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LETTRE XIX

La première impression que nous ressentîmes à Paris d'une révolution si soudaine et si imprévue fut celle d'un immense naufrage. Il sembla que l'on venait d'échouer brusquement sur une terre inconnue et que les sauvages n'allaient pas tarder à se montrer, peutêtre les bêtes féroces. Personne ne pouvait croire à l'événement. Pendant plusieurs jours, les uns annonçaient que le roi Louis-Philippe allait rentrer dans Paris à la tête de son armée; les autres, moins confiants, prophétisaient pour le lendemain l'incendie et le pillage.

Représenter une pièce nouvelle en un pareil moment, c'était à coup sûr de toutes les idées la plus folle. Toutes les voix de la prudence conseillaient de la reti-

rer du théâtre et d'attendre des temps meilleurs; mais, à de certains jours, ce que la prudence conseille, la générosité le contredit. N'était-il pas du devoir de chacun de travailler au salut de tous? Qu'allions-nous devenir si l'industriel fermait son usine, si le banquier fermait sa banque, si le poète fermait son théâtre? Jouer la pièce, c'était certainement la sacrifier ; n'importe, on n'est pas seulement poète, on est citoyen et Ton fait son devoir.

11 fut donc résolu que la Fille d'Eschyle serait représentée aussitôt que la voie publique déblayée permettrait à la circulation de reprendre son cours. Ce fut le 9 mars que l'Odéon l'afficha de nouveau. Il restait encore bien des barricades sur le pavé ; bien des rues étaient encore à peine éclairées par quelques lanternes éparses (vous savez que l'émeute avait partout brisé les becs de gaz) ; n'importe, on pouvait passer.

Il va sans dire que je croyais en arrivant au théâtre trouver la salle déserte. 0 surprise! elle était aussi peuplée, aussi brillante, aussi fourmillante que jamais. Quelques diamants de moins sur les épaules, c'était la seule différence. En revanche, une agitation, un frémissement, qui n'étaient guère habituels, même dans cette enceinte de l'Odéon où la jeunesse des écoles

avait fait jadis tant de bruit. Dans les loges comme au parterre, les yeux brillaient partout de cette sorte de fièvre que donnent les grandes crises sociales.

J'étais dans la coulisse, le cœur assez palpitant, je l'avoue. Le rideau levé, la Muse, qui avait son petit prologue à débiter, dut attendre longtemps avant d'obtenir assez de silence pour élever la voix. Enfin la pièce était lancée. Vers par vers, tirade par tirade, elle se déroulait au milieu d'une attention qui semblait devenir favorable. Au moment où Laferrière, qui jouait le rôle de Sophocle, achevait sa déclaration d'amour, il y eut une explosion d'applaudissements qui parut à tous du meilleur augure.

J'ai oublié de vous dire qu'il n'y avait, ce soir-là, aucune claque dans la salle : le directeur, qui probablement avait déjà ses vues ultérieures, n'avait distribué et ne m'avait remis à moi-même qu'un nombre très-restreint de billets de faveur. Il donnait pour prétexte que le règne du peuple souverain étant venu, on devait en finir avec les privilèges. Les applaudissements qui venaient d'éclater étaient donc des applaudissements de bon aloi. Le monstre semblait dompté. 11 luttait encore cependant.

La fin du premier acte amène une scène dans la-

quelle le vieil Eschyle est arrêté comme blasphémateur par les soldats de cette garde qu'on appelait à Athènes « la garde scythe »; à cette vue, tout le parterre de s'écrier : « Vive la garde nationale! » et la salle entière d'accompagner ce cri de ses éclats de rire. La garde nationale venait de jouer dans les événements un rôle si déplorable, qu'aucun cri ne pouvait sembler plus désastreux. Le rideau tomba là-dessus, et je vis arriver dans la coulisse un certain nombre d'amis m'apportant des consolations qui me parurent un peu prématurées. Il y avait là, entre autres, un certain auteur dramatique, boiteux comme Byron, et Provençal comme moi, qui ne cessait de me répéter que ma chute était des plus honorables, tous les gens sensés l'ayant d'ailleurs prévue.

Le deuxième et le troisième acte réussirent merveilleusement. Le quatrième commence par une cérémonie religieuse et civile. Le retour des cendres de Thésée où le plus grand luxe était déployé. Il y avait même un char et des chevaux blancs. — Au diable soient les chevaux sur les planches ! Un des deux, qu'un jeune écuyer aux jambes nues tenait vainement par le mors, s'effraya tellement du bruit qu'il faisait avec ses sabots sur le plancher retentissant, qu'il se précipita dans l'or-

chestre où il éventra une contre-basse. II y eut là un moment de terreur générale. La salle se vida comme par enchantement. Personne heureusement n'était blessé, pas même le cheval ; il n'y avait à TOdéon qu'une contre-basse de moins. La foule rassurée se rapprocha peu à peu et reprit ses places. Les érudits racontaient qu a une représentation d'une pièce d'Eschyle, à Athènes, le théâtre s'était écroulé, ce qui était bien une autre affaire. Le quatrième acte put donc se continuer sans autre incident. Enfin le cinquième acte porta à son comble la faveur publique. H est vrai que madame Marie Laurent, cette grande actrice qui n'aurait jamais dû déserter le drame pour le mélodrame, dit les adieux de Méganyre à Sophocle avec une éloquence d'attendrissement et de passion qui aurait suffi pour assurer le succès. On poussa des cris, on rappela Méganire, on rappela Sophocle, on rappela Eschyle, on finit par appeler l'auteur lui-même avec une telle persistance que j'en fus effrayé. J'étais venu à l'Odéon à pied, par un temps pluvieux ; je portais un horrible pantalon à carreaux et j'avais de la crotte jusqu'à l'échiné. Comment oser se montrer dans un pareil accoutrement? J'allais, cherchant un abri contre les poursuites de quelques amis; mais le bruit redoublait

dans la salle. J'avais à mes trousses le directeur, ce directeur qui n'aimait pas à plaisanter avec le peuple souverain ; survint Alexandre Dumas qui lui prêta mainforte; j'eus beau me débattre dans les bras du géant, il m'emporta par les couloirs obscurs et me jeta au beau milieu de la scène, tout crotté que j'étais, ébloui, haletant, à moitié évanoui.

Telle fut, ma chère amie, cette mémorable soirée, dont je n'oserais guère vous parler ainsi moi-même, si toute la presse de Paris n'avait conté la chose en son temps.

Le lendemain, vers dix heures, je dormais encore dans ma petite chambre d'hôtel du faubourg Montmartre, je dormais du sommeil des héros après les victoires, quand un bruit fait à ma porte me réveilla s c'était une députation des dames de la Halle qui m'apportait un gros bouquet de fleurs; il parait que c'est l'usage. Ces dames représentent probablement le chœur des muses auprès de tous les triomphateurs. Elles sortaient à peine qu'un petit homme à grosse tête profita de la porte ouverte pour pénétrer dans le sanctuaire. Se croyant sans doute trop connu de moi pour avoir besoin de se nommer, il débuta par les

paroles les plus flatteuses sur l'événement de la veille, ' vu. fi

et passa ensuite de l'éloge à une espèce d'interrogatoire sur ma jeunesse, sur mes goûts, sur mes études, où se sentait un esprit aussi curieux que perspicace. A chaque instant j'avais envie de l'interrompre pour lui faire moi-même cette simple question : « Qui êtesvous, monsieur? » Mais, quand on a commencé par une maladresse, on continue. Ce personnage n'était autre que Sainte-Beuve. Je crois qu'il m'en a toujours un peu voulu de n'avoir pas su du premier coup à qui j'avais l'honneur de parler. Après lui, ce fut un Italien de ma connaissance, ancien secrétaire de Listz, qui entra, me salua profondément, et me présenta une jeune femme d'une merveilleuse beauté; c'était sa propre sœur qui se destinait à la scène, et qui venait se placer sous mon très-haut et très-puissant patronage : si je daignais faire un rôle pour elle, je mettrais le comble à sa reconnaissance. Et la procession des complimenteurs, des solliciteurs, de ceux qui vous demandent une recette générale et de ceux qui se contentent de vingt sous, se continua ainsi, sans parler des tas de lettres auxquelles on voudrait bien répondre pour alimenter sa popularité naissante, mais dont le flot toujours croissant vous a bientôt débordé. Hélas! j'avais eu beau faire acte de bon citoyen, et

sacrifier ma pièce pour assurer le repos public, Tordre ne s'en rétablissait pas mieux ; au contraire, l'inquiétude, l'angoisse générale allaient croissant de jour en jour, et de toutes les industries, celle qui était le plus en souffrance, c'était naturellement le théâtre. On n'y va pas volontiers quand on [n'est pas sûr d'en revenir vivant. L'Odéon eut le sort commun, il ferma ses portes. Le directeur, ayant fait assez d'économies sur les billets de faveur et ne comptant guère sur les largesses futures du peuple souverain, partit pour Londres par l'escalier dérobé de son théâtre. Il emportait la caisse sous le bras. La troupe sans chef essaya de se mettre en république, elle ne s'en trouva pas mieux pour cela. Que faire? que devenir? Avec ou sans caisse, tout le monde partait de Paris; je voulus faire comme tout le monde. Ce qui manquait, c'était le nerf du voyage.

— Avez-vous de l'argent? me dit le père Dumas me rencontrant.

— Voilà une question qui ne saurait venir plus à propos.

— Eh bien, allons chez Porcher.

— Qu'est-ce que Porcher ?

— C'est un homme qui avance de l'argent à ceux qui n'en ont pas.

— Il doit y avoir en ce moment bien du monde chez lui.

— Je le suppose ; seulement, pour s'y présenter avec succès, il faut être auteur dramatique.

— Le suis-je suffisamment?

— Je l'espère.

Nous allâmes. M. Porcher était un marchand de billets de théâtre qui se chargeait de la vente pour le compte des auteurs; il leur avançait quelquefois des sommes, suivant le degré de confiance. Dumas fit la présentation.

— Combien désirez-vous? me demanda le magnifique Porcher.

— Vingt-cinq louis! répondis-je bravement.

— C'est bien! fit-il en ouvrant sa caisse.

J'eus aussitôt le regret de ne pas en avoir demandé cinquante. Il me compta la somme, il me la compta en belles pièces d'or, ce qui était le comble de la magnificence : l'or en ce moment-là étant devenu introuvable chez les changeurs du boulevard ; puis, en retour de sa courtoisie, il me demanda de vouloir bien écrire quatre vers sur l'album de madame Porcher; par esprit de délicatesse, il voulait avoir l'air de rester lui-môme mon obligé. J'écrivis :

L'or est une chimère Qu'il ne faut plus chercher, De ventôse à brumaire, Que chez monsieur Porcher.

Au sortir de là, je me rendis chez Etienne Arago. Etienne Arago venait de prendre possession de l'hôtel des Postes, où il régnait à titre de directeur. Je lui avais été recommandé par mon ami Pierre Battle, qui était pour lui non-seulement un ami, mais un compatriote des Pyrénées, et il avait bien voulu, comme poète et comme ancien directeur de théâtre, m'aider de son expérience dans une des dernières répétitions de ma pièce. Le 23 février, je l'avais trouvé, vers onze heures, encore couché et lisant sur son oreiller le Traité de la sagesse de Charron.

J'allai donc chez lui; il me fit déjeuner à une longue table où s'étaient assis un grand nombre de convives improvisés, aux longs cheveux pendants, à l'accent pyrénéen plus ou moins prononcé. Ils se félicitaient entre eux, en mangeant et en se versant à boire, de l'avènement de cette république si longtemps attendue* « Nous l'avons enfin I disaient-ils, nous l'avons enfin 1 » Le déjeuner fini, j'allai droit à Etienne Arago, qui est bien un des hommes les plus aimables, les plus

obligeants , les plus spirituels que je connaisse.

— Tout le monde, lui dis-je, vient ici vous demander des places, je viens moi aussi, en solliciter une, une place à la malle-poste.

11 sourit, en étant quitte à meilleur marché qu'il ne pensait.

— Pour quel jour? demanda-t-il.

— Pour demain, si c'est possible.

Il tira de sa poche un petit livret qu'il consulta.

— Demain, demain? fit-il ; il faut alors que je vous donne un tour de faveur; mais je vous le donne. J'avais un commissaire de la République à expédier dans la Drôme ; je lui donnerai une commission pour Tonnerre qui le forcera de s'y arrêter et vous prendrez sa place.

On allait alors de Paris à Tonnerre par le chemin de fer, A Tonnerre, on trouvait la malle-poste, qui vous conduisait jusqu'à Avignon, où Ton remontait en wagon.

Quand, le lendemain soir, je partis de Paris, la lanterne qui éclairait le wagon permettait à peine d'entrevoir les visages des voyageurs. J'avais en face de moi une figure qui ne m'était pourtant pas tout à fait inconnue : elle ressemblait du moins singulièrement à celle d'un pauvre diable de professeur que j'avais laissé à Marseille donnant des leçons à quelques jeunes gens

qui, sous le couvert de la philosophie, lui faisaient tout simplement la charité. C'était lui-môme, et c'était en môme temps ce commissaire de la République dont Etienne Arago contrariait un peu le voyage pour me faire plaisir. Ce qui m'avait empoché tout d'abord de le reconnaître, c'était la profusion de bijoux dont il était couvert; il avait au cou une chaîne d'or plus épaisse que celle d'un doge; il avait sur le ventre des breloques comme un banquier napolitain; il avait des bagues à tous les doigts, y compris à l'index de la main droite un anneau semblable à celui d'un évoque. Pour moi qui l'avais vu, la dernière fois, sous l'habit modeste des sages, la métamorphose me semblait trop forte. Il paraît qu'en apprenant la nouvelle de l'établissement de la République, ce Platon d'estaminet s'était empressé d'accourir à Paris, comme tant d'autres, pour y faire son petit butin, et que, nanti d'un emploi, son premier soin avait été d'aller chez l'orfèvre se faire une parure digne de sa fonction nouvelle. 0 philosophie, voilà de tes tours 1 Je ne pus m'empôcher de rire un peu du personnage quand nous arrivâmes à Tonnerre et que je pris sa place dans la malle-poste.

J'étais enfin à Marseille. La première figure que je vis en mettant pied à terre, dans la cour des message-

ries, fut celle d'un parent, d'un vieil oncle dont je ne vous ai pas encore parlé. Si je ne l'ai pas fait, c'est que, dans ma première jeunesse, je ne le voyais qu'à de rares intervalles. Il était riche, j'étais pauvre; cela met toujours une certaine distance entre les gens. Je le vis donc avec surprise. 11 ne m'avait pas accoutumé à tant d'empressement. Les bras tendus, les yeux mouillés d'une larme, il vint à moi et me serra sur sa poitrine avec une émotion dont je fus au moins aussi étonné que touché. Je ne devais en avoir l'explication que plus tard.

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