‹ Œuvres complètesChapitre 17 sur 64 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

Me voici en 1840, le 30 juillet. — Après une longue et admirable campagne en Afrique, un régiment de ligne, le 17# léger, rentrait en France.11 venait le matin même de débarquer à Marseille, où il lui avait été fait la plus belle des réceptions. Il y avait eu un mouvement d'enthousiasme populaire au moment où le drapeau troué par les balles, noirci par la poudre, un vrai haillon de la gloire, était apparu sur le quai. Ce régiment marchait sous les ordres du jeune duc d'Aumale, colonel âgé de dix-huit ans environ, qui devait se signaler bientôt à la prise de la Smala et dire sur le champ de bataille un de ces mots que l'histoire enregistre.

Le soir de ce jour, à la tombée de la nuit, je vis entrer chez moi le directeur de notre Grand-Théâtre, un

aimable Parisien qui avait nom Glérisseau. Il m'annonça que le prince, entouré de son état-major, devait le lendemain assister au spectacle, que l'on jouerait les Huguenots, et qu'il désirait, lui, directeur, faire lire dans un entr'acte une pièce de vers en l'honneur de Son Altesse.

— Pourquoi pas, lui répondis-je, en l'honneur du régiment?

— Prince ou régiment, peu importe pourvu que la pièce soit faite. Voulez-vous vous en charger?

— Volontiers.

— En prenez-vous l'engagement?

— Je le prends; mais pourquoi cette question?

— Parce qu'en sortant de chez vous, il faut que j'aille à l'imprimerie commander les affiches. Quel titre faut-il qu'on imprime ?

*— Le Retour <t Afrique.

— C'est bien, je vous quitte; songez que demain matin votre pièce sera annoncée sur tous les murs de la ville. 11 serait bon, ajouta-t-il, qu elle fût prête d'assez bonne heure, afin que l'acteur chargé de la réciter eût le temps de l'apprendre.

Là-dessus, il partit en courant, et je montai dans ma chambre pour me mettre à la besogne. J'attendis ce

LA MAISON DÉMOLIE. lit

qu'on appelle l'inspiration, elle ne vint pas. J'allumai un cigare, elle ne vint pas davantage. Un grand trouble se fit alors dans mon cerveau : je me dis que je m'étais sottement engagé, que j'allais ne rien pouvoir faire de cette nuit, que les affiches paraîtraient le lendemain matin avec leur annonce, que je ferais bien peut-être de courir à l'imprimerie pour donner contre-ordre, sinon j'étais un homme perdu, je ne pouvais manquer de rester couvert d'un ridicule ineffaçable. Je sortis, je me dirigeai vers l'imprimerie, j'arrivai à la porte; mais, au moment d'en franchir le seuil, je fus arrêté par une honte que vous comprenez. Heureusement, il me vint alors une idée, celle d'aller aux allées de Meilhan où le régiment passait la nuit à la belle étoile, d'y interroger quelques soldats; qui sait? ils me donneraient peut-être des renseignements utiles d ou jaillirait r étincelle. J'y allai. Les tentes du bivouac étaient dressées d'un arbre à l'autre. La plupart des soldats y dormaient déjà, la tête sur leur sac; d'autres, avant de se coucher, achevaient de fumer leur pipe. Je m'approchai d'un de ceux-ci et lui demandai s'il voudrait bien me raconter quelques-uns des hauts faits que venait d'accomplir son régiment. Il se mit à rire et me répondit qu'il aimait beaucoup mieux se coucher et dormir.

Le malheureux ne se doutait guère du motif qui m'amenait vers lui: il ne savait pas que j'aspirais à le couvrir de gloire, lui et ses compagnons. Je reçus fort heureusement un meilleur accueil d'un jeune officier que j'aperçus assis sur un banc dans un isolement rêveur. Il voulut bien me conter les principaux épisodes de la campagne qu'ils venaient de faire, avec une verve et un entrain tout militaire qui mit le feu aux poudres. La lumière se fit subitement dans mon cerveau. Je vis tout mon sujet se dérouler devant moi, et je m'empressai de rentrer à la maison où je me jetai sur ma plume.

En moins de deux heures, j'avais écrit quelque chose comme cent cinquante vers qui ne me paraissaient pas des plus mauvais. « Le temps ne fait rien à l'affaire, » a dit Alceste; c'est vrai, il n'y a que l'état du cerveau qui y fasse quelque chose.

Le bon directeur Clérisseau, me voyant entrer chez lui presque avec le jour, battit des mains de confiance et pour me donner les arrhes du succès.

— Allons chez Laverrière, me dit-il en achevant la lecture du morceau ; c'est celui de mes acteurs qui me paraît le plus.capable de débiter cela.

Le soir venu, le théâtre, illuminé du haut en bas, était éblouissant. Jamais chambrée, comme on dit, plus belle.

plus riche, plus étincelante. Les poignées de sabre, les épaulettes d'or, les hausse-cols y rivalisaient d'éclat avec les colliers de perle et les bracelets de diamant, et Ton sentait courir dans la salle cette espèce de faveur anticipée qui fait naître l'espérance au cœur palpitant des jeunes poètes.

Le succès fut grand. Le lendemain, il n'était bruit par la ville que de la soirée de la veille. La pièce de vers, rapidement imprimée en brochure, s'enlevait chez tous les libraires, et le jeune poëte dînait, le soir, à la table du prince, en compagnie de toute sorte de convives dorés, galonnés, chamarrés sur toutes les coutures. C'est là que je connus le plaisir particulier que l'on éprouve à manger et à boire aux sons d'une musique de régiment qui ébranle les murs de la salle et fait trembler les vitres. J'étais assis à côté du précepteur de Son Altesse. Vous n'êtes pas sans connaître le nom de M. Cuvillier-Fleury ; comme je me louais auprès de lui de l'aimable familiarité que l'on trouvait dans l'accueil de son élève :

— Ne vous en étonnez pas, dit-il : nos princes sont les commis voyageurs de la royauté.

Le jour suivant, comme je passais par la rue Noailles,

je rencontrai mon ami Pierre Battle. Permettez-moi, vu. 8

madame, de profiter de l'occasion pour vous le présenter à son tour.

Ce Pierre Battle était le vieillard le plus aimable, le plus avenant, le plus ami de la jeunesse que j'aie connu de ma vie. Malgré son âge, il était d'une élégance rare en province chez les hommes qui touchent à la soixantaine . Venu de Perpignan pour faire sur une grande échelle le commerce des vins du Languedoc, il s'était beaucoup moins occupé de rechercher les gens de négoce que de connaître et de fréquenter les écrivains et les artistes. Rimeur lui-même, il faisait à l'occasion de petits vers qui auraient mérité d'être recueillis, et qui le seront peut-être un jour par les soins de quelque vrai connaisseur.

Je rencontrai donc mon ami Pierre Battle, qui me dit, en m'abordant avec un sourire :

— Savez-vous ce qui se passe en ce moment sur les allées de Meilhan?

r — Je sais, lui répondis-je, que le 17roe léger y est campé, je ne sais rien de plus.

— Eh bien, apprenez qu'à cette heure, le colonel d'Aumale le passe en revue, et qu'il distribue de sa main des exemplaires de vos vers à tous les officiers et sous-officiers de son régiment. Venez donc voir cela.

— Non, lui dis-je, je n'y vais pas, ne sachant trop quelle contenance j'y pourrais faire; mais je voua avoue que ce que vous me dites m'émeut plus que vous ne sauriez croire. Ces vers qui n'existaient pas hier, qui vont maintenant voyager sur tous les chemins dans la giberne de nos soldats, c'est là une idée qui me fait battre le cœur.

J'étais à peine couché, le soir de ce jour mémorable, que ma pauvre cervelle s'abandonnait à toute sorte de folles rêveries. J'avais comme la fièvre; j'étais plongé dans ce demi-sommeil favorable aux hallucinations; un avenir plein de perspectives enchantées s'ouvrait devant moi; la gloire m 'apparaissait. J'en eus la vision matérielle et palpable : il y avait, au fond de ma chambre, deux petites portes qui se faisaient vis-à-vis. Dans l'obscurité je vis une de ces portes s'ouvrir, je vis entrer une grande figure, inconnue et mystérieuse, qui, toute vêtue de blanc, et précédée d'une clarté, traversa la chambre. Elle passa de gauche à droite, puis, un instant après, repassa de droite à gauche, en murmurant quelques paroles que je n'entendis pas. Je sentis un frisson me courir de Ja tête aux pieds. Étaitce une des puissances du monde invisible qui se révélait à moi? — C'était tout bonnement, je ne le sus que

le lendemain, c'était ma mère qui, dans un simple vêtement nocturne, et portant une lampe à la main, était venue chercher je ne sais quoi dans une armoire voisine et m'avait dit tout bas en passant : — Ne t'inquiète pas, mon ami, c'est moil Voilà pourtant comment s'expliquent souvent les plus belles apparitions.

Adieu, c'est à une heure avancée de la nuit que je vous écris cette fois. Onze heures sonnent à la tour de la Major, et je vous quitte pour dormir d'un sommeil plus calme qu'en ce temps-là.

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