‹ Œuvres complètesChapitre 14 sur 64 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

J'ai, ce matin, ma chère amie, dans ma pauvre maison déserte et jusqu'ici parfaitement silencieuse, un vacarme terrible. C'est le vent d'ouest qui souffle et se démène comme un diable. Pas une porte qui ne gémisse, pas un volet qui ne grince, pas un trou de serrure qui ne soit un sifflet aigu. Le mistral est un vent qui donne du nerf et du courage. Le vent d'ouest amollit et détend la fibre.

Ce vent élégiaque me rappelle les grandes tristesses de ma jeunesse qu'il accompagnait de sa musique, alors que je songeais aux incertitudes du lendemain. Je revins, une fois, me jeter en plein jour sur mon lit dans un profond accablement. Je sortais de chez le directeur d'un journal à qui j'étais allé proposer ma

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collaboration, et qui m'avait, sinon refusé, du moins ajourné, sous le prétexte non dissimulé qu'il se méûait un peu de la prose d'un garçon qui n'avait encore fait que des vers. Ce soir-là, je me serais fait sauter la cervelle, si j'avais eu des pistolets.

Ce fut pendant une de ces heures découragées que Ton vint, un jour, au nom des directeurs d'une grande maison d'éducation qui se fondait au quartier de Menpenti, me proposer d'y professer la rhétorique. Moi, professeur, cela me parut drôle. 11 y avait si peu de temps encore que j'étais écolier. Moi qui n'avais pas fait ma rhétorique, la professer aux autres, cela me parut plus singulier encore. J'acceptai cependant. « Il le fallait! » comme dit Bilboquet.

Dès le lendemain, je me présentais aux directeurs de la maison nouvelle, et j'inaugurais dans la même semaine un cours qui ne devait pas être de bien longue durée.

Il m'a laissé pourtant des souvenirs. Figurez-vous qu'au nombre de mes élèves, — j'en comptais une vingtaine environ— se trouvait Gustave Ricard, ce cher enfant qui devait devenir un si grand artiste. 11 était là, dans un coin, silencieux et attentif parmi les turbulents et les indociles, avec son doux visage presque

féminin, au milieu de toutes ces figures ébouriffées et disgracieuses. 11 écoutait, il prenait des notes, il m'interrogeait parfois de sa voix affectueuse. Je l'ai toujours soupçonné d'avoir été l'instigateur d'une petite séance dans laquelle mes jeunes disciples, dépouillant leurs mauvais instincts, se réunirent tous dans un même témoignage de sympathie et de déférence pour leur jeune maître. Comme j'entrais dans la classe, je vis sur ma petite table, placée au-dessus de l'estrade, mon volume de vers paru récemment, et sur le volume une couronne de laurier. Grande surprise de ma part, grands applaudissements dans toute la bande. C'était le jour de ma fête, et ils avaient trouvé cette façon ingénieuse de la célébrer.

De la maison paternelle, située à une extrémité de la ville, au collège de Menpenti, qui se trouvait à l'autre bout, en pleine campagne, sur le chemin de Toulon, il y avait tout un voyage à faire. Je le faisais deux fois par semaine, bravement, à pied, car on ne trouvait à Marseille, à cette bienheureuse époque, ni une voiture de place, ni même un omnibus. Quelque temps qu'il fit, pluie ou soleil, poussière ou fange, j'allais, souvent crotté jusqu'à l'échiné comme un jeune philosophe que j'étais, et ce manège aurait pu se prolonger longtemps.

si un événement inattendu n'était venu l'interrompre. Nous avions pour voisins, vous Pai-je dit? dans notre quartier, qui était celui de la cathédrale et de l'évêché, un certain nombre de bons ecclésiastiques qui fréquentaient la maison. 11 y avait là le grand vicaire Flayol, vieillard aimable et souriant, qui ne parlait pas sans quelque vanité des succès de son neveu, avocat au barreau de Paris et grand ami de Berryer ; le digne prêtre n'en était pas moins le plus charitable des hommes. Son accoutrement s'en ressentait; sa soutane avait de ces déchirures qu'un poète a appelées les broderies de la charité. 11 y avait aussi le maître de chapelle Guérard, homme passionné pour la musique, parlant sans cesse de^Listz, du jeune virtuose, qu'il avait entendu jouer quand il arriva en France, à l'âge de sept ans, et qu'il mettait au rang des prodiges du siècle. Cet aimable abbé Guérard, par pure bonne grâce, s'était offert à donner des leçons de guitare à mes sœurs, et peut-être eût-on hésité devant son offre, — car il était jeune encore et très-joli garçon, — s'il n'eût été affligé d'une forte claudication qui parut tempérer suffisamment les agréments de son visage. Il y avait là enfin le chanoine Sardou, qui passait pour une des fortes têtes dû chapitre. Orateur. il avait prêché devant le roi, et, dans les

affiches qui annonçaient ses sermons, on n'oubliait pas d'ajouter à son nom le titre de prédicateur ordinaire de Sa Majesté. « 7Vèi-ordinairel » ajouta une fois le crayon d'un malin; ce qui passa pour un trait révoltant parmi les bonnes âmes. J'ajoute que ce chanoine Sardou, que Ton disait riche, était un homme assez trapu, plus noir que brun, à l'âge où il n'est guère plus permis que d'être blanc, et je ne suppose pas qu'il eût rien de commun avec la famille du jeune auteur dramatique qui vient de s'essayer à l'Odéon.

Les trois noms que j'ai cités me rappellent une histoire qui en est inséparable et qui lit grand bruit dans le temps parmi les fidèles de notre paroisse. La Major, dont les orgues étaient célèbres, avait pour organiste un certain M. Mey, musicien aussi habile que facétieux. C'était un Italien, et, en cette qualité, il traitait assez familièrement le clergé. Il arriva qu'un jour d'Epiphanie il vit du haut de son orgue les trois prêtres en question monter processionnellement à l'autel, ou Us venaient célébrer la grand* messe. A cette vue, un trait de lumière ou de folie lui traverse l'esprit; il salue successivement chacun d'eux en entonnant un Noël de SaboJy adapté & la circonstance. Pour le premier, le déguenillé» il joue : Nous sommes trois Bohémiens ; pour

le second, l'homme au teint noir : Voici le vieux roi maure; pour le troisième, le boiteux : La jambe me fait mal. Je vous laisse à juger de l'effet produit sur l'auditoire. Ces airs de vieux noëls ont, en Provence, une telle popularité, que l'allusion ne pouvait échapper à personne. 11 fallut tout le respect imposé par le saint lieu pour que la foule ne partît pas d'un immense éclat de rire. L'histoire, pour garder tout son sel, devrait vous être contée en patois; mais cette langue n'est pas une de celles que je cultive, ni vous non plus, je crois.

Quoi qu'il en soit, je ne me doutais guère que mou entrée comme professeur au collège de Menpenti avait fait scandale dans le groupe ecclésiastique. 11 parait qu'il existait, tout à fait à mou insu, une sorte de scission entre les prêtres fondateurs de la nouvelle maison et l'évéché, qui soutenait le Petit Séminaire* Si ce n'était pas de l'hostilité, c'était au moins de la concurrence. Les prêtres dont je parle n'étaient ni des révoltés ni des hérétiques ; c'étaient des rivaux qui pouvaient devenir dangereux, et l'évéché ne m'avait pas vu sans déplaisir leur apporter mon concours. Je ne me croyais certes pas une pareille importance.

Un matin donc, comme j'étais encore au lit, je vis ma

mère entrer dans ma chambre, et, l'air chagrin, la bouche silencieuse, s'asseoir à mon chevet.

— Qu'avez- vous, ma mère? vous me semblez préoccupée.

— Oui, mon ami, j'ai un sujet sérieux d'inquiétude. Tu connais le chanoine Sardou?

— Oui, cet homme si noir. Une inquiétude doit naturellement venir de lui.

— Ne ris pas, mon ami.

Et elle me conta toute l'histoire : comme quoi ma coopération à l'entreprise de Menpenti affligeait le premier pasteur du diocèse; comme quoi j'aurais dû peut-être y regarder à deux fois avant d'entrer dans une maison qui me mettait presque en lutte avec Tévêché; que ces messieurs, à coup sûr, n'étaient pas des impies, mais qu'ils se montraient moins soumis et moins respectueux qu'ils ne devaient l'être ; que ma place n'était peut-être pas là, et enfin que sa conscience, à elle, était toute troublée et toute malheureuse de me voir engagé dans une telle voie. Là-dessus ses yeux se mouillèrent de larmes. J'aimais ma mère avec passion, je ne regardai pas ce qu'il y avait de plus ou moins sérieux, de plus ou moins fondé dans les plaintes dont elle était l'organe, je ne vis

que son chagrin, ef, prenant à l'instant môme une plume, j'envoyai ma démission.

C'est ainsi que je sortis brusquement de cette maison. Je me supprimais du coup les seules ressources que j'eusse trouvées jusqu'alors. Mais, ce n'était pas là ce que je regrettais le plus; ce que je regrettais, c'était ce cher élève Gustave Ricard, pour lequel je me sentais dès lors une si réelle affection, et qui devait devenir plus tard un de mes amis les plus tendres et les plus fidèles.

Il fallait maintenant chercher autre part mon supplément de vie. La Providence vint à mon aide sous les traits d'un directeur de journal qui m'avait fait naguère uq accueil douteux. Il apparut, un matin, d'un air aimable, sollicitant, cette fois, ce que je lui avais demandé moi-môme.

Voilà comment j'entrai dans le journalisme de province dont je vécus quelque temps. S'il ne m'enrichit pas, je lui dus des jouissances, des rencontres, des amitiés que je ne saurais oublier sans ingratitude. C'est à lui, par exemple, que se rattache l'origine de ma vieille amitié avec mon cher Laprade.

J'étais, un dimanche, à la campagne, dans le beau vallon des Aygalades, chez une femme aimable, dont le

frère, avocat à Lyon, était venu passer une semaine en Provence. Gomme je prenais congé, le soir :

— J'ai dans un coin de ma malie, me dit ce frère, un volume de vers que j'hésite à vous offrir, ne sachant pas ce que cela vaut. Je ne connais pas l'auteur comme poète, je le connais comme avocat, c'est un de mes confrères du barreau de Lyon. Le volume s'appelle Psyché ; le voulez-vous?

— Donnez toujours 1 lui répondis-je, quoique ce titre mythologique de Psyché ne produisit pas sur moi, je l'avoue, une première impression bien favorable*

Je jetai le volume sur un coussin de la voiture, et rentrai en ville sans l'ouvrir.

Une fois couché, cependant, et en attendant le sommeil, un peu rétif ce soir-là, je pris le volume du Lyonnais qui attendait patiemment sur ma table de nuit, patiens quiaxt&nxus; je l'ouvris, j'en lus les quatre premiers vers, j'étais pris. Quatre vers, vous savez, il n'en faut pas davantage. De même qu'il ne faut pas plus de quatre mots pour faire pendre un homme, le même nombre de vers suffît pour faire classer un poëte parmi les vivants ou parmi les morts. Je lus le premier chant, je lus le second» je lus tout le poëme, et, quand j'eus fini de le lire, je le recommençai. Ensuite, comme i'au-

rore du jour d'été reparaissait à ma vitre, je sautai sur ma plume et j'écrivis tout d'une haleine un article sur Psyché, où abondaient les points d'admiration.

Il advint que, peu de temps après, on frappait un matin à ma porte. J'ouvris, un jeune homme entra, un beau jeune homme à grande barbe, à Pair inspiré, à la figure homérique.

« Je suis, me dit-il, M. de Laprade; j'ai lu votre article, et j'ai pris le bateau du Rhône pour venir vous en remercier. »

Là-dessus, je mis ma main dans la sienne, et, depuis ce jour- là, ces deux mains ne se sont plus quittées. Vous voyez, chère amie, que le journalisme a du bon.

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