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LETTRE XII

J'entreprends, ce matin, ma chère amie, de vous conter une histoire que vous savez, je crois, aussi bien que moi, sauf un détail qui n'a jamais été connu que de moi seul. Elle remonte à une époque où j'avais de bien beaux cheveux.

Vous souvient-il de ce commodore américain qui vint, un jour, jeter l'ancre à peu de distance du fort Saint- Jean, qui vous prit sur sa frégate et Gt deux ou trois fois le tour de la rade pour votre unique divertissement? Le bon Cauvière — je ne vous demande pas si vous le connaissez, celui-là, il était votre médecin et votre ami, — vint, un soir, me trouver dans ma petite chambre de travail.

— Avez-vous envie, me dit-il, de faire un voyage

dans tout l'Orient? Vous commenceriez par l'Egypte, les pyramides, la grande cataracte; de là, vous iriez par JaiTa visiter Jérusalem; de Jérusalem, vous viendriez reprendre votre vaisseau pour aller à Athènes, au Parthénon ; puis, repassant la Méditerranée, vous regagneriez la France par le littoral espagnol, Gilbraltar, Grenade, l'Alhambra, etc., etc. Dites, vous convient-il de faire ce voyage, sans bourse délier et même avec quelque bénéfice ?

— Expliquez-vous, docteur; si cela n'était pas sérieux ce serait la plus cruelle des plaisanteries.

— Je m'explique : il y a dans notre rade, depuis deux jours, un commodore d'Amérique qui esta la veille d'entreprendre ce voyage, et qui n'attend pour mettre à la voile que d'avoir trouvé un secrétaire; voulez-vous être ce secrétaire ?

— Ah ! docteur, dé bien grand cœur; mais je dois vous prévenir que je sais à peine quatre mots d'anglais.

— Quatre, c'est trop; le commodore demande quelqu'un qui n'en sache pas un. Il a deux filles qui ne connaissent guère le français et à qui il voudrait le faire enseigner par ce même secrétaire. Je vous avertis qu'elles sont d'une merveilleuse beauté, n'allez pas faire quelque sottise. Maintenant, si ma proposition

vous agrée, tâchez de voir madame F*** et de lui recommander votre candidature. Justement le commodore dîne ce soir chez elle; pour peu qu'elle dise deux mots en votre faveur, vous partez demain pour le plus beau des pays, sur la plus belle des frégates.

Il n'y avait pas un moment à perdre. Je courus chez madame F***, qui venait d'achever sa toilette pour recevoir ses invités, et qui me fit l'accueil d'une femme contente de pouvoir essayer sur le premier arrivant l'effet de sa coiiïure. Si je vous disais que c'était la femme la plus aimable du monde, vous ne me démentiriez pas : il n en est aucune qui soit mieux connue de vous. Je lui présentai en hâte ma petite requête.

— Soyez tranquille, me dit-elle, je prends en main votre cause. Nous aurons bien du malheur si nous ne réussissons pas. Cauvière vous dira demain ce que vo»* avez à faire.

Cauvière vint, en effet, le lendemain m'annoncer que tout marchait au gré de nos vœux. Ma pat onne avait parlé; le commodore était favorablement prévenu; il ne demandait plus qu'à me voir pour que l'affaire fût conclue ; je pouvais me présenter chez lui de dix heures à midi.

A dix heures, j'étais là. Le commodore m'accueillit

avec toute la bienveillance que peut témoigner un Américain à un étranger qu'il voit pour la première fois, il me fit diverses questions auxquelles je répondis d'une façon qui semblait le satisfaire. Pendant l'entretien , je vis ses deux filles traverser d'un pied furtif le salon, non sans jeter de mon côté un regard à la dérobée. On ne m'avait rien dit de trop : elles me parurent merveilleusement belles.

— Tout cela est fort bien, me dit à la fin le commodore ; je ne vous demande plus qu'à réfléchir jusqu'à demain. Le docteur Cauvière ira vous porter ma réponse , et nous partirons probablement aprèsdemain.

Je fis, cette nuit-là, les rêves les plus extravagants. Je me voyais déjà cheminant à dos de dromadaire, en compagnie de mes deux adorables élèves; je me voyais gravissant la pyramide de Chéops, et déjeunant, au sommet, d'une moelette d œufs d'autruche; je me voyais... Je vous laisse à continuer la série de mes rêves.

Le lendemain, Cauvière entra chez moi d'un air assez embarrassé.

— Que diable I me dit-il, mon cher ami, pourquoi donc portez-vous des cheveux si bien frisés? Vous convenez sous tous les rapports à ce commodore. Une seule

LA MAISON DÉMOLIE. 1(j7

crainte l'a arrêté : c'est qu'un jeune homme qui prend un tel soin de sa chevelure ne fût dangereux comme professeur auprès de ses filles. 11 paraît que déjà elles avaient interrogé leur père sur votre compte avec un certain accent d'intérêt. Bref, sa sollicitude paternelle s'est émue ; il m'a chargé de vous apporter toutes ses excuses, et, à l'heure où je vous parle, sa frégate, j'imagine, a dépassé le château d'If.

— Il s'en va donc sans secrétaire? lui demandai-je.

— Non; il a pris, au dernier moment, le fils d'un marchand d'épices du Cours ; il n'est pas de la première force en littérature, mais il est d'une laideur qui est une garantie.

J'étais bouleversé. Ma stupéfaction était si grande, que je ne pus ajouter une parole. À quoi bon parler d'ailleurs? le commodore était déjà si loinl Et puis ne valait-il pas mieux me taire que de m'exposer à faire rire? — Le fait est que ces cheveux si bien frisés, cause de mon malheur, ne m'appartenaient même pas : c'était, hélas! une simple perruque, que je portais provisoirement. Mon coiffeur — le misérable! — m'avait persuadé qu'en me faisant raser la tête, je préviendrais tout danger de calvitie. Vous savez ce qui en est advenu !

Et voilà comme quoi, madame, une perruque peut faire manquer un voyage, malgré votre toute-puissante et toute charmante intervention.

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