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LETTRE XVIII

Dans les premiers jours de 1847, le plus aimable, le plus charmant, le plus spirituel, le plus attrayant des vovageurs était arrivé à Marseille, ou plutôt il y était revenu, ce qui valait mieux : la sympathie et l'amitié se trouvant toutes faites.

Qui n'a pas connu Dumas 01s à vingt ans ne sait pas

ce que peuvent être les qualités les plus séduisantes de la jeunesse; s'il a fait des victimes en ce temps-là, je n'en veux rien savoir, mais je crois que le Père éternel leur aura pardonné, car la séduction était vraiment trop forte. Toutes les facultés qui, plus tard, se sont produites chez lui avec tant d'éclat s'y faisaient dès lors pressentir. Ce n'était pas encore les fruits, c'était la plus précoce et la plus riche des floraisons.

Dans ce gamin de génie, dans ce glorieux Héritier d'un nom illustre, il y avait déjà un poète, un philosophe, un moraliste, et par-dessus tout un causeur étincelant. 11 avait des mots qui partaient comme d'éblouissantes fusées ; il avait des pensées qui ouvraient sur le monde moral les horizons les plus inattendus. Je ne dis rien de sa personne, une vraie figure de héros de roman, comme en rêve toute jeune femme penchée à son balcon.

Dès la première fois que je le vis, je fus pris par sa gaieté, comme il le fut un peu, je crois, par ma mélancolie. Non pas qu'il n'eût ses heures de tristesse, ni que je n'eusse mes heures de folie ; mais à nous deux nous formions le plus parfait des contrastes, et c'est de là, dit-on, que naissent les durables amitiés.

Que de causeries au coin du feu! que de promenades sous les beaux soleils d'hiver! que de dîners en tête-àtête dans les cabarets économiques de la banlieue! Quoique plus âgé que lui de dix à douze ans, je n'étais guère moins enfant. Nous avions contracté cette manie de ne nous parler qu'en vers.

— Si tous voulez, ami, nous irons au musée Distraire d'un roman notre âme inamusé*,

me disait-il un jour en m'abordant (vous savez que la

bibliothèque fait partie du musée et qu'elle en porte le nom.

Une autre fois, c'était moi qui l'accostais à la promenade par un distique du genre de celui-ci :

— Cette température a quelque chose en elle Qui me produit l'effet d'an gilet de flanelle.

Vous voyez que ce n'était pas précisément la note triste qui dominait dans le dialogue des deux bergers. 11 vint un jour et me dit :

— Mon père est à la veille d'ouvrir un théâtre qui s'appellera le Théâtre-Historique: ne voudriez-vous pas faire quelque chose pour lui?

— Non, lui répondis-je, pour rien au monde I

— Eh quoi! reprit-il, n'avez-vous jamais songé à écrire une pièce?

— J'y ai songé une fois, mais j'ai bien juré qu'on ne m'y reprendrait plus.

— Expliquez-vous.

Je lui contai l'histoire.

— Maintenant, me dit-il, montrez-moi votre pièce.

— Je l'ai brûlée.

— Alors, vous en avez «ne copie.

— Pourquoi?

— Parce qu'on ne brûle jamais tout à fait ces choses-là.

— Tenez, lui dis-je, je crois bien que cette maudite pièce qui a failli causer la mort d'un homme est là, au fin fond de ce tiroir, mais j'ai juré de ne jamais le rouvrir et je compte bien me tenir parole.

— Eh bien, me dit-il, tenez votre serment et donnezmoi la clef.

11 ouvrit le tiroir, il en exhuma l'horrible manuscrit, et, sans plus tarder, en commença silencieusement la lecture. 11 était installé dans un fauteuil, à droite de la cheminée; j'étais assis en face, et, les yeux fixés sur son visage, j'épiais les impressions que mon œuvre pouvait produire en lui; rien n'apparaissait sous sota masque de sphinx. Pendant plus d'une heure, les yeux baissés, il lut, sans autre mouvement que celui de la main qui tourne les pages. J'étais consterné. Un tel silence ne pouvait être que de mauvais augure. Tout à coup, se levant de toute sa taille, il roula le manuscrit, le rhabilla de son enveloppe et le mit sous son bras.

— Adieu, me dit-il, je pars ce soir môme pour Paris; je porte cela à mon père. C'est lui qui va être content.

Jl partit, et dix jours s'étaient à peine écoulés, — il fallait alors dix jours au courrier pour aller à Paris et en revenir, — que je reçus la lettre suivante, dont le

vu. i 1

texte, vous le comprendrez, est resté gravé dans ma mémoire :

« Mon cher ami,

■ Alexandre m'a apporté une œuvre tout à fait charmante. Venez immédiatement à Paris. Votre pièce va être mise en répétition. Je vous garantis le succès, cinquante représentations au bas mot.

« À vous,

t Dumas. »

Je n'ai pas l'àme noire, j'aurais pourtant donné quelque chose pour tenir M. Louis, et lui mettre cette lettre sous les yeux.

Huit jours après, j'arrivais à Paris, et j'acceptais bravement l'hospitalité de Dumas fils, qui voulait bien exiger que je vinsse partager l'appartement qu'il occupait rue Neuve-de-Luxembourg. Je passai auprès de lui quelques semaines charmantes. Il faisait chaque jour une invention nouvelle pour m'égayer, pour me distraire des obstacles que je pressentais déjà dans la mise en répétition de ma pièce.

Entre autres talents, il avait celui d'exécuter ma caricature d'un trait de plume. Soit debout, soit assis ou en

buste, elle était .toujours admirablement réussie. Un jour que j'étais sorti, il en fit une d'un format colossal, qu'il eut soin de coller avec quatre pains à cacheter sur la glace de la cheminée du salon, juste en face de la porte d'entrée. J'étais là représenté de pied en cap avec mon air le plus élégiaque et le plus tragique, l'air d'un poëte qui médite sur les vicissitudes de la carrière dramatique. Ce chef-d'œuvre était une surprise qu'il ménageait à mon retour. Ce ne fut pas moi qui en eus la primeur. Pendant ma promenade, un visiteur illustre, Lamartine, vint me demander. Le concierge, naturellement, répondit que j'y étais ; il monta, il poussa la porte, que Dumas, sortant après moi, avait oublié de refermer, et se trouva tout de suite en face de cette immense drôlerie. Quelle figure fit-il? je n'en sais rien. Le fait est qu'en rentrant, quelques instants après, je trouvai sur le marbre de la cheminée, au-dessous de mon image, la carte du grand poète avec ces quatre vers écrits au crayon :

Le portrait n'a riea de banal ; J'en rit un pen, tant il est triste.

Quel est ici l'original?

Est-ce le modèle ou l'artiste?

C'est du Lamartine familier; ceux qui ne le con-

naissent que par les Méditations ou les Harmonies ne le connaissent pas tout entier. Du reste, quand il dit :

— J'en ris un peu, — je crois qu'il se vante : c'est peut-être le seul homme que je n'aie jamais vu rire.

J'avais été l'hôte du fils, je fus celui du père. Sous prétexte de causer tranquillement avec moi de projets et de combinaisons littéraires, le grand Dumas m'invita un jour à venir le trouver à la campagne. Il habitait alors à Saint-Germain, non loin de la forêt, un pavillon provisoire, en face de ce fameux château de Monte' Cristo qu'il se faisait bâtir, et de cette tour dont chaque pierre devait porter le titre d'un de ses ouvrages. J'arrivai le soir; il vivait là absolument seul : il me fit l'accueil le plus empressé, m'installa dans une chambre d'une élégance toute féminine où se voyait, entre autres merveilles, un portrait de femme admirable, pastel du peintre Giraud; je m'endormis dans un parfum de patchouli, et je fis un long rêve des Mille et une Nuits.

Le lendemain, comme mon esprit flottait entre le sommeil et la veille, je vis entrer dans ma chambre un petit nègre vêtu de velours. C'était, je crois, celui que son maître appelait Fleur de benjoin.

— M. Dumas, me dit-il, demande ce que monsieur désire manger à son déjeuner.

— Parbleu ! lui dis-je, va dire à M. Dumas que cela m'est bien égal.

Il reparut un instant après.

— M. Dumas, dit-il, devant faire lacuisine lui-même, demande que monsieur donne le menu, sinon monsieur pourrait croire que M. Dumas a fait les seuls plats qu'il sache faire.

Je ris beaucoup de cette prétention d'un homme illustre qui, rival de Shakspeare, voulait être aussi l'émule de Carême, et je donnai au hasard deux ou trois noms de plats que le jeune messager courut porter au maître.

Je ne tardai pas, d'ailleurs, à le rejoindre moi-même. Je le trouvai établi dans sa cuisine, en face d'une grande table de chêne, et tenant en main les instruments du métier, vêtu d'un pantalon de velours noir, en bras de chemise, la chevelure ébouriffée. Quelle admirable figure c'eût été pour le pinceau d'un des maîtres de 1 école flamande! Je ne vois que Rembrandt qui eût été digne de la peindre.

Tout en cassant ses œufs et en troussant son poulet, il se mit à me parler d'art; il m'en parla avec cette

nouveauté et cette hardiesse de vues qui lui étaient propres. Les chefs-d'œuvre consacrés ne lui en imposaient pas toujours. S'il cognait et faisait chanceler sur son passage les gloires les mieux assises, c'était tant pis pour elles. Figurez -vous qu'il en vint, dans le courant de l'entretien, à me dire cette parole : « J'ai envie de refaire le Cid! » Puis, après un silence : « Pourquoi ne referiez-vous pas Phèdre? » Cette fois-ci, comme bien vous pensez, je me récriai : mais son, il me démontra qu'il y avait encore, soit dans la légende espagnole, soit dans le drame d'Euripide, de quoi rajeunir, transformer et renouveler les deux chefs-d'œuvre de notre théâtre classique. Telle était la verve de ce diable d'homme que je me sentis presque persuadé. Au sortir de là, je courus prendre le volume d'Euripide, et, ma foi!... Achevez si vous l'osez.

Je menais là une vie de bienheureux, sans souci, ne songeant à rien, pas même à ma tragédie. Quand, par hasard, je m'éveillais la nuit, ma rêverie était bercée par un bruit léger, continu, monotone, q.ui s'arrêtait par intervalle et recommençait de plus belle. La première fois que je l'entendis, ce bruit m'intrigua. C'était tout bonnement celui de la plume du grand romancier qui habitait la chambre voisine. 11 écrivait en ce temps-

là un de ses deux chefs-d'œuvre, les Mousquetaires ou Monte-Cristo, je ne sais lequel. Réveillé toutes les nuits, vers deux heures du matin, par une douleur à l'estomac, il n'était pas homme à perdre son temps. Pour utiliser les heures de la souffrance, il se levait, il prenait la plume, cette plume infatigable, et, par intervalle, de sa grande voix de bonhomme poussait dans la nuit un bruyant éclat de rire : il venait d'écrire, au courant du dialogue, quelque chose de spirituel, et il était le premier à s'en amuser. Quelle bonne et naïve et robuste nature que la sienne!

Le jour venu, je le voyais quelquefois, à travers mes vitres, se promener dans son jardin, la tête nue, la chemise entrouverte sur la poitrine. La neige de février tombait à flocons, la bise soufflait, peu importe; il allait et venait, songeant à son œuvre, entrant par intervalle dans un des deux petits pavillons qui s'élevaient au bout du jardin, l'un contenant sa bibliothèque, l'autre une collection de singes qu'il appelait l'Académie française. Étaient-ils quarante? je n'en sais rien; je sais seulement qu'un de ces quadrumanes s'appelait Raynouard, l'autre Kératry; celui-là Etienne, celui-ci Jouy, ou Tissot, etc. Après quoi, il rentrait dans sa chambre et se remettait au travail, laissant les flocons de neige

fondre dans ses cheveux crépus et sur ses épaules puissantes. Parlez-moi de ces hommes-là!

Quelques jours après l'avoir quitté à la campagne, je le rencontrai un matin, à la ville.

— Où allez-vous de ce pas? me cria-t-il d'un trottoir à l'autre.

Et, sans attendre ma réponse :

— Vous venez sans doute aux funérailles de mademoiselle Mars que nous enterrons ce matin?

— Moil répondis- je; à quel titre?

— A titre d'auteur dramatique.

— Je le suis si peu !

— Peu ou prou, cela n'y fait rien, venez toujours; cela vous portera bonheur; on ne se frotte pas vainement à la gloire.

Il me prit par le bras, et nous allâmes. Arrivés sous le péristyle de la Madeleine, nous rencontrâmes Victor Hugo. C'était la seconde fois que je le voyais. Le cortège se formait et se mettait en marche. Hugo, Dumas et moi chétif, nous nous trouvâmes réunis sur la môme ligne, de la Madeleine au Père-Lachaise ; les deux trottoirs des boulevards étaient encombrés de cette foule énorme qu'attirent, à Paris, toutes les funérailles illustres; à gauche et à droite, des milliers de curieux

qui se désignaient les uns aux autres, qui se montraient du doigt les grandes figures du défilé : a Voilà Dumas! voilà Dumas! » disait-on de toutes parts, et je n'entendais jamais dire : « Voilà Hugo! » A la hauteur de la rue Laffitte, Hugo se dissimula, fendit la foule et remonta la rue déserte. Si je vous conte ce fait, c'est qu'il prouve à quel point la popularité de Dumas était grande à cette époque, Hugo n'avait encore rien fait pour la conquérir, rien que des chefs-d'œuvre; aussi son nom représentait-il bien plus un pur génie qu'une de ces figures que Ton se montre du doigt dans la rue. Me voilà bien loin, n'est-ce pas? de ma tragédie. Pas si loin pourtant que j'en ai l'air. Au retour du Père- Lachaise, Dumas eut à ce sujet un entretien avec moi : Il n'était pas Tunique directeur du Thèâire-Hislorique; il avait, dans l'entreprise, un associé qui, disposant de l'argent, y exerçait peut-être plus d'autorité que lui qui ne disposait que du talent et de la gloire. Cet associé témoignait le désir que le principal rôle de femme fût donné à une personne qui jouissait de sa faveur; il aurait mieux aimé lui, Dumas, qu'il fût confié à une actrice dont le talent lui paraissait plus capable de le faire valoir. Si je voulais que ma pièce fût immédiatement représentée, je n'avais qu'à porter le rôle à la

protégée de son voisin ; sinon je courais grand risque de subir des ajournements, de rencontrer des obstacles qui m'obligeraient à chercher asile ailleurs.

— Advienne que pourra, lui répondis-je, je vous dois trop pour ne pas rester de votre côté dans la querelle. S'il faut attendre, j'attendrai. Voici bientôt le terme du congé que m'a donné la bonne ville de Marseille, je retourne à mon poste. Plus tard, si je dois frapper à d'autres portes, je sais que je pourrai toujours compter sur votre assistance.

Je ne m'étais pas trompé; avant la fin de l'année, il s'offrait à porter la pièce à l'Odéon et h en faire luimôme lecture au comité.

J'accepte, la lecture est faite; la pièce, avec un tel patron et un tel lecteur, est accueillie à l'unanimité; il est décidé qu'elle sera mise à l'étude dès les premiers jours de 1848 et qu'elle pourra passer vers la fin de février.

Je n'ai pas besoin de vous conter le reste en détail; vous voyez venir la catastrophe. En même temps que ma tragédie, il s'en préparait une qui devait lui faire une terrible concurrence. On entendait gronder dun bout à l'autre de Paris ces grands tumultes orageux qui annoncent les crises et les bouleversements. Ce fut vers ce temps-ià que je reçus ce billet de Lamartine m'in-

vitant à un dîner qui devait être suivi d'une lecture confidentielle de Raphaël. Il ne manqua pas, quand je pris congé de lui, de me demander un billet pour la première représentation de mon drame.

Le 23 février, il y avait eu à TOdéon une dernière répétition. Il avait été convenu que certains vers de ma pièce seraient légèrement modifiés, pour ne pas contrarier ce grand courant d'idées qui emportait tous les esprits; après quoi, on s'était séparé en se donnant rendez-vous pour le lendemain.

Rentré, le soir, à mon hôtel voisin du boulevard, je m'étais mis au lit, et je songeais à mes petits changements quand un bruit sinistre vint me surprendre dans mon travail. C'était la fusillade du boulevard des Capucines.

Le lendemain tout Paris était barricadé, et les rares passants qui circulaient à grand'peine le long des murailles pouvaient y voir, çà et là, au milieu des proclamations incendiaires, une malheureuse affiche de théâtre annonçant pour le soir môme la première représentation de :

LA FILLE D'ESCHYLE £tudb antique en cinq actes, en vers.

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