LETTRE XVII
Un ou deux mois après, je ne pensais plus ni à Lucrèce, ni à Ponsard, ni à M. Louis. Je me promenais, un soir, au bord de la merr laissant errer mes yeux du bleu de l'eau au bleu du ciel, quand une idée soudaine me traversa l'esprit : faire une tragédie 1 J'avais lu la veille dans une biographie d'Eschyle comme quoi, sur ses vieux jours, il fut vaincu dans les fêtes de Bacchus par son jeune rival Sophocle. 11 n'en fallut pas davantage.
Je rentrai chez moi avec l'empressement d'un homme qui ne veut pas laisser à sa pensée le temps de s'évaporer en plein air, j'allumai une bougie, et, m'asseyant entre ma cheminée et ma fenêtre, je me mis à écrire sur mes genoux le scénario de ma tragédie. J'étais là,
plongé dans cette besogne, quand je vis une grande clarté pâle pénétrer dans ma chambre par la croisée. J'eus un frisson : quel pouvait être ce phénomène? C'était tout simplement le jour qui reparaissait. Je m'étais tellement absorbé dans mon travail, que j'avais perdu toute notion de temps, et qu'il m'eût été tout à fait impossible de dire si j'étais là depuis un quart d'heure ou depuis un siècle. Cela me sembla de bon augure. L'infini ne m'avait jamais englouti à de pareilles profondeurs. Du reste, le canevas de mon poëme était entièrement terminé. J'en avais nonseulement fixé les grandes lignes, mais encore arrêté toutes les scènes, et pour ainsi dire écrit le mot à mot, et je pouvais, comme Racine en pareil cas, dire : « Ma pièce est faite, il ne me reste plus que les vers à écrire. » A ce moment-là je m'arrêtai; je me dis que, avant de reprendre la plume, j'avais besoin de faire quelques lectures préalables, de revoir les chefs-d'œuvre des classiques grecs, en un mot, de faire ma palette, comme disent les peintres. La résolution était bonne, mais comment la tenir? — Je crois à la liberté de l'homme en toute chose, je me crois libre d'accomplir une bonne action ou de commettre un crime, mais je ne le suis pas de faire des vers ou de n'en pas faire. Il
y a là quelque chose de surnaturel, une sorte de possession dont tous les exorcismes du monde ne sauraient venir à bout.
Il se trouva donc qu'au moment où je prenais le chemin de la Bibliothèque pour aller y chercher les matériaux de mes lectures, j'étais déjà en train de versifier mon dialogue, de sorte qu'il me fallut remonter en hâte dans ma petite chambre pour ne rien laisser perdre du flot débordant.
Le lendemain soir, j'avais écrit mon premier acte. Le second le suivit de près, et, au bout de douze jours, il ne me restait plus qu'à jeter ma plume en m 'étirant les bras.
Je me souvins alors de M. Louis; le malheur fut que j'y songeai trop tôt : il eût été au moins prudent de laisser s'écouler sinon sept ans, — * c'était, disait-on, ce qu'avait mis Ponsard à écrire Lucrèce, — au moins sept mois. Venez dire à un homme : « Vous m'avez demandé une tragédie ; la voici : je l'ai faite hier soir avant de me coucher! » C'était provoquer volontairement la défiance, surtout chez un classique. C'est pourtant à peu près ce que je fis.
J'envoyai mon œuvre; mais, si j'avais improvisé ma tragédie, mon protecteur, lui, n'improvisa pas si
réponse. Un mois, deux mois s'écoulèrent, toujours môme silence. J'en vins à me demander si mon manuscrit n'avait pas, par hasard, voyagé dans une caisse de patates. Je reçus, enfin, un jour, un billet dont voici la substance :
a Vous êtes un homme de trop d'esprit pour qu'on hésite à vous dire la vérité : vous vous êtes trompé en croyant faire une œuvre dramatique. Vous prendrez votre revanche quand vous voudrez et me trouverez toujours prêt à vous servir de toute mon influence. »
Quand cette lettre arriva, Dieu sait si je songeais à prendre une revanche : ma mère était depuis quelques jours gravement malade, elle pouvait nous être enlevée d'un moment à l'autre, et dans de pareilles circonstances l'homme apprécie à leur véritable valeur les choses de l'ambition et de la vanité. Je répondis immédiatement à M. Louis :
« Pardonnez-moi de vous avoir dérobé une heure de votre temps. Je n'ai plus aujourd'hui qu'un service à réclamer de vous, c'est de vouloir bien brûler ma pièce de la première à la dernière page. Je tiens à ce qu'il ne reste aucune trace d'un travail où j'ai pris, paraît-il, l'égarement pour l'inspiration. »
Plusieurs mois se passèrent, ma mère était rétablie;
je ne songeais pas plus à ma tragédie que si elle n'eût jamais existé, quand, longeant un trottoir, je me trouvai nez à nez avec l'aimable avocat parisien Flayol, neveu de mon voisin le grand vicaire dont je crois vous avoir dit un mot.
— Quoi! vous ici? lui dis-je en lui prenant les mains.
— Moi-même, débarqué de ce matin. Une grosse affaire de procédure m'amène. Je n'attendais qu'un premier moment de loisir pour aller vous dire bonjour, et vous offrir, en outre, un compliment fort sincère.
— Un compliment de quoi?
— Ne faites pas le mystérieux; vous savez bien qu'il s'agit d'une tragédie. Elle nous a été lue dans un salon que vous connaissez par M. Louis, votre ami et le nôtre.
— Quand vous l'a-t-il lue?
— Mais, s'il m'en souvient bien, il y a une quinzaine de jours.
— Ahl c'est trop fort! m'écriai- je avec colère; je vous quitte pour aller lui écrire.
Et je le laissai dans l'attitude d'un homme qui craint d'avoir commis quelque sottise.
Ce que je demandais cette fois, ce n'était plus qu'on détruisit le manuscrit, c'était qu'on me le renvoyât immédiatement. Je ne confiais plus à d'autres mains que les miennes le soin de le jeter au feu.
Cette seconde lettre ne fut pas plus heureuse que la première. J'en étais là, pestant de loin contre les protecteurs, songeant à prendre la diligence pour aller ressaisir moi-même mon manuscrit, quand le poète Barthélémy, de cet air indolent et mélancolique qui était le sien, entra chez moi pour me dire adieu : il partait pour Paris et venait me demander si je n'avais pas, par hasard, une commission à lui confier.
— Une commission, je crois bien! lui dis-je. Et je lui contai toute mon histoire.
— Soyez tranquille, me répondit-il; d'ici à quinze jours, la brebis égarée sera rentrée au bercail.
J'ai su depuis ce qui s'était passé. [Arrivé à Paris, Barthélémy s'était présenté dans les bureaux de M. Louis; il avait, de la part de l'auteur, poliment réclamé le manuscrit; on lui avait fait répondre par l'intermédiaire d'un commis qu'on le rechercherait et qu'on le lui rendrait la semaine suivante. La semaine suivante, il était revenu; il avait vu, cette fois, M. Louis en personne; mais le fonctionnaire affairé n'avait pu lui
donner qu'une courte audience, et lui avait demandé un nouveau délai pour continuer ses recherches. Barthélémy alors se nomma, pensant que ce nom, qui en avait fait trembler bien d'autres, pourrait avoir quelque effet. M, Louis se contenta de se confondre en excuses, mais Barthélémy n'était pas homme à se payer de cette monnaie-là ; il tira gravement de sa poche deux pistolets qu'il déposa sur une table :
— Vous allez prendre, dit-il, un de vos commis pour témoin, j'en prendrai un autre, et nous en finirons avec cette affaire.
Le manuscrit fut immédiatement retrouvé.