‹ Œuvres complètesChapitre 55 sur 64 · GÊNES · texte numérisé non relu

GÊNES

Des villes d'un pays, la première où Ton arrive est peut-être celle qui fait 'sur vous la plus vive impression. Gênes fut pour moi une révélation. Elle fut comme le frontispice du poëme que je venais lire.

Il est vrai qu'on n'y entre pas de plain-pied. Si le frontispice est brillant, la préface est longue et laborieuse. Vous auriez hâte de fouler le sol de cette Italie où vous arrivez. Patience, cette joie ne vous sera donnée que plus tard. Pour le moment, il faut subir les perquisitions d'une foule de visiteurs aiguilletés et galonnés : sergents de la police qui viennent réclamer les passe-ports; employés de l'intendance militaire

qui viennent s'enquérir si parmi les bagages vous n'avez pas à bord quelque fléau. Il importe aussi de reconnaître que le nombre des passagers désignés par le capitaine est rigoureusement exact. A cette fin, on fait déûler, en face des sergents sanitaires, placés à quelque distance, dans une barque, toute la bande des passagers. Personne n'échappe à cette formalité. Tel voyageur qui, arrivant à Gênes pour la vingtième fois, avait préféré au plaisir familier du spectacle de la rive celui d'un sommeil prolongé dans la couchette devenue immobile sur les eaux du port; tel autre qui, songeant à la terre où il doit bientôt descendre, à une ville que l'on dit toute bâtie de palais, que sais-je? à ces femmes italiennes devant lesquelles il va se présenter pour la première fois, vient de commencer à réparer sur sa personne les délabrements de la traversée, sont formellement sommés d'interrompre, celui-ci son sommeil, celui-là sa toilette, pour venir prendre rang dans la procession qui défile sur le pont, procession étrange s'il en fut.

Il y a là, sur une longue file, des Anglais,' des artistes, des moines de divers ordres, des matelots qui sentent le goudron, des femmes du monde qui sentent le patchouli, des marmitons qui sentent la casserole,

tous serrés, pressés l'un derrière l'autre, comme une queue aux guichets d'un théâtre. Les artistes ont dans l'accoutrement cette originalité qui ne se montre pas toujours dans leurs autres créations ; les Anglais sont rasés de frais, gantés de neuf à huit heures du matin comme ils le seraient à dix heures du soir pour entrer au bal; les femmes, dans la précipitation du lever, ont jeté un peignoir sur leurs épaules et un cachemire sur le peignoir: elles ont, après une nuit de traversée, cette pâleur du réveil hâtif, ces yeux battus qui luttent sans avantage avec les feux de l'aurore; les marmitons sont reconnaissables à cette barrette blanche et plate qui ressemble à une assiette posée sur leur tête ; les moines enûn portent la barbe de tous les jours, de toute la vie, et ce rosaire qui fait â leur flanc un perpétuel cliquetis.

Le révérend père Géramb n'a pu garder lui-même toute sa gravité dans une relation de cette arrivée : « L'ancre était à peine jetée, dit-il, que les officiers du service sanitaire vinrent reconnaître le nombre des voyageurs. J'en fus averti dans ma cabine par un mousse napolitain qui me criait de toutes ses forces : Monsou, arrivez donc vous faire compter ; on n'attend plus que votre nombre. le me présentai et je fus compté. »

-Ois

Ces diverses formalités remplies, c'est-à-dire deux ou trois heures après votre entrée dans le port, il vous est loisible de descendre à terre. Gardez-vous toutefois de croire que toute liberté vous soit enfin rendue. En vain, si vous portez un grain de poésie dans la tête, auriezvous fantaisie de courir embrasser, suivant l'usage antique, la rive italienne. Il s'agit maintenant de se rendre à la maison de santé pour y passer la visite. Ici nouvelle surprise. On vous avait dit sur tous les tons que Gênes, Genova la superba, la reale, la nobil citta, est une ville où le marbre est la moins précieuse des pierres employées dans les constructions, une ville qui contient dans son enceinte plus de palais et d'édifices que la France entière n'en possède ; c'est là du moins ce que dit un historien génois. Vous avez donc quelque droit de penser que cet édifice de la Santé va vous offrir un avant-goût de tant de merveilles. Eh bien, non 1 l'édifice est une masure ; on gravit un escalier humide, obscur, étroit, et l'on pénètre dans une salle où une meute refuserait d'entrer. 11 y a là un moment de consternation. C'est à croire que tout ce qu'on vous a conté de Gênes, et peut-être aussi de l'Italie entière, n'est qu'une fable dont vous commencez à vous reconnaître les dupes. C'est à faire subite-

ment viser les passe-ports pour la France et à repartir sur l'heure môme. Heureusement on résiste à la tentation. Une heure plus tard, le supplice est oublié ; vous vous étonnez du coup de théâtre qui s'est fait devant vous ? vous êtes entré par la porte basse des cauchemars dans le royaume des rêves d'or.

Une des choses qui me ravirent d'abord, ce fut l'hôtel où nous étions descendus. Nous pûmes nous croire, pour quelques heures, propriétaires d'une résidence royale : portique de marbre, escalier de porphyre; j'étais presque honteux de le gravir avec ma modeste valise à la main. 11 conduisait à des appartements de la plus vaste dimension. Je ne sais rien de plus souhaitable, en fait d'habitations, que ces grandes salles où Ton respire à l'aise, où l'on entend sa voix résonner dans des profondeurs sonores, où l'on peut se donner le plaisir de la promenade sans rencontrer le mur au bout de trois pas : belles et lumineuses salles dont les vastes fenêtres encadrent d'immenses fragments de paysages en nature; où cinquante grands fauteuils, rangés le long des murs, laissent encore entre eux des intervalles; où l'homme à qui le Créateur fit le front sublime, os homini sublime dédit, ne touche pas de la tête un plafond bas et lourd, où la pensée est naturel-

lement plus haute et plus fi ère que dans nos pauvies chambres parisiennes.

Après une nuit où je n'avais rêvé que monuments et perrons de marbre d'où je voyais descendre toute une foule d'illustres personnages, Doria, le terrible capitaine du xve siècle, Christophe Colomb, qui venait m'offrir des fruits et des oiseaux d'Amérique, Nicolo Paganini, qui me jouait des airs inouïs avec son féerique archet, je m'éveillai, le 7 avril, dans un de ces lits particuliers aux hôtels de Gênes, sortes de chapelles avec des colonnes cannelées, avec une coupole de mousseline, où pendent une foule sonore de petites clochettes qui rendent, à la moindre 'secousse, un bruit musical. C'était la première fois que je m'éveillais en Italie. Je fus heureux de pouvoir me l'affirmer à moi-même. Un moment j'en avais douté; mais comment ne pas en croire au témoignage de ce soleil qui pénétrait 'dans ma chambre par une croisée toute festonnée de fleurs grimpantes ? comment ne pas en croire à cette façade voisine où m'apparaissait, à sa fenêtre, une jeune femme qui, devant son miroir, ajustait les plis de sa mantille ?

En hâte, je sortis de l'hôtel et courus visiter la strada Balbi, la strada Nuova, la strada Nuovissima, ces rues

dont tant de bouches ont raconté les merveilles. Il n'est pas un voyageur qui, devant ces admirables créations de la puissance et de l'orgueil génois, ne se soit récrié d'étonnement. On a chanté l'admiration sur toutes les gammes; on a convoqué le ban et r arrière-ban de toutes les phrases à effet. On a voulu peut-être exagérer et nul n'y est parvenu; pas une métaphore n'a dépassé la taille de la réalité.

C'est que rien n'est beau comme cette collection de palais, véritable galerie de monuments qui se prolonge à l'infini. Chacun d'eux est une merveille dont l'étude demanderait une semaine ; chacun d'eux est couvert sur sa façade des plus gracieux, des plus nobles ornements ; chacun d'eux a son péristyle du marbre le plus rare, du plus précieux granit. Presque tous, à travers de spacieux portiques, où l'air et la lumière nagent en liberté, laissent voir, à l'étranger qui passe et s'arrête, des escaliers magnifiques gardés par des statues, défendus par des lions et des animaux mythologiques, inoffensives sentinelles qui n'ont de terrible que la forme. Ces escaliers, en effet, sont ouverts au premier venu. Ils conduisent à des jardins enchantés où les orangers, les grenadiers, les rosiers et les jasmins exhalent leurs parfums, où les bassins, les fontaines

et les cascades font briller toutes leurs couleurs, répandent toute leur fraîcheur et tous leurs murmures. Ces jardins aériens, élevés sur de gracieux portiques, laissent retomber sur la rue la poussière humide de leurs jets d'eau, le superflu de leurs senteurs, le luxe surabondant de leurs feuillages. On se demande si Sémiramis eut rien de pareil à Babylone.

Tous ces édifices portent de beaux noms qui datent des vieux jours. C'est le palais Marcel Durazzo, dont Charles Fontana fit les deux grands escaliers de marbre blanc qui ceignent son vestibule; c'est le palais Philippe Durazzo, dont Bartholomco Bianco, le Lombard, traça le dessin, et qui fut enrichi des travaux de Tagliafico, le grand architecte génois; c'est le palais Brignole, qui, dans sa galerie, montre le portrait de cette adorable comtesse Brignole, dont Van Dyck amoureux retraça la beauté sur une toile immortelle; c'est le palais Balbi, dont tout artiste admire la nymphée qui conduit à des jardins d'orangers, les plus beaux entre ' ceux qui fleurissent sous le ciel génois ; c'est le palais Tursi Doria, l'un des plus beaux de l'Italie entière et le plus majestueux sans contredit de la strada Nuova ; ce sont les palais Grimaldi, Correga, Cercari-Imperiale, tous inventés par le génie de ce Galeas Alessi, l'archi-

tecte pérusien, qui a sculpté son souvenir sur presque toutes les façades de la strada Nuova; c'est le palais Sierra, avec son fabuleux salon où d'incalculables sommes d'or sont venues se transfigurer en merveilles de tout genre, en glaces de Venise, en arabesques étincelantes, en étoffes de brocart. J'en dirais davantage si le bon Dupaty n'eût appelé ce salon le Palais du Soleil.

Des palais, il y en a partout à Gênes : entrez dans les ruelles longues et sombres, ainsi bâties pour protéger les passants contre les ardeurs de Tété, si étroites que, d'une maison à l'autre, on peut se toucher la main par-dessus la tête des passants; eh bien, ces ruelles si étroites, si obscures, et, disons le mot, si sales quelquefois, renferment encore de beaux édifices. Il ne manque qu'un peu d'espace pour les admirer. Mais laissons-les dans leurs ténèbres, revenons à la strada Nuova, à la strada Balbi.

De tous ces palais, de toutes ces demeures princières nous n'avons encore vu que la partie extérieure. Franchissons le portique; pénétrons plus avant; ne craignons point d'être arrêtés par la voix d'un huissier au seuil des appartements et des galeries. A peine rencontrerons-nous un gardien qui puisse nous servir de

guide. Introduits par lui, nous irons nous promener en toute liberté dans les vastes salles; nous entrerons dans les chambres; nous visiterons les boudoirs et les chapelles. Tout nous est ouvert; tout nous est ouvert parce que tout est désert. La solitude est dans les lieux qu'habitèrent jadis tant d'opulentes familles de seigneurs, d'amiraux, de guerriers, de doges, de sénateurs, de commerçants armés, d'héroïques marchands. Ces illustres races, en disparaissant de ces demeures, laissèrent, il est vrai, de nombreux descendants. Où sont-ils? On a peine à le savoir. Héritiers de ces édifices, on dirait qu'ils se sont estimés trop petits pour habiter les vastes maisons de leurs ancêtres* Enfants dégénérés, ils ont craint de rencontrer dans les grandes salles les fi ère s ombres de leurs aïeux. Us se sont retirés dans les hauteurs de ces palais ; ils en habitent les combles, tandis que le premier passant venu se promène librement à travers les splendeurs du premier étage.

Vous savez l'histoire de ces personnages des contes de Perrault qui sont introduits par une fée dans des châteaux déserts; ils entrent et ne trouvent personne sur le seuil, personne dans les galeries, personne dans les salons; ils traversent, au milieu du silence, de vastes appartements où ils n'entendent d'autre bruit

que l'écho de leurs pas, où ils ne voient d'autre figure que leur propre visage réfléchi par le cristal des glaces; ils arrivent enfin dans un lieu, toujours désert, où ils trouvent une table richement servie, qui semble les attendre. H en est de môme dans les palais génois, sauf la table qui ne se dresse nulle part, pas même, dit-on, sous les combles.

Les rares propriétaires qui ne se sont pas réfugiés si haut poussent l'obligeance jusqu'à se retirer devant le visiteur. C'est ce que nous vîmes au palais Pallavicini. La noble marquise de ce nom l'habitait au moment où nous nous présentâmes pour le visiter. Le palais Pallavicini, un des plus célèbres de Gênes, mérite à tous égards cette célébrité. C'est un de ceux qui ont le moins perdu de leur premier éclat. Le temps a passé sans ternir ses dorures. Il a même emprunté je ne sais quelle jeunesse aux raffinements de notre luxe moderne. En apprenant que des étrangers étaient à sa porte, curieux de visiter sa demeure, la marquise de Pallavicini se dissimula comme une ombre. Elle ne s'informa ni du nom ni de la qualité de ces voyageurs; c'étaient des Français, cela suffisait ; on leur laissait toute liberté d'investigation. Nous entrâmes dans le salon qu'elle venait de quitter. Chaque objet y témoignait encore

<le la présence habituelle d'une femme de noble existence. Une table de travail était couverte de fleurs, de livres de poésie, de flacons odorants, d'albums entrouverts où nous pûmes voir des pages signées de noms célèbres. Un portrait non encore achevé se dressait sur son chevalet. C'était un type de grâce et de noblesse. Nous devinâmes la marquise de Pallavicini.

Des portraits, des figures peintes sur la toile par de savants pinceaux, ce sont là, à vrai dire, les seuls hôtes de ces somptueuses demeures. « Bonjour! semblent-ils vous dire du haut de leurs cadres d'or. Entrez et circulez à votre aise. Vous pensiez, n'est-ce pas, trouver des •êtres vivants? Consolez -vous de leur absence. Ne valons-nous pas les hommes et la plupart des femmes que vous auriez pu trouver ici ? Nous sommes les fils et les filles des grands artistes; nous avons été créés par tous les amoureux de l'idéal. Nos pères se nommaient Van Dyck, Guido Reni, Andréa del Sarto, Paul Véronèse, le Titien, tous les Carrache; ils s'appelaient l'Espagnolet, PAlbane, Rubens, Albert Durer, Perino del Vaga, Raphaël! Saluez et honorez en nous la mémoire de nos pères!»

De l'admiration des belles pages de peinture étalées dans les galeries génoises, il est naturel de descendre

320 LETTnES ET NOTES DE VOYAGE.

aux souvenirs des annales de Fart à Gênes, dans les diverses époques de son histoire. Quand les vieux Génois, ces belliqueux marchands pour qui la guerre n'était qu'un auxiliaire obligé du commerce, qui ne prenaient l'épée que pour défendre leurs trésors ou pour aller conquérir de nouvelles sources de richesses, eurent entassé l'or par monceaux dans leur ville, ils songèrent à se faire de beaux loisirs, à vivre dans des demeures dignes d'eux, à jouir d'une opulence qui était le fruit des victoires. Alors ils demandèrent aux Tagliafico, aux Galeas Alessi de leur construire ces palais dont leur ville est encombrée, aux Thadea Carlone, aux Parodi, aux Schiaffino ils demandèrent des statues pour orner leurs péristyles et leurs jardins, et puis ils appelèrent de toutes parts des peintres pour décorer leurs galeries. Les premiers de ces peintres accourus du dehors furent Brea, qui vint de Nice, Sachi, arrivé de Pavie, Perino del Vaga, parti de Rome.

Ce Perino del Vaga, pour le dire en passant, eut une destinée des plus étranges parmi les existences d'artistes, la plupart si bizarres dans leurs contrastes de gloire et de misère, et si fécondes en péripéties imprévues. Perino naît aux environs de Florence, vers la fin du xve siècle. Au berceau, il perd sa mère, qui

meurt de la peste ; il demeure abandonné de lous. Une seule créature lui reste fidèle, c'est une pauvre chèvre de la montagne, devenue sa nourrice. Enfant, il est obligé pour vivre de tenter les plus humbles voies du sort. 11 est servant dans la boutique d'un épicier; il y vend des couleurs et des pinceaux aux peintres du voisinage. A cette époque, il se nomme Perino Buonacorsi. Je ne sais quel événement le fait entrer au nombre des élèves de Dominique Guirlandaïo, ce maître qui faisait de si grands disciples; ce maître qui donna les premières notions de l'art à Michel-Ange. Un jour, un peintre florentin du nom de Vaga, emmène le jeune Perino à Rome, et là, pour tout bienfait, lui donne son nom ; c'était un nom à peine connu. Perino le fit immortel, peut-être par reconnaissance. Perino del Vaga passe encore plusieurs années dans la misère et l'obscurité; enfin il a le bonheur de se faire connaître de Jules Romain et du Fattore qui parle de lui à Raphaël; ce jour-là, sa fortune est faite. Il est connu de Raphaël, il sera connu du monde. Perino, recommandé par lui, travaille déjà dans les loges du Vatican, sous la conduite de Jean d'Udine. Il fait à cette époque plusieurs ouvrages qui fondent sa renommée. Mais bientôt

il est interrompu dans son travail par la peste qui vient vu. 21

de se déclarer à Rome. Perino court se réfugier à Florence dans un couvent de camaldules qui possédait un saint Pierre de Masaccio. Perino lui donne pour digne pendant un saint André. La peste qui l'avait chassé de Rome le chasse de Florence. Avant de partir, il veut témoigner sa gratitude à son hôte, vieux prêtre qui l'avait gratuitement hébergé. Le lendemain, le vieillard étonné trouve dans sa chambre un Passage de la mer Rouge, dessiné dans l'espace d'une nuit.

De retour à Rome, Perino n'y trouve plus Raphaël ; Raphaël est mort, il s'est endormi tout jeune au plein soleil de sa gloire, comme un moissonneur à midi se couche sur sa gerbe. Il est allé voir là-haut les vierges et les anges qui avaient posé devant lui dans ses rêves. Rome le pleure à l'arrivée de Perino. Jules Romain et le Fattore accueillent celui-ci comme un ami de cœur qui arrive après la mort d'un ami. Il s'éprend de la sœur du Fattore; il en fait sa femme.

En 1527, il est encore chassé de Rome. Cette fois, ce n'est plus la peste qui le met en fuite, c'est la guerre. Les Allemands sont entrés dans la cité sainte. Fait prisonnier, Perino a dû payer sa rançon. Cette rançon a épuisé sa fortune entière. Au milieu de sa gloire, au plus beau de ses années, quand il vient de prendre

pour compagne la femme aimée, le voilà réduit encore à ce premier état de misère qu'il avait connu dans la boutique de l'épicier florentin. Afin d'en sortir, il tente tous les moyens ; il fait pour les grossiers vainqueurs toute sorte de peintures lascives qui lui sont payées au mieux : ce genre pourtant répugne à son talent sévère; il l'abandonne. Invité par un des premiers officiers du prince Doria à venir à Gênes, il monte sur sa galère. Doria l'accueille avec des dons et des honneurs, que l'artiste lui rend en chefs-d'œuvre.

Plus tard, les hasards de sa destinée vagabonde le font courir de nouveau à Rome, où il va chercher sa famille ; à Pise, où il commence les grandes fresques du Daomo; à Gênes, où il revient rappelé par une fantaisie d'amour; à Rome encore, où, pendant quelque temps, il jouit de ses plus beaux triomphes. Jules Romain et le Fattore sont allés rejoindre au tombeau leur ami Raphaël ; Perino demeure le premier peintre de Rome : il y meurt enfin, lui aussi, à quarante-cinq ans, d'une mort soudaine, au milieu de la rue, parmi quelques amis avec lesquels il parlait du projet d'une fête.

Tel est cet artiste, l'un des premiers qui vinrent inaugurer dans les galeries de Gênes le style des grands

maîtres. Homme de vive et féconde imagination, d'exécution rapide et brillante, il fut, de tous ceux qui s'étudièrent à reproduire la manière de Raphaël, celui qui s'approcha le plus du divin type.

La première époque de fart à Gênes n'est signalée que par des artistes étrangers. Les œuvres de cette primitive période sont faciles à reconnaître; presque toutes sont des peintures à fond d'or. Le génie du sol ne tarde pas à se révéler. De son apparition date une deuxième époque dont les artistes sont les deux Semini, Luca Cambiaso, qui les surpassa, grâce aux conseils de Galeasso Àlessi, son ami, et grâce à une activité prodigieuse qui fit de lui un des peintres les plus féconds; Bernardo Castello, lié d'une vive amitié avec le Tasse ; enfin Gio Battista Zaggi, le noble enfant dont la vocation d'artiste eut à lutter contre les obstacles suscités par un père gentilhomme, vénérable hobereau qui se

désolait de voir ce fils déroger à son blason, comme si l'on dérogeait quand on sort de la noblesse pour entrer dans la gloire.

Ce second âge de l'art génois a produit une multitude de fresques qui décorent les palais et les églises.

Au troisième âge, le génie local eut à rivaliser avec les talents étrangers attirés par la générosité des

illustres patriciens de la république. Pietro Sorri, le Siennois, vint s'établir à Gênes. Il enseigna son art à Gio Carlone, qui, dans une villa de la colline d'Albaro, peignit l'histoire d'Esther, les aventures d'Icare, de Niobé, d'Orphée. Un disciple de Cambiaso, Andréa Ausaldo, fut le chef d'une école dont les œuvres ne furent pas sans mérite. Durant cette troisième époque, l'étude de la manière flamande exerça une influence presque générale sur les artistes de Gênes.

Enûn, le quatrième âge est celui qui produisit le plus de peintres célèbres. Alors paraissent Gio Ferrari, disciple de Bernardo Castello et maître du Benedetto, le Benedetto qui d'abord se soupçonna poëte et qui bientôt se reconnut peintre, qui reçut de si utiles leçons du grand Van Dyck, dont le génie a laissé tant de belles œuvres et tant d'habiles élèves à Gênes. Presque tous les genres étaient familiers au Benedetto ; il excellait surtout dans le paysage; aussi courait-il sans cesse Tltalie pour aller chercher des motifs à ses compositions. Il visitait les environs de Florence, de Parme, de Mantoue, de Venise, de Rome, de Naples, et rapportait à Gênes sa moisson. Il vivait pauvre d'argent et riche de nobles sentiments. Sans courir après la fortune, il se contentait de la mériter. Après lui, on cite Guidoboni,

surnommé le Prêtre de Savone, Girolamo Piola, Dômenico Parodi, Gio Battista Gauli, surnommé le Baccici, aventureux enfant qui , pour aller faire ses études à Rome, ne trouva pas d'autre moyen que de se cacher dans une galère prête à partir.

La manière des grands maîtres italiens est celle qui distingue les œuvres écloses durant cette quatrième période.

On le voit, Gênes mit en œuvre le pinceau d'une foule de peintres indigènes ou étrangers. Le commerce, dans cette ville, loin de se montrer hostile au génie des arts, lui prêta toujours assistance, et contribua largement à ses progrès. Pour dire la vérité tout entière, il faudrait peut-être ajouter que les arts plastiques sont les seuls qu'il ait favorisés de sa munificence. Le talent des écrivains fut de tout temps fort négligé. Gela s'explique : des marchands enrichis peuvent bien avoir la fantaisie de se faire bâtir des palais; ils peuvent bien en charger les murs de peintures, en décorer les galeries de statues. Pour eux, c'est un besoin de luxe et de vanité. Mais que leur importent, à ces opulents parvenus, les œuvres de la pensée, les recherches de l'histoire, les travaux de la science, les créations de la poésie? Ce ne sont point là de ces choses que

l'orgueil du propriétaire puisse étaler aux yeux de la foule. Et puis, pour encourager et soutenir un art, il faut plus ou moins le comprendre, et comment des hommes absorbés par les calculs de la vie mercantile pourraient-ils goûter un art tout immatériel? Aussi voyez ce qui arrive : dans la liste de ses enfants illustres, Gênes ne compte ni un historien, ni un philosophe, ni un poète. Elle a sculpté sa gloire, elle Ta peinte sur tous ses murs; elle ne l'a écrite nulle part.

Fut-il jamais cependant une ville mieux faite pour inspirer la poésie? Redescendons un moment dans ses rues triomphales. Qu'elles sont belles quand le soleil les inonde de sa lumière, quand la foule, aux jours de fête, défile entre ce double rang de royaux édifices! Le bruit, la couleur, la vie, sont partout; les femmes qui passent ressemblent à des statues qui, s'ennuyant dans leurs palais, ont voulu, elles aussi, jouir du mouvement et de la lumière. Revenons-y le soir, quand la nuit descend le long des façades granitiques, quand les passants deviennent rares au pied des palais. Jetez un regard sous la voûte de leurs portiques, tristement éclairés par de sombres fanaux qui s'y balancent aux premiers souffles de la nuit. Tout maintenant vous reporte vers le passé; tout vous fait songer aux jours

évanouis. Alors involontairement on pense à toutes les scènes de joie et de bonheur, de puissance et d'abaissement, d'orgueil et de misère dont tous ces vieux palais furent témoins! Alors on évoque tous les événements et tous les acteurs de cette vieille république. On voit encore monter et descendre, le long de ces escaliers, ces familles de héros opulents qui avaient coutume de courir sur la mer avec des vêtements où l'or et les pierreries étincelaient, ces podesta venus du dehors, et gouvernant des hommes trop envieux pour subir la suprématie d'un de leurs concitoyens; ces fiers capitaines qui avaient battu les Sarrasins, les Espagnols, les Pisans, les Vénitiens, ces doges au front sévère sortis des rangs du peuple ; et puis les belles femmes de toutes les époques qui se mêlaient à toutes les intrigues de famille à famille, de guelfes à gibelins, de Fieschi à Doria, de Grimaldi à Spinola, qui jouissaient des fruits de toutes les conquêtes, qui attendaient le retour des galères en course, comptant sur les monceaux d'étoffes et de perles que devaient leur rapporter les aventuriers de la mer.

Un soir, comme je rêvais à toutes ces choses, je m enfonçai dans les étroites et profondes rues qui descendent vers le port. Là, une autre poésie m'attendait,

c'était celle de la religion italienne, c'était la poésie de la madone.

Tout carrefour possède la sienne. J'en vis un grand nombre placées dans de hautes niches gracieusement sculptées. D'immenses bouquets de fleurs, de ces bouquets comme Gênes seule sait en faire, sont suspendus en offrande devant la sainte effigie. A ses pieds brûlent des lampes d'argent. Pas un homme ne passe devant elles sans se découvrir, pas une femme sans s'incliner.

Devant une de ces madones qu'entourait un grand luxe d'ornements, et qui pourtant ne pouvait appartenir qu'à de bien pauvres gens, puisqu'elle était placée à l'angle d'une masure, je fus témoin d'une scène touchante : de pauvres femmes, des enfants en haillons, étaient agenouillés en cercle sous la niche ; au milieu du groupe, un vieillard chantait les litanies de la Vierge, et la foule pieuse répondait en chœur à chaque verset! Il y avait dans la mélopée ce contraste d'une voix cassée alternant avec des voix fraîches et sonores. Quand l'aïeul eut achevé les litanies, il entonna VAve maris Stella. La pauvre famille était une famille de marins dont le plus jeune fils, un enfant de douze ans, partait le lendemain pour les Grandes Indes.

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