‹ Œuvres complètesChapitre 52 sur 64 · BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE

Ne me pariez pas de ce poëte-là. Je n'ai jamais compris la faveur dont il a joui auprès de certains esprits, je ne l'ai comprise du moins que par ce déplorable attrait de corruption souvent plus fort que l'attrait du talent. Pourquoi n'en pas parler? me dit-on, il a fait son bruit. J'en conviens, il a fait son bruit comme le fûu qui ouvre sa fenêtre et adresse aux passants de bizarres apostrophés, comme le débauché qui sort la nuit d'un mauvais lieu, et offense pas ses chansons avinées la majesté des étoiles.

Ici s'arrêtent les notes du bon professeur, qui, paraitil, s'était fait une loi de ne pas toucher aux poètes vivants. Je vous les livre telles quelles. Il va sans dire que je n'en suis point le garant. Il en est même quelques-unes qui m'ont semblé d'une témérité quelque peu excessive. Vous m'en direz votre opinion à notre prochain revoir.

Maintenant que vais-je faire ici ? Ce lac de Gôme est vraiment bien beau. Cette lumière, ces bois, ces neiges qui brillent à l'horizon, cette nappe d'azur sillonnée par les bateaux qui vont et qui viennent, tout cela est sans doute plein d'enchantements; mais, pour le con-

templer un mois de suite sans autre compagnie qu'un valet de chambre jardinier et une servante qui parle un patois moins savant que celui de nos félibres, il faudrait un courage que je ne me sens pas. Je compte donc, au risque d'étonner beaucoup Maria, partir au premier jour. J'aurai payé à peu près cinquante louis les notes que j'ai prises dans le cahier du professeur, aucun libraire ne lui en eût donné ce prix-là : sur cette pensée qui rend la paix à ma conscience, je mets à vos pieds mon hommage et mes noies.

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