LETTRE XI
Je yous contais hier une de mes bonnes fortunes de journaliste, je vais aujourd'hui vous en conter une autre. Hier, j'avais le bonheur de vous présenter Laprade; aujourd'hui, c'est de Listz que j'ai à vous parler. Celuilà, je ne vous le présente pas, il s'est bien présenté chez vous lui-même.
Ce fut vers 1840 que je le vis pour la première fois. Vous remarquerez que je ne précise pas les dates ; je ne précise que les faits. Les dates, à quoi bon ? Gela ne sert que dans les testaments ou les contrats de mariage. A toutes les dates du monde je préfère cette simple formule: « Il était une fois... » Un jour donc, ma porte s'ouvrit au célèbre virtuose. Naturellement toutes les fanfares préliminaires, tout le vacarme accoutumé,
avaient précédé sa venue. Il mit dans ma main, en entrant, une petite lettre d'un griffonnage inconnu. Gelait Jules Janin qui me l'adressait en m'appelant a son cher confrère ». Diable ! je ne me savais pas si confrère que cela de l'illustre critique, je ne l'avais jamais vu. N'importe, sous de pareils auspices, la connaissance avec Listz fut vite faite.
Il donna son premier concert. Je ne vous en parle pas, vous y étiez, vous étiez au premier rang, une couronne de roses blanches dans les cheveux, et vous applaudissiez de vos blanches mains, avec une frénésie dont je me souviens. Moi, je n'applaudissais guère; les journalistes ne payent pas de cette monnaie-là ; mais j'écrivis, en sortant du concert, un de ces articles qui vous font de l'artiste qui en est l'objet un ami dévoué ou un ennemi irréconciliable. Notez que c'est quelquefois à pile ou face. Il faut bien peu pour se faire un ennemi en cherchant à se faire un ami. Ce fut l'amitié, cette fois, qui présenta sa face aimable, une amitié cordiale, sincère, qui dure depuis lors et ne s'est jamais démentie.
En voici un premier témoignage dont vous allez juger.
Au retour de l'imprimerie où j'étais allé corriger mon épreuve, je fus heurté par une voiture qui me fit au
pied droit une blessure grave, assez grave pour me forcer à garder la chambre pendant deux ou trois semaines. Averti de l'accident, Listz accourut. Il voulut consoler ma captivité. Pour me faire prendre mon mal en patience, il fit transporter chez moi un piano, et, chaque jour, avec une sollicitude et une fidélité dont j'étais vraiment touché, il venait exécuter sur ce clavier une de ces merveilles familières à ses doigts. C'est là que je connus tout son talent d'improvisation. Sur un mot, sur une idée, il trouvait tout à coup un thème inattendu. Il ouvrait parfois un vieux volume de Pétrarque qui traînait dans ma chambre, et du premier sonnet venu il tirait une de ces mélodies que la plume aurait dû saisir au vol et fixer immédiatement. Que de perles prodiguées dans ces petites séances intimes! que de trésors gaspillés par cette main royale I
La générosité était d ailleurs un des traits distinctifs de son caractère ; il avait le cœur chaud et prompt à l'effusion. La maison Boisselot, où se fabriquaient des pianos très-estimés de lui, nous avait un jour invités tous les deux à un grand banquet qu'elle donnait en son honneur à une cinquantaine d'ouvriers de ses ateliers. La plupart de ces convives, de race germanique, étaient pour lui des compatriotes. Au dessert, un
toast lui fut porté qui produisit sur lui une émotion dont la sincérité n'était pas douteuse. Je vis des larmes tomber dans son verre à Champagne; il se leva, il répondit par une improvisation rapide, entraînante, touchant à toutes les questions qui pouvaient intéresser son auditoire; il parla ainsi pendant plus d'un quart d'heure ; puis, perdant tout à coup le ûl de sa harangue» il se tira du mauvais pas en faisant précipitamment le tour de la table et en embrassant successivement -chacun des convives.
Une autre fois, j'eus en particulier un témoignage de sa gracieuse originalité. J'entrais chez lui, dans sa chambre d'hôtel, vêtu d'une espèce de paletot en gros drap bleu, avec des boutons en corne, un de ces vêtements sans valeur, que les matelots achètent aux -étalages du quai.
— Tiens! me dit-il, vous avez là un vêtement qui doit être commode.
Je m'offris de lui en envoyer un tout semblable; il accepta, et je reçus le même soir, en échange, un -magnifique sabre hongrois à fourreau d'argent ciselé qui valait à coup sûr plusieurs douzaines de paletots. Vous savez que les sabres jouaient en ce temps-là un grand
rôle dans son existence.
vu. T
Encore une histoire sur le môme héros. II me dit un jour:
— Connaissez-vous la Darcussiat
— Je sais, lui répondis-je» que c'est une maison de campagne située entre le village de La Pomme et celui de Saint-Jean~dvrDèsert, où se réunit habituellement une société de jeunes gens appartenant au monde élégant de la ville.
— Eh bien, dit-il, ces jeunes gens m'ont convié à une fôte qu'ils veulent donner jeudi prochain, en mon honneur, j'ai répondu que je n'accepterais que si vous étiez invité vous-même.
— Cela m'explique, repris-je alors, pourquoi j*ai déjà reçu leur invitation.
— Qu'avez-vous répondu?
— Je n'ai rien répondu encore, mais je ne saurais accepter.
— Voulez-vous me permettre de vous demander pourquoi?
— Parce qu'un de mes amis se marie ce jour-là, que je suis un de ses témoins, et qu'il faut que j'assiste à la messe nuptiale qui aura lieu, minuit sonnant, à l'Église de la Major, paroisse de la mariée.
Il se gratta le front.
— Nous pourrions peut-être, fit-il alors, tout concilier : vous viendriez avec moi à la fête de la Darcussia, d'où nous tâcherions de nous évader de bonne heure; moi, j'irais avec vous à la messe de noce de votre ami, et j'y jouerais de l'orgue, si vous le voulez bien.
— A merveille I lui répondis-je; pourrais-je ne pas accepter pour mes amis une pareille fortune?
La combinaison fut ainsi arrêtée. Je n'en dis pas un mot, bien entendu, au jeune époux, à qui je voulais ménager cette incomparable surprise. Je lui donnai un prétexte quelconque pour n'assister qu a la partie religieuse de son mariage, et je pus ainsi me rendre avec Listz à la réunion de la Darcussia. — Je ne vous raconte pas la fête. Il n'était guère plus de onze heures, quand nous sortîmes furtivement dans une riche voiture attelée de quatre chevaux qui avait été mise à la disposition du grand artiste par un de ses généreux admirateurs, votre père en personne. En quatre bonds nous franchissons l'espace, nous arrivons à la cathédrale* cette vieille église de la Major, située sur la plage. Minuit sonnait au milieu du grand silence nocturne quand nous frappâmes à la petite porte basse de la sacristie. Un sacristain vint nous ouvrir; la noce n'était pas encore arrivée: il nous fallait attendre; nous atten-
dîmes. Nous nous promenâmes pendant plus <f une heure dans les ombres de la grande nef. Une lampe ou deux en étoilaient à peine l'obscurité. Nous allions tantôt écoutant le grand murmure de la mer voisine, tantôt causant entre nous sur toute sorte de sujets philosophiques, politiques, religieux. Je pus apprécier dans ce long entretien toute l'étendue et toute la variété des idées de mon compagnon. 11 était homme à déployer sur toute chose une grande abondance de langage. Quant à la musique, il en parlait avec un bonheur et des nouveautés d'expressions qui n'appartenaient qu'à lui. N'est-ce pas lui qui a dit: « Si le violon est le roi des instruments, l'orgue en est le pape ? »
Absorbés dans notre causerie, nous arpentions la vieille basilique, quand le sacristain, l'oreille basse, vint nous dire que la cérémonie était contremandée. Un accident était survenu qui avait jeté le désarroi dans la noce : le feu, je crois, avait pris à la robe de la fiancée. Là-dessus, nous sortions assez mélancoliques, quand le grand virtuose s'arrêta brusquement :
— 11 ne faut pourtant pas, me dit-il, que nous soyons venus ici pour rien. Voulez-vous que je monte à l'orgue et que je vous joue quelque chose de ma façon? On dit que, pour bien jouer, il faut se sentir appuyé par la
bienveillance de l'auditoire; je n'aurai jamais eu d'auditoire plus sympathique.
Il joua, il improvisa une symphonie ardente et magnifique sur la Divine Comédie de Dante, dont nous venions de parler ensemble. Il me fit passer tour à tour par l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis avec une variété d'expressions et d'émotions dont le souvenir ne sortira jamais de ma mémoire. La mer, dans les intervalles, grondait sur la plage, avec un bruit confus d'applaudissements. Un tel chef-d'œuvre pour un seul auditeur, c'était vraiment trop de munificence. Cette musique , qui eût demandé la foule pour l'admirer, se déroulait dans le vide du temple avec un surcroît de sonorité qui par instant devenait terrible. Il me semblait que les morts, dont les épitaphes sont restées gravées dans la vieille église, allaient sortir de leurs sépulcres, et, à défaut de vivants, improviser une assemblée. Je crois que je serais resté là plongé dans une éternelle extase, si le sacristain, à moitié endormi, n'était venu me frapper sur l'épaule pour m'avertir qu'il était temps de sortir.
À quelque temps de là, je reçus d'Italie une lettre de Listz accompagnée d'un exemplaire de la Divine Comédie tout chargé de commentaires et de notes, hié-
roglyphiques pour moi, car la plupart de ces notes étaient des notes de musique. Il me priait de tirer de là, si je pouvais, un poëme d'oratorio, ou même d'opéra mystique en trois parties. J'aurais dû peut-être tenter la chose. Pourquoi ne le fis-je pas? je n'en sais rien. Cinq ou six mois auparavant, Félicien David était venu me demander un libretto de symphonie qui pût faire pendant à son Désert. J'avais fait pour lui un petit poëme intitulé FOcèan, dont il avait paru enchanté, qu'il avait, en partant, soigneusement serré dans sa malle et dont je n'avais plus entendu parler. Ce précédent n'était pas de nature à m'encourager. Je ne sais pourtant comment j'ai résisté à la tentation. La distance était alors si grande comme renommée entre les deux musiciens!
Adieu. En achevant cette lettre, mettez-vous à votre piano, et jouez en l'honneur de Listz cette sérénade de Don Juan que vous jouez si bien.