SAINTETE DES PRETRES. ICI
que, jusque-là que de lui faire donner un petit coup de sa main sur le dos dé cette dévote par manière de caresse et d'amitié. A ces mots, le malin esprit, l'ancien ennemi du genre humain, le chef de celle troupe infernale, parut extrêmement joyeux, il applaudit à un si heureux succès, et il exhorta ce tentateur, avec des paroles engageantes, d'achever ce qu'il avait si bien commencé, i'assurant que la chute de cet évêque le comblerait d'honneur, et le relèverait audessus de ses compagnons. Cependant le Juif éveillé voyait de ses deux yeux toute cette tragédie, et tremblait de frayeur, jusqu'à palpiter de peur : si bien que celui qui tenait le premier rang parmi ces esprits malins, commanda à quelques-uns d'eux d'aller voir quel était celui qui était assez osé pour se retirer dans ce temple. Ceux-ci accoururent dans l'endroit où le Juif était couché, ils le regardèrent attentivement, et ayant reconnu avec étonnement qu'il s'était muni du signe de la croix, ils se mirent à crier : Malheur, malheur, malheur, c'est un vase vide, mais il est scellé, « vas vacuum, sed signatum. » Cela dit, cette troupe disparut aussitôt. Le Juif ayant vu et entendu ces choses, se lève sur-le-champ, el va promptement chercher l'évêque André : il le trouve dans l'église, il le tire à part, il le prie de lui découvrir s'il n'est point travaillé de quelque tentation. L'évêque, retenu par la honte, ne voulut pas lui confesser sa faiblesse; mais le Juif, le pressant de lui dire s'il n'avait pas jeté des regards de convoitise sur une certaine femme qu'il avait chez lui, et l'évêque persistant encore à le nier, le Juif ajouta : Pourquoi voulez-vous cacher ce que je vous demande, puisque je sais qu'hier au soir encore vous vous laissâtes aller jusqu'à la caresser en la frappant doucement sur le dos avec votre main? A ces paroles l'évêque voyant qu'il était découvert, s'humilia, et reconnut qu'il était coupable de la faute qu'il avait d'abord nié avoir commise. Mais le Juif voulant tout à la fois épargner sa pudeur, et pourvoir à son salut, lui déclara comment il avait appris ce secret, et lui raconta tout ce qui s'était passé dans l'assemblée des malins esprits, de laquelle il avait été témoin. L'évêque à ce récit se prosterna par terre, et se luit eu prière, après quoi il chassa aussitôt hors de sa maison, non-seulement cette dévole, mais encore les autres femmes qui rendaient service dans son domestique. Ensuite il changea ce temple d'Apollon en un oratoire dédié à saint André, et ne fut plus du tout inquiété de cette tentation de la chair. Et de plus il attira à la foi ce Juif, dont la vision et l'avis charitable l'avaient retiré du précipice. Ainsi le Juif procura le salut de l'évoque* et l'évêque le salut du Juif; l'évêque éclaira le Juif des mystères de la religion; il le purilia par le baptême, et il le réunit au sein de l'Eglise. Le Juif empêcha la perte do l'évêque, et l'évêque la perle du Juif; le Juif retint l'évêque qui tombait dans l'abîme, et l'évêque en relira le Juif. L'évêque donna la vie au Ju'f, et le Juif préserva l'évêque de
la mort : « Sieque factum est ni Hebrœus idem dum saluti alienœ consulit, perveniret ad suam : et omnipoUms Deus inde alterum ad bonam vilain perduceret, unde in bona vita alterura custodiret. »
Sur quoi il est bon de faire quelques observations.
Cettefemme, quidemeurait;chez ce bon prélat, dontsaint Grégoire nous vient de parler, était vertueuse et dévote, elle s'était consacrée à Dieu par le vœu de pureté : Quamdam sanclimonialem feminam. Elle était dans un âge avancé, car elle avait demeuré avec lui dès avant qu'il fût. évêque : Quam secum prius habueral. Et ce grand Pape nous le décrit comme un homme vieux et vénérable : Venerabilis vir; qui vivait même dans un temps auquel on n'élevait pas déjeunes gens à l'épiscopat. Elle avait une vertu si affermie et si hors de soupçon, que ce prélat n'avait pas songé à la mettre hors de chez lui quand il fut choisi pour évêque : * Sed certus de ejus continentia, noluit ab episcopii sui cura repellere. » Elle semblait nécessaire pour prendre soin du ménage de son domestique :
« Noluit ab episcopii sui cura repellere, » et pour avoir l'œil sur d'autres servantes employées aux bas offices : « Non solum earadem Dei famulam, sed omnem quoque feminam quœin ejusillicobsequiohabitabat expulit. » Cet évêque lui-même était un saint homme, de qui la vie était édifiante : « Hic namque venerabilis vir, cum vitam multis plenam virtulibus duceret ; » qui conservait surtout une inviolable chasteté : « Seque sub sacerdotali custodia in continentiœ arce custodiret ; » et qui, affermi par une longue habitude de continence, se croyait à couvert de la tentation, aussi bien que cette femme, que, par cette raison, il ne jugea pas nécessaire d'éloigner de lui : « Quamdam sanctimonialem feminam quam secum prius habuerat, noluit ab episcopii sui cura repellere, sed certus de sua ejusque continentia, secum banc habitare permisit. »
Toutes ces circonstances sont rapportées par saint Grégoire; cependant ces personnes si- saintes, si vertueuses, si continentes, si âgées, pensèrent se perdre l'une et l'autre ; elles succombaient à la tentation, et elles ne le voyaient pas . il fallut un prodige pour leur ouvrir les yeux.
Ne soyons donc pas si téméraires que de nous exposer à de semblables occasions ; car c'est pour ce sujet que Dieu a permis cette étrange aventure, et qu'un aussi grand Pape que saint Grégoire ait conservé à la postérité un effet si merveilleux de la grâce, et qu'il nous a été représenté aujourd'hui ; c'est le but que se proposa cet admirable Pontife en l'écrivant, et celui que nous avons dû avoir en la rapportant ; il ne rendit cette histoire publique , qu'afin qu'elle fût utile aux lecteurs : « Quod tamen ad hoc legenlibus ut valeat exopto , » et que les ecclésiastiques qui consacrent leur corps à la continence, apprissent à ne pas s'exposer à de semblables périls : «Quatenus qui corpus suum continentiœ dedicant habitare cum feminis non prœsumant. » Nous ne la prêchons qu'afin qu'elle soit profitable à ceux qui l'apprendront, et qu'elle les rende prudents, de peur qu'ils ne se perdent : « Ne ruina menti lanlo repenlina subripiat, quanto ad hoc quod maie concupiscitur , etiam prœsentia concupilae formœ famulatur. » On a dû frémir à la vue du danger qu'a couru un cèdre du paradis : « Ecce enim paradisi cedrum concussam audivimns, sed non avulsam. » Il a été ébranlé par l'orage de la tentation, mais il n'a pas été renversé. Que le péril où il s'est vu de tomber nous inspire de la crainte, et que la fermeté qu'il a eue de se soutenir, nous donne de l'espérance; et que, dans cet exemple, nous trouvions également de quoi fortifier notre faiblesse, et de quoi abattre notre arrogance : « Quatenus infirmis nobis, et de ejus concussione nascatur timor, et de ejus stabilitate fiducia. »
ABRÉGÉ DU CATECHISME DE LA TONSURE