‹ Œuvres complètesChapitre 57 sur 64 · PISE · texte numérisé non relu

PISE

En débarquant à Livouroe, quiconque n'est pas un marchand s'empresse de courir à Pise. Pise forme avec Livourne la plus merveilleuse des antithèses. Autant la ville brocanteuse des bords de la mer est pauvre de souvenirs et d'ouvrages d'art, autant elle blesse l'œil et l'oreille par l'aspect de sa cohue affairée, par les mille bruits stridents de ses quais, de ses môles, de ses carrefours, autant Pise est riche en glorieuses réminiscences, en immortels chefs-d'œuvre de génie, autant elle ravit le voyageur par la beauté calme de ses enfants, par le silence plein de mystère qui règne dans sa muette enceinte. Pise est assise à cinq lieues de

Livourne pour faire bien vite oublier à l'artiste que Livourne existe en Italie. Quiconque peut aller à Pise et s'arrête à Livourne est un bomme perdu dans mon estime.

Une circonstance inattendue devait ajouter pour moi aux charmes du voyage à Pise. En débarquant à Livourne, j'avais été accueilli par une femme artiste, une de ces muses anonymes qui ne font pas de la poésie dans les livres, mais qui, ce qui vaut mieux, en font dans toutes les choses de la vie. Avec une bienveillance dont je fus profondément touché, elle s'offrit de me servir de guide et j'acceptai avec reconnaissance. Elle habitait Pise, elle avait fait de ses monuments et des campagnes qui l'entourent une particulière étude, et, si je ne pouvais rencontrer un plus gracieux cicérone, il m'était également impossible d'en trouver un plus intelligent et plus éclairé.

Ce fut donc un délicieux voyage . ' Emportés par une rapide calèche, nous courions le long de celte route, déjà si belle, qui est une des avenues de ce paradis de la terre qu'on nomme la Toscane. Là, pas un mouvement de terrain, pas une rencontre, pas un site qui ne soit une révélation. Tout est nouveau, la forme des attelages, la physionomie des grands bœufs à longues

cornes, le type et le costume du laboureur et de la contadine, la structure et la couleur du chariot qui porte une troupe d'hommes étranges, aux yeux brillants, au front bruni, à la longue chevelure, aux chapeaux coniques; pittoresques passants, sortes de bandits pour la forme, qui sont, au fond, de fort honnêtes gens. On s'en veut de n'être pas Léopold Robert. De distance en distance surgissent des chapelles, des tours isolées, des fermes rustiques dont la porte est décorée d'un écusson à chapeau de cardinal ; à l'horizon, de grands bois aux voûtes arrondies, forêts de chênes, immenses groupes de pins dont un hasard de la nature a tracé les lignes comme jamais crayon d'artiste ne les eût combinées; et puis, au milieu de cette vaste plaine, si riche, si verte, plantée d'arbres si beaux, on voit apparaître quelque chose de blanc qui vient lentement à travers les prairies comme une vision; on se demande ce que cela peut être : c'est la voile triangulaire d'une barque. Toute cette campagne est sillonnée de canaux où de légers navires voyagent incessamment. On ne saurait dire le charme que cette invasion du monde maritime ajoute à ce monde terrestre. On voit quelquefois une vingtaine de ces barques venir de divers points de l'horizon et passer à travers la cam-

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pagne. Leurs mâts semblent des arbres nomades au milieu des forêts immobiles. Leurs banderoles se déroulent à la même brise qui fait frissonner les peupliers et les saules de la rive. Les chants des matelots répondent aux chants des laboureurs. C'est un tableau d'un aspect unique ; c'est quelque chose qui demande un nom à part, c'est une flotte pastorale, une navigation champêtre.

Pour ajouter à l'enchantement, la route que nous suivons est toute bordée de frênes et d'ormeaux où sont suspendues les guirlandes de la vigne. De temps en temps nous rencontrons de beaux troupeaux conduits par de jeunes pâtres vêtus d'une toison de brebis. L'églogue des vieux jours apparaît, les Géorgiques reviennent en mémoire; on se cite Virgile à soi-même, on pense en latin.

11 n'est pas jusqu'aux mendiants qui n'aient leur charme et leur poésie. Ces malheureux qui, dans les autres contrées de l'Italie, font si souvent le désespoir du voyageur, ont trouvé dans la Toscane le secret de se rendre agréables. On attend leur approche, on la désire même. C'est qu'ils ont inventé une façon délicieuse de solliciter la générosité du passant. Ceux-là ne se contentent pas de tendre le chapeau, de jeter au visage du

touriste les titres ascendants de signorino, d'excellenza, de principe; ils ne s'imposent pas le long du chemin comme des histrions tyranniques qui vous poursuivent de leurs jongleries; ils ne viennent pas étaler des difformités qui vous font détourner la tête ; non, ils accourent vous présenter au bout d'un roseau des bouquets de fleurs; ils font pleuvoir sur vous, à travers les rideaux de la berline, un tourbillon de fraîches violettes. Comment résister à une telle requête? C'est le dandysme de la gueuserie, c'est la mendicité devenue séduction.

Pour moi, j'étais si ravi de toutes ces imprévues nouveautés de la route, que, malgré mon désir de connaître Pise, je n'étais nullement pressé d'y arriver. Je recueillais une à une, avec un soin vigilant, toutes ces visions du voyage que je comprenais devoir être plus tard autant de souvenirs pleins d'attraits.

Après une course de deux heures, nous disions : « Voilà Pise ! » À Pise, on entre avec recueillement, on y entre comme dans la chambre d'un malade assoupi, ou comme dans une maison de Dieu. Pise est habitée par une chose sainte entre toutes, la solitude. Ce qui tout d'abord vous étonne, c'est le silence; silence de monastère, silence de tombeau. Quiconque, malade du corps

ou de l'âme, a besoin de repos ou de recueillement, doit venir ici.

Pise ne fut cependant pas toujours muette. 11 fut un temps, bien au contraire, où cette ville Ot grand bruit dans le monde. Fière république, elle soutint de terribles luttes avec les plus puissantes villes du moyen âge italien, avec Gênes, avec Venise, avec Florence. Elle prêta main-forte aux gibelins, et le parti papiste la redouta longtemps. Elle se battit contre les Sarrasins: elle leur enleva la Sardaigne, la Corse, les îles Baléares. Alors on rappelait « la Reine des mers », alors elle épouvantait le Bosphore et tout l'Orient, alors elle envoyait des flottes nombreuses au secours de Jérusalem. Une fois, Gênes, sa terrible rivale, lui porta une atteinte que Ton crut mortelle à sa puissance; elle tomba de toute sa hauteur, mais ce fut pour se relever plus fière que jamais. Vainement les Florentins, ses éternels ennemis, accoururent-ils avec toutes leurs forces, Pise, au passage de Charles VIII, se mit sous la sauvegarde des Français, et demeura, grâce à nos drapeaux, ce qu'elle avait toujours été, une puissante république. La protection française lui porta bonheur. Au départ des soldats de Charles VIII, quand les Florentins revinrent à l'assaut, ils furent énergiquement repoussés. Les

femmes elles-mêmes, exciiées sans doute par l'ombre guerrière de Chinzica, l'antique héroïne de Pise, parurent aux remparts pour encourager leurs frères et leurs maris, et doubler le nombre des héros. Plus tard, lorsqu'une armée de Louis XII vint tenter l'assaut de ses murs, elle eut à reconnaître la puissance de leurs défenseurs. Enfin, au xvi* siècle, il fallut que la famine se fît Talliée des Florentins, pour que la vieille Pise succombât. Cette fois, le coup fut terrible et la chute profonde. Pise ne s'en est pas relevée. Dès lors, comme un cadavre laissé sur le champ de bataille, la vieille cité morte est restée sans voix.

Elle n'a perdu cependant que le souffle de la vie. C'est pour elle que Byron, le poète qui fut son hôte, aurait dû trouver cette image qu'il applique à la Grèce morte. Il compare la patrie des Hellènes aune femme couchée au cercueil, et conservant encore toute sa beauté dans l'immobile attitude de la mort.

Cette adorable trépassée, ce n'est pas la vieille Hellène, si ravagée, si mutilée par les siècles et les tyrans; c'est Pise !

L'aimable cicérone commença par me faire visiter le Lung'Arno, cette longue série de quais, si belle et si majestueuse. Sur les deux rives du fleuve qui roule avec

lenteur ses eaux jaunies, s'élèvent de grands et calmes édifices, monuments publics ou privés, empreints des caractères les plus divers. Presque toute l'histoire de l'architecture, depuis le virginal gothique des premiers temps jusqu'à ce genre hybride du xix« siècle que Ton nomme gréco-romain, se trouve écrite sur les façades de cette double rangée de monuments.

Je saluai le palais Lanfranchi, dont la solennelle architecture est attribuée à Michel-Ange. C'est là que vécut Byron pendant un assez long séjour à Pise. C'est ce palais qui fut témoin du meurtre de Masi, événement qui contraignit le poète à s'exiler de la Toscane, et dont le monde entier s'est entretenu sans en éclaircir le mystère. Je vis non loin de là le palais Lanfreducci. Lui aussi garde son mystère, le secret d'une histoire qui remonte bien plus loin que celle du palais Lanfranchi. À sa porte pend un fragment de chaîne brisée, et sur une table de pierre on lit ces deux mots : Alla giornata. Que signifie ce bout de chaîne? que veut dire cette inscription? C'est une éternelle énigme que le vieux palais propose au passant.

Avant de quitter les bords de l'Arno, je voulus admirer sur sa rive gauche cette délicieuse chapelle de la Spina, qui dut son nom à une épine du sanglant dia-

dème de l'Homme-Dieu; relique sainte apportée à Pise du temps des Croisades. Cette chapelle, dit-on, est la première merveille de l'art gothique élevée en Italie. On a dit également que le dôme de Pise fut le premier monument de ce genre que l'Italie salua dans les airs. Un fait certain, c'est que Pise est la ville du monde où l'art catholique, à son aurore, produisit ses plus beaux chefs-d'œuvre.

Allons les voir, ces chefs-d'œuvre, aux lisières de la ville, dans l'immense place qui les réunit, et forme de l'assemblage de quatre monuments le plus admirable groupe d'édifices que l'œil de l'homme puisse embrasser dans un regard.

Ce fut par un jour de printemps, sous un ciel dont l'azur venait d'être lavé par une pluie du matin, que nous arrivâmes dans cette belle pelouse qu'entourent les quatre monuments de Pise. Comment se fait-il que cette prairie, chaque jour foulée par des caravanes d'étrangers, soit toujours si intacte et si verte qu'on dirait une savane du nouveau monde? C'est là une merveille qui aurait, elle aussi, besoin d'être expliquée par la poésie d'une légende.

A travers les hautes herbes de cette pelouse, où le riche printemps italien avait fait pleuvoir de sa robe

des myriades de fleurs, nous marchions vers les murs sacrés, et je sentais en moi une voix intérieure qui me conseillait le recueillement. J'allais me trouver face à face avec les premières œuvres du génie et de la foi. Je remontais par la pensée aux siècles où cette prairie n'était qu'une vulgaire plaine, avec son tapis de gazon et de marguerites, une plaine sans nom que le voyageur distrait traversait à la hâte sans y recueillir le moindre souvenir; et jo comparais la prairie d'alors à celle d'aujourd'hui, à cette prairie qui maintenant est un des lieux du monde les plus sacrés, les plus illustres et assurément l'un des plus précieux espaces de terre éclairés par le soleil.

C'est là qu'un jour, sur la pelouse printanière, arrivèrent des hommes qui possédaient la puissance des anges, parce qu'ils en avaient la foi. Ces hommes étaient Guillaume d'insprûck, fionnano lePisan, Dioti Salvi, Thomas et Nicolas et Jean et Ninus de Pise, Baccio Bandincllo de Sienne, Buschetti Buschetto, Rainaldo, Lostaggio Stagi de Pietra Santa, Pierre Tacca, Pierre Francavilla, Antonio Susini, Horatio Mocca, grands architectes, grands sculpteurs; ces hommes étaient aussi Buffalmacco, Giotto, le divin pâtre des bords de l'Arno, Orgagna, Simone Memmi, Laurati de Sienne, Benozzo

Gozzoli, le Raphaël du xiv* siècle, Lodoma, Cavalluci de Rome, Tempesti de Pise, tous éclairés du rayon d'en haut, tous aidés par la croyance qui transporte les montagnes. Les uns taillèrent le marbre, un marbre sorti des plus riches carrières du monde, marbre de Paros, marbre de Carrare, marbre d'Egypte, marbre de toutes les îles de la mer italienne, de la Corse, de la Sardaigne, de l'île d'Elbe, de la Sicile. Ils surent lui donner toutes les formes que rêvait leur génie ou leur caprice, le lancer en fusées, le rouler en volutes, le percer en broderies, l'arrondir en voûtes, l'animer en formes vivantes. Les autres prirent leurs pinceaux, et, sur les murs élevés par leurs frères les architectes, ils fixèrent toutes les célestes visions de leur esprit; ils représentèrent tous les grands symboles, toutes les scènes, douces ou terribles, de la Bible ou de l'Évangile.

Et quand ces hommes disparurent de cette prairie inconnue, qui n'avait été jusque-là qu'un champ de gazon où les pâtres de l'Àrno menaient paître leurs brebis, quatre monuments y restaient qui la faisaient à jamais sainte, à jamais illustre.

Ces quatre monuments, la Tour penchée ou Campanile, le Baptistère, le Dôme et le Campo-Santo, résument symboliquement, comme on l'a remarqué avant

nous d'une façon fort ingénieuse, la vie entière du chrétien : le Campanile, qui balance sa cloche sous la nue, appelle l'enfant qui vient de naître ; le Baptistère lui donne ce premier sacrement qui l'incorpore dans la légion du Christ; le Dôme expose aux yeux du chrétien devenu homme toutes les pompes saintes, et lui révèle tous les mystères du catholicisme ; le Campo-Santo lui garde une couche sous le marbre de ses galeries, ou sous la terre fleurie de son enceinte.

Au sujet de la Torre-Torta, il n'est pas un voyageur qui n'ait posé cette éternelle question : a La tour futelle construite ainsi penchée, ou. par l'effet d'un affaissement du sol, s'est- elle inclinée d'elle-même? » Là-dessus les savants de toutes les académies ont développé des opinions sans nombre, et cela sans parvenir jamais à trouver la clef du mystère; pour nous, si nous l'avions, ce mot de l'énigme, nous nous garderions bien de le dire; il faut avoir pitié de ces pauvres gens qui ne demandent pas mieux que de garder leur thème à dissertations. Dieu lui-môme a travaillé pour eux, lorsque, suivant l'expression du sage, il a livré le monde à leurs disputes, mwndum tradidit disputationibus eorum. J'ai sous les yeux précisément un livre qui traite de la Torre-Torta. L'auteur commence par constater que les

colonnes placées du côté où la tour s'incline sont, du quatrième étage au septième, plus minces et partant plus légères que les colonnes du côté opposé. Cela dit, il semble que le mot de l'énigme est trouvé, et qu'il faut nécessairement reconnaître là une intention bien évidente des architectes. Eh bien, non ; l'auteur, après avoir établi le fait, termine en avouant que la cause de l'inclinaison du monument sera toujours un secret pour lui. Brave homme, va !

Pour moi, qui ne puis voir un homme tomber dans la rue sans chanceler moi-môme sur ma base, je ne dirai qu'un mot dans la discussion : c'est que si Guillaume d'Insprùck et Bonnano de Pi se, architectes du Campanile, lui ont volontairement donné cette pose inclinée, ils ont eu là une fâcheuse inspiration» La première impression que l'on éprouve à l'aspect de leur monument est pénible à l'œil comme à la pensée, et l'admiration que l'on ressent ensuite pour la profondeur des calculs exigés par cette téméraire fantaisie, ne compense pas cette impression première. Dans les ouvrages d'art, l'étonnement produit par un tour de force ne vaut jamais la simple et tranquille admiration qu'inspire une belle chose naturellement faite.

On ne peut s'éloigner du Campanile sans donner un

souvenir au sublime enfant de Pise, martyr de la science, à ce Galilée qui, tout jeune encore, était monté tant de fois au sommet de la tour afin d'aller voir de plus près le spectacle du dôme étoile, ou pour méditer en ce lieu propice sur divers mystères de la science, sur la chute des corps graves, sur la mesure du temps.

La tour penchée s'élève derrière la cathédrale. Devant la façade de l'église, Dioti Salvi plaça le baptistère. Ce monument qui contient tant de richesses d'art, entre autres la fameuse chaire construite par Nicolas de Pise, fait d'autant plus d'honneur aux anciens Pisans, qu'ils s'imposèrent de très-fortes contributions pour le faire achever.

Le dôme, c'est-à dire la cathédrale, date du xiê siècle. C'est un trophée de la victoire. Quand le consul des Pisans, Orlandi, après avoir triomphé des Sarrasins à Palerme, revint à Pise avec les galères victorieuses, il voulut consacrer à la Vierge le souvenir de sa victoire ; à cette fin, le monument incomparable fut élevé. Buschetto et P.ainaldo en furent les architectes. Jean de Bologne, Francavilla, Pierre Tucca sculptèrent les portes de bronze du temple, ces portes qu'il faudrait admirer à genoux.

Enfin, de ces édifices, le plus merveilleux, et sans

contredit le plus touchant, est le Campo-Santo. Le Campo-Santo a droit à une épithète inattendue : c est une nécropole séduisante, un cimetière qui fait aimer la mort. Ses murs extérieurs toutefois n'annoncent pas les merveilles de l'enceinte. À leur simplicité nue, qui contraste si étrangement avec la renommée de l'édifice, on comprend que Ton va, dès le seuil, assister à quelque révélation. Quand la poétique femme qui avait voulu me servir de guide durant cette journée se dirigea vers cette porte, je ne pus me défendre de songer à la Béatrix de Dante ouvrant devant lui la porte des Cieux. Certes, la comparaison était ambitieuse pour la part que j'y avais, mais on se grandit volontiers dans de pareils moments.

Nous entrâmes, et tout d'abord nous reconnûmes en effet que la simplicité des murailles extérieures est un symbole. — Les pieux artistes du xmê siècle qui bâtirent le Campo-Santo voulurent sans doute prouver que la mort est une immense révélation, qu'elle cache derrière un voile tous les mystères et tous les trésors d'un autre monde. C'est pourquoi ils laissèrent sans ornements les murs si pauvres du dehors et réservèrent pour l'intérieur toutes les richesses de leur sainte imagination.

Quatre galeries, où le marbre a reçu des mains de Jean de Pise les formes les plus légères et en même temps les plus solennelles, entourent le champ du milieu. Ces galeries protègent des peintures à jamais glorieuses. Ce sont la Création, le Déluge, le Christ mis en croix, œuvres de Buffalmacco, le premier de ces vieux artistes qui héritèrent des traditions byzantines; ce sont des pages terribles où le grand Orcagna déploya tout ce que son génie avait de mysticisme : le Triomphe de la Mort, qui fauche impitoyablement les heureux et les puissants, et qui laisse les pauvres et les infortunés l'invoquer vainement :

0 morte, medicina d'ogni pena...

le Jugement dernier beaucoup supérieur, à notre avis, pour la conception première, à l'œuvre si vantée de Michel-Ange. Orcagna n'a songé qu'à traduire des impressions et des idées ; plus tard, sur les murs de la chapelle Sixtine, Michel-Ange se borna à jeter des formes et des attitudes. — Ensuite c'est la Vie des Pbres du Désert, douces images où la main de Laurati le Siennois a mis toute la paisible simplicité des églogues bibliques. Ce sont les principales scènes de la Vie de saint Renier, patron de Pise, reproduites par le pinceau

de Simone Memmi. Ce sont des peintures de Benozzo Gozzoli, l'imitateur de Massaccio, qui, lui aussi, travaillant sous l'inspiration des livres sacrés, en a retracé les plus antiques scènes. Ce sont enfin les Infortunes de Job, où le divifi Giotto, cet enfant de génie, qui commença, comme son compatriote Virgile, par garder les brebis, vint révéler toutes les richesses de sa pensée créatrice.

L'œil n'admire pas seulement des peintures dans les quatre galeries du cimetière pisan. Là sont aussi des œuvres de sculpture qui datent de tous les siècles, qui appartiennent à toutes les religions, qui viennent de tous les pays, vestiges de l'art égyptien, monuments grecs, bustes romains, antiquités étrusques, sarcophages revêtus d'emblèmes mythologiques. — C'est bien au Campo-Santo que règne véritablement l'égalité de la mort. La mort a recueilli dans cette enceinte mille témoignages de sa puissance ; les vieilles nations y ont toutes apporté leur hommage lige à cette souveraine. Toutes les gloires de ce monde ont déposé ici ' un peu de leur poussière. Le Campo-Santo contient les archives universelles du néant.

Autant le spectacle de ces galeries étonne la pensée, autant l'aspect du champ de gazon qu'elles enveloppent

touche et ravit le cœur. Voilà la terre sacrée qui fut apportée de Jérusalem sur les cinquante galères de la vieille république, sainte poussière où les mourants avaient l'espoir de dormir d'un meilleur sommeil, terre miraculeuse qui, disait-on, pleine d'une vertu secrète, dérobait la dépouille humaine au ver du sépulcre. C'est dans cet enclos, dont les quatre angles sont marqués par de verts cyprès, c'est dans ce champ qui s'étoile, au printemps, de mille fleurs aux vives nuances, et qui porte, à son centre, une colonne de marbre où le rosier grimpant suspend * ses guirlandes, c'est dans ce parterre fleuri que les morts obscurs, que les trépassés du peuple étaient ensevelis. Un privilège ouvrait les tombes des galeries aux seuls morts illustres, à ceux qui furent grands par les exploits, par la fortune, par le génie, par. un nom de haute origine. A l'enclos découvert appartenaient les gens de la foule, ceux qui vécurent inconnus, qui peut-être accomplirent de belles actions, pratiquèrent de hautes vertus, pensèrent de grandes choses, mais à qui la Gloire, cette capricieuse, refusa la faveur d'un regard. Qu'ils ne s'en plaignent pas; leur place n'est pas la plus mauvaise; ils ne sont pas couchés sous un marbre couvert des signes de l'orgueil ; mais ils dorment sous un tapis de gazon où

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la bonne nature, qui ne reconnaît l'infériorité d'aucun de ses enfants, entretient un éternel blason de fleurs; le pèlerin qui visite l'enceinte ne leur murmure point une épitaphe burinée sur la pierre, mais la brise qui passe dans les hautes herbes leur chante une élégie suave qui berce leur sommeil.

Quand on sort du Campo-Santo on ne s'étonne plus du silence de Pise; on comprend alors que la ville qui touche à ce monument demeure toujours muette. Elle semble se taire pour ne troubler d'aucun bruit profane le repos des tombes voisines.

Un jour, dans un de ses accès d'humeur noire, le vieux Dante, qui passait le temps à maudire toutes les cités d'Italie, jeta sa malédiction sur Pise; mais elle peut s'en consoler : depuis lors, il n'est pas un voyageur qui ne l'ait bénie.

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