveau je les examine moi-même, et que
OELYKES COMPLETES DE DE LA CHETÂUD1E.
nous excluions du sacerdoce ceux qui n'en seront [>as trouvés dignes : « Necessario nie contuli ad revocandos patruin eanones, et scribo ad vos, ut ad rue mittatis indicem mini>trorum, uniuscujusque pagi, et quœnam ij)sius vivendi sit ralio; de integro auleni liât eorum ea nobis examinatio, et si sint digni recipiantur; purgate Ecclesiam, indignes ab ea expellentes. » N'est-ce pas mériter à bon droit le titre de réformateur du clergé, que d'en avoir usé ainsi? surtout si nous considérons la fermeté à ne rien relâcber d'un règlement si utile; car un seigneur de grande qualité et d'un rare mérite lui ayant demandé par grâce la promotion d'un ecclésiastique, qui, au jugement de notre saint, n'en était pas capable, après lui avoir marqué en des termes les plus respectueux du monde la considération qu'il avait pour lui, il lui témoigne en des termes trèslorts le déplaisir qu'il a de ne pouvoir lui accorder sa demande ; ajoutant que si, dans le choix des ministres de Jésus-Christ, il se laissait entamer par les considérations humaines, fléchir par les prières, ou intimider par les menaces, il ne mériterait pas le nom de dispensateur, mais de marchand ; et qu'il se rendrait coupable d'un honteux trafic, livrant les dons de Dieu pour la faveur des hommes : « Porro de eleclione eorum qui sunt prœficiendi contubernio, siquid vel in gratiam hominum, vel precibus inflexus, vel metu fraclus , aliquando delerminarem :
dispensalor non fuerim, sed caupo potius, si Dei donum ad humanam quoruncunque amicitiam permularem. »
C'est ainsi que ce prélat, également plein de lumière et de zèle, comprenait l'importance de n'imposer les mains qu'à ceux que le mérite et la vertu en rendaient dignes, et qu'aucune vue, que de ce qu'il devait à Dieu et à l'Eglise, ne le faisait agir dans les ordinations; mais son grand chef-d'œuvre, et qui l'a rendu célèbre dans tous les siècles et chez tous les amateurs du clergé, fut d'avoir établi une communauté où il réunit ensemble et les pratiques les plus parfaites de la vie solitaire, et les exercices du ministère pastoral ; une maison où l'on vaquait au silence, à l'oraison, à la lecture des Livres saims, à la pénitence, à l'obéissance, à l'huiniliié, à la retraite, au travail des mains; et où on s'appliquait aux fonctions ecclésiastiques, à la prédication de la parole de Dieu, à l'administration des sacrements, à l'obla- Ttion du sacrifice, au chant des louanges de Dieu. La merveille la plus considérable de sa vie fut donc, selon saint Grégoire de Nazianze, d'avoir allié ces deux choses ensemble ; c'est-à-dire, dans la vérité, d'avoir donné le premier plan de ce que nous appelons un vrai séminaire ; et comme il doit être établi et composé dans l'esprit de l'Eglise; car, dit saint Grégoire, quoique la vie solitaire telle que celle des anachorètes retirés dans les déserts, et appliqués à leur seule sanctification , semble incompatible avec la vie commune et civile, telle qu'est «elle des ecclésiastiques, destinés à vivre
dans le monde et à travailler à la sanctification des autres; que Tune et l'autre de ces professions, considérées en particulier, ait ses avantages et ses inconvénienls; l'une tranquille et recueillie en Dieu, tout appliquée au repos de la contemplation, mais sans être exercée ni polie par les vertus d'une communauté, telles que l'obéissance, la douceur, le support du prochain, la patience, et semblables pratiques qui éprouvent, qui épurent et qui perfectionnent! âme; l'autre, plus active et plus utile à la vérité, mais plus sujette à la dissipation. Cependant saint Basile trouva le secret de ce que l'un et l'autre de ces deux genres de vie avait de bon, et d'éviter ce que chacune des deux avait d'incommode, les alliant ainsi toutes deux ensemble par le bon endroit, afin d'en tirer par ce mélange tout le fruit qu'elles produisent séparément, faisant en sorte que le clergé de son diocèse joignit la contemplation à l'action, et l'action à la contemplation : « Cum igitur solitaria vita, et ea qu© societale gaudet, ut plurimum inter se dis— sidèrent ac pugnarent , neutraque omnino, vel commoda vel incommoda sua pura et imrnisla haberet; verum illa magis quidem tranquilla et composita esset, ac Deo animos copularet, cœterum ob eara causamfastu non careret, quod virtus non exploraretur, nec in comparationem veniret : hœcautem magis actuosa et utilis esset, verum a tumultibus minus libéra; praeclare eas inter se reconciliavit ac permiscuit, pietatis nimirum gymnasia, et monasteria exstruens, non tamen longo intervallo ab iis qui in sodalitio vivunt, remota ; nec velut muro quodam interjecto ea distinguens atque a se invicem separans, verum propeconjungens, ut nec contemplatio communicationis expers esset, nec actio contemplatione careret. » (Vila S. Basil., orat. 20.)
C'est par un moyen si excellent que le grand saint Basile introduisit la réi'ormalion dans le clergé, pour lors tout en désordre ; et que, comme une lumière vive, qui tout d'un coup éclate au milieu des ténèbres, il ramena les ecclésiastiques, semblables à des pilotes écartés de leur route, dans la voie droite de la sainteté de leur état : « Ac sacerdotio quod quodam modo collapsum atque neglectum erat, suscepto tanquam lucernain quœ defecisset, rationem fidei per inhabitantem in se gratiam relucere denuo i'ecit; et cum veluli fax erranlibus per mare, Ecclesiœ bono apparuisset, omnesad rectam viam convertit. » Et comment cela ? Particulièrement en établissant une communauté où l'on vécut au milieu des villes les plus peuplées, comme au milieu des déserts les plus inhabités : In urbibus quasi in solitudinibus versans, suivant la remarque de saint Grégoire de Nysse, son illustre frère, rapportée ci-dessus plus au long.
Aussi voyons-nous qu'on faisait tant d'estime du clergé de saint Basile, après qu'il l'eut ainsi réformé, qu'on venait y chercher des sujets pour remplir les premières dignités de l'Eglise; et on en voit des preuves
par une de ses lettres, écrite à Innocent, évêque d'une ville grande et célèbre, comme il paraît par la manière respectueuse dont il l'avait remercié auparavant de l'avoir honoré de ses lettres. Ce que l'on peut remarquer du siège d'Innocent est qu'il était éloigné de Césarée, quoique dans l'Orient, puisque le saint dit que, pour le remplir, il fallait un pilote très-habile, à cause des temps fâcheux, des fléaux et des tempêtes continuels qui s'élevaient contre l'Eglise.
Il représente ce prélat comme un des principaux appuis de l'Eglise, comme un homme rempli d'une charité ferme et inébranlable pour Dieu, ami du Saint-Esprit, conduit par sa grâce, l'un de ses plus véritables adorateurs et des plus sincèrement jaloux de sa gloire.
Innocent se voyant donc assez âgé pour penser sérieusement à donner ordre à son Eglise, et désirant de connaître celui qui la devait gouverner après lui, s'adressa pour cet effet à sainl Basile, et lui demanda un de ses ecclésiastiques pour le faire son successeur, lui prolestant qu'il serait son accusateur devant Dieu, s'il négligeait de rendre ce service à l'Eglise.
Saint Basile ne désapprouva pas son dessein; mais, comme s'il en considérait l'importance, il se crut obligé d'y apporter tout Je soin possible; et comme celui du clergé de Césarée, qu'Innocent proposait pour remplir sa place, avait à la vérité de bonnes qualités, mais était apparemment un jeune homme plus propre è aller de côté et d'autro et à prendre le soin du temporel qu'à soutenir le poids d'un grand diocèse, saint-Basile jeta les yeux sur le collège des prêtres de sa ville, et en choisit un fort ancien, qu'il appelle un vase très-précieux, un élu de Dieu, un homme ca fiable de l'épiscopat, d'un aboi d vénérable, propre à instruire avec douceur ceux qui s'opposent à la vérité; un homme grave de mœurs, savant dans les canons, affermi dans la foi, qui observait encore les règles de la continence et des exercices religieux, quoique la rigueur de ses austérités l'eût presque entièrement desséché ; pauvre et si peu accommodé des biens du monde, qu'il n*avait pas même de pain à manger que celui qu'il gagnait en travaillant des mains avec les frères qui demeuraient avec lui.
Voilà celui qu'il présenta k Innocent pour remplir sa place après sa mort, et qu'il s'offre de lui envoyer quand il voudra; ce que sans doute il n'eût pas lait si aisément, s'il n'eût eu d'autres prêtres d'une vertu et d'un mérite pareil à celui-là; et il est croyable que c'est de son abondance qu'il a voulu donner des prêtres pour êlrn ordonnés évèques, et qu'il a été fort éloigné de la pensée d'appauvrir son clergé par une libéralité de cette nature : « Considerato presbyterorum qui per bancurbem sunt constituli consessu, honorandum cumprimis selegi vas, beali Hermogenis genuinam sobolem, presbyterum jam à raultis rétro annis in Ecclesia ordinatum, morihus conslantem, peritum canonum, ûde ©lidurn, in ascolica et continenti vita al
banc usque diem versalum : adeo ut seleragogiae contentusille ténor, carnes huic plane depaslus fuerit, pauperem propterca neque reditus aliquos in hoc sœculo possidentem, imn adeo indigentem, ut nepanis ipsi copia suppetat, sed manuum labore una <um Iratribus, qui cum illo sunt, viclum sibi extundat necessarinm. Hune visum est raihi ad te mittere. » Voilà un prêtre du clergé réformé de saint Basile; c'est-à-diro un prêtre laborieux, pénitent, pauvre, détaché, élevé dans une communauté d'ecclésiastiques, où il gardait toutes les observances de la vie cénobi tique et solitaire. Saint Basile en avait déjà formé plusieurs dans cette école, ou plutôt dans ce séminaire, et, entre plusieurs dignes de l'épiscopat, il choisit celui-ci :« Considerato presbyterorum cousessu, hune visuru est mini ad te mittere. » Il choisit un homme qu'il croit propre à gouverner un des grands et célèbres diocèses d'Orient, digne de succéder à un des illustres prélats de l'Eglise, et capable de soutenir la réputation du clergé réformé de Césarée, et la haute idée que cet évêque en avait.
L'Eglise de Salales se trouvant dépourvue de pasteur, et édifiée de ce nouveau clergé, voulut aussi s'y choisir un évêque; elle eu obtint un prêtre nommé Pemène, parent de saint Basile, dont il se servait utilement pour le gouvernement de son diocèse. Ce sujet lui était extrêmement cher, pour sa vertu et pour ses talents, puisqu'il dit que c'est lui toucher à la prunelle des yeux que de le lui ôler, et que son peuple de Césarée versait des larmes en abondance de se voir privé du secours et du bon exemple qu'il en recevait. J'ai été touché, raande-t-il aux habitants de Salales, de vos besoins et de vos prières, et je me suis laissé fléchir à prendre soin de vous jusqu'à vous donner ce digne gne prêtre pour prélat, et à me passer de lui, quoiqu'il ne me soit pas moins utile et cher que mes yeux propres, et qu'il ait fallu passer par-dessus les sanglots et les regrets des habitants de Césarée, qui murmurent et se plaignent que je leur ravis un si digne ouvrier pour enrichir votre Eglise, et vous le donner pour pasteur : «Et vestris et totius populi precibus motus Ecclesiœ veslrœ curarn suscepi... Quapropler coactus sum, juxta quod scriptum est (Deut. xxxii, 10), quasi oculi mei pupillain attrectare,... nec ulla habita ralione neque multorum gemituum, quibus plebs adversum me ingemiscit patrocinio ac il I i us cura privala..., Sed simul haecorania ejusmodiac tanti momenti existentia contemnens, in id unum incubui, utEcclesiam vestram lalisviri cura et gubeinatione ornarem. » (Epist. 183.)
Nous trouvons encore un vertueux prêtre du clergé réformé de Césarée, nommé Mélèce, dont saint Basile faisait extrêmement cas; car, l'envoyant faire la visite chez les moines de son diocèse, il leur mande que c'est un ecclésiastique très-religieux, etqu'il l'aimait comme son très-cher frère; il le iiomnv.1 son coopérateur dans les travaux de l'Evangile, et il dit qu'il avait ulfaibli volontaire-
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nient son corps pour réduire sa chair en servitude : '< Hujus itaque rei graliâ misimus ' religiosissimum ac dilectissimum fratrem " nostrum cooperatoremque Mellelium sympresbyteruin. » ( Epist. 73. j
Eutin, il réduisit son clergé à un tel point de réforme, qu'il fait un grand crime à un de ses corévêques, élevé dans les pratiques qu'on observait dans sa communauté d'ecclésiastiques, de ce qu'il s'empressait trop à rendre service à un de ses amis, ce qui lui paraissait incompatible avec la fidélité d'une vie retirée : « Cum jusla quadam iracundia in te peclus meum flagret, eo quod ad iila respiceres quœ huic vel illi arriderent : quid igitur miscemus impermiscibilia, civiles tumultus cum ascetica vita? »( Epist. 340. ) Et, pour achever le tableau de la perfection qu'il fit éclater parmi ses ecclésiastiques, nous n'avons qu'à lire ce que saint Grégoire de Nazianze rapporte de l'empereur Valensdans l'église de Césarée; car, comme ce prince y fut venu avec ses gardes le jour de l'Epiphanie, qu'il fut entré au dedans et que le chant des psaumes eut frappé ses oreilles, il n'en fut pas moins surpris qu'il l'eût été d'un éclat du tonnerre ; l'immense multitude dépeuple, les ornements de l'autel et du sanctuaire, l'ordre et les cérémoniesjde l'Office ecclésiastique, et toute la pompe du service divin, qui tenait plus de la religion des anges dans le ciel que de celle des hoinmes sur la terre, et qu'il eut ensuite jeté les yeux sur saint Basile, qu'il considérait ainsi qu'un autre Samuel à la tête du peuple, le corps arrêté et droit, les yeux fermés, l'esprit recueilli, aussi tranquille, aussi immobile que si rien de nouveau ne fût arrivé, appliqué uniquement, invariablement et immuablement à Dieu et à l'autel; qu'il eut encore regardé les ecclésiastiques à l'entour de leur évoque, qui, par leur posture religieuse et modeste, paraissaient comme frappés d'un respect, et d'une vénération toute sacrée; tout cela ensemble le saisit si fort, et un spectacle semblable, qui lui était tout nouveau, fil tant d'impression sur lui, qu'il tomba dans un éblouissement et dans une espèce de faiblesse. Mais quand ensuite on en vint à l'offrande et qu'il fallut présenter les dons de l'empereur, aucun ecclésiastique ne se présentant selon la coutume pour les recevoir, dans l'incertitude où il était, si saint Basile l'agréait, pour lors le trouble de ce prince parut visiblement atout le monde, il commença à chanceler, et si un des ministres mêmes -de l'autel ne lui eût prêté la main et ne l'eût soutenu, il fût tombé par terre en défaillance par un accident fâcheux, aussi affligeant que déplorable. Telles sont les paroles de saint Grégoire de Nazianze, qui sans doute impriment dans l'esprit l'idée ou,monde la plus auguste et la plus religieuse de ce saint prélat etde tout son clergé, dont l'état était alors bien différent de celui où il l'avait trouvé : « Nam cum universa satellilummanustipatusin templum ingressus fuisset (erat aulem Epiphania^ dies, toetusque amplissimus) ac laicorum nume-
rum nuxisset, posiquam intus fuit, atquo ipsius aures psalmorum cantu, non secus ac tonitruo quodain personuerunt, plebisque pelagus vidit, omnemquc- ordinem et concinuitalem, quœ tam in sacrario quam propesacrarium erat, angelicam polius quam liumanam, atque ipsura quidem populum recto corpore slantem, qualem scriptura Samuelem describit, nec corpore, nec oculis, nec animo, perinde ac si niliil novi contigisset illam in partem se moventem, sed Dco, ut iia dicam, et altari afflixum; eos autem a quibus cingebatur, cum timoré quodam ac reverentia stanles : hœc, inquam, simul atque pcrspexit (nec enim simile quidquam viderat), humanum quiddam passus est, oculorumque vertigine ac tenebris lotus imple- (ur; atque hic plerisque adhuc obscurum et incognitum erat; verum cum dona quaa ipsemet effeceral divinee mensœ offerenda essent, nec quisquam, ut mos ferebat, simul ea caperel (quod non salis liqueret an ea Basilius accepturus esset), tu m vero manifeste se affeclus prodidit, ita enim litubare cœpit, ut nisi quispiam ex sacrarii ministris vacillanlem supposila manu retinuisset, misère utique et luctuose prolapsurus fuerit. »
Que si saint Basile avait élevé tant de bons ecclésiastiques à une si haute perfection par ses exemples et par ses paroles ; s'il les encourageait par l'estime qu'il témoignait en avoir, et par les emplois qu'il leur procurait, il ne manquait pas aussi de corriger en eux les défauts qui pouvaient donner quelque atteinte à la bonne discipline. Nous n'en mettrons ici qu'un seul exemple, mais qui paraît important et d'un grand et fréquent usage, et nous finirons avec lui l'éloge de cet illustre réformateur du clergé, non-seulement de son temps et d'un seul diocèse1, mais des siècles suivants et de [presque tout l'Orient, où rien n'a été plus en vigueur que les instituts et les établissements que fit ce grand saint pendant sa vie, tant dans l'ordre monastique que dans le clergé, qu'il unit ensemble et qui subsistent même encore à présent dans l'Eglise grecque.
Il avait fait une ordonnance qui défendait aux ecclésiastiques de tenir aucune personne de différent sexe chez eux. Un prêtre du diocèse de Césarée, âgé de soixante et dix ans, et qui gouvernait un grand peuple, fut si osé que d'y contrevenir et de garder dans sa maison une dévole, « mulicrculam introductam ; » car c'était le mot de ce temps-là, comme on peut voir au long dans saint Chrysostome. Voici ce qu'il lui mande et quelle fut sa vigueur épiscopale dans cette occasion ; la seule traduction de sa lettre, sans aucune paraphrase ni réflexion, tiendra lieu de tout, tant elle est instructive et édifiante pour les ecclésiastiques.
J'ai lu avec beaucoup de charité vos lettres, lui mandet-il, et j'ai admiré comment vous vous efforcez par de grands discours à défendre des abus inexcusables, et que, pouvant si aisément remédier à ce qu'on trouve à redire en votre conduite, vous
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vous obstiniez h ne le pas faire. Nous ne sommes pas les premiers ni les seuls qui avons ordonné que les prêtres ne tiendraient point de femmes chez eux; lisez le canon des Pères du saint concile de Nicée, et vous trouverez qu'ils l'ont formellement interdit: « Nec primi nec soli sancivimus non debere mulierculas coliabitare viris : lege canonem a sanctis Patribus nostris in Nieœna synodo conslitutum, qui manifeste interdixit, ne quis mulierculam introduelam liabeat. » (Epist. 198, Ad Paregorium.) Tout l'honneur du célibat est de n'avoir'aueune liaison avec les femmes, et de vivre séparé d'elles : « Cœlihatus aulem boneslatem suam in eo babet si quis a nexu mulieris secesserit. » Car si celui qui fait profession de la continence présume d'avoir une femme chez lui, en quoi diU'érera-l-il des gens mariés, et que deviendra sa virginité déjà flétrie par une telle société? Vous deviez donc, avec d'autant plus de promptitude et de facilité vous rendre aux avis que je vous donnais, de mettre hors de votre maison celte femme, que vous assurez n'avoir aucun attachement pour elle, et que vous êtes libre de toute affection à son égard : « Quanto magis liberum esse te a corporalibus aiïeclionibus affirmas. » Car aussi bien ne puis-je croire qu'un homme âgé de soixante et dix ans voulût habiter avec une femme pour qui il aurait de telles inclinations; et je ne me suis point porté à vous mander de la chasser, par la pensée qu'il se soit passé quelque chose entre vous deux d'opposé à la pureté; mais parce que nous avons appris de l'Apôlre qu'il ne faut point donner occasion de scandale à son frère ; car nous savons que ce qui se pourrait faire innocemment par quelqu'un deviendrait une pierre d'achoppement pour.un autre : a Sed quod ab Aposloloedoctisumus, non essefratri ponendum scandalum vel olfendiculum, et usu venire ut quod a nonnullis rente geritur, aliis in occasionem peccati cedat. » C'est pour ce sujet, qu'en conlirmilé des constitutions de nos saints Pères, nous vous ordonnons de vous séparer de cette femme . « Ob hanc causam, conslitut>onem sanctorum Patruin secuti, preecepimus ut a muliercula separeris. » Que sert donc de vous en prendre au eorévèque qui m'a donné cet avis, et de l'accuser de vous en vouloir de longue main ? Que vous sert de nous accuser nousmêmes d'une trop grande facilité à croire les rapports, et de ne pas vous reprendre vous-même de refuser à mettre cette femme hors de chez vous? « Et non magis teipsum reprehendis, quod a consueludine inulicrculae abstinsre dctrecias? » C!:assez-la donc de votre maison, et mettez-la dans quelque monastère, qu'elle demeure avec des tilles, et vous avec des hommes, de peur que l'un et l'autre vous ne fassiez blasphémer le nom de Dieu : « Ejice ergo illam ex aeJibus tuis, et trade in monasterium ; sit illa cura virginibus, et tu inter viros, ne nonien Doiproptcrvos blasphemelur. » Jusqu'à ce que vous ayez fait cela, quand vous m'al-
légueriez, mille raisons par vos lettres, vous ne gagnerez rien sur moi. iMais vous demeurerez interdit de vos fonctions jusqu'à la mort, et vous irez rendre compte à Dieu do l'oisiveté où la privation de l'exercice du ministère vous aura jeté : « Donec isla fecek'is, etiamsi innumera per epistolas causeris, nihil ellicies:sed oliosus morieris, dabisque Domino otii lui rationem. » Que si, au préjudice de ma défense, vous êtes si osé, retenant encore celte femme, que d'exercer vos fonctions sacerdotales, vous serez anathème à tout le peuple, et ceux qui vous recevront, excommuniés de toute l'Eglise : « Si vero sine correclione lui ipsius ausus fueris sacerdotii retinere funclionem, anathema eris omni plebi, et si qui te receperint , per omnem Ecclesiam excommunicabuntur. »