LETTRE XVI
11 parait, ma chère amie, que je ne me suis pas trèsclairement expliqué, à propos du Marseillais Méry, sur cette frilosité qui a été un des traits particuliers de sa légende. « Était-elle réelle ou feinte? » me demandezvous. J'incline à croire qu'elle était plus feinte que réelle. Vous allez en juger.
En 1843, à la fin de février, nous étions venus ensemble à Paris, et nous avions pris un logement en commun, à l'hôtel d'Europe, rue Le Peletier, non loin du boulevard. Il se disposait, un matin, à sortir, vers huit heures, par un temps brumeux, quand je m'aperçus que son vêtement était des plus légers ; une simple redingote, boutonnée jusqu'au menton, et pas de gilet.
Moi qui souvent l'avais vu s'envelopper d'un manteau en plein midi et en plein été, cela m'étonna :
— Vous avez sans doute une distraction, lui dis-je ; il fait froid, ce matin, mettez votre manteau.
— Non, me répondit-il, les manteaux ne garantissent que du chaud.
— Mettez au moins un gilet.
— Je n'ai pas de gilet ; du moins, je n'en ai qu'un pour aller le soir dans le monde, et celui-là d'une étoffe si légère, qu'il ne garantit de rien.
— J'en ai peut-être deux dans mon armoire, permettez-moi de vous en offrir un.
— Merci, je ne veux pas prendre une mauvaise habitude.
Et il sortit, courant vers le bureau de la Grand'Poste, rue Jean-Jacques-Rousseau. — Car un autre de ses paradoxes était que, quand on tient à recevoir ses lettres, il faut se les faire adresser poste restante et aller les y chercher soi-même. Les autres lettres ne parviennent jamais.
Le même jour, comme j'entrais vers midi dans un restaurant du boulevard, passage de l'Opéra, je vis mon Méry déjeunant à une table, et ayant devant lui une de ces bouteilles de vin précieux que le garçon
vous sert dûment couchées dans un berceau de paille.
— Que buvez-vous là? lui demandai-je.
— Un gilet!... me répondit-il; j'aime mieux les boire.
Puisque j'en suis au chapitre de notre communauté de gîte à Paris, laissez-moi vous conter deux souvenirs qui s'y rattachent.
Un soir, nous étions allés au Théâtre-Français voir jouer les Bur graves, qui en étaient à leurs premières représentations et rencontraient quelques difficultés sur leur chemin. La pièce était commencée quand nous arrivâmes, et nous traversions un couloir, à la recherche de deux places, quand nous nous trouvâmes Tace à face avec un personnage que je n'avais jamais vu, mais qui, aux salutations profondes et aux paroles admiratives que lui adressait Méry, était évidemment Victor Hugo en personne. Quelques-uns de ces stupides sifflets qui signalèrent l'œuvre nouvelle se faisaient entendre à ce moment-là. Ma présentation au maître ne pouvait avoir lieu sous de plus fâcheux auspices. Méry la fit cependant, et, pour amener peut-être une heureuse diversion, il ajouta que j arrivais, le soir même, de Marseille, uniquement pour assister à la représentation du chef-d'œuvre. Le grand poète me ten- ▼n. 10
dit la main et m'invita à déjeuner pour le jour suivant. La bonne fortune était si grande que je fus bien tenté d'accepter; je n'osai pourtant pas; il me sembla que je n'avais pas le droit de bénéficier d'une faveur que je devais probablement à l'intervention de mon ami. Je refusai, donnant pour prétexte que je repartais le lendemain : ce qui, par parenthèse, me rendait involontairement, mais fort à propos, complice du mensonge. Après tout, était-ce bien un mensonge ? Si je n'étais pas venu à Paris tout exprès pour voir les Burgraves, j'en étais du moins bien capable.
Voici maintenant ma seconde histoire, qui se rattache, celle-ci, à la pièce dont le camp des « classiques » se fit une arme contre ces mômes Burgraves. Je parle de la Lucrèce de Ponsard.
Vous savez tout le bruit qui se fit par anticipation au sujet de cette œuvre d'un poète inconnu qui arrivait à peine de sa province. Autant elle était prônée, glorifiée, exaltée d'avance par les uns, autant les autres la dénigraient, la persiflaient, la condamnaient préventivement. Méry était de ceux-ci.
Un soir, déjà couché, je commençais à m'endormir, quand je l'entendis rentrer. Gomme il passait par ma chambre, — il avait à la traverser pour gagner la
sienne, — je fis un de ces mouvements qui signifient : « Ne vous gênez pas, vous pouvez parler. »
— Je reviens, me dit-il, d'une soirée chez madame de Girardin; je m'y suis mis sur les bras une singulière besogne : figurez-vous qu'il faut que je porte demain matin à la Presse le premier acte de la Lucrèce de Ponsard.
— Qu'entendez-vous p^ &? iu{ dis-je.
— Que je me suis engagé à improviser un acte qui sera donné à titre de primeur de cette fameuse pièce.
Je lui fis là-dessus quelques observations tendant à le détourner d'une malice qui pouvait ne pas être du goût de tout le monde. Il ne voulut rien entendre. 11 se mit au travail, et, le matin venu, il avait écrit, sinon un acte tout entier, du moins deux ou trois scènes où la couleur locale ne faisait pas défaut; vestales, flamines, augures* y jetaient de la poudre aux yeux des gens qui se contentent de peu. Il me lut ses vers, je les trouvai charmants ; ils étaient, en effet, d'une certaine grâce superficielle ; mais, quand il arriva, sa copie en main, dans les bureaux de la Presse, la réflexion avait eu le temps de se produire : mille objections, du genre de celles que je lui avais soumises moi-même, lui firent comprendre que la nuit avait porté conseil, et que la
Presse refusait maintenant de se prêter à ia plaisanterie. Les vers parurent cependant le lendemain, et plusieurs des meilleurs juges, Charles Nodier entre autres, en conçurent l'opinion la plus favorable au véritable auteur de Lucrèce. Méry, sans s'en douter, avait servi la cause de Ponsard. Ce qui n'empêcha pas les amis de Ponsard, le tour une fois connu, d'en témoigner à Méry plus de ressentiment que de reconnaissance.
Je laisse là mon compagnon de chambre, et j'en viens à l'événement de 1843, à ce succès de Lucrèce que ne purent empêcher ni les bouffonneries ni les cabales. Ce qu'il y eut de particulier dans ce triomphe, c'est qu'il fut fait par les classiques, qui n'avaient, ce me semble, guère plus de raisons pour le favoriser que pour le combattre. Il est certain que le jeune poète dauphinois ne s'était pas dit : « Je vais écrire une tragédie conforme aux traditions. » Il avait fait une œuvre indécise ou impartiale, comme vous voudrez, qui n'était ni classique ni romantique, quelque chose d'approprié à son talent et à son tempérament. La fortune fit le reste. Heureux les poètes dont un parti s'empare comme d'un drapeau I Us passent tout de suite à la tête du régiment.
Le succès fut immense. On sentait courir dans la salle ce vent de la faveur publique qui annonce les
grandes victoires. Tel vers, telle tirade qui, sous une autre impression, auraient pu être siffles, étaient applaudis à outrance. 11 y a toujours un peu de démence et de frénésie dans les explosions de l'enthousiasme populaire. On sent que le jugement porté par la foule n'est pas très-sûr; on laisse au lendemain le soin de le reviser. Je ne fais ici, bien entendu, aucune allusion à l'œuvre de Ponsard, pour laquelle je professe une grande estime.
Pendant un entr'acte, au milieu de cette foule, aux yeux ardents, aux gestes désordonnés, qui s'entassait au foyer, qui se pressait dans les couloirs où elle échangeait les opinions les plus contradictoires, je fis la rencontre d'un personnage à qui ses fonctions donnaient une grande influence sur les théâtres de Paris. Nous le nommerons, si vous voulez, M. Louis. Je l'avais vu mainte fois dans un salon de la rive gauche, et j'avais reçu de lui des témoignages de sympathie. Du plus loin qu'il m'aperçut, ce soir-là, il vint à moi, et, à la joie qui rayonnait dans toute sa personne, je reconnus un classique.
— Eh bien, me dit-il, quel succès! Dites-moi, jeune homme, cela ne vous donne-t-il pas quelque envie de vous essayer dans le genre tragique? Un homme était
hier inconnu, le voilà ce soir illustre, le voilà glorieux. Pour peu que cette ambition vous prenne, laissez-moi me dire tout à votre service. Faites donc une pièce, apportez-la-moi, et, comme je ne puis douter qu'elle n'ait une valeur quelconque, je m'engage à lui trouver un théâtre. Me promettez-vous d'y songer?
— Je ne promets rien, lui répondis- je; je pars demain pour ma province, ne sachant pas trop ce que je vais y faire. Comptez seulement que, si ma pensée se tourne vers le théâtre, je ne rechercherai pas d'autre appui que le vôtre.
Et là-dessus nous nous quittâmes.