LETTRE VII
Merci mille fois de ce mot si aimable qui ra'arrive ce matin. C'est trop de succès pour le conteur. Craignez de le gâter par un éloge immérité. La critique n'a jamais fait la moitié du mal que commet la louange.
L'année d'après. Il était de retour en France. Il avait eu, pendant ce glorieux et fatal voyage, l'affreux malheur de perdre sa chère enfant, sa fille unique. 11 avait chanté sa douleur dans des vers qui, je le crains, ne compteront pas parmi ses plus beaux. Vous le dirai-je ? je l'ai toujours un peu soupçonné d'appartenir à cette race d'êtres impassibles, de demi-dieux invulnérables, pour qui la gloire est une cuirasse d'or que rien ne transperce, et qui, très-sensibles et très-éloquents dans la fiction, ne le sont guère dans la réalité.
Ils chantent admirablement nos souffrances et nos misères, à nous gens de la foule, et trouvent moyen de s'y dérober pour leur propre compte.
Je reçus un jour un court billet signé de son nom et conçu à peu près en ces termes :
« Je viens d'arriver, et je repars demain matin pour Màcon. Il faut que je sois dans quinze jours à Paris pour l'ouverture de la session (il venait d'être nommé député). Je traverse Marseille sans y voir personne; je voudrais cependant vous serrer la main. »
Je courus chez lui. Encore tout accablée de son infortune, madame de Lamartine n'était pas visible, elle gardait la chambre. Ce fut lui qui cette fois me reçut, et, dans un court entretien, il eut le temps de me dire bien des choses. Il me parla de son voyage, des réceptions princières que lui avait faites cet Orient magnifique, de la perte cruelle qu'il avait éprouvée, des livres qu'il avait commencé d'écrire sur les lieux qu'il venait de parcourir et qui en seraient la peinture la plus fidèle, de la carrière politique qui s'ouvrait devant lui, des destinées prochaines de la France, du rôle qu'il se sentait appelé à y jouer ; la poésie peut-être y perdrait quelque chose, mais qu'était-ce que la poésie dans la vie d'un homme sérieux? une bagatelle, une distraction
de jeunesse. Il avait fait, lui, les Méditations par désœuvrement. La politique était tout, la littérature rien.
Tout cela, vous en conviendrez, n'était pas trèsencourageant pour un pauvre garçon qui ne rêvait que poésie, et qu'il avait lui-même, quelques mois auparavant, poussé dans cette voie. Comme je sortais cependant, il me retint par le bouton de ma redingote.
— Ne m'aviez-vous pas, me dit-il, parié d'un petit livre que vous vous proposiez d'écrire pendant mon absence?
— Oui, monsieur, ces poésies sont faites, et c'eût été pour moi une bien grande fortune de pouvoir vous les soumettre.
— Eh bien, envoyez-les-moi à Màcon; je n'ai pas le temps de les voir ici. Un négociant de votre ville, M. Bruno Rostand, doit m'expédier demain une petite caisse de patates, portez-lui votre manuscrit, il m' arrivera par la même occasion.
Je sortis, je l'avoue, à demi consterné : le grand homme me paraissait avoir un peu oublié les belles promesses d'autrefois. Il n'était plus question ni d'éditeur à trouver, ni de ministres à rendre favorables, ni de position à me créer dans l'Université, de cet avenir, en un mot, dont il s'était rendu garant auprès de mon
père. Après tout, je n'étais ni trop étonné ni trop blessé de ce revirement. Il avait vu depuis lors tant de choses, il en avait tant d'autres en perspective que je trouvais assez naturel qu'il eût un peu oublié mes petites affaires. Le souvenir d'ailleurs lui en reviendrait peut-être ; j'allais lui envoyer mes vers, et il ne pourrait manquer d'en être satisfait. La seule chose qui m'attristait, c'était l'envoi de ces vers dans une caisse de patates. Il y avait dans ce rapprochement quelque chose qui ne me semblait pas très-glorieux. Je me demandais si l'on n'allait pas écrire sur la boite : « Légumes et poésie. »
Les vers partirent cependant ; les jours, les semaines s'écoulèrent, et je n'en eus plus de nouvelles. J'écrivis, pas de réponse. Cela devenait d'autant plus inquiétant que j'avais envoyé ma plus belle copie et qu'il ne me restait dans les mains qu'un brouillon informe et confus où j'aurais eu grand'peine à me retrouver.
Je vous ai dit que M. de Lamartine, à son départ, était accompagné d'un groupe d'amis qui devaient lui faire cortège, comme à un prince, pendant son voyage. Il en a donné lui-même les noms dans sa relation. Au retour, un d'eux se détacha de la bande, et s'arrêta pour quelque temps à Marseille, où il avait des parents. C'était le chevalier de Capmas, ancien préfet sous la
Restauration; démissionnaire après Juillet, il s'était réfugié de la politique dans les lettres à titre de simple amateur ; ne voulant pas servir la royauté de Louis-Philippe, il s'était mis à servir de tout son cœur celle de M. de Lamartine. Il avait deux idoles ; Alphonse Ier et Charles X, et telle était, par parenthèse, sa ressemblance physique avec le vieux roi déchu, qu'il lui arrivait bien souvent d'être pris pour le monarque en personne, voyageant incognito. Quand il passait sur le cours Saint-Louis, les bouquetières de ce temps-là descendaient de leurs escabeaux pour lui offrir des fleurs, des lis, quand c'était la saison, et je dois dire que le digne homme les accueillait avec un sourire qui n'était pas trop fait pour les détromper.
Le bon chevalier m'avait pris en affection. Il venait souvent me voir chez mon père ; il m'associait à ses promenades ; il me lisait des vers de poètes plus ou moins connus avec une telle perfection de débit, qu'il était capable de faire prendre pour chef-d'œuvre la première rapsodie venue. J'ai le souvenir qu'un matin, dans un café de la rue Saint-Ferréol , où je l'avais rencontré, il tira de sa poche des vers inédits. Ceux-ci n'appartenaient pas à la classe des rapsodies, ils étaient de Jean Reboul, alors dans toute sa renom-
mée, et me les récita mieux que n'eût fait un professeur du Conservatoire. Oubliant qu'il avait autour de lui des oreilles attentives, il mit un tel entrain dans sa déclamation, que l'auditoire se laissa aller à l'applaudir.
Une autre fois, ce fut moi qui lui fis à lui-môme une lecture d'un autre genre. Ceci demande un paragraphe à part.
Un matin, la Revue des Deux Mondes était arrivée chez mon père, contenant un grand article sur Alep, qui n'était autre qu'un fragment donné par anticipation du Voyage en Orient, encore inédit. Je mis la livraison sous mon bras et me rendis chez M. de Capmas, qui habitait un modeste hôtel du centre de la ville. Je le trouvai dans sa petite chambre, occupé à faire luimôme sa barbe devant un de ces miroirs que l'on accroche à l'espagnolette de la croisée.
— Quel est ce livre? me demanda-t-il en désignant la brochure que j'avais sous le bras.
— La dernière livraison de la Revue des Deux Mondes, lui répondis-je ; elle contient un article sur Alep qui ne peut manquer de vous intéresser.
— Ah ! vraiment, un article sur Alep ? Vous seriez bien aimable de m'en lire une page ou deux pendant que j'achève ma toilette.
Il oublia de me demander le nom de Fauteur, je ne mis aucune malice ni aucune préméditation à le lui taire, et je commençai par le commencement. A peine avais-je lu quelques phrases qu'il poussa une exclamation :
— Tiens! dit-il, cela ne ressemble à rien de ce que j'ai vu. Continuez.
Je poursuivis.
— Ah! c'est trop fort! reprit-il bientôt; où diable l'auteur a-t-il pris cela?
Enfin, comme j'achevais la lecture d'une troisième tirade :
— Cela dépasse toutes les bornes, s'écria-t-il; Lamartine va être indigné.
Je fermai la brochure et n'osai pas ajouter une syllabe.
— Dites-moi donc, reprit-il après un intervalle de silence, le nom de Fauteur de cette hâblerie.
— Hélas! lui répondis-je, vous me voyez dans un grand embarras. J'aurais dû vous dire ce nom avant de commencer.
Et je mis sous ses yeux la livraison qui tomba de ses mains.
— Est-il possible ! s'écria-t-il ; entre mille noms, je
n'aurais jamais soupçonné celui-là. C'est égal, jeune homme, vous m'avez joué là un mauvais tour.
Il ne m'en garda pourtant pas rancune.
Le digne chevalier continuait à me témoigner tant de sympathie et de bienveillance, que je m'ouvris à lui des inquiétudes que me donnaient mon manuscrit absent et Je silence inexorable de mon illustre protecteur.
— C'est singulier, me répondit-il, ce silence m'étonne aussi; mais rassurez-vous, je vais lui écrire. Son départ •de Saint-Point, son arrivée à Paris, sa politique, ses tracas l'auront absorbé. Nous aurons bientôt des éclaircissements qui seront, j'en suis sûr, de nature à vous satisfaire.
Il écrivit. J'écrivis de mon côté quelques lignes au père du grand poëte qui habitait Saint-Point pour lui demander si, par hasard, il aurait eu connaissance d'un certain envoi de patates auquel je m'intéressais.
Une semaine après, deux lettres arrivaient, une de Paris, pour M. de Capmas, l'autre de Màcon, pour moimôme. La première parlait de tout excepté de mon manuscrit.
Voici la seconde, celle qui m'était adressée à moimême :
ce Monsieur,
» Vous me demandez si je puis vous donner quelques renseignements sur un manuscrit que vous aviez envoyé à mon fils dans une caisse expédiée de Marseille.
» Cette caisse, qui, je crois, contenait aussi des patates, est en effet parvenue à Saint-Point; mais elle n'y a pas été ouverte : mon fils, qui partait pour Paris le lendemain, Ta emportée avec lui.
» Agréez, monsieur, etc., etc.,
» Lamartine père. »
Ah ! ces maudites patates 1 j'avais le pressentiment qu'elles me porteraient malheur 1
A dater de ce jour, oncques n'entendis plus parler du pauvre manuscrit. Il fallut se résigner à en faire un autre d'après mes brouillons et mes souvenirs, et il m'a toujours semblé que celui-là ne devait pas valoir le premier.
Quand le volume parut, j'en envoyai un exemplaire à l'illustre maître. Ce fut là toute ma vengeance. Je ne sais s'il la trouva trop cruelle. Toujours est-il qu'une certaine lacune se fit dans nos relations. Ce ne fut que
quelques années plus tard qu'il reparut, un matin, chez moi, souriant, aimable, de plus en plus amical, ayant absolument perdu de vue les précédentes aventures; de cet air, en un mot, qui signifie : « J'ai bien peut-être quelques torts envers vous, mais je les oublie. » Je fus si touché de cette grandeur d'âme, que je ne voulus pas être en reste avec lui. Je lui revins tout entier, avec la même confiance, le même élan qu'aux premiers jours.
Parvenu à ce point de mon récit, je devrais peutêtre, pour être fidèle à l'ordre chronologique, passer à d'autres événements. J'aime mieux, puisque j'en suis à vous parler de Lamartine, continuer et vous conter tout de suite, sinon tout ce que je pourrais en dire, du moins deux ou trois des principaux souvenirs que j'ai gardés de lui.
Tel sera, si vous le voulez bien, le sujet de ma prochaine épître.