‹ Œuvres complètesChapitre 56 sur 64 · LIVOURNE · texte numérisé non relu

LIVOURNE

J'ai dans les pages précédentes beaucoup parlé des palais de Gênes, je n'ai rien dit de ses églises. Ce n'est pas qu'elles méritent un pareil oubli : chacune d'elles, au contraire, San-Lorenzo , l'Ànnonciade, San-Ciro, l'Assomption de Cari gnan, qui possède un chef-d'œuvre de sculpture, le Saint Sébastien, de mon compatriote Pierre Puget, mériterait une mention. Mais que faire ? Je vais à Rome, ses basiliques m'attendent, et, si je dépense mon admiration devant tous les temples échelonnés sur la route, que m'en restera-t-il pour Saint- Pierre ?

Je partis donc un soir de Gênes. Penché sur la galerie

du paquebot, je vis la noble cité disparaître avec ses mille feux dans les ombres de la nuit. Le lendemain matin, nous touchions au môle de Livourne.

Livourne est une ville qui ne mérite pas la description que Ton en pourrait faire. C'est une halte dans la prose, un lieu de repos et d'attente. Elle est anglaise si l'on veut, elle pourrait être américaine, il ne serait pas impossible qu'elle fût française, assurément elle n'est pas italienne. Ce qui distingue toute cité d'Italie, ce sont les monuments des arts et les souvenirs de l'histoire : souvenirs et monuments sont également absents de Livourne. Elle ne peut se gloriûer ni d'une haute origine, ni de cette consécration que les œuvres du génie donnent aux grandes villes. Livourne est une ville parvenue, une aventurière devenue grande dame.

Ce qui frappe avant tout l'œil du voyageur descendu sur son môle, c'est le courant tumultueux des gens qui s'agitent dans ses rues, et le caractère si étrangement varié de leurs types ; à l'activité de toute cette foule, on voit qu'une pensée unique la préoccupe : la pensée du lucre; au bizarre mélange des physionomies et des costumes, on reconnaît que ce peuple est un composé de tous les peuples. C'est bien à Livourne que l'on pourrait appliquer la pittoresque épithôte que

Montaigne, assez mal à propos, donnait à Borne : « une ville rapiécée d'étrangers ». En effet, non-seulement Livourne n'a guère que des étrangers pour habitants, mais ces hommes sont, hormis quelques respectables exceptions, des malheureux qui, repoussés par leur patrie, sont venus ici tenter les chances du négoce.

La ville de Romulus commença par être un lieu d'asile ouvert à tous les vagabonds de la terre. Livourne a commencé comme Rome et s'en est tenue là. Elle a ouvert sa porte à des Anglais qui n'avaient rien à faire en Angleterre, à des Américains dont l'Amérique, qui n est pourtant pas bien difficile, ne voulait pas, à des Espagnols que l'Espagne avait chassés, à des Français qui faisaient honte à la France, et de tous ces parias elle s'est fait un peuple, et ce peuple est la fleur de toutes les canailles du nouveau et de l'ancien monde.

C'est là ce qui explique comment Livourne est une ville sans souvenirs, sans poésie, sans monuments. Pourquoi chercheraient-ils à l'honorer ou à Pembellir, ces hommes qui ne sont pas ses enfants? Us ont bien autre chose à faire. Ils ont à ramasser le plus tôt possible, et par tous les moyens, le butin que rêve leur cupidité, pour aller en jouir ailleurs. N'attendez jamais

rien de grand ni de beau d'une ville où les étrangers abondent.

Une synagogue est le seul monument remarquable que Livourne, ville de juifs, présente aux voyageurs. On dirait un monument allégorique. Tous les étrangers vont la visiter, je n'y suis point allé. Si j'avais eu le temps de voir quelque chose à Livourne, j'eusse préféré visiter le Montenero. Le Montenero conserve le souvenir d'un séjour de lord Byron ; il aimait à le gravir pour contempler le spectacle que l'œil embrasse de làhaut. On voit, dit-on, d'un côté Livourne, la mer, Capraïa, la Meiiora, la Gorgone, Mie d'Elbe, et, par les temps sereins, la Corse ; de l'autre côté, les premières campagnes de la Toscane et les montagnes qui dominent Pise. J'ai le regret de n'avoir pu jouir de ce spectacle. Un beau paysage dédommage de bien des déceptions.

Je ne passai donc que quelques heures à Livourne. J'eus le temps toutefois d'apprécier personnellement une de ses industries.

En attendant un ami, je m'étais arrêté devant une affiche qui annonçait je ne sais quoi. Pendant que j'avais l'œil fixé sur le placard, un individu vint se placer à mon côté et en fit la lecture à haute et intel-

ligible voix: c'était un quidam dont la mise n'avait rien de trop déguenillé. Je pensai que ce personnage voulait ainsi me donner une idée de son instruction. Je me trompais. A peine eut-il achevé sa lecture, qu'il ébaucha un sourire et réclama son salaire en termes obséquieux. Jl avait voulu, disait-il, épargner à mon excellence la peine de lire elle-même. Il s'était institué lecteur officiel de ma seigneurie, et réclamait le payement de sa charge. C'était la scène du Bourgeois gentilhomme. M. Jourdain s'y fût laissé prendre : je me contentai de répondre que mon excellence n'avait point coutume de payer ses lecteurs, et que cette charge auprès de ma seigneurie était purement honoraire.

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