LETTRE VIII
En 1847, il était venu à l'automne faire prendre les bains de mer à madame de Lamartine, sur la plage du Prado, et se reposer lui-même de ses grands travaux dans une modeste maison de campagne, à l'extrémité de l'avenue, à deux pas de cette maison phénicienne et de ce restaurant de la Muette de Portici dont Méry et le grand conteur Alexandre Dumas avaient fait la célébrité.
Ce fut au sujet de cette plage et de ce séjour que j'écrivis une centaine d'alexandrins dans lesquels, passant en revue un certain nombre de rivages rendus célèbres par le séjour d'un grand homme, je finissais naturellement par donner la palme au Prado. Vous en souvient-il? Us firent grand bruit à l'Académie de
Marseille, et Lamartine lui-même n'hésita pas à déclarer que je n'avais jamai3 rien fait de mieux.
Je venais chaque jour de la ville passer la soirée avec le cher maître. L'entretien était tour à tour littéraire ou politique. On entendait déjà gronder dans l'air ces coups de vent et ces coups de tonnerre qui annoncent les grandes crises sociales. Ne les avait-il pas un peu provoquées lui-même par ce livre des Girondins qui venait à peine de paraître et qui faisait si grand bruit dans le monde? Nous en lisions le soir les comptes rendus dans les journaux, les uns enthousiastes jusqu'au fanatisme, les autres agressifs jusqu'à l'injustice. Nous lisions de temps en temps aussi les débats de cette tragique affaire qu'on appelait le procès Praslin, et qui fut, comme on Ta dit, un des symptômes sinistres des grandes commotions qui s'apprêtaient. Les lettres de l'infortunée duchesse lui donnaient une émotion visible, et il ne parlait qu'avec horreur de son barbare assassin. Pour achever la soirée, il m'invitait parfois à lui lire quelques-uns de mes vers inédits. Si les vers étaient graves, méditatifs, sensiblement lyriques, il les approuvait; s'ils avaient une pointe d'ironie ou de [gaieté, il les censurait. 11 n'aimait pas le familier, il n'aimait pas que les poètes, qu'il regardait à tort ou à raison comme
ses disciples, cherchassent leur chemin en dehors de ses propres voies. Gela lui semblait une infidélité, une* défection.
Après quelques semaines passées sur la plage, ili vint faire un séjour à la ville. 11 s'établit sur la Canebière, à l'hôtel des Empereurs. C'est alors qu'il assista et prit part à cette grande séance oratoire sur le libreéchange qui fut donnée dans une salle de concert en l'honneur du célèbre économiste Frédéric Bastiat. Invité seulement la veille, Lamartine n'eut guère le temps de s'y préparer.
— Cest égal, dit-il, j'improviserai. Je connais à fond la question ; je n'ai pas besoin d'y songer d'avance.
Il vint, il parla, il eut un succès immense. L'auditoire, presque entièrement composé d'hommes du commerce, s'étonnait qu'un poète eût une connaissance si réelle et si approfondie des choses du négoce, et que la réalité pût faire un si bon ménage avec l'idéal. Les mots les plus heureux se mêlaient aux aperçus les plus nouveaux. Ce fut dans ce discours qu'il appela Marseille la « façade de la France ».
J'étais en ce temps- là attaché comme simple rédacteur littéraire à un des journaux de la ville. Le lendemain de la séance, je reçus, dès le matin, un grand pli
contenant le discours prononcé la veille. Comment ce discours que l'orateur avait improvisé se trouvait-il écrit textuellement de sa propre main ? Je ne sais* 11 m'a dit lui-même que, par un phénomène étrange de sa mémoire, ses harangues les plus longues lui revenaient toujours après coup telles qu'il les avait prononcées. Le fait est que rien ne manquait à la reproduction de celle-ci, pas môme les indications d'usage : « Murmures d'approbation, tonnerre d'applaudissements, bravos enthousiastes. »
— Savez-vous ce que c'est que l'Aihènèe ouvrier? me demanda-t-il un jour .
— Je le sais si bien, lui répondis-je, que j'ai fait une préface pour un livre composé par quelques-uns de ses membres. C'est une réunion de jeunes ouvriers, la plupart fort intelligents, qui se rassemblent chaque soir, après les travaux de la journée, pour se délasser ensemble dans des lectures communes, dans des entretiens littéraires et peut-être aussi politiques.
— Eh bien, reprit-il, ces braves gens m'ont invité à une de leurs séances ; j'y vais ce soir, et vous me feriez plaisir de m'y accompagner.
Je me rendis en effet avec lui à cette soirée, qui avait lieu dans une des plus pauvres maisons de la vieille
ville. Il monta d'un pied accoutumé à gravir les cimes l'escalier difficile, obscur, tortueux qui conduisait au quatrième étage. Nous pénétrâmes dans une sorte de galetas* mal éclairé où l'auditoire, composé de jeunes gens, d'hommes en veste, de femmes en bonnet et en robe d'indienne, s'étageait dans l'ombre sur de pauvres bancs. En face, s'élevait une estrade destinée au héros de la fête, et déjà occupée par le président de la corn* pagnie et son secrétaire. Ce président, par parenthèse, était un Italien établi depuis quelque temps en Provence, un nommé Longo-Mazzino , qui parlait avec l'emphase de son pays, et dans la parole duquel on sentait gronder je ne sais quelles passions redoutables. Il était destiné à périr tragiquement dans les prochaines tempêtes. Au moment où Lamartine entrait dans la salle, il se leva, l'invita à prendre place à sa droite, sur l'estrade, et lui décocha à brûle-pourpoint une harangue d'admiration frénétique.
— Il était le plus grand homme du siècle et de tous les siècles. Partout où il passait il laissait après lui, comme font les comètes, une longue traînée de lumière ; il lui suffisait d'avoir traversé l'Athinèe ouvrier, pour que cette modeste réunion devint à jamais illustre. Le lieu où l'on parlait, ce soir, n'était plus un galetas téné-
breux, c'était un Sinal d'où jaillissaient les éclairs et les tonnerres.
U s'assit et les tonnerres éclatèrent, et Lamartine se leva.
Il parla pendant près d'une heure, non sans emphase, lui aussi, je l'avoue, mais avec la même élégance, le même choix d'idées et de langage que s'il se fût adressé à l'assemblée la plus aristocratique du monde. J'admirais cette prodigalité du génie qui sème les perles sans savoir où elles tombent, et qui s'enivre, en parlant, de sa propre parole.
La fête achevée, il redescendit le sombre escalier, porté» cette fois, sur les bras de ses auditeurs. Nous regagnâmes l'hôtel, suivis d'un cortège populaire. Arrivé sur le seuil, l'illustre orateur reçut des mains de Longo- Mazziao un énorme bouquet de fleurs qui était comme le couronnement et le symbole de l'ovation. Je crus qu'en entrant chez lui il allait remettre ce bouquet à madame de Lamartine ; pas du tout. Quand il se vit bien seul dans l'escalier, n'ayant plus d'autre témoin que moi, il aplatit les fleurs contre le mur d'un geste de Cûlère et joncha les marches de leurs débris,
— Voilà pourtant, murmura-til, à quel prix s'achète U popularité.
- L'année 1848 s'était ouverte, et j'étais venu à Paris à l'occasion d'une certaine pièce de théâtre dont je vous dirai peut-être quelques mots plus tard. Un jour, vers le milieu de février, je reçus de Lamariine un court billet dont voici la teneur :
« J'arrive de M&con. Nous ne nous sommes pas revus depuis Marseille. J'ai fait tout récemment, sous le titre de Raphaël, nne vingtaine de pages en prose que je voudrais bien vous lire. Je les crois de mes meilleures. Voulez-vous que nous dînions ensemble jeudi? Je vous offrirai cette primeur en guise de dessert. »
Le jour indiqué , je fus exact au rendez-vous ; mais il ne le fut pas. Un message adressé à sa femme l'avertissait qu'il était retenu dans une réunion politique, et qu'il ne pourrait rentrer qu'à une heure assez avancée de la soirée. Il s'excusait auprès de son jeune hôte et le priait de dîner en tête-à-tête avec madame de Lamartine.
Il n'arriva en effet que vers dix heures; il était tout agité encore des émotions par lesquelles il venait de passer. L'orage approchait; il pouvait maintenant éclater d'un jour à l'autre. Naturellement, il ne fut plus que»* tion de Raphati. Je ne devais le connaître que plus tard, avec le public tout entier, alors que les vingt pages étaient devenues tout un volume in-octavo.
Ce fait, tout simple qu'il est, a selon moi une. grande importance. Il prouve que, si Lamartine joua un grand rôle dans la révolution de février, ce fut par un entraînement subit, et par le courant irrésistible des choses. La préméditation à coup sûr n'y était pour rien.
Quelques jours après, il était le chef de cette révolution si brusquement accomplie. La république saluait en lui une espèce de roi sacré par l'héroïsme et par le génie. Aucun nom n'était, désormais aussi retentissant que le sien. Tel était le prestige de cette puissance nouvelle, que les hommes les plus populaires eux-mêmes s'empressaient à lui faire leur cour. J'étais, à cette époque, en rapports très-intimes avec l'auteur des Trois Mousquetaires. II vint, un jour, me relancer dans ma chambre d'hôtel, et, à mon grand étonnement, me demanda de lui servir d'introducteur auprès de Lamartine. « 11 l'avait bien, disait-il, entrevu autrefois, mais il tenait à lui être personnellement présenté. » Rendez-vous fut pris pour le lendemain.
L'héroïque sauveur de Paris était installé, boulevard des Capucines, au ministère des affaires étrangères, où il avait remplacé M. Guizot fugitif. Quand nous arrivâmes, Alexandre Dumas et moi, au seuil de l'hôtel, une des sentinelles placées à la porte présenta les
armes. Je crus que c'était à mon célèbre compagnon que cet honneur militaire était rendu par une « baïonnette intelligente ». Non, c'était à moi-même. Je boitais un peu, par suite de la plus bourgeoise des blessures, une simple entorse, et le soldat novice croyait saluer en moi un blessé des derniers combats.
Nous entrâmes; nous traversâmes de longues galeries toutes encombrées d'une cohue de visiteurs étranges : il y avait là toute cette populace d'adorateurs de tous les soleils levants. Les riches salons semblaient étonnés de voir tant de figures suspectes, tant de barbes incultes, tant de bottes éculées. Dumas traversait toute cette foule avec cet air à la fois grand seigneur et bon enfant où un peu de dédain perçait sous beaucoup de bienveillance. Lamartine, adossé à une haute cheminée, lui fit, cela va sans dire, l'accueil le plus aimable et le plus courtois. On eût dit qu'il cherchait à se faire pardonner ce surcroît de fortune et de gloire qui venait de Télever pour un jour si haut au-dessus de ses confrères ou rivaux en littérature. Dumas, qui était quand il le voulait un des plus beaux parleurs de France, eut des réponses et des à-propos d'une grâce sans égale. Comme nous prenions congé, il avisa sur le marbre de la cheminée un crayon et un canif que le grand homme avait
n LETTRES ET NOTES DE VOYAGE.
l'habitude, pour ne pas dire le tic, de tenir sans cesse dans les doigts. Tout en causant, tout en réfléchissant, il ne lui fallait pas plus d'un quart d'heure pour venir à bout d'un crayon ; quand un était usé, il en prenait un autre.
— Est-ce là le canif dont vous vous servez habituellement? demanda Dumas, qui connaissait par ouï-dire la manie du personnage.
— Oui; pourquoi cette question? fit Lamartine.
— Parce que vous me combleriez de joie, répondit Dumas, si vous me permettiez d'emporter ce canif comme une relique.
— Prenez ! dit Lamartine à qui une semblable demande parut toute naturelle.
Voilà comment, madame, je servis de modeste trait d'union à deux des hommes les plus extraordinaires de ce siècle. C'est là, vous l'avouerez, un honneur qui peut compter dans la vie d'un provincial.