PREMIÈRE ETAPE
Le 5 avril 1840 fut un des jours heureux de ma jeunesse. Je m'embarquai ce jour-là sur le Pharamond,w des plus beaux navires à vapeur qui sillonnaient alors les eaux de la Méditerranée. Je partais pour l'Italie ; j'allais visiter les principales villes de la péninsule; j'allais assister à Rome aux cérémonies de la semaine sainte.
Quand les amis qui étaient venus me dire adieu sur le pont eurent redescendu l'échelle du bord et regagné la barque qui les ramenait au rivage, j'allai m'asseoir à l'écart et je m'abandonnai à mes pensées. Ces pensées, qui d'abord avaient été joyeuses comme l'espérance, ne tardèrent pas à devenir tristes comme le regret :
« 11 est doux de partir, me disais-je, mais il est amer de laisser au rivage une part de soi-même. Heureux celui qui, possesseur d'un tel navire, en exclurait les étrangers, et y ferait monter avec lui tous les amis de son esprit ou de son cœur. Quel beau voyage on ferait alors! Le plaisir de chacun se décuplerait du plaisir de tous. On descendrait à terre, tous ensemble, on courrait envahir une hôtellerie comme une armée conquérante ; on saluerait en chœur les spectacles qui font l'admiration des hommes! »
J'éprouvais ensuite cet autre sentiment que nous ressentons presque toujours au moment de toucher à la réalisation de nos vœux* Près d'atteindre à la vision qui vole devant nous, nous voudrions nous arrêter un moment; près de saisir la beauté de nos songes, nous voudrions nous agenouiller encore pour baiser la frange de sa robe. « Aujourd'hui, me disais-je, l'Italie n'a pas cessé d'être pour moi la chose inconnue à laquelle on prête, parla pensée, mille charmes mystérieux; que sera-t-elle demain? N'aura-t-elle rien perdu des merveilles rêvées? Dût-elle, d'ailleurs, ne pas tromper mon attente, au bout de quelques jours l'énigme sera connue; ce qui était l'avenir sera le passé; ce qui était l'espérance sera le regret. »
Comme j'écoutais toutes ces confuses voix du cœur, la nuit venait sur les flots, et la côte de France disparaissait dans la brume. Je descendis dans les chambres.
Durant cette nuit, je remontai vingt fois sur le pont, pour voir, à travers les ombres, cette côte qui était déjà l'Italie.
Procul obscuros colles humilemque vide m us Italiam...
J'étais heureux de pouvoir enûn murmurer ce nom en face de la chose; je songeais à toutes ces tristes soirées de mon adolescence que j'avais passées à rêver de voyages sur la mer, de nuits aux étoiles, de rivages italiens couverts d'orangers, à nommer cette sainte péninsule où tout ce qui fut grand dans le monde a laissé une immortelle trace.
La dernière fois que je montai sur le pont, ma joie fut complète, le jour se levait :
Temp' era nel principio del mattino, E '1 sol montava *n su con quelle stelle Ch' eraa con lui, quando l'amor divino Messe da prima quelle cose belle.
J'écrivis alors, sur des pages agitées par le vent du matin, quelques strophes improvisées que le lecteur,
s'il en est curieux , retrouvera dans les Poèmes de la mer.
Emporté par le rapide attelage de chevaux invisibles que la vapeur attachait à sa proue, notre vaisseau volait sur la mer brillante ; il rasait de si près la côte, que nous pouvions aisément jouir de ses parfums et de ses harmonies. De temps en temps, de légères tartanes aux grandes voiles triangulaires passaient dans nos eaux, et nous entendions, dans la sonorité de l'air matinal, retentir la voix des mariniers qui parlaient la langue de l'Italie. Tous les passagers étaient sortis de leurs cabines, tous bordaient la galerie du vaisseau, et tournaient les yeux vers la terre.
A droite s'étendait la mer, éclairée à la cime de ses vagues des lueurs vives du matin; à gauche, cette côte merveilleuse qui, de Nice à Gênes, déroule une succession d'admirables paysages que domine la crête de l'Apennin, toute blanche de neige ; enchaînement perpétuel de hautes forêts, de collines au profil abrupt ou arrondi, de villages tantôt assis au niveau de la vague, tantôt juchés sur les escarpements de la montagne : arabesques comme jamais crayon d'artiste n'en a tracé dans ses meilleures inspirations. A chaque élan du navire, la décoration changeait de formes et de cou-
leurs : à peine avions-nous nommé un de ces beaux villages dont la côte est toute parée, groupes de blanches maisons qui apparaissent avec un svelte clocher, au milieu des bois de pins, de chênes et d'oliviers, qu'un autre sortait subitement d'une des coulisses du rivage, et venait à son tour nous inviter à lui dire son nom, et toutes ces appellations étaient charmantes : c'étaient des noms à molles diphthongues, à désinences mélodieuses, comme la lèvre les affectionne, comme une mère en cherche pour le baptême de son nouveau-né : San-Stephano, Albenga, San-Remo, Abbissola. La carte déroulée sur la dunette, on y cherchait le prochain village, et on se hâtait d'aller le saluer au passage. S'il s'en présentait quelqu'un d'inattendu, on entourait le capitaine pour l'interroger.
Quelle originale et bonne figure que celle de ce capitaine! Représentez-vous un géant imberbe, inaccessible au hàle marin, dominant de sa tête blonde et rose les têtes bronzées de ses matelots. Depuis qu'il promène son navire de Marseille à Gênes, il a déjà nommé tant de fois tous ces hameaux de la côte qu'il aurait peut-être le droit d'être un peu fatigué de ces éternelles questions. Mais non, sa réponse est toujours bienveillaute et ne se fait jamais attendre, aussi garde-
t-on de lui le meilleur souvenir. A Londres, à Paris, dans toutes les grandes villes du monde, on cite le nom du capitaine Bonnefoi; il est comme lié à celui de l'Italie, où le brave homme a mené tant de pèlerins.
Parmi les passagers, il en était un coutumier de ces parages qui s'était bénévolement institué mon cicérone. 11 était savant, un peu orateur, et donnait volontiers dans l'amplification. A propos d'une de ces délicieuses bourgades qui surgissent de la côte, il me conta une sorte de légende qui est restée gravée dans ma mémoire1,
o Voilà, me dit-il, San-Romo. C'est le pays des palmiers. Toute cette partie du rivage est couverte de ces arbres, les plus beaux de leur espèce qu'il y ait en Europe. Si nous passions plus près de la terre vous en verriez une forêt tout entière, et vous pourriez croire que nous allons aborder à un rivage d'Afrique.
» Ces palmiers sont ceux dont les rameaux sont portés à Rome pour la cérémonie que vous verrez dimanche prochain. Une seule famille de San-Remo a le privilège de fournir ces palmes aux églises de Rome.
1. Cette histoire n'est plus nouvelle aujourd'hui. M'est-il permis de rappeler qu'en 1840 je fus un des premiers à la mettre en circulation ?
Cette faveur remonte à une époque assez reculée, au xvi€ siècle. Le jour où Dominique Fontana, le puissant architecte qui opéra tant de grandes choses en Italie, devait poser, en face du dôme de Saint-Pierre, l'obélisque égyptien qui décore aujourd'hui la place, un peuple innombrable était accouru, avide d'assister au spectacle de cette opération depuis si longtemps attendue. A cette époque, où tant de merveilles naissaient chaque jour en Italie, le peuple s'intéressait à la naissance et à l'inauguration de chacune d'elles. L'Italie était sa mère bien-aimée, et, chaque fois qu'on la revêtait d'un ornement nouveau, il accourait pour admirer et applaudir. Ce jour-là donc, la foule était immense devant Saint-Pierre.
» L'œuvre qu'on allait entreprendre était difficile entre toutes. En vain plusieurs papes avaient-ils voulu placer devant Saint-Pierre ce magnifique obélisque, bloc de granit qu'un fils de Sésostris fit tailler autrefois dans la haute Ég\ pte, pour orner le temple du Soleil, et que Caligula fit transporter dans sa ville impériale, sur cette galère dont Pline a parlé, l'une des merveilles nautiques du vieux monde. Le monolithe pesait 963,537 livres romaines; il avait plus de cent pieds de hauteur. Nicolas V eut l'ambition de le planter en face du Vati-
cari; la mort le surprit méditant ce projet. Plus tard, Michel-Ange fut Hnvité par Paul 111 à opérer ce formidable travail. Michel-Ange, qui ne reculait devant aucune audace, recula cette fois. Enfin Sixte V siégeait au Vatican. Sixte V était l'homme des gigantesques entreprises; Sixte V aimait la gloire; il pensa qu'il serait beau que son souvenir, dans les siècles futurs, pût briller sous le ciel au sommet du colosse égyptien; un merveilleux piédestal, en effet, pour y dresser une mémoire. Sixte V convoqua tons les architectes du monde. Il en vint de toute l'Italie, de toute la Grâce. Un concours fut ouvert, un prix proposé pour le meilleur plan. Ce plan fut celui d'un architecte jeune encore, de Dominique Fontana.
»Le 10 septembre 1586, Fontana était donc venu sur la place Saint-Pierre, suivi d'un cortège de huit cents ouvriers, de cent cinquante chevaux et de soixante machines.
» Sixte V assistait en personne aux manœuvres commandées par l'artiste. Il savait qu'un grand silence était nécessaire pour que les ordres du maître fussent subitement et clairement entendus de son armée d'ouvriers, et, afin de l'obtenir d'une façon plus sûre, il avait déclaré que quiconque, durant l'opération, ferait
entendre une parole, serait puni de mort. C'était un peu sévère; mais que voulez-vous I en ce temps-là, les papes eux-mêmes n'y regardaient pas de si près.
» La manœuvre était commencée. Le colosse s'élevait lentement de terre, au milieu du recueillement universel. Jamais cinquième acte d'un drame n'a obtenu de la foule un pareil silence. On sentait que la mort planait sur toutes ces têtes.
» Assis sur un trône élevé, le vieux pontife était là, promenant son regard terrible des soixante machines qui fonctionnaient au peuple qui frémissait d'attente. Fontana, debout sur son estrade, commandait avec l'anxiété d'un homme qui opère une manœuvre presque impossible sous les yeux de son souverain, en face de tout un peuple attentif. Tout à coup, l'obélisque, qui s'élevait lentement du sol et touchait au moment de trouver sa base, s'arrêta. Pour achever l'érection du sublime granit, les cordes n'étaient point assez tendues. Alors, du milieu de toute cette foule muette, une voix vibrante jeta ce cri : Acqua aile (uni! Mouillez les cordes ! C'était la voix d'un marin qui connaissait l'effet que l'eau produit sur les cordages. En même temps, celui qui avait poussé ce cri, sortait de la foule et se dirigeait vers le trône de Sixte V. Enfant de cette côte
de Ligurie, où les types sont si beaux, jeune et fier, les cheveux au vent, il venait chercher la mort qu'il avait encourue.
» Cependant, éclairé par ce conseil d'un inconnu, Fontana l'avait fait exécuter, et le succès avait suivi : l'obélisque était là, debout sur son piédestal, et les canons annonçaient la nouvelle, et les cloches bondissaient au ciel, et la foule battait des mains; au môme instant, Fontana courait vers le pontife pour le supplier d'être bon envers l'inconnu qui s'était si généreusement offert à la mort, dans l'intérêt de son œuvre, à lui, artiste, et de sa Rome, à lui, pontife. En arrivant au pied du trône, il rencontra le jeune homme et le serra dans ses bras. Vous pensez si le pape, malgré sa rigidité connue, fut clément cette fois. 11 ne fallait pas seulement pardonner, il fallait récompenser; c'est ce qu'il fit. « Mon ami, ditil, demande ce que tu voudras, je te l'accorderai. » Le pauvre matelot était là comme un enfant à qui une bonne fée aurait dit : « Forme un souhait! » Un pape peut au moins autant qu'une fée. Quel fut le vœu du matelot?
» 11 pouvait tout demander, des honneurs, des richesses, un grade de capitaine sur les galères du pontife, une villa de marbre et d'or dans la campagne voisine, une
place dans ic Paradis dont le saint père tient les clefs, il ne songea qu'à sa pauvre famille, à ses vieux parents de San-Remo. « Saint Père, dit-il, je sais que les églises de Rome consomment, le jour des Rameaux, une grande multitude de branches vertes. Mon père possède sur la côte de Gênes un bois de palmiers; les rameaux de ces arbres conviennent mieux que d'autres à la sainte cérémonie, car ce sont les rameaux mêmes que les apôtres semèrent devant les pas de Jésus entrant à Jérusalem. Je demande pour unique faveur que mon père, et après lui ses descendants, jouisse exclusivement du droit de vendre les branches de ces arbres aux églises de Rome, pour la solennité du dimanche des Palmes. » La foule admira la demande du jeune homme ; Sixte V, étonné lui-même de la modération d'un tel vœu, s'empressa de lui accorder le privilège souhaité. Cette demande n'était pas aussi modeste qu'on pourrait le croire. Quelques années plus tard, on s'en aperçut à la fortune qu'avaient faite les possesseurs des palmiers de San-Remo. Le nombre des palmes qui s'achètent à Rome pour le dimanche des Rameaux est incalculable; et vous jugez des bénéûces qui devaient résulter d'une telle vente renouvelée chaque année. Depuis trois siècles, les descendants du marin de
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San-Remo n'ont pas cessé de jouir du privilège ; chaque année, aux approches de la fête des Palmes, une troupe de felouques génoises emporte à Civita-Vecchia les dépouilles de ces beaux arbres. Et tenez, je crois bien que. ces barques qui passent là-bas font partie de l'expédition. Si la tempête se lève, il suffît, d'après la croyance des peuples de la côte, il suffit, pour apaiser les flots, de leur jeter une des palmes qui vont à Rome. »
Tel était le récit de mon compagnon de route, et il était bien de circonstance à la veille des fêtes que j'allais voir. Gomme il achevait de parier, nous approchions de Gênes. L'antique capitale de la Ligurie sortait des eaux du golfe, avec sa lanterne prodigieuse, phare sublime, bâti sur un piédestal de rocher, avec ses palais de marbre, ses châteaux forts et ses monastères, avec les dômes qui la couronnent, avec les coteaux qui la dominent, verts coteaux couverts de jardins et de délicieuses villas. C'était un merveilleux tableau. Tous les passagers du Pharamond, penchés sur la galerie, le contemplaient avec admiration. Je me trompe : l'un d'eux, se tenait à l'écart, incliné sur un livre, dont la lecture l'absorbait depuis notre départ. Ce voyageur était un jeune Anglais au visage sévère et triste, et dont
la tenue était assez celle d'un quaker. Il semblait vivre dans un isolement religieux, et j'aurais craint, en l'abordant, de lui paraître un personnage trop mondain. A ses côtés était un vocabulaire anglo-français auquel il avait souvent recours. Un hasard m'ayant rapproché de lui, je pus voir le titre de ce livre, objet d'une étude si recueillie. C'était un volume de Paul de Kock.