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L'ILE D'ELBE

Quand vous montez sur un paquebot, on ne manque jamais de vous annoncer d'avance le jour et l'heure où vous arriverez à votre but. L'assurance est sans doute fortagréable : elle n'est malheureusement pas infaillible. Le navire propose et l'ouragan dispose.

C'est ainsi que, le soir du mercredi 8 avril, au moment où nous sortions de Livourne, le pilote nous avait promis de nous déposer, le lendemain matin, sur le quai de Civita-Vecchia. Nous y trouverions des voitures toutes prêtes à nous recevoir, et, dès le môme jour, dans la soirée, nous ne manquerions pas d'être rendus à Rome. C'était à merveille. Sur cette promesse, nous

étions allés nous endormir d'un sommeil plein d'espérances. Tout à coup je suis réveillé, exculior somno, par de violentes secousses, par des cris pleins de terreur, et des bruits d'une nature inconnue, fracasso d'un suon pien di spavento, comme dit Dante.

Au milieu de la nuit, le réveil d'une foule de passagers secoués en sursaut dans leurs couchettes présente un tableau singulier. Grâce à la disposition de ces couchettes, placées les unes sur les autres en plusieurs rangs superposés, comme des cercueils dans les catacombes, on croirait voir, sans un grand effort d'imagination, un épisode de la résurrection universelle. Tous ces voyageurs, étrangers les uns aux autres, se jettent à bas de leurs lits, ouvrent de grands yeux où la stupidité de la peur se joint à la stupidité du sommeil, et adressent les plus étranges questions à leurs voisins qui les leur rendent. Ce spectacle est d'autant plus curieux qu'il n'est qu'à demi éclairé par la lanterne de nuit qui se balance sous le pont : l'illusion funèbre est complète.

La cause de ce brusque réveil, nous ne tardâmes pas à la comprendre, au bruit redoublé du vent et au balancement du navire : c'était une tempête qui fondait sur nous. Ce n'était pas tout, un fracas de lourdes

ferrailles, traînées et retraînées sur le pont, et les confuses clameurs des matelots annonçaient qu'il se passait là-haut quelque chose d'inaccoutumé, même par les plus mauvais temps, sans doute un accident, un malheur peut-être. Je gravis rapidement l'échelle de la chambre.

C'était, en effet, une scène fort étrange dont le pont du navire était à cette heure le théâtre : nous avions à bord, comme il arrive souvent, des voitures appartenant à divers passagers. Bien des gens ont cette coutume d'emporter avec eux leur chaise de poste. Deux de ces voyageurs, embarqués à Livourne, n'ayant pas trouvé sous le pont de chambres disponibles, avaient eu l'idée de s'installer chacun dans sa berline respective. C'était charmant, ils naviguaient en voiture. Ces voyageurs étaient des Anglais. Tant que la mer ne fut pas trop méchante, ils dormirent sans encombre; mats les destins et les flots sont changeants. Vers le milieu de la nuit, la mer, qui, malgré le dire des Anglais, ne leur est pas toujours très-dévouée, eut un accès de subite colère, et, par l'effet des convulsions du navire, les deux berlines, assez mal amarrées, eurent bientôt brisé les liens qui les fixaient en place. Alors chacune de ces voitures mises en liberté se prit à courir alter-

nativement de bâbord à tribord, tantôt en avant, tantôt en arrière. C'était quelque chose comme une course olympique sur le pont d'un vaisseau. Les Anglais, surpris que leurs berlines sans chevaux eussent pris le mors aux dents, poussaient dans leur langue des cris inouïs. Pour comble de désastre, ces voitures, plus fougueuses que des chevaux pur sang, allaient, dans leurs courses répétées, heurter, de toute la violence d'une impulsion donnée par le roulis, les cabines du pont, où reposaient des familles russes, hommes, femmes et enfants. Ces malheureux, battus en brèche comme à coups de bélier, dans leur faible cloison, étaient tout simplement menacés d'être jetés à la mer avec leurs cabines. Dans cette crainte, ils poussaient de leur côté des clameurs/ion moins lamentables que celles de nos Anglais.

— Messieurs ! criaient à tue-tête les mal heureux assiégés aux malheureux assiégeants, veuillez arrêter vos berlines!

Ceux-ci n'auraient pas mieux demandé. Us couraient le risque, si les cabines tombaient à la mer, de suivre leurs débris dans les flots. Une fois la brèche ouverte, ils allaient infailliblement à l'eau, et là, plus d'espoir de salut, à moins que les chevaux marins ne s'attelassent à leur voiture ou que les tritons ne leur vinssent en aide sur cette mer mythologique.

— Capitaine, criaient-ils donc, de grâce, faites arrêter nos voilures!

Que Ion juge d'une pareille scène sur le pont d'un navire, à minuit, par un vent terrible, par une pluie diluvienne, au milieu d'un tourbillon de matelots effarés, au sein d'une obscurité profonde, où retentissait un charivari de cris russes et de vociférations anglaises. C'était à mourir d'épouvante et de rire.

Enfin, grâce au sang-froid du capitaine, qui avait tout à craindre pour son navire s'il éprouvait une avarie par un pareil temps, on parvint à faire cesser ce désordre. On arrêta les berlines, qui, cette fois, furent amarrées avec de triples chaînes. Les Anglais, heureux d'en être descendus, n'y remontèrent pas; ils préféraient poursuivre la route à pied.

La tempête continuait. Je restai quelque temps encore sur la dunette. Maintenant que je n'étais plus distrait par un épisode dont le ridicule gâtait l'horreur, je pouvais mieux admirer les beautés de l'ouragan.

Oh ! qui m'emportera sur des flots sans rivages ! Quand pourrai-je, la nuit, aux clartés des orage», Sur un vaisseau sans mâts, au gré des aquilons, Fendre de l'océan les liquides vallons...

Ces vers me revenaient à la mémoire. Voilà cepen-

dant la poésie telle que nous l'aimons aujourd'hui. Autrefois le doux Virgile, séduit par des images bien contraires, s'écriait :

Ot ubi canipi,

Sperchuisque, et virginibus bacchata Lacœnis Taygeta!...

Ce que les poètes demandaient alors c'était le repos, les vallées ombreuses, le sommeil au bord des fontaines. Ils ne s'avisaient pas de souhaiter les horreurs de la nuit, les périls de la tempête. Les vers de Lamartine que nous venons de citer n'auraient été compris ni des Grecs ni des Latins; Virgile lui-môme, dont Tàme était ouverte à tant de vagues instincts, n'aurait vu là qu'une lettre close. Que s'est-il donc passé pour qu'un tel changement se soit fait dans l'àme humaine?

Comme je faisais ces réflexions, j'aperçus au bord de la dunette une forme blanche qui se dessinait dans l'ombre. J'allai vers elle; c'était une jeune fille que je reconnus pour l'avoir vue les jours précédents et avoir échangé quelques mots avec elle. Fille de la Pologne, elle allait avec son père visiter l'Italie. Cette nuit, elle était furtivement sortie de sa cabine pour venir voir, comme elle le disait elle-même, la mer en colère. Elle était là, penchée sur la galerie, bravant, pour

jouir du terrible spectacle, la pluie qui tombait à flots, le vent qui s'engouffrait avec violence dans les plis frémissants de sa mantille. Ainsi, la frêle et blonde créature, dont l'âme devait être encore toute neuve et toute naïve, trouvait aussi des charmes à l'ouragan. Elle avait reçu de son siècle cette triste curiosité qui, maintenant, germe en nos cœurs dès le sein de nos mères. Elle était sœur des poètes byroniens ; colombe, elle essayait des fortes voluptés de l'aigle.

Penché sur la mer, à côté de la jeune rêveuse, je lui dédiai mentalement quelques vers qui ont trouvé depuis leur place dans les Poèmes de la mer.

Quand elle fut redescendue dans sa cabine, comme la place sur le pont était peu tenable, j'imitai son exemple, et j'allai reprendre le sommeil interrompu. Après le plaisir de contempler une tempête, celui de dormir pendant qu'elle mugit a bien son charme. Aux balancements du navire, aux plaintes criardes de toute sa charpente, au bruit du vent qui gronde avec furie sur les flancs du vaisseau, au bruit incessant de ces vagues dont votre lit n'est séparé que par une planche, et qui passent au niveau de votre oreille avec un fracas de torrent, vous dormez d'un sommeil plein de rêves étranges.

Au point du jour nous étions encore sur la dunette. Bon nombre de passagers vinrent nous y rejoindre. C'était le jour où, d'après les promesses de la veille, nous devions aborder à Civita-Vecchia. Nous apprîmes bientôt que nous en étions encore loin.

Après avoir tenté de tenir la mer, le capitaine déclara qu'il était inutile et dangereux de battre plus longtemps les flots intraitables, et qu'il serait plus sage d'aller chercher asile dans un port voisin. Ce port, vers lequel nous tendîmes aussitôt par une marche rétrograde, c'était Porto-Ferraïo, à l'île d'Elbe.

Le nom de ce rocher produisit sur les passagers l'effet d'un dédommagement. Puisque la tempête nous rejetait en arrière, nous étions heureux que ce fût sur un rivage marqué d'un si grand souvenir. Voilà la gloire !

Entrés dans les eaux de Porto-Ferraïo, il nous fallut d'abord parlementer avec les gens de la police et de la santé publique. Les visites achevées, l'hospitalité que nous venions demander, nous, pauvres pèlerins de la mer, ou pour mieux dire la permission de nous dérober à la tempête, nous fut accordée moyennant une somme de deux cents francs. C'est ainsi partout : partout, si ce n'est dans les ports francs, vous achetez le droit de ne pas faire naufrage.

Cela fait, nous nous jetâmes dans les barques amenées vers nous par les indigènes. Malgré la pluie qui ne cessait pas de tomber, malgré la bourrasque qui nous poursuivait jusque dans le port, nous avions hâte d'aller presser du pied cette rive, dont un souvenir fait la gloire, si qua est ta gloria! dirait Virgile, qui était sage comme Salomon.

Ce qui reste à l'île d'Elbe de cet homme qui, pendant quinze ans fut le maître du monde, et pendant dix mois un simple roitelet, est fort peu de chose. J'ai vu la maison qu'il habita. Je ne la décrirai pas pour épargner au lecteur l'impression maussade qu'elle fit sur moi. Elle ressemble d'ailleurs à toutes les maisons qui n'ont aucune physionomie. Nous causâmes avec quelques habitants de l'Ile; il va sans dire que tous avaient plus ou moins connu le grand Napoléon. Ils nous offrirent de nous vendre les dernières tabatières du demi-dieu. Les Anglais les achetèrent. Ces mêmes Anglais, qui firent périr le grand homme à Sainte-Hélène, sont précisément le peuple qui vénère le plus sa mémoire. Si ce n'est pas de la logique, c'est peut-être de l'expiation.

Les tabatières achetées, nous remontâmes à bord. A bord d'un paquebot, par un jour de relâche et de temps pluvieux, on ne s'amuse guère. Ce ciel gris, dont la

lumière louche vous arrive dans les chambres, tamisée par les vitrages épais du tillac, ces ondulations du navire qui, dans les eaux du port où les vagues de la haute mer font invasion, continue à se balancer comme un malade qui se retourne sur sa couche ; cette incertitude du moment où Ton pourra reprendre la route; cette idée que, sans le mauvais temps, on serait déjà au terme du voyage, tout cela n'a rien de gau Alors les gens nerveux tombent en des mélancolies dont n'approchent pas les mélancolies de la terre ferme. Les bilio-sanguins sont bien heureux, ils narguent de toute la supériorité d une robuste nature ces organisations élégiaques qui ne leur inspirent aucune pitié. Pour eux, cette journée d ennui tumulaire est une journée comme une autre dont il importe de remplir les instants par des soins et des occupations quelconques. Les Anglais surtout sont merveilleux à voir dans de pareilles occurrences. Ce serait pour eux le cas ou jamais d'être pris de ce spleen qu'ils ont inventé, mais non! ils le gardent pour des occasions meilleures. Tout ce qui fait la tristesse et les atonies des autres voyageurs éveille au contraire leur bonne humeur. Eux, d'ordinaire si froids et si moroses, semblent dans ces moments-là accaparer toute la joie de la compagnie.

Ils ont une gaieté rétrospective qui répare tout le temps perdu. Ils se relèvent de toute leur taille, ils se font beaux, ils causent bruyamment, ils font des mots à la Falstaff, et sont les seuls à en rire; ils jouent à toute sorte de jeux, aux cartes, aux dames, aux dominos ; les plus modérés écrivent leurs impressions du jour sur un petit carnet de cuir noir, ou savourent en silence la poésie du Guide en Italie, qui indique le nombre de postes d'une ville à l'autre, et le chiffre exact des habitants de chaque bourgade.

Il y avait quatorze heures que nous étions là. Le soir venu, — le soir de ce jour où nous devions arriver à Rome! — la mer n'avait guère calmé son effervescence. Que faire î rester à Porto-Ferraïo, ou sortir et aller passer sur les vagues une seconde nuit de tempête? Plusieurs étaient pour le premier parti ; à leur avis, le souvenir du glorieux prisonnier de l'île d'Elbe devait nous faire prendre en patience notre captivité. Peu touchés du rapprochement, d'autres votaient pour le départ. Le départ fut décidé, au grand déplaisir des uns, à la grande joie des autres, parmi lesquels je remarquai ma jeune Polonaise.

CIVITA-VECCHIÀ

Je serais bien tenté de sauter à pieds joints Civita- Vecchia, ne fût-ce que pour être agréable au lecteur qui doit avoir bonne envie d'arriver à Home. Cependant, ce chapitre omis, je n'aurais plus l'occasion de parler de Gasparone, le fameux brigand des États Romains, captif à Civita-Vecchia 1; et, si Antonio Gas-

1. Le lecteur s'étonnera peut-être de trouver quelque ressemblance entre cette histoire de Gasparone et celle qu'a racontée l'auteur du Corricolo. Voici l'explication : mon récit avait été publié dès 1840. A quelque temps de là, Je rencontrai Alexandre Dumas. « Vous avez lait, me dit-il, un chapitre amusant sur le bandit de Civita-Vecchia; voulez-vous me permettre de m'en servir? — Faites, lui répondis-je ; mon honneur sera grand d'avoir pu prêter quelque chose au premier des conteurs de ce temps. *

paronc, qui s'occupe, comme on le verra, de choses littéraires, venait à savoir qu'il a paru un livre sur les merveilles de l'Italie, où l'auteur ne dit rien de lui, if serait capable de m'en garder rancune. H ne faut jamais froisser l'amour-propre d'un scélérat. Ainsi, en l'honneur du bandit, nous ferons ici une nouvelle halte.

Commençons par exprimer un regret : à savoir, que les paquebots, au lieu de s'arrêter à Civita-Vecchia, n'aillent pas déposer les pèlerins au rivage d'Ostie. Les amis des souvenirs historiques, les antiquaires, les peintres, les poètes (et tout voyageur en Italie se flatte d'appartenir plus ou moins à une de ces quatre catégories) y trouveraient incontestablement leur avantage.

Les historiens moissonneraient , à Ostie , depuis l'époque fabuleuse de sa fondation jusqu'au jour où les Français qui l'occupaient en furent chassés par un évêque, assez de souvenirs pour écrire un gros livre.

Aux antiquaires, Ostie offrirait un grand nombre de vieux débris, murs, pilastres, gradins d'un ancien théâtre, restes d'un magnifique temple, collections de ces vieilles inscriptions, dont l'impossible lecture a tant de charmes pour un antiquaire, fragments de Tancienne voie Severiana. Elle leur présenterait surtout

les ruines de cette célèbre villa de Pline, comprise dans l'enceinte même de la villa nouvelle du prince Chiogi, noble lettré qui a hérité, dans ces lieux fréquentés par l'ombre de Pline, des studieuses habitudes du savant romain.

Les paysagistes dessineraient les beaux pins de Caste!-Fusa no ; ils traceraient mille croquis dune tour abandonnée, d'un sarcophage servant de fontaine publique; ils auraient du bonheur à peindre quelqu'un de ces horribles buffles, derniers possesseurs de VIsola-Sacra, où se célébraient jadis les solennités de Castor et Pollux.

Enfin, pour un poète, pas n'est besoin de dire quel charme il éprouverait à saluer cette terre virgilienne. Il aurait une heure d'extase à l'embouchure de ce Tibre qui roula tant de grandes choses à la mer, et par où tant de grandes choses montèrent en Italie, à commencer par la flotte troyenne conduite par le pieux Énée.

Cette campagne fut le théâtre où s'accomplirent les belles scènes racontées dans les six derniers livres de l'épopée latine. Comment traverser sans émotion cette antique forêt d'Ostie où moururent Nisus et Euryale, ces deux beaux enfants que nous eûmes tous pour amis au collège ?

Au lieu de tout cela, que trouvez- vous à Civita-Veccbia? un port qui n'a que sa citadelle à vous montrer; — il est vrai qu'elle est de Michel-Ange! — une plage sans poésie, des baraques sans caractère, une histoire sans souvenir, et pas la moindre parcelle d'ancien cirque, de vieux temples, de colonnes antiques. En revanche, Civita-Vecchia vous montre Gasparone, ce brigand dont le nom, comme celui des vieux héros latins, est allé partout, ad sidéra no lus.

Mais, avant de parler de. l'homme, parlons un peu de la profession. C'en est une véritable que le brigandage en Italie. Voilà trois siècles environ qu'il s'y exerce avec succès, je dirais presque avec honneur, et qu'il a pour principal théâtre le beau pays qui s'étend d'Aquila à Terracine, entre le Tibre et le Garigliano. Toute hérissée de montagnes et de forêts, toute coupée de ravins et de précipices, cette sauvage contrée est à coup sûr une des plus propices à la vie d'aventures et de coups de main. Elle appelle le bandit, plus encore que le paysagiste. Ce fut là que Spartacus vint jadis camper avec ses bandes; c'est de là que Marco Sciarra, à la tête de sa farouche armée, s'élançait contre Rome, dont les murs tremblaient à son approche, et c'est là encore que viennent d'âge en âge se réfugier et se

former par bandes tous ceux que poursuit la justice.

G3 n'est pas par vocation que l'on devient bandit. Tel homme qui passait pour honnête peut, à son propre étonnement, venir un jour grossir la troupe des scélérats. Dans un pays où le sang a des violences inconnues ailleurs, l'assassinat s'improvise à peu près aussi facilement que la poésie ou l'amour. Un beau matin, on se trouve avoir commis un meurtre. Que faire, sinon se réfugier dans la montagne, et aller prendre rang dans la bande maudite? Ce ne sera pas très-honorable, mais l'on gagnera en sécurité ce que Ton perdra en bonne renommée.

Les opinions, les préjugés du peuple italien favorisent d'ailleurs un tel état de choses. A ses yeux, un bandit est presque un héros. C'est du moins un personnage romanesque digne d'occuper l'imagination. Les belles filles du Tibre en rêvent le soir. Elles ne songent pas aux victimes qu'il a égorgées. Tant pis pour l'imbécile qui se laisse tuer! Tout l'intérêt, toute la sympathie, se porte sur le tueur. C'est lui qui est la vraie victime, puisque c'est lui que le gou vernement va persécu ter.

— Povero, a ammazzato un uomof disent-elles.

Et, pour un peu, elles baiseraient ces mains rouges de sang.

Faut-il l'avouer? la religion elle-même, ou du moins la fausse interprétation de certaines croyances, n'est pas étrangère à la perpétuité de ces tristes mœurs. Le peuple compte trop sur le bénéfice de la confession. Toujours prêt à prendre la lettre pour l'esprit, il confond l'absolution qui suit l'aveu, avec le pardon qui n'est donné qu'au repentir; et, sûr de l'absolution, il tue sans remords.

Parmi les hommes qui se sont le plus illustrés dans la carrière du bandit, Antonio Gasparone doit être mis en première ligne. Son nom fait pâlir ceux des Dieci- Nove, des Fra-Diavolo, des Barbone-Giuseppe MastriIloY qui fit son coup d'essai par le meurtre d'un rival en amour et commit ensuite toute sorte d'atrocités ; Pietro Mancino, ce voleur en gros, qui, un jour, enleva un million en or, et courut en Dalmatie mener une royale existence; Gobertinco, sanguinaire assassin qui tua de sa main neuf cent soixante-quatre personnes et six enfants, et qui mourut avec un seul regret, celui de n'avoir pu arriver à mille, comme il en avait fait le vœu, — je no sais, par exemple, à quel saint ; — Oronzo Albegna qui massacra toute sa famille, son père, sa mère, ses deux frères, sa petite sœur encore au berceau; enfin les Rondino, les Maïno, les Francatripa,

les Pcrella, les Crampono, les Calabrèse, les Mezza- Pin ta. Tous ces bandits des époques récentes, dont les exploits sont connus du pâtre de la montagne et racontés* par toutes les filles d'auberge, tous ces héros de broussailles, à qui les poètes du peuple ont consacré de grossières iliades que Ton chante à la veillée dans les fermes des marais Pontins, s'effacent devant la renommée de Gasparone.

Gasparonc fut placé en naissant sous la protection de saint Antoine. C'était presque un présage. Ce saint, comme on sait, a l'honneur d'être le patron des bandits italiens. Nous ignorons ce qui lui a valu ce triste privilège. Peut-être est-ce à cause du grand nombre de bandits qui, dans les premiers temps, avaient porté son nom. On se souvient de ce terrible Marc-Antonio qui termina une vie de forfaits dans la citadelle de Civita- Vecchia, et à qui Maria Grazzia, sa femme, écrivait, pendant sa captivité, des lettres qui portaient cette étrange suscription :

A l'illustrissime signore Marc-Antonio,

Ai Bagni di Civita-Veccbia.

Antonio Gasparone ne tarda pas à faire parler de lui. A seize ans, il accomplit son premier exploit : un jour qu'il se confessait au curé de sa paroisse, le vieux prêtre faisait quelques difficultés à lui accorder l'absolution d'un vol considérable. Le jeune pénitent tenait beaucoup à cette absolution; il voulait s'en retourner avec une conscience tranquille; ne pouvant obtenir le pardon de son vol, il assassina le curé dans son confessionnal. Peu de temps après, les carabiniers enveloppèrent la bande dans laquelle il était allé s'enrégimenter. Gasparone voulut signaler son arrivée au corps : il perça d'un double coup de stylet deux soldats qui mettaient la main sur lui ; puis, atteint dans les brous* sailles d'un maquis, il se défendit contre six autres carabiniers qui, tous les six, tombèrent sous ses coups. De ce jour date la gloire du bandit. Le chef de la troupe avait péri dans cette rencontre ; d'une voix unanime Gasparone lui fut donné pour successeur. Dès lors, il marcha suivi d'une sorte d'armée. Plus de deux cents soldats obéissaient à ses commandements.

C'est à la tête de cette terrible bande que, vers 1825, Gasparone courait les États pontificaux et toute la côte de Naples, de Sainte-Agathe à Fondi, de Fondi à Spoletto, commettant plus de vols et de meurtres et de dé-

prédations que jamais héros de son espèce n'en avait accompli. La terreur était partout. Les voyageurs s'arrêtaient quelquefois des mois entiers dans une bourgade sans oser reprendre la route. Ces bourgades ellesmêmes n'étaient point en sûreté. Chaque jour, elles avaient à craindre les invasions de la bande. À la vue d'un feu allumé sur une cime des monts, à l'aspect d un homme armé d'une carabine, on sonnait le tocsin. Le soir, la cloche de tous les villages conseillait la retraite; quiconque tenait à la vie rentrait sous son toit* Chaque maison était une forteresse disposée pour la défense. Tout homme dormait avec un sabre et deux pistolets à son chevet; toute femme mettait un poignard sous sa couverture ; tout enfant aiguisait un couteau.

En vain les puissances italiennes avaient-elles mis à prix la tête du bandit ; en vain le pape avait-il envoyé toute une armée de dragons contre la troupe redoutable. Toute mesure répressive échouait, et il n'en résultait pour Gasparone qu'un témoignage de plus de sa force. Hercule, ce premier redresseur des torts, ce précurseur de don Quichotte, Hercule qui, en passant par l'Italie, se donna, un matin, le plaisir d'aller étouffer dans son antre Cacus, ce précurseur de Gasparone, Hercule n'eût pas été plus heureux que les dragons du pape. Gaspa-

rone lui eût volé sa peau de lion de Némée, et, s'il eût fait le récalcitrant, il l'eût assommé avec sa propre massue.

Gasparone et sa troupe vivaient comme des êtres surnaturels. Us connaissaient toutes les cavernes de la basse Italie, tous les déûlés de l'Apennin, tous les pics des Abruzzes; ils allaient changeant chaque jour de demeure, aujourd'hui dans les campagnes de Piperno, demain dans les collines de Frosinone, tantôt vers Montefiascone, tantôt vers Aquila. Les cherchait-on sur le sommet de la montagne, ils venaient d'élire domicile dans quelque caverne inconnue de la gendarmerie papale; forçait-on la porte delà caverne, on les voyait au même instant gravir d'un pas agile les dernières cimes des monts et disparaître comme des ombres de chevreuils. On les eût pris pour de vrais démons, si l'on n'eût su toute leur dévotion à san Antonio, et tout leur respect pour la Madona, dont ils observaient régulièrement les fêtes.

Cette impuissance de la vindicte publique était d'autant plus à déplorer que, de jour en jour, la bande s'augmentait de nouvelles recrues, galériens échappés des fers, ou pâtres de la montagne, séduits par le prestige de terreur qui accompagnait Gasparone. Ajoutez

que, de jour en jour également, les crimes des bandits prenaient un caractère plus atroce. Un exercice quotidien stimulait leur imagination qui leur inspirait sans cesse de nouvelles audaces. Constitués en une sorte d'académie perverse, ils rivalisaient entre eux d'inventions homicides, et il faut dire à leur honneur qu'ils imaginèrent souvent des atrocités d'un genre tout à fait neuf, à une époque où les mélodrames d'une école nouvelle n'existaient point encore.

— Avez-vous appris, disait-on, ce que vient de faire Gasparone? Dernièrement, dans les marais Fontins, il arrête des voyageurs : c'était un père et sa fille. 11 s'empare de la fille et déclare qu'il ne la rendra que lorsque le père lui aura fait compter six mille écus : il exige que cette somme lui soit apportée au jour et à l'heure qu'il indique. L'heure passe, le malheureux père, qui n'avait point encore eu le temps de trouver la somme, reçoit un sac de la part de Gasparone : il ouvre le sac et la tête de sa fille en tombe à ses pieds.

— Savez-vous, disait-on encore, la dernière aventure de Gasparone? Écoutez : l'autre soir, sur la route de

Capoue à Gaête, il arrête un Anglais qui voyageait avec sa femme, une jeune femme charmante, la perle du comté de Lancastre. Le bandit prend des mains de l'An-

glais une bourse pleine de guinées et le laisse aller. Le voyageur, qui croit en être quitte pour de l'or, reprend sa route en rassurant de son mieux sa jeune femme tout épouvantée de l'horrible rencontre ; mais il n'avait pas parcouru la distance d'un mille, que Gasparone lui court après et lui demande pardon de l'arrêter une seconde fois : il avait oublié de prendre milady. Gasparone aime assez la facétie avec les Anglais.

Une autre fois, c'était le récit d'une autre aventure, c'était l'arrestation de cinq berlines voyageant en convoi; c'était une bataille à feu et à sang entre les dragons du pape et la bande; c'était l'histoire d'une congrégation de moines qui fut arrêtée par les brigands ; l'un des bandits s'affubla de la robe de l'un des moines, et, monté sur un arbre, il improvisa une homélie bouffonne sur les vanités de l'existence et les joies de la mort; c'était enfin l'enlèvement de vingt religieuses du couvent de Monte-Commodo, qui passèrent un mois en servitude dans les cavernes de la bande. On a fait en ce temps-là, dans les États romains, plus d'histoires d'assassinats et de brigandages qu'à aucune époque. Gasparone a concentré sur lui toutes les attentions et toutes les terreurs; il a même abusé de son rôle, il a blasé la curiosité publique à l'endroit des hauts faits

de la grande route : on ne peut plus désormais s'occuper d'aucun héros de son genre comme on s'est occupé de lui. C'est peut-être pourquoi la race des bandits commence à décliner en Italie.

Tant de forfaits atroces eurent un terme. Le dénoûment de la carrière du chef a été expliqué de diverses façons. D'après un récit assez répandu, Gasparone se lassa lui-même de son aventureuse existence. L'ardeur du premier âge s'était amortie ; comme le loup de la Fontaine, le bandit

Fit un Jour sur sa cruauté, Quoiqu'il ne l'exerçât que par nécessité, Une réflexion profonde,

et le résultat de cette méditation fut une capitulation qu'il signa pour lui et toute sa bande. D'après une autre version, Gasparone aurait été trahi par sa mattresse. Une nuit, pendant qu'il dormait, cette femme infidèle, après avoir jeté par la fenêtre toutes les armes de son amant, l'aurait livré aux sbires : comme Samson vendu aux Philistins par la perfide Dalila, le brigand des Àbruzzes serait une victime des confiances de l'amour.

Quoi qu'il en soit, Gasparone ne se rendit qu'à la

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condition qu'on lui laisserait la vie sauve, c'est ce que Ton fit. Aujourd'hui, le bandit et sa troupe vivent paisiblement et retirés du monde. Le diable un jour se fit ermite; — leur ermitage, à eux, c'est le bagne.

C'est là que, muni de la carte d'entrée indispensable pour être admis à la forteresse où ils sont enfermés, j'allai leur faire visite, conjointement avec deux amis, mes compagnons de voyage. Malgré l'horreur bien légitime que nous inspiraient ces êtres odieux, nous éprouvions cette curiosité qui nous pousse vers toute chose célèbre et monstrueuse. Précédés du custode qui fait ouvrir les portes, nous entrâmes dans une grande cour, où veillaient parmi des monceaux de boulets, cinq ou six canons placés sur leurs affûts. C'est dans une galerie latérale de cette cour, que sont logés les terribles galériens. Une longue grille de fer en défend l'accès.

A travers les intervalles des barreaux, je voyais vaguement les figures de ces hommes, et mon imagination leur prêtait des formes de bêtes fauves; j'eus besoin, pour pénétrer plus avant, d'invoquer le souvenir de Martin, de Carter et de Van Hamburg. Cette première impression ne devait pas durer longtemps. A peine introduit dans la galerie, je pus me croire dupe d'une illusion. Les bandits de la troupe et Gasparone

lui-même ne répondaient en rien à Fidée que je m'en étais faite. Que 1 on se figure une troupe de vieux paysans sous la direction d'un bon et pacifique fermier, et l'on aura une image de cette société.

Les bandits habitent une longue série de chambres étroites qui ressemblent assez aux cellules d'un cloître. Chacun d'eux se tenait sur le seuil de la sienne, et semblait, par un bon sourire, nous offrir l'hospitalité; grand merci ! nous passions jetant un rapide coup d'oeil dans toutes ces tanières dont l'ameublement est toujours le même, une chaise et un grabat.

Vers Fextrémité de la galerie, Gasparonc, lui aussi, se montrait debout sur le seuil de sa porte. Pendant que mes compagnons causaient avec le custode, le chef des bandits, s'apercevant que je jetais un coup d œil investigateur dans sa cabine, m'offrit, par un geste et un regard bienveillants, la permission d'entrer, si tel était mon désir. J'acceptai l'offre du vieux lion, j'entrai dans sa caverne.

Son ameublement n'était guère plus riche que celui des autres cellules. 11 y avait là pourtant un luxe inattendu. Jugez de ma surprise quand je vis, le long du mur, une sorte de bibliothèque informe où s'alignaient un certain nombre de vieux volumes!

— Ah! dis-jeau bandit, vous avez des livres! vous aimez la lecture?

— Oui, signor ; dans les premiers mois de ma captivité, je passais le temps, comme tous mes compagnons, à tricoter des bonnets de laine, mais cette besogne ne tarda guère à me lasser; et puis c'est vil.

— Pourquoi? lui dis-je; le grand Hercule tint la quenouille chez Omphale.

Le scélérat, qui savait fort bien sa mythologie, parut flatté de la comparaison,

— Me permettez-vous, repris-je, de jeter un regard sur vos livres?

— Bien volontiers, signor; ne vous gênez pas; regardez-vous ici comme chez vous.

Elle étaitsurprenante, cette collection de livres. Le premier qui me tomba sous lamain contenait les leçons de morale de l'Italien Soave ; je vis ensuite les chroniques de Muratori, divers livres de prières, un gros volume intitulé : Divina Commedia, et enfin, tout à côté d'un vocabulaire italien-français, le Tèlèmaque de Fénelon.

Émerveillé de cette rencontre :

— Vous avez là, dis-je à Gasparone, l'ouvrage d'un de mes compatriotes. Lisez-vous le français?

— Un peu, répondit-il, et je passe le temps à traduire

quelques passages de ce livre, pour lequel j'ai une grande prédilection.

Ce disant, il m'offrit de me faire voir un morceau de sa traduction. 11 avait choisi, devinez quel endroit? Celui où le doux génie de Fénelon raconte en phrases si onctueuses le bonheur attendrissant des vertueux habitants de la Bétiquo.

Voici quelques-unes des phrases que le bandit avait traduites :

' « L'innocence des mœurs, la bonne foi, l'obéissance et Thorreurdu vice habitent dans cette heureuse terre. 11 semble qu'Astréc, qu'on dit retirée dans le ciel, so.t encore ici-bas cachée parmi les hommes; il ne faut point de juges parmi eux, car leur propre conscience les juge. »

Plus loin :

« La fraude, la violence, le parjure ne font jamais entendre leur voix empestée dans ce pays chéri des dieux; jamais le sang humain n'a rougi cette terre; à peine y voit-on couler celui des agneaux, etc. »

Ceci tenait vraiment du prodige.

— Vous aimez l'églogue et Pinnocence des vertus patriarcales, dis-jeà Gasparone; c'est un goût qui vous honore. En rentrant dans mon pays, je vous enverrai un

exemplaire de Paul et Virginie. En attendant, continuez cette traduction si bien commencée, et laissez-mof vous donner un conseil : ce serait de la publier et delà dédiera l'Académie des sciences morales. Cette œuvre d'un saint archevêque traduite par vous ne pourrait manquer de produire une bonne impression ; on serait curieux de voir comment le cygne de Cambrai a été traduit par le vautour des Abruzzes.

J'échangeai encore quelques paroles avec Gasparone. Je lui parlai de divers bandits célèbres qui l'avaient précédé dans la carrière, ou l'avaient courue en même temps que lui : entre autres, du fameux Barbonp. lequel, après sa capitulation avec le cardinal Hercule Gonzalvi, fut nommé, par une étrange indulgence, concierge du château Saint-Ange. Gasparone professait un grand mépris pour ce confrère en scélératesses. Un de ses griefs contre Barbonc était, le peu de respect du brigand pour les femmes. Barbone n'avait jamais manqué une occasion d outrager la faiblesse et de faire rougir la pudeur, c'était une sorte de Lovelace à main armée, un don Juan de caverne; tandis que lui, Gasparone, agit toujours d'une façon plus courtoise auprès d'un sexe qu'il savait honorer. 11 mit quelque chose de chevaleresque jusque dans ses plus grands forfaits;

il égorgeait une femme, mais avec bienséance. Je me plus à reconnaître ce mérite; je félicitais ensuite mon hôte de ses habitudes littéraires, lui disant que, du reste, il n'était pas le seul de son espèce qui se fût adonné à la culture des lettres; et que, aujourd'hui même, en France, on voyait peu de brigands et d'assassins qui ne fussent en môme temps des littérateurs pleins de mérite. Je lui citai le nom de Lacenaire et de quelques autres qui, comme lui, avaient cultivé l'églogue, et fait même des vers que certains critiques admiraient beaucoup; après quoi, je sortis de ce cloître de bandits parfaitement édifié.

Quand on a vu Gasparone à Civita-Vccchia, il ne reste plus rien à y voir. Dans cette ville située à deux pas de Rome, la civilisation n'est guère plus avancée que dans une lie de la mer du Sud. Malheur au touriste qui se voit obligé d'y passer une nuitl Ce fut notre cas.

Pour comble de disgrâce, il tombait une de ces pluies diluviennes particulières au ciel italien, qui dépense quelquefois en un jour les économies de toute une saison. Forcés d'aller nous abriter sous un toit, nous cherchâmes un hôtel. Nous en trouvâmes quelquesuns, mais ils n'avaient pas de toit. On nous conduisit au plus renommé : il paraît que celui-ci n'avait pas de

cuisine, car, au bout de deux heures, nous attendions encore, dans la salle à manger déserte, le repas que nous avions naïvement commandé! a Qui dort dîne », dit le vieux proverbe: je demandai le chemin de ma chambre à coucher.

Le majordome me dit que, fort heureusement pour moi, un voyageur, un Français de Paris, avait quitté l'hôtel dans la matinée. Sans ce départ, je n'aurais pu trouver de place dans la maison, tant l'affluence des voyageurs arrivés avant moi était grande. Qui s'en serait douté? Je bénis en mon cœur le départ du « Français de Paris », et je suivis la cameriera. Cette femme, qui avait tout l'air d'une sibylle en retraite, me fit traverser tout un dédale inextricable de couloirs mystérieux, de galeries étroites, de descentes en précipice, de corridors où le pied plongeait dans de petits lacs imprévus formés par la pluie. Elle ouvrit enfin une porte, m'introduisit dans une salle dont tout l'ameublement consistait en un vaste lit de fer, un ht semblable à celui où Virgile couche les Euménides, et, après avoir déposé la lampe par terre, se retira en me disant d'un ton sérieux :

— Padrone, felicissima noue. Le vœu n'était pas facile à réaliser.

Je me jetai tout vêtu dans un des vallons du vaste grabat; j'étais là, repassant dans ma mémoire toutes les histoires de voleurs et de revenants qui m'avaient donné de si belles terreurs dans mon enfance, et qui empruntaient tant de vraisemblance à tout ce que je venais de voir, lorsqu'un pâle rayon de ma lampe me montra, sur le mur gris, un lambeau de papier couvert de caractères typographiques. Je m'en rapprochai, c'était une page détachée d'un petit volume français. Le Parisien, parti le matin, l'avait probablement fixée au mur pour la plus grande instruction de ceux qui lui succéderaient dans cette chambre. Je soulevai la lampe et je lus :

« Si jamais vous avez envie de faire le tour du monde, faites-le sans quitter votre fauteuil.

» Sottise et vanité, qualités dominantes du voyageur.

» Le sage qui part de Paris ne va pas plus loin que Pon toise.

» J'ai connu Athènes et j'ai regretté mon village.

» Les pays qu'on décrit le mieux sont ceux qu'on n'a jamais vus.

» Le voyageur a la fatigue, le lecteur aura le plaisir, et encore pas toujours. »

Telles étaient les maximes d'un philosophe dont le nom m'est resté inconnu. On juge de l'effet qu'elles produisirent sur moi. J'allais regretter d'avoir connu si tard ces aphorismes de la sagesse, j'allais me confesser absurde d'avoir entrepris un voyage déjà plein de fatigues et de vexations, j'allais peut-être songer à revenir sur mes pas, quand je me souvins que je serais le lendemain à Rome.

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