LETTRE XIV
J'ai raconté, je crois, dans une de mes préfaces, comment je ûs la connaissance du colonel d'Illens, qui, en 1840, commandait à Milianah pendant le plus funeste blocus qu'une garnison française ait jamais subi. Je m'aventure, pour ne pas laisser ici de lacune, à répéter ma petite histoire, d'autant plus, ma chère amie, que vous n'êtes pas obligée d'avoir lu toutes mes préfaces.
Mes vers au 17me léger avaient fait de moi dans l'opinion une espèce de poëte militaire africain. Ce fut probablement à ce titre qu'un des grands négociants de Marseille me convia à un dîner qu'il donnait en l'honneur du colonel d'Illens, de passage dans notre ville. La fête fut brillante. Celui qui en était le héros le fut moins. Ce brave officier venait de passer par de telles
épreuves qu'il y avait laissé tout ce qu'il pouvait avoir jamais eu de gaieté et de galanterie. Il mangeait comme un homme qui vient de subir un long jeûne et qui estime que la bouche peut servir à mieux que prononcer d'inutiles paroles. Quand on servit le café, il vint pourtant à moi, et voulut bien m'exprimer le regret que je n'eusse pas fait partie de la garnison de Milianah. J'y aurais, selon lui, trouvé matière à poésie. — On racontait de telles horreurs du blocus, qu'il me fut, je l'avoue, difficile de partager ce regret. Je me contentai de lui demander quelques détails nouveaux et inédits, ajoutant que les poètes n'avaient pas toujours besoin d'avoir vu, qu'ils devinaient le plus souvent. Il entama donc sa narration, puis, l'interrompant tout à coup :
— Mais, dit-il, au lieu de vous conter tout cela, ce qui serait bien long, je pourrais vous le faire lire dans le journal que j'ai tenu quotidiennement pendant notre terrible captivité.
— Ohl colonel, un journal! mais c'est un trésor que vous m'offrez là.
Dès le soir même, je le tins dans les mains. Je lus avec emportement ces pages qui sentaient la poudre; j'eus bientôt bâti dans ma tête tout le plan du poëme.
L'idée d'écrire une sorte de légende dont les souffrances obscures d'un simple soldat fourniraient le sujet, me séduisait plus que je ne saurais vous le dire. Aucune ne pouvait mieux répondre à cet idéal qui a toujours été le mien : Tirer de l'ombre les vertus inconnues et les mettre en lumière; célébrer les petites gens, les matelots, les soldats, les laboureurs; jamais les amiraux, jamais les généraux, jamais les hobereaux. Ceux-là ont eu assez longtemps le monopole de la renommée; il est juste que les rôles soient un peu changés et qu'il faille avoir été à la peine pour être à l'honneur. Tel était alors, tel est encore mon programme; si jamais j'ai une épitaphe, je voudrais que ce fût celle-ci : Exaltavit humiles.
Je me mis donc à l'œuvre sans délai. Je travaillai tout d'une haleine. C'est là mon défaut : une fois lancé je ne m'arrête plus. Il faudra, un jour, que je reprenne le travail de tout mon passé, et que je le revoie, que je le refonde, que je le remanie de fond en comble. J'aurai besoin d'un grand courage, mais je l'aurai.
Mon poëme fini, j'en donnai la nouvelle à d'Ulens, qui était déjà retourné en Afrique. Il revint tout exprès pour en entendre la lecture. Le bonhomme exultait. Être le héros d'un poème, être chanté en vers
alexandrins, c'était là une fortune qu'il n'eût jamais rêvée. Si petite que fût l'Iliade, il était sur le point de se croire un Achille.
Il fut convenu que, sans perdre une heure, je porterais le manuscrit à l'imprimeur; que, le livre imprimé, je lui enverrais la moitié de l'édition, à lui d'Ulens, qui se chargeait de la distribuer chez tous les libraires de l'Afrique. Notre gloire, à tous les deux, était désormais assurée dans une des cinq parties du monde.
Ce qui fut dit fut fait. A peine sortis des mains du brocheur, cinq ou six cents exemplaires, formant un énorme ballot, furent expédiés sur le premier paquebot partant. Mais voyez la chance qui dès lors commençait à poursuivre les œuvres de votre ami : le convoi qui portait le ballot fut surpris au désert et mis au pillage par une bande d'Arabes survenus à l'improviste, et, quatre jours après, dans une expédition qui semblait n'être qu'une promenade militaire, le colonel d'Ulens était assassiné à la tête de son régiment par un Arabe embusqué dans une broussaille. Pauvre homme ! lui qui s'était cru sur le seuil de l'immortalité.
Peu s'en fallut, du reste, que ce poëme de Milianah ne me portât malheur à moi-même. Quelque temps après sa publication — car, tant bien que mal, il eut une
publicité — je reçus une lettre dont le contenu était à peu près celui-ci :
« Monsieur,
» Vous avez commis une criante injustice dans votre
poëme de Milianah : je faisais partie de la garnison
comme officier d'artillerie dans la Légion étrangère :
vous ne m'avez pas nommé. J'espère que vous voudrez
bien faire une seconde édition pour réparer un oubli
que je suppose involontaire, sinon vous me verriez ]
bientôt arriver à Marseille. » * j
Et il signait d'un nom allemand qui, par parenthèse, '
avait sept syllabes, un de ces noms qu'on s'empresse
d'oublier, quand par hasard on les a jamais sus. Je lui répondis que toute l'artillerie du monde ne
parviendrait pas à faire entrer un nom de sept syllabes !
dans un alexandrin, que j'étais d'ailleurs prêt à mourir
pour les saintes lois de la prosodie française. Cette lettre
lancée, je m'attendais à le voir arriver et moffrir le i
choix des armes, depuis la couleuvrine jusqu'à l'obu-
sicr. Je n'ai jamais plus eu de ses nouvelles. '