‹ Œuvres complètesChapitre 19 sur 64 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

La gloire — ne riez pas du mot, je le souligne — avait bien fait son premier pas, mais la fortune restait toujours fort en arrière. Je possédais, pour tout bien, une magnifique bague en diamant, représentant la couronne de France et le chiffre du roi régnant L. P. que le jeune colonel du 17e, à son départ de Marseille, m'avait laissée en souvenir. J'avais aussi quelques fleurs d'argent conquises sous des pseudonymes divers dans les poétiques tournois des Jeux floraux.

Il y avait des moments où, pressé par la nécessité cruelle, je contemplais mes joyaux, en me disant, comme le coq de la fable :

Le moindre grain de mil Ferait bien mieux mon affaire !

Je finis par céder à la tentation; faisant deux parts de mes trésors, je mis de côté la bague étincelante — on ne vend pas la couronne de France ! — et je portai les trophées du Capitole toulousain

Chez mon voisin le lapidaire.

Que ne donnerais-je pas, aujourd'hui, pour avoir conservé ces précieuses reliques de ma jeunesse !

Je les regrette d'autant plus, que j'aurais pu, avec plus d'ordre et de prévoyance dans la gestion de mes affaires, me dispenser d'un tel sacrifice. Le journaliste s'était doublé en moi du fonctionnaire. J'étais devenu, par la démission de Méry, le directeur de la Bibliothèque publique de Marseille, et Dieu sait avec quelle joie je m'étais vu placé à la tête des soixante mille volumes qui la composent. La première fois que j'entrai, que je me promenai, à titre de seigneur et maître dans ces vastes salles, dans ces longues galeries toutes tapissées d'histoire, de philosophie, de science, de poésie, il me sembla que l'avenir m'appartenait, que j'allais puiser à pleines mains aux sources du génie, que j'allais faire des chefs-d'œuvre. Je ne me doutais pas alors qu'un regard jeté d'une fenêtre sur la campagne, qu'une promenade dans les bois, qu'une heure de rêverie dans une chambre vide nous donnent

souvent plus d'idées que tous les livres du monde.

Si je ne dus pas à la Bibliothèque d'écrire un seul chef-d'œuvre, je lui dus, ce qui valait peut-être tout autant, des rencontres, d'aimables visites, des entretiens, des amitiés dont le souvenir me sera toujours précieux.

C'est là que venait me dire bonjour, presque chaque matin, un cher enfant de la Gironde, Justin Dupuy, venu de Bordeaux à Marseille pour y collaborer à la Gazette du Midi. Intelligence toujours éveillée, esprit mobile et fureteur, il allait, interrogeant tous les rayons, montant aux échelons, cherchant un livre de théologie ou un livre de botanique, à la poursuite d'un Confucius ou des Contes de ma Mère VOie. Puis, au moment de s'en aller, il s'arrêtait parfois à la porte de mon cabinet :

— Le temps est beau, me disait-il, si nous allions ce soir dîner aux Chartreux?

Les Chartreux, vous le savez, madame, sont un quartier solitaire et à demi champêtre où les cabarets ne manquent pas. On y dîne à peu de frais sous des tonnelles éclairées par les rayons du soir. Tout y est bon, excepté le vin; mais le vin, c'était mon camarade qui se chargeait de l'apporter. En sa qualité de Bordelais, il recevait de son pays, de temps à autre, des envois de ses amis; souvenirs en bouteilles qu'il aimait à me

faire goûter. L'œil étincelant, — je irai jamais vu des yeux comme les siens, — il entamait alors les plus étranges causeries, il touchait à tout, il confondait tout, la folie et la sagesse, le rire et les larmes, le commencement et la fin. Hélas I qui m'aurait dit que ce spirituel compagnon allait sitôt s'éloigner de la table pour n'y plus revenir?

Au banquet de la vie, infortuné convive. J'apparus un jour, et Je meurs !

C'est à la Bibliothèque que je vis pour la première fois un personnage bien autrement célèbre que ce pauvre Dupuy. Je veux parler de l'homme du siècle dont le nom a été le plus souvent imprimé sur les affiches de théâtre, non-seulement à Paris, mais à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Madrid, dans toute l'Europe en un mot, et un peu dans les deux Amériques. J'ai nommé M. Scribe. Vous savez qu'il avait écrit pour le compositeur Xavier Boisselot, notre compatriote et ami, lelibretto de l'Opéra : Ne touchez pas à la Reine. Un jour donc, Boisselot entra dans mon cabinet suivi d'un homme d'une cinquantaine d'années, dont l'air fin, mais un peu bourgeois, faisait songer à un notaire de comédie. — M. Scribe, qui traverse Marseille, me dit-il, désire

jeter un coup d'œil sur vos richesses bibliographiques, permettez-moi de vous le présenter.

M. scribe, je dois le dire, ne jeta auxdites richesses qu'un coup d'œil assez superficiel ; puis, comme il sortait, Boisselot, me prenant à part, me convia à un banquet qu'il offrait, le soir môme, à son illustre collaborateur, au restaurant de la Réserve; il n'y aurait que quelques convives choisis. J'acceptai. Les convives furent plus nombreux qu'on ne m'avait dit. Un d'eux qui avait l'habitude de parler en toute occasion, dans les festins comme aux enterrements, porta, au dessert, un toast au héros de la fête, ne manquant pas de dire que sa carrière dramatique comptait autant de succès que de pièces.

— Pardon, monsieur, vous vous trompez, dit M. Scribe l'interrompant, j'ai débuté par sept chutes successives. Je dis cela pour ne pas décourager ceux d'entre vous qui rêvent peut-être de théâtre.

Ce fut encore à la Bibliothèque que je reçus la visite d'une femme non moins célèbre alors que M. Scribe lui-même, d'une femme qui a été l'interprète la plus instinctive, la plus passionnée, la plus éloquente du génie romantique au théâtre. Vous devinez qu'il s'agit de madame Dorval. Je la reconnus tout de .suite à ce

masque étrange, irrégulier, à cette pâleur tragique, que n'oubliaient jamais tous ceux qui l'avaient une fois vue sur la scène. Si ce n'est pas elle qui a dit ce mot: « Je ne suis pas belle, je suis pire, » c'est elle qui aurait pu le dire, d'autant plus qu'elle avait en parlant de ces trouvailles d'expression où se révèle toute l'originalité d'un esprit. De sa belle voix harmonieuse quoiqu'un peu fatiguée , elle me demanda si je voulais bien lui faire remettre la Marie Smart de M. Lebrun. Elle ne désirait pas remporter, elle voulait seulement y jeter un coup d'oeil. Je la fis asseoir sur le meilleur fauteuil de mon cabinet; je mis sous ses pieds, en guise de tabouret, un in-folio, les Hommes illustres de Plutarque, — elle en avait vu d'autres à ses pieds, — et j'allai moi-même lui chercher la pièce qu'elle se mit à parcourir. Ce ne fut pas long. Elle se leva bientôt d'un brusque mouvement, referma le volume, le jeta sur la table voisine, et se mit à parler d'autre chose. C'était un jugement qui en valait bien un autre.

A quelque temps de là, je faisais un de mes premiers voyages à Paris. C'était au lendemain des fêtes de Noël. Je me présentai chez la grande actrice avec une lettre et une petite boite mystérieuse qu'un de ses amis m'avait conflées pour elle.

— Madame n'est pas rentrée, me dit la camériste dans l'antichambre.

— Eh bien, veuillez lui remettre cet envoi qui vient de Marseille.

A ces mots, une porte s'ouvrit.

— Qu'est-ce que j'entends? s'ccria la belle voix sonore; on parle de Marseille, je suis chez moi. Entrez, monsieur. Ah! je vous reconnais I Parlez-moi de tous nos amis.

— Mais, madame, vous étiez à table, je vous dérange, lui dis-je en désignant de la main un gros monsieur coiffé d'un bonnet de nuit, la serviette nouée autour du cou. C'était son mari, M. Merle, un homme de beaucoup d'esprit et de philosophie.

— Mais non, mais non, vous ne me dérangez pas, vous venez de Marseille, et il faut bien que je vous dise toute l'affection que j'ai pour cette ville qui m'a si bien accueillie. Tenez, voulez-vous la preuve de cette affection? Entrez dans ma chambre.

Elle m'y poussa; elle me montra une de ces petites crèches que Ton fait chez nous pour les enfants aux environs des fêtes de Noël; rien nry manquait, ni le bœuf, ni l'âne, ni les mages agenouillés, ni les petites collines de papier gris, ni le ruisseau fait d'un débris de miroir

cassé, ni enfin les bouteilles enveloppées d'un linge mouillé le long desquelles ont germé, ont poussé les grains de blé, les grains de lentille.

— Les Parisiens ne connaissent pas cela, disait-elle. Oh ! ces Parisiens ! Il n'y a que les Marseillais, il n'y a que les habitants de votre ville, de ma chère ville, pour avoir de ces idées-là.

Et, tout en parlant ainsi, elle ouvrait la boîte que je lui avais apportée, et il se trouva que cette boîte, à mon grand étonnement, contenait dix ou douze de ces petits personnages que nous appelons des santons. Cela mit le comble à son enthousiasme.

Pendant plus d'une heure encore, elle me fit parler de la Provence, de ses collines qui sentent si bon, des cabarets de ses rivages où l'on mange des coquillages si exquis. Elle était Bretonne, elle; mais, après la Bretagne, il n'y avait au monde que la Provence. Je ne pus me retirer qu'à grand'peine, et, en traversant la salle à manger, je revis le philosophe Merle, qui, la serviettetoujours nouée autour du cou, le bonnet de nuit de plus en plus rabaissé, s'était décidément endormi sur sa chaise.

Vous le voyez, cette bonne bibliothèque de Marseille me valait bien des rencontres, bien des relations inattendues.

vu. o

Après madame Dorval, ce fut Ligier qui vint m'y voir, Ligier le grand acteur tragique, un de ceux qui ont fait la gloire du Théâtre-Français. Par une singulière coïncidence, ce fut encore Marie Stuart qui l'amena vers moi. 11 traversait Marseille, il connaissait mon nom, il avait lu dans les Débats mes vers au 17* léger, il avait lu je ne sais où d'autres vers que j'avais écrits en l'honneur de Molière, le jour môme où Paris lui élevait une statue à deux pas de sa maison; tout cela lui avait gagné le cœur : il avait voulu me connaître en passant, il avait voulu me demander si je n'aimerais pas à travailler pour le théâtre. Pourquoi ne ferais-je pas, par exemple, une Marie Stuarl î

— Une Marie Stuart! mais il en existe une, la Marie Stuart de M. Lebrun, où vous avez un des premiers rôles.

— C'est justement pour cela que j'en demande une autre. Voyons, jeune homme, courage! et mettez-vous à l'œuvre!

Et il sortit de ce pas d'un homme accoutumé à arpenter les planches.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'en effet je me mis à l'œuvre. Je connaissais en ce temps-là un professeur d'allemand par lequel je me fis faire un mot à mot

scrupuleux de la tragédie de Schiller. Je brochai làdessus la pièce demandée par Ligier ; puis, au lieu de la lui envoyer, je la jetai dans un tiroir. Je l'ai brûlée depuis, pour ne pas faire trop de peine à ce bon monsieur Lebrun. C'est là, du moins, le prétexte que je me suis donné à moi-môme, pour détruire un ouvrage qui ne valait peut-être pas mieux que le sien.

Que d'autres choses d'ailleurs n'ai-je pas brûlées 1 J'ai jeté au feu le manuscrit d'un volume de vers intitulé Plumes blanches et Plumes noires, j'y ai jeté les Joueurs de cornemuse, j'y ai jeté les Trois Sœurs, gros roman en prose qui eût fourni la matière de deux ou trois volumes, un volume par sœur. En littérature, brûler, c'est presque sauver. Le feu ne vaut-il pas mieux que l'oubli I

Passons à une autre silhouette.

Comme je me promenais un matin dans la longue galerie de mon éternelle bibliothèque, j'y aperçus une figure qui ne ressemblait à aucune de celles de nos habitués. Un homme aux longs cheveux, à l'expression de visage légèrement rabelaisienne, se promenait comme moi, ne jetant par intervalle aux volumes alignés sur les rayons qu'un regard assez indifférent. Il portait un chapeau mou, et, sous son épais menton, en guise de cravate, une espèce de ficelle. Je ne sais pourquoi cette

figure me préoccupa. J'étais invité pour le jour môme à un dîner qu'une société de jeunes gens, amis des lettres, donnait à M. de Balzac, de passage à Marseille.

J'arrivai, je fus présenté au héros de la fête ; c'était, vous l'avez compris, mon mystérieux promeneur du matin. Je lui fis mes humbles excuses ; car j'avais vu ses portraits, j'aurais dû le reconnaître et mettre à son service toute l'armée de mes livres.

— Soyez sans regrets, me dit-il en riant ; il fait un tel soleil dans votre ville, qu'on y a, par moment, besoin d'un abri : d'autres cherchent la lumière dans les bibliothèques; moi, j'y cherche l'ombre.

On dîna. Naturellement on parla des femmes. Ne sont-elles pas le sujet de la conversation dans toutes les réunions où elles ne figurent pas? Et, d'ailleurs, le romancier qui en avait fait tant de portraits savants et variés, ne devait-il pas, par sa seule présence, amener l'entretien sur elles? Je ne vous répéterai pas tout ce qu'on en dit : je vous sais chatouilleuse sur ce point et prompte aux représailles. Je remarquai seulement tout ce qu'il y avait d'idées imprévues, d'aperçus profonds et nouveaux dans cette tête puissante, tout ce qu il y avait d'éclairs, d'images, d'horizons entr'ouverts dans cette parole qui ne tarissait pas. Il me sembla que l'au-

teur de la Peau de chagrin et de tant d'autres beaux livres n'était ni assez connu ni assez loué comme improvisateur éloquent.

Vers onze heures, il me prit sous le bras et m'entraîna avec lui dans une promenade nocturne le long des trottoirs déserts. Je me souviens qu'une lune superbe illuminait les façades des maisons. Chemin faisant, je lui disais mon sentiment sur quelques-uns des héros de ses romans. A propos du père d'Eugénie Grandet, je vins à lui parler d'un certain parent à moi, vieux capitaine de vaisseau en retraite, vieux chevalier de Saint- Louis, qui, à Page de soixante ans, venait d'épouser une pauvre fille de vingt ans, et avait déployé à l'occasion de ce mariage un caractère de lésinerie dont je lui racontai quelques traits. I) éclatait de rire dans la rue silencieuse :

— Allez toujours, allez toujours! me disait-il; il n'est pas sûr que tout cela ne me serve, un jour, à quelque chose. Je fais comme Molière : je prends mon bien où je le trouve.

Je passai plusieurs années sans revoir cet illustre Balzac. Je ne le revis, détail mémorable! que le 2ft février, en pleine révolution, sur le boulevard des Italiens. J'y passais à grand'peine à travers les débris des

arbres renversés et formant barricade, quand je vis s'avancer du côté de la rue Royale toute une bande de héros qui venaient de saccager et de piller les Tuileries. Défilé tragique et burlesque! La plupart étaient vêtus de costumes dérobés à des vestiaires de théâtre : cuirasses ou pourpoints, casques ou chapeaux à plumes, et ils portaient au bout de leurs piques et de leurs lances artificielles de vrais faisans, de vrais coqs de bruyère, d'authentiques gibiers qu'ils venaient de voler et de se partager dans la basse-cour du palais. Toute cette mascarade, à la lumière du grand jour, faisait à la fois horreur et pitié. A la suite, parmi la foule des curieux, marchait M. de Balzac, un lambeau de velours rouge à la main.

— Quoi! vous ici? lui dis-je avec étonnement.

— Eh, mon Dieu, oui! me répondit-il; le spectacle est assez instructif pour qu'on le contemple et qu'on le suive.

— Et ce morceau de velours?

— C'est un lambeau du trône de Louis-Philippe. J'avais déjà un débris du trône de Charles X. Nous vivons dans un temps qui favorise ce nouveau genre de collection.

Outre les passants plus ou moins célèbres, outre les

grandes figures fugitives qui ne faisaient que traverser ma studieuse demeure, ii y avait les visiteurs de tous les jours, les amis arrivant et s'en allant à l'heure accoutumée. De ce nombre était Barthélémy, ce même Barthélémy qui naguère avait fait trembler le monde sous les foudres de sa Nèmèsis, et qui maintenant, retiré du combat, vivait dans une retraite mélancolique.

Je crois, ma parole d'honneur! que l'opinion a été bien sévère pour cet homme. Ce qu'il avait fait, je ne veux ni le savoir ni l'en disculper, mais bien d'autres, dans nos malheureux temps, ont eu sur la conscience des péchés du même genre, qui ont pu continuer à marcher la tête haute au milieu de l'indulgence universelle. Si jamais bouc émissaire a payé pour tous les autres, c'est bien ce pauvre Barthélémy. Il est vrai que celui-là avait égratigné tant d'épidermes, froissé tant d'amours-propres sur son chemin, qu'il devait s'attendre à toutes les rancunes, à tous les ressentiments le jour où les blessés auraient l'occasion de la revanche.

Quoi qu'il en soit, cet homme terrible était devenu l'être le plus débonnaire, le plus pacifique, le plus serviable. Il menait chaque matin à l'école, en la tenant par la main, une petite fille de huit ou dix ans. Arrivé sur le seuil du pensionnat, il lui faisait mille recom-

mandations de prudence et de sagesse, puis revenait la prendre, le soir, toujours avec la même sollicitude. H n'eût pas fait autrement pour sa propre fille. Cette fillette n'était cependant que l'enfant d'une de ses sœurs. Je corrigeais, en ce temps-là, les épreuves de mon poëme de Milianah: il voulut m'épargner cette peine : il fit la chasse aux coquilles avec une vigilance qu'aucun proie n'eût déployée. Si, par intervalle, un vers lui semblait mal venu, il prenait pour m'en faire la remarque toute sorte de timides circonlocutions. Un jour, cette besogne achevée, il était parti pour la campagne. A peine arrivé, il se souvint d'une construction qui lui parut douteuse. Que fit-il? Il revint subitement me communiquer son inquiétude. Il avait fait quatre lieues à pied pour revoir un vers dont, après tout, j'étais seul responsable.

J'ai revu Barthélémy peu de temps après la grande élection où les noms de Lamartine, de Cavaignac et de Louis-Napoléon se sont présentés au suffrage populaire pour la présidence de la République. 11 m'a conté une assez curieuse histoire.

Barthélémy, dans cette élection, penchait naturellement pour Lamartine. — Les deux poètes, réconciliés depuis longtemps de leur querelle poétique d'autrefois,

vivaient maintenant les meilleurs amis du monde. Barthélémy avait donc composé, pour la faire placarder sur tous les murs de Paris, une pièce de vers dans laquelle il passait en revue les divers titres de son illustre ami au suffrage populaire. Faisant allusion à cette formidable lutte que le poète citoyen soutint sur la place de PHôtel-de-Ville contre Pinvasion de la populace, il disait :

Pendant trois jours cruels et trois nuits non meilleures, C'est le Boissy d'Anglas de soixante et dix heures.

Avant de faire afficher sa pièce, il voulut la soumettre au candidat qu'elle intéressait. 11 va chez Lamartine, il met le poëme sous ses yeux. Arrivé aux vers que je viens de transcrire, Lamartine se gratte l'oreille.

— Voilà deux vers, dit-il, qui ne se ressemblent guère; le second est superbe; que pensez-vous du premier?

— Je pense comme vous, dit Barthélémy, qu'il est détestable, mais je m'y suis en vain cassé la tête, je n'ai pu trouver autre chose ; si vous veniez à mon secours ?

Alors, Lamartine leva les yeux, regarda quelques instants le plafond, puis proposa le vers suivant :

Le sein nu, cuirassé d'armes supérieures, C'est le Boissy d'Anglas de soixante-dix heures.

— A merveille ! fit Barthélémy.

— Non, dit Lamartine, il y a mieux que cela-, mettez :

Le sein nu, cuirassé d'armes intérieures.

— Bravo ! s'écria Barthélémy ; vous m'avez fait le plus beau de mes vers. Et c'est ainsi que la chose fut imprimée.

De Barthélémy à Méry, la transition n'est pas difficile. Je n'en abuserai pas pour vous parler trop longtemps de lui. Vous l'avez connu; il a, un soir, à votre piano, chanté de sa voix édentée, quelques airs de cette Sèmiramis qu'il savait, disait-il, par cœur de la première à la dernière note. Vous savez qu'il affichait la double prétention d'être frileux comme un habitant des régions équatoriales, et non moins improvisateur que M. de Pradel en personne. Vous savez aussi que, joueur autant que poëte, il avait l'habitude, quand il rentrait du cercle au point du jour, après un lansquenet trop prolongé, de s'arrêter sous sa propre fenêtre, de s'y faire une voix de crieur de nuit et de crier : « Il est minuit! » afin de donner le change à sa femme qui comptait les heures dans la solitude.

Vers 1845, il était venu, de Paris à Marseille, passer quelques semaines, non auprès de sa patiente épouse, mais auprès de cette lady 6..., aux pieds de laquelle il brûlait un encens que j'ai toujours soupçonné d'être parfaitement platonique. Il payait, en vers de toutes les mesures, quelques œillades d'un œil merveilleusement beau, je l'avoue. L'idole habitait alors cette Villa de la Méditerranée qui penchait ses bois de pins sur la vague et dominait un passage favorable à l'inspiration.

La belle Anglaise avait, un soir, réuni à sa table un certain nombre d'admirateurs, parmi lesquels figuraient Théophile Gautier et Noël Parfait, de retour tous les deux d'un voyage en Algérie. Tous les convives étaient censés appartenir plus ou moins au monde littéraire. Lady G... ne manqua pas une occasion aussi belle de parler de son album et de demander à chacun son tribut. — Je ne vous ai pas dit que j'étais du nombre des convives, mais vous l'avez deviné. — Donc, après le dessert, on alla fumer un cigare sur la terrasse et demander aux étoiles l'inspiration nécessaire. Je fis mon quatrain sans trop de peine ; après quoi, je sentis ma manche tirée successivement par trois ou quatre solliciteurs qui trouvaient la muse rebelle. Il me serait si facile, disaient-ils, de les tirer chacun d'embarras.

J'étais bon enfant, je m'en chargeai. Nous rentrâmes au salon, et tous, processionnellement, Méry en tête, nous vînmes déposer notre hommage sur les larges feuilles de vélin de l'opulent volume. J'ai dit tous, je me trompe ; il n'y eut que Théophile Gautier qui resta en arrière et s'en tira comme il put. Il était trop poète, celui-là, pour se contenter de la première banalité venue; il cherchait une perle, et les perles sont rares. Ce qu'il y a de charmant, c'est que ce cher Gautier, qui est la bonhomie en personne, ne s'était pas douté du stratagème. Peu de temps après, rendant compte dans la Presse, de son voyage, il faisait allusion à cette soirée, et disait naïvement de Marseille que tous les enfants de cette ville naissaient avec le don de poésie.

Ceci me remet en mémoire une aventure par laquelle je demande à terminer aujourd'hui la série.

J'avais en ce temps-là deux amis qui passaient pour deux espèces de beaux esprits. Nous les appellerons, s'il vous plaît, Pierre et Paul. Pierre vint un jour me relancer dans ma solitude :

— Je me suis sottement chargé, me dit-il, d'une besogne dont je ne viens pas à bout. Paul m'a demandé de lui faire quelques vers qu'il veut lire au mariage de la fille de M. P..., personnage important dont il voudrait ga-

gner les bonnes grâces. J'ai cherché, je n'ai rien trouvé. Vous me rendriez un grand service, si vous vouliez vous acquitter vous-même de la tâche; une vingtaine de vers suffiraient, je pense; seulement vous auriez la bonté de n'en rien dire à Paul.

— Soyez tranquille, lui dis-je ; et, le lendemain, Pierre recevait répithalame demandé. Quelques jours se passent et je rencontre Paul. Il vient à moi d'un air satisfait :

— J'ai fait quelques vers, me dit-il, et serais bien aise de vous les montrer.

11 me les montre.

— Comment trouvez-vous cela? me demande-t-il.

— Mais, mais... lui dis-je avec un certain embarras, je trouve cela... très-bien!

— Eh bien, reprend-il, votre réponse m'enchante; quant à moi, je n'en étais pas très-content.

— Vous êtes difficile.

— Non pas; mais il me semble que j'aurais pu faire mieux. Ce qui me console, c'est que la chose ne m'a pas coûté grand 'peine.

— Je le crois, lui dis-je; on y sent toute cette merveilleuse facilité qui vous distingue.

Il me quitta et courut montrer à d'autres son petit chef-d'œuvre.

Telles sont, madame, quelques-unes des principales figures qui traversaient de temps en temps ma bibliothèque. Je ne vous dis rien de la plus aimable. Vous y êtes venue vous-même, un jour de printemps, suivie d'un bel enfant qui jouait à la balle dans la galerie. Vous souvient-il de sa terreur, quand, d'un coup de cette balle, il eut brisé la glace qui couvrait un magnifique plan de Marseille, vaste travail en relief où toutes les rues, toutes les maisons étaient fidèlement reproduites? Je vois encore son air penaud devant la catastrophe; j'entends encore le beau discours que vous lui fîtes, ce discours qui commença par une réprimande et qui finit par un baiser.

Page 1