‹ Œuvres complètesChapitre 58 sur 64 · LE GOMBO · texte numérisé non relu

LE GOMBO

— Et maintenant allons au Gombo, me dit on sortant de Pise l'aimable cicérone.

— Qirappelez-vous le Gombo?

— Vous allez voir. Vous venez d'admirer au Campo- Santo les tableaux de la solitude dans les belles fresques de Laurati le Siennois ; Benozzo Gozzoli vous y a montré les paysages asiatiques, les mœurs des premiers pasteurs du monde. Venez maintenant revoir tout cela dans sa vivante réalité. J'ai au Gombo une retraite où je viens de temps en temps me réfugier. Permettez à une sœur des anciens anachorètes de vous faire les honneurs de son ermitage.

De Pise au Gombo,' le voyage est une extase de deux lieues. Vous commencez par courir dans une large avenue bordée de beaux arbres qui sont tour à tour des ormeaux, des trembles et des peupliers. Dans l'intervalle d'un peuplier à un tremble, d'un tremble à un ormeau, s'élèvent des buissons d'aubépines et de rosiers, et le regard, à travers les arceaux dessinés par le feuillage des grands arbres, s'étend, à gauche, sur des prairies déroulées jusqu'à la mer; à droite, sur de vastes champs qui ne s'arrêtent qu'aux montagnes bleues du pays de Lucques. Aux deux lisières de la route croissent, sous le cintre des verts portiques, de hautes herbes que la roue des voitures effleure en passant, et que foulent, de distance en distance, quelques promeneurs méditatifs, sortis des murs de Pise pour venir aspirer l'air de la campagne. Cette route conduit d'abord à la ferme de San-Rossore, qui fut bâtie par les Médicis pour servir de rendez-vous de chasse. Elle possède plus de deux mille vaches et plus de quinze cents chevaux. Ces chevaux courent en liberté dans les environs. On les rencontre dans les ■prairies et les bois voisins, galopant, caracolant, la crinière éparse. La ferme de San-Rossore possède également une troupe de quadrupèdes bien autrement

curieux : ce sont des chameaux dont les ancêtres, passez-moi le mot, remontent au temps des croisades, et furent apportés sur cette rive par un grand prieur de Tordre de Saint-Jean. Bien des familles aristocratiques voudraient avoir une origine aussi reculée. La première tribu de ces animaux du désert transportée aux rivages toscans s'y naturalisa si bien, qu'aujourd'hui ses descendants sont encore au nombre de cent.

Vous ne sauriez concevoir, me disait l'aimable conductrice, le charme que j'éprouve à rencontrer ces animaux sur ma route. Ils donnent à ces lieux, d'ailleurs si peu fréquentés, un tel aspect de solitude primitive, que je crois arriver en pleine Mésopotamie. On en rencontre à chaque pas. Tantôt je les vois se promener lentement à travers les bois de pins ou sur les grèves de la mer; tantôt je les trouve accroupis au milieu des sables où ils viennent jouir, dans l'été, des ardeurs du soleil. A mesure que vous passez, ils se lèvent paresseusement, ou se contentent de tourner la tête et de vous suivre d'un long regard oblique. Pauvres animaux! ils n'ont pas connu la terre de leurs aïeux, mais ils semblent la regretter. Encore, ceux qui restent sur ce rivage ne sont-ils pas à plaindre : ils ont la grève sablonneuse, ils ont le ciel ardent des

étés de la Toscane, ils ont les bois de pins sauvages et la vue de la grande mer qu'ils semblent rechercher. Il en est de plus malheureux. Ce sont ceux que l'on vend à des histrions de passage, et qui sont contraints de suivre leurs maîtres vers d'autres climats. Ceux-là vont promener leur mélancolie de ville en ville, obligés qu'ils sont d'obéir, au milieu d'un cercle d'enfants et de badauds étonnés , aux ordres d'un cornac tvrannique.

Tandis que nous songions avec pitié aux exilés de San-Rossore , nous avions quitté les belles allées ombreuses, et nous traversions un fourré de pins plantés sur une grève aride. Dans les profondeurs des bois passaient des étalons sauvages, et sur les bords de la route gisaient accroupis de grands buffles noirs qui relevaient la tête et nous regardaient d'un œil vague. Quelques chameaux cheminaient chargés de lourds fagots de bois, et conduits par de vieux bûcherons à l'extrémité de la forêt. Nous descendîmes de voiture devant une cabane de bois. Nous étions à vingt pas de la mer, nous entendions distinctement l'âpre frémissement de la plage.

— Avouez, me dit mon interlocutrice, que vous ne vous attendiez pas à quelque chose d'aussi sauvage-

Vous aviez pensé, n'est-ce pas, qu'une résidence où Ton va par une avenue de six rangs d'arbres devait être autre chose qu'un pareil taudis ? Vous avez cru peut-être que le Gombo était un gracieux village au bord de la mer, un village avec ses jardins, avec ses maisons blanches et son clocher de marbre? Le Gombo c'est cette grève, c'est cette maison de bois, et cette maison est celle que j'habite. J'y passe souvent des semaines en compagnie d'une famille de pêcheurs qui m'ont cédé une partie de leur cabane. Les voilà sur le seuil de la porte, qui viennent me saluer et qui vous regardent avec étonnement.

Je vis en effet un groupe pittoresque composé d'un vieillard de haute taille, d'une femme déjà sur l'âge, et de quelques beaux adolescents dont la physionomie ouverte et sereine annonçait à la fois l'intelligence et la naïveté. Tous avaient un sourire dans les yeux, ils semblaient heureux de voir arriver l'élégante locataire de leur cabane.

Nous entrâmes : l'intérieur de la maison répondait à ses dehors. Des instruments de pêche, engins et filets, encombraient la première pièce. Un escalier de bois, assez digne du nom d'échelle, conduisait aux appartements de l'aimable étrangère. Là, tout se rcs-

•sentait encore de l'humble état des possesseurs du logis : plancher de solives disjointes, murs dénués de tout revêtement, plafond crevassé, par où le vent et la pluie entraient librement, fenêtres où l'œil comptait dix vitraux brisés sur deux intacts; seuls quelques rares ■objets trahissaient la présence de la femme du monde : c'étaient, sur le parquet irrégulier, des tapis en peaux •de panthères, sur une table boiteuse, des flacons d'essence, des vases d'albâtre garnis de fleurs naturelles, et des livres de religion ou de poésie, une Bible à côté d'un Shakspeare, une Vie des Saints dans le voisinage d'un roman de Balzac.

Gomme j'exprimais quelque surprise :

— Mon Dieu, me fut-il répondu, je conçois votre ■étonnement; la vie que je mène ici a peut-être sa bizarrerie; mais qu'importe, si elle a son charme! Bien des gens dans le monde font de belles phrases sur les douceurs de la retraite, qui n'ont pas le courage d'aller en faire l'épreuve. J'ai voulu, moi, tenter l'aventure. Pour que l'expérience fût complète, j'ai cherché un lieu qui ne fût point une demisolitude, un de ces déserts hypocrites, où l'on retrouve tous les échos du monde à défaut de ses bruits. Ce lieu, je l'ai trouvé ici. L'expérience du dé-

sert, que j'y fais chaque jour, est toute à son honneur. Dans les premiers temps, je l'avoue, je m'étonnais un peu de moi-même. L'ébahissement qu'éprouvaient à me voir ici les propriétaires de ma cabane et quelques pâtres des bois qui fréquentent cette plage se communiquait à l'objet même de leur surprise. Je ne me comprenais pas encore très-bien. Tout, d'ailleurs, était si nouveau, si insolite autour de moi ! Mais quelques jours d'habitude ont suffi pour effacer une première impression, La solitude absDlue, pénible dans les commencements, ne tarde pas à nous captiver* Elle est comme les gens d'une apparence farouche pour lesquels l'aversion se change parfois en sympathie; elle est comme ces livres dont la première page nous rebute, dont la troisième nous captive. Du r^ste, je ne suis pas la première qui ait connu les séductions de ce désert. Mon compatriote Byron l'habita avant moi. C'est ici qu'il vint souvent, le soir, courir à cheval avec ses deux amis, Shelley et William Smith. C'est sur ce même rivage, quand ils eurent péri dans le golfe voisin , qu'il eut la fantaisie funèbre de leur élever un bûcher et de brûler leurs cadavres à la manière antique.

Comme elle parlait ainsi, je m'aperçus un peu tard

que les heures avaient marché et qu'il ne me restait peut-être plus le temps d'arriver à Livourne pour le départ de mon paquebot.

— Bahl dit-elle, nous arriverons. Les bonnes gens de ce pays ne demandent qu'à faire des miracles pour moi*

En effet, son cocher nous conduisit du Gombo à Livourne d'une course si effrénée, que toute autre héroïne en eût pâli. De la voiture nous sautâmes dans une barque dont les rameurs ne nous servirent pas avec moins de zèle* Le navire était parti; à peine en voyait-on briller le fanal dans les brumes du soir. Nous nous mîmes à sa poursuite, nous le hélâmes, nous l'atteignîmes. La barque qui nous avait amenés la ramena seule, et, quelques instants après, un vent de mauvais présage me rudoyait dans ma cabine. Je compris qu'à une journée charmante allait succéder une nuit moins douce.

Page 1