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LETTRE IX

Je fais ce matin comme le Jourdain, je reflue en arrière, conversas est retrorsum. J'avais devancé de quinze ans environ l'ordre des faits et des temps. Quinze ans! espace considérable dans la vie de l'homme, comme dit Tacite. Je rajeunis donc de quinze ans, ce qui est une chose agréable, et je me retrouve tel que j'étais au lendemain du jour où le poète cingla vers les bords de ce même Jourdain.

Fai dix-neuf ans à peine, je suis un grand garçon, farouche, silencieux, enthousiaste cependant, plein de rires confus, plein de vagues aspirations vers l'avenir inconnu, ayant d'ailleurs désormais la bride sur le cou; car mon père, qui n'a plus à se demander s'il fera de

moi un avocat, un notaire ou un armateur, me laisse faire ce que je veux.

Ce que je veux, c'est d'abord chaque jour, à mon réveil, courir au rivage de la mer voisine. 11 y a là — je devrais dire; il y avait; tout cela maintenant est bien changé ! — une grande falaise qui s'étend de la vieille église Saint-Laurent à la vieille église de la Major, et que surmonte une rangée de pauvres maisons, basses, à toiture plate, qu'aperçoivent tout d'abord les navires arrivant de la haute mer. Sur cette falaise abrupte, ravinée, où se hérissent çà et là de grandes broussailles secouées par les vents de la côte, je dégringole chaque matin, jusqu'à la grève. Je joue avec les vagues, je joue avec les polissons du quartier qui font là plus librement qu'ailleurs ce qu'ils appellent « le bataillon ». Le jeu consiste à se diviser eu deux camps et à se cribler mutuellement d'une grêle de pierres. C'est la mer ici qui fournit les galets. Quoique simple spectateur, impartial et pacifique, je reçus un matin une de ces pierres égarées qui faillit me casser la tête. Je connais un auteur de Mémoires qui ne manquerait pas de dire à cette occasion : « Le monde n'y eût rien perdu. » On n'écrit de ces choses que quand on pense le contraire. D'autres fois, je passais la matinée à causer avec les

pécheurs qui abondaient sur ce rivage. Ces vieux bonshommes avaient beaucoup à raconter, la plupart étant d'anciens matelots qui avaient fait deux ou trois fois le tour du monde, a Quiconque a beaucoup vu... »

Ce fut pendant une decesmatinées de vagabondage que mes yeux errant au hasard furent frappés tout à . coup d'un spectacle inattendu. A une des fenêtres du clocherde Saint-Laurent apparaissait un linge dont la couleur à toute autre époque n'eût rien eu de remarquable, mais qui, aux temps dont je parle, en ces temps encore si voisins de la chute de Charles X, devenait un événement; il était blanc. Était-ce le drapeau banni ? Dans tous les cas, ce symbole héroïque reparaissait, je l'avoue, d'un air assez timide. J'étais, à ce moment- là, sur la place même de l'église. Je ûs part de ma découverte à quelques passants; on s'attroupa, on s'interrogea,. l'impression générale tenait plus de l'étonnement que de l'enthousiasme. « La duchesse de Berry est débarquée, elle est à Marseille ! » s'écria un individu qui s'approcha de notre groupe, secouant son chapeau dans l'air, et qui courut bientôt vers la ville en poussant le cri de « Vive Henri V! » De mon côté, je courus porter la nouvelle à quelques amis habitant le quartier et à ma famille, qui la reçut, je dois le dire, sans trop d'émo-

ti<m. Mon père était légitimiste, mais un légitimiste désintéressé, modéré, presque effacé sous le philosophe, riant quelquefois de ceux qui se laissaient aller à trop d'ardeur, et se querellant plus volontiers avec les gens de son parti qu'avec ses véritables adversaires. Il secoua la tête en recevant la nouvelle, et se contenta de me dire: a Cela va faire bien du plaisir à Jujardi ! »

Vous ai-je parlé avec détail de ma famille 7 Vous ai-je dit quelques mots de mon aïeule maternelle ? Non, n'est-ce pas? Eh bien, mon aïeule maternelle était une bonne vieille femme d'origine grecque qui, née à Smyrne et mariée là-bas à un jeune homme d'une famille française, était venue en France à une époque ou tant d'autres s'en éloignaient, c'est-à-dire à la veille de fa Terreur. La famille de ma grand'mère était alliée à la famille de mademoiselle Amie, mère de M. Thiers. Elle eut bientôt perdu son mari, mort dans les cachots à titre d'ennemi de la Révolution. Elle ne tarda pas non plus à perdre sa fortune, dont les débris lui permirent à grand'peine d'élever ses enfants, un garçon et trois filles. Ma mère m'a conté que l'on vendait souvent un diamant pour acheter du pain.

Je la revois, cette bonne grand'mère, avec son cosr-

Une de Smyrniote qu'elle n'avait jamais abandonné; Elle me conduisait souvent, pendant ma première enfance, chez d'autres femmes grecques, ses voisines et ses amies, qui m'accueillaient avec toute sorte de caressantes paroles, dans une langue à demi mentale, et me faisaient manger des confitures de leur pays. Des confitures, rien ne fixe mieux les souvenirs dans la mémoire d'un enfant. Le dimanche, elle réunissait chez elle la famille et les amis intimes, et, quoique à peu près ruinée, trouvait moyen de pratiquer l'hospitalité à la façon hellénique. On dînait dans une vaisselle de faïence de Provence dont je vois encore les figures et les couleurs; il y avait là telle assiette représentant, l'une un pêcheur à la ligne tirant le poisson de l'eau, l'autre un joueur de tambourin jouant de son instrument, telle soupière dont le couvercle était surmonté d'un magnifique artichaut avec son feuillage en forme de volute, qui figureraient aujourd'hui avec honneur sur l'étagère d'un connaisseur.

Je voyais dans ces réunions un jeune homme dont le nom m'échappe, qu'on écoutait avec une attention particulière racontant les détails de la prise d'Alger, à laquelle il venait d'assister comme secrétaire du maréchal de Bourmont. J'y voyais aussi bien des figures

originales. Je me souviens d'un gentilhomme qui, dans je ne sais quelle bagarre, avait perdu la main droite et la jambe gauche. Le malheureux marchait au moyen d'une jambe de bois dont il se débarrassait volontiers, en la déposant aux pieds de sa chaise, quand il était pour quelque temps dans un salon. Par une étrange ironie de la destinée, il . s'appelait M. de Beaubois. Il écrivait, de la main gauche, des vers dont voici un échantillon :

Viens, ma belle, allons, prends ton éventail, Viens te promener sous le vieux portail.

Le vieux portail était cette porte de la Joliette, débris de l'antiquité romaine dont Mérimée n'a pas voulu reconnaître l'authenticité. Un des habitués les plus fidèles de ce cercle intime était Jujardi, dont le nom vient d'être prononcé dans une phrase de mon père qui vous a fait pressentir son opinion politique. Celui-là était un ancien commissaire des guerres, qui avait fait la campagne d'Italie avec le jeune Bonaparte, et imité le courage de Chateaubriand au lendemain de l'assassinat du duc d'Enghien, c'est-à-dire donné sa démission. Pauvre garçon ! sa démission, à lui, n'avait pas fait le , même bruit. Il s'était alors obscurément

retiré à Marseille, et, pour se consoler de ses disgrâces, avait épousé, vers l'Âge de soixante ans, une de mes tantes qui n'était pas non plus dans sa première fleur. Il ne lisait que la Quotidienne et U Drapeau blanc. Les deux écrivains de l'époque qu'il mettait au-dessus de tous étaient O'Mahoni et Hartainville, dont il répétait à satiété les bons mots. Quant à Chateaubriand, il n'était pas toujours content de lui ; soit en religion, soit en politique, il le soupçonnait de n'être qu'un demi-fidèle, et montrait en cela une clairvoyance qui n'était pas dans ses habitudes.

Je voyais fréquemment dans le même groupe madame Lazarine A..., femme distinguée, qui, par l'élévation de son esprit 4t l'abondante facilité de son langage, exerçait une sérieuse influence sur le parti légitimiste. Elle était mariée à un homme que j'ai compté plus tard au nombre de mes meilleurs amis, et qui cumulait la profession d'avocat avec celle d'auteur dramatique. Je m'explique : avocat, il Pétait journellement et notoirement; écrivain dramatique, il ne l'était guère que furtivement et accidentellement. Il plaidait toute la semaine, non sans profit ; puis, le dimanche, il courait s'enfermer à la campagne, dans une chambre haute, où il passait tout le jour à griffonner une pièce

de théâtre, soit drame, soit comédie, qu'il ne montrait jamais à personne.

. — Si je mourais aujourd'hui, me dit un jour en riaat ce Lope de Vega de la basoche, mes héritiers seraient bien surpris : ils trouveraient dans ma chambré, .à la campagne» cinq cent quatre-vingts pièces de théâtre, entassées les unes sur Les autres ; pour peu que Dieu me prête vie, j'espère bien grossir encore l'héritage! L'aimable femme vint me voir, un matin pour me demander, disait-elle, un service, et me le rearire peut-être par la même occasion.

— J'hésite pourtant à vous faire ma demande, murmurait-elle ; je ne connais pas votre opinion politique.

— Ni moi non plus, madame l lui répondis-je. Je me suis promis de n'appartenir qu'au parti des honnêtes gens, et, comme les honnêtes gens ont plusieurs drapeaux, je n'ai de préférence exclusive pour aucun*

— A merveille! reprit-elle, je ne pouvais venir pliid à propos. Berryer, cet illustre Berryer dont tous tes partis sont unanimes à honorer l'éloquence et le carat» tère, arrive dans deux ou trois jours à Marseille, et les républicains s'unissent aux légitimistes pour fêler sa venue. 11 y aura des discours» cela va sans dire, puis on banquet suivi de toasts plus ou moins ,noint>i&iuL

Ne pourrait-on pas obtenir de vous, dans cette circonstance, quelqueâ strophes pour achever la fête ?

Un frisson de terreur me courut de la tête aux pieds. Moi lire des vers en public, au milieu d'une foule ! moi parler devant Berryer, ce prince de la parole I cela ne me semblait pas possible. Mon éloquente amie Jût pourtant si bien, qu'elle Gnit par triompher de mes objections et de mes hésitations. Ne devais-je pas d'ailleurs m'exercer à lire en public, puisque j'allais, d'un jour à l'autre, être appelé à prendre place à l'Académie de Marseille ?

Les vers furent promis, ils furent faits. L'illustre orateur arriva bientôt, et Marseille, dont il était le député, lui fit une de ces réceptions où éclate toute la fougue méridionale. On alla au-devant de lui, dans la poussière du chemin ; on détela sa voiture, on le traîna, on lui fit cortège jusqu'à la porte de son hôtel, où il fit un premier discours. Légitimistes et républicains rivalisaient de zèle. C'était à qui se montrerait plus chaleureux dans ces explosions de fraternité toute passagère. Le banquet de la fusion, c'est ainsi qu'il s'intitulait, eut lieu sous les grands ombrages de La Moutte, espèce de vieux château qu'on rencontre k sa gauche quand on sort de Marseille par la route de

Toulon. C'est là que se réunirent un soir, dans la grande avenue de marronniers, aux abords d'une table qui n'en finissait plus, trois ou quatre mille personnes, soit convives, soit spectateurs ou spectatrices. Par une étrange disposition que n'eût pas approuvée le roi vert-galant, les hommes seuls avaient droit aux honneurs de la table. Les femmes nous regardaient manger.

L'orateur parla. Pour la première fois, j'entendis cette voix superbe, sonore, musicale, qui formait à elle seule une espèce de duo, où la voix du ténor se mêlait à celle de la basse. Je ne vous parle ni du talent, ni du caractère de l'homme. Je n'aime pas les banalités. Quand il eut fini, les applaudissements de la foule étouffèrent les fanfares de l'orchestre. .

Le dîner amena les toasts. Le cœur commençait à me battre. Il y en eut de toutes les couleurs et de tous les accents, y compris l'accent marseillais. Enfin mon tour était venu de paraître sur l'estrade. Je passe l'émotion sous silence. Je suis à la tribune, je tire de ma poche un petit papier où j'avais écrit de ma plus belle plume une douzaine de strophes environ, je cherche à les lire, vaine tentative : la clarté mouvante des lanternes qui éclairaient la fête et qui se balançaient au vent du soir me rend toute lecture impossible. Je passai là un

moment de terrible angoisse. Heureusement, par un phénomène du cerveau que je ne cherche pas à expliquer, ces vers, dont je ne savais pas un seul par cœur, me vinrent d'eux-mêmes à la mémoire. Je les débitai comme si je les improvisais, avec l'entraînement de la pythonisse sur son trépied. Ils eurent un bruyant succès. Les vers que Ton dit à des gens en train de boire sont toujours très-beaux. Gomme je descendais de l'estrade, j'entendis une voix crier : « Vive Joseph Autran ! » C'est la seule fois de ma vie, cela va sans dire, qu'un pareil cri a frappé mon oreille. Je puis témoigner du moins qu'il est agréable à entendre.

Après le festin, le bal: mille quadrilles, dansant, les uns aux sons de l'orchestre, les autres au bruit du tam bourin, car on avait voulu faire apprécier au Parisien cette musique toute locale. J'allais d'un groupe à l'autre; je recueillais, je savourais toutes les impressions de la fête nocturne, le bourdonnement confus des voix et des pas, le frôlement des robes, la vive clarté des lampions, la lueur barriolée des lanternes de Venise qui se berçaient dans les feuillages sombres. Je goûtais, en un mot, cet enivrement d'un jeune rimeur qui vient de cueillir son premier succès populaire et s'imagine volontiers que les femmes le regardent passer.

vu. 6

J'en étais là de mon extase, quand un des commissaires de la fête vint à moi, à travers la foule, et me dit que M. Berryer demandait à me voir. Le glorieux tribun m'attendait dans une des salles du château. En quatre bonds, j'étais à la porte. Je croyais la trouver toute béante pour me recevoir. 0 surprise! ô désappointement d'une petite vanité trop confiante! Gomme je passais le seuil, un commissaire, planté dans le vestibule et ignorant sans doute à qui il avait affaire, me referma brusquement la porte sur le nez. C'était sa consigne, à lui, de ne laisser passer personne et il l'exécutait ponctuellement. Je ne pris pas le temps de m'expliquer avec lui à travers le vitrage de la porte; d'un grand coup de poing, je brisai la vitre ; je plongeai le bras à travers, je m'ouvris la porte à moi-même par le loquet intérieur, puis, passant le front haut devant mon factionnaire interdit, je me rendis à l'appel de l'homme illustre qui m'attendait.

L'accueil fut naturellement aussi aimable qu'empressé. Il m'adressait les paroles les plus affectueuses, il me serrait les mains avec effusion, quand tout à coup il recula, sentant sa propre main toute moite du sang qui coulait de ma manche. En même temps, mes forces m'abandonnaient, je m'évanouissais. Je m'étais

fait, en voulant saisir le loquet à travers la vitre cassée, une profonde blessure au bras gauche. Voilà pourtant ce que Ton gagne à ces petits accès d'héroïsme brutal I On s'empressa autour de moi ; la fête fut interrompue. Le premier médecin trouvé dans la foule pansa mq blessure; les femmes déchiraient leurs mouchoirs brodés et les offraient à l'envi pour ce pansement. Je me serais senti peut-être bien heureux, si je n'avais pas été tout à fait évanoui. Je ne connus qu'à mon réveil toute l'étendue d'un succès qui devait laisser si peu de traces. Je me trompe, il devait en laisser une : au bout de vingt ans, j'ai encore, au bras gauche, une longue cicatrice que je pourrais vous offrir de vous montrer, si j'étais Mascarille.

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