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APPROCHES DE ROME

De Civita-Vecchia, le chemin qui conduit à Rome est l'ancienne voie Àurélienne : douze ou quatorze lieues de trajet. L'impression produite sur moi par cette route fut moins désagréable que je ne l'attendais. Les livres qui en ont parlé la donnent comme un chemin sans caractère et sans accidents pittoresques. Elle traverse, disent-ils, un.c plaine d'une aridité monotone. Ces livres ont calomnié l'antique voie Aurélienne.

Pendant plusieurs milles, la diligence suit le bord de la mer. De temps en temps, on quitte le rivage avec la crainte de ne plus le revoir; mais voilà que, par un brusque détour, on revient à la route aimée, à cette

route amphibie qui d'un côté longe les sillons, les bois, les prairies, et de l'autre la mer, la mer immense, dont la vague retentissante se déroule jusqu'aux pieds des chevaux, et mêle les bruits de son écume à la sonnerie joyeuse de l'attelage romain.

Une fois cependant il faut dire adieu à cette harmonieuse campagne et s'enfoncer dans les terres. Là, le chemin, quoique moins pittoresque, ne mérite pourtant pas tous les reproches qu'on lui a faits, et la plaine qu'il traverse n'est point, comme on Ta dit, une solitude sauvage et désolée. Nous ne savons sous quelle préoccupation la plupart des voyageurs ont parcouru ce pays. Nous, au lieu d?y voir une terre inculte, nous y avons admiré des champs qui présentaient toutes les riantes apparences de la fertilité, des coteaux couverts de vignes, des collines où croissent de beaux vergers, et, de distance en distance, des hameaux, des châteaux forts, des églises, tout ce qui ferait la joie d'un peintre.

Il est vrai que, si de la contrée on passe aux habitants, la différence est fort sensible. Nous l'avouerons, les êtres humains que nous avons rencontrés au milieu de cette riche nature semblaient appartenir à un tout autre pays. C'étaient pour la plupart des hommes cassés par une précoce décrépitude, des femmes au teint fiévreux,

vêtues de quelques haillons sordides, des enfants maladifs et dressés de bonne heure à la mendicité.

Je me souviens de l'effet que produisit sur moi une troupe de ces enfants qui sortaient, le matin, de leurs misérables huttes. Marchant à la file, chargés de pioches, ils partaient au nombre de trente ou quarante, pour les travaux de la journée. Pauvres enfants! l'un était vêtu d'un habit noir à queue de morue ; l'autre d'une veste de hussard ou de dragon ornée de brandebourgs et de fourrure. Celui-ci portait un tricorne, celui-là un chapeau tromblon qui lui tombait sur le visage. L'un d'eux, habillé d'une soutanelle d'enfant de chœur, était coiffé d'un bonnet à poil. Je ne sais quel marchand de vieux habits, vieux galons, avait passé par là et vidé dans le pays tout le tombereau de Thespis. La mascarade était lugubre, usée, flétrie, couleur de suie; toutes ces défroques, toutes ces friperies faisaient un horrible contraste avec la fraîche clarté matinale. C'était la hotte du chiffonnier déversant ses haillons et ses souillures dans un rayon de l'aurore.

C'était à la fois touchant et risible. Il faudrait le crayon d'un caricaturiste pour donner le croquis de la bande.

Non loin de là, nous rencontrâmes un berger qui

gardait un troupeau de bœufs magnifiques. Le pauvre homme n'avait pas, lui non plus, dès vêtements bien somptueux; mais il se promenait à cheval, brandissant dans sa main une espèce de lance. À la vue de ce pâtre équestre, nous nous souvînmes du berger à qui l'on demandait un jour : « Que ferais-tu si tu étais roi ? » Il répondit : « Je garderais mes moutons à cheval. » Le berger romain, qui trottait à quelque distance de noire voiture, possédait cet objet des convoitises de son confrère et n'en paraissait pas plus heureux. Si nous lui avions demandé : « Que ferais-tu si tu étais roi? » peutêtre nous edt-il répondu, lui : « J'achèterais des culottes neuves. »

A mesure que nous approchions de Rome, je devenais moins accessible aux distractions de la route. Je commençais à me recueillir, à me préparer à la grande émotion de l'arrivée. On n'entre à Rome qu'une première fois dans sa vie, et je voulais jouir dans toute sa plénitude d'un moment aussi solennel. D'un rapide coup d'œil rétrospectif, je repassai dans ma mémoire tout ce que ma jeunesse avait appris d'histoire romaine. Je me récitais tout bas des fragments d'Horace et de Tacite, de Tite-Live et de Virgiie. L'origine de Rome attirait surtout mon souvenir. J'ai toujours aimé me

reporter aux premiers temps de ces villes qui sont devenues des métropoles d'empires. Il y a dans cette destinée d'une cité qui fut d'abord une bourgade inconnue, fondée souvent par quelques fugitifs, et qui s'éleva plus tard au plus haut degré de la puissance et de la gloire humaines, des contrastes qui saisissent l'imagination et plongent la pensée dans de profondes rêveries. Or, de toutes ces origines, il n'en est pas de plus merveilleuse que celle de Rome. Écolier, j'avais eu, tout comme un autre, l'ambition d'écrire ma tragédie, et c'était le berceau de Rome qui devait m'en fournir le sujet. En est-il un mieux fait pour séduire un esprit de quinze ans? Quels personnages à mettre en scène! C'est une Rhéa Silvia, la fille des rois albins, prêtresse de Vesta, que l'on aime à se représenter comme la plus belle des nobles romaines qui vécurent autour du trépied d'or de la déesse; c'est Amulius, vieux, farouche, jaloux de conserver le trône rustique sur lequel il est monté par le droit de l'assassinat; ce sont deux enfants qu'un pâtre rencontre dans les bois, suspendus à la rude mamelle d'une louve, leur fauve nourrice; deux beaux enfants issus des amours mystérieuses de l'infidèle vestale avec le dieu Mars, célestes bâtards qu aurait dû nommer en première ligne le

poëte Camoens, lorsqu'il a dit : « On a vu souvent les enfants de l'amour briller sur la scène du monde; la Grèce en avait peuplé l'Olympe : Mercure, dieu de l'éloquence; Apollon, dieu de la lyre; Hercule, le dompteur de monstres; Bacchusje vainqueur de l'Inde, n'étaient, comme don Juan, que d'illustres bâtards. »

Du berceau de Rome, je redescendais, de siècle en siècle, le cours de sa prodigieuse histoire. J'évoquais ses rois, ses tribuns, ses consuls, ses généraux, ses empereurs. J'avais vu le fils de Silvia, l'enfant sauvage devenu homme, creuser avec le fer d'une charrue les fondements de la cité où devaient régner les Césars; je voyais le pécheur galiléen arrivant des lacs de la Judée et entrant inconnu dans Rome avec ce bâton de pèlerin qui devait devenir le sceptre vénéré des peuples de l'avenir.

A la Rome de Romulus succédait la Rome de saint Pierre. Elle m'apparaissait avec ses merveilles sacrées, avec ses premiers chrétiens, hommes simples dont la vie sans tache fut un prodige au milieu des corruptions de l'empire : pieuses familles, qui recommencèrent, dans la vieillesse de Rome dégénérée, une république plus belle que la république des premiers temps. Je songeais aux martyrs dont le sang lava le vieux

monde, comme l'eau du déluge l'avait jadis purifié de ses souillures, et puis aux papes, qui répandaient sur le globe la civilisation nouvelle, et firent plus pour ie genre humain, sous les ailes mystiques de la colombe, que n'avaient jamais fait les empereurs sous le vol triomphant de leurs aigles.

Après cette vague et rapide revue des destinées romaines, je me prenais à songer aux hommes que le nom de Rome avait attirés vers elle, aux voyageurs de toutes les époques et de tous les climats, qui, comme moi, étaient venus visiter la métropole éternelle : pèlerins de nature et de condition bien diverses. Les premiers se précipitent par bandes innombrables des confins du monde; ils accourent du bord des mers boréales, du sein des forêts inconnues, du milieu des montagnes glacées du pôle, pour voir dans sa gloire et conquérir cette cité dont le nom remplissait l'univers. C'étaient de formidables visiteurs, des pèlerins sauvages, à l'œil féroce, à la voix stridente comme le cliquetis du fer, sourde comme les bruits de l'Océan ou les rumeurs des forêts natales; ils passaient le long des chemins, penchés sur le cou nerveux de leurs cavales, et brandissant dans leurs mains des armes inconnues de Rome elle-même.

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Après ces voyageurs delà conquête, féconds en ruines et en bouleversements, d'autres viennent d'âge en âge et se succèdent sans fin dans la cité, qui les accueille sans terreur. Ceux-ci, pieux et pacifiques, cherchent à Rome autre chose que des trésors à piller et des chefsd'œuvre divins à renverser; ils viennent y conquérir des idées et des souvenirs, des images et des enseignements : ce sont les pèlerins de la science, les pèlerins de l'art, les pèlerins de la religion. — Les uns, à travers la poussière des ruines et la rouille des temps, cherchent à découvrir les vestiges de l'antiquité. Comme des mineurs intrépides allant arracher le filon d'or aux entrailles de la terre, ils sont descendus dans les profondeurs du passé pour y conquérir laborieusement des trésors de science enfouie. Ils en ont rapporté, fragment par fragment, tout ce qui fut la vieille Rome ; lambeau par lambeau, ils ont rétabli le livre immortel que la ipain brutale des conquérants illettrés avait déchiré. Pierre par pierre, ils ont reconstruit tout ce vieil édifice des jours évanouis qui s'écroula dans la grande commotion produite par le passage de la barbarie triomphante. D autres sont venus s'asseoir sur les débris dos vieux monuments, et, la tôte dans leurs mains, ils ont médité sur le néant profond des puis-

sances et des gloires de la terre; à l'aspect de ces monceaux de ruines gigantesques qui n'ont plus pour habitants que le peuple des ombres et des souvenirs, ils ont gémi sur la fragilité des choses de ce monde, où tout sort de la poudre et retourne en ruines.

A leur tour, les enthousiastes de l'art, les adeptes fervents de la religion de l'esprit sont accourus voiries mille chefs-d'œuvre du génie, aujourd'hui seule richesse de cette veuve des Césars qui n'a hérité que cendre et poussière des anciens possesseurs du monde, mais à qui les papes, ses nouveaux maîtres, ont fait une parure nouvelle. Dans les nefs de ses églises, dans les galeries de ses palais, dans les jardins et les salons de ses villas, ils sont allés admirer les créations des grands peintres et des grands sculpteurs, et prendre pour types de leurs œuvres futures ces divins ouvrages à jamais dignes d'inspirer tout artiste.

Enfin, les pèlerins de la religion sont venus à Rome, parce que Rome est la cité chrétienne par excellence, parce que ce fut de ses catacombes que la foi de saint Pierre et de saint Paul sortit, comme l'épi sort du sillon, parce que c'est à Rome que tant d'héroïques martyrs, que tant de confesseurs illustres sont morts en niant les dieux du Capitole et en proclamant le Dieu

du Calvaire, parce que c'est de Rome que tant de missionnaires sont partis, une croix è la main, pour aller porter à tous les peuples la parole du crucifié.

Je venais donc, moi aussi, visiter cette ville, but éternel de tous les pèlerinages, et je me demandais à laquelle de ces diverses catégories de voyageurs je pouvais appartenir. Je ne savais, j'aurais voulu que ce fût à toutes en même temps; j'aurais voulu être à la fois l'homme érudit, le philosophe, l'artiste, le croyant, afin d'éprouver à la fois toutes les émotions. Hélas! j'étais loin d'être tout cela. J'étais un simple rêveur, n'ayant d'autre titre à mon admission dans la ville sacrée que l'amour du beau, et la foi de l'enfant dans la religion de sa mère.

J'en étais là de mes rêveries quand elles furent interrompues par un mot prononcé à mes côtés; dans la diligence où j'étais monté à Civita-Vecchia, se trouvaient deux voyageurs que le spectacle de la route m'avait presque empêché de voir jusque-là. L'un était un homme d'une trentaine d'années qu'à l'expression de sa physionomie et à ses cheveux noirs on eût pris pour un Italien. L'autre, jeune femme qui ne comptait pas plus de vingt ans, simple et charmante, ressemblait à l'une de ces madones dont les artistes du moyen âge

trouvèrent les premiers types. Elle était, je ne tardai pas à le savoir, native de Prague, et son compagnon, malgré les apparences, appartenait à la Hongrie. Ils étaient mariés depuis peu. L'époux, qui déjà plus d'une fois avait visité l'Italie, y amenait sa jeune compagne. Chemin faisant, il initiait aux merveilles de la route la jeune femme attentive ; il lui faisait admirer tout ce qu'il admirait lui-môme, et il admirait beaucoup, en véritable artiste qu'il était. D'un geste et d'un regard où l'intelligence et le bonheur confondaient leurs rayons, il montrait chaque nuage du soir, chaque arbre de la route, chaque chaumière de la campagne à la blonde bohémienne, qui semblait dire parce langage des yeux qui est le langage de l'amour sur la terre et de l'extase au ciel : « Oui, tout cela est beau, tout cela est divin, parce que tout cela vous charme. » Au moment dont je parle, l'artiste heureux venait de désigner à l'horizon une montagne azurée dont les

neiges devenaient roses aux lueurs du couchant, et il avait dit :

— Voilà le Soracte !

Voilà le Soracte. La fille de Prague regarda la montagne d'un œil assez indifférent; elle entendit ce mot comme un nom qu'on entend pour la première fois :

j'eus, quant à moi, un saisissement. Je me ressouvins tout à coup de la strophe latine :

Vides ut alta sedet nive candidum Soracte...

Cette image d'une montagne lointaine et blanche de neige qu'un ami montre à son ami, en l'invitant à jouir à son foyer des plaisirs tranquilles de l'hiver, m'avait souvent charmé et je n'avais jamais vu de colline blanchie par les frimas sans songer à la montagne d'Horace. Elle était là maintenant, cette cime illustre, elle était devant moi en réalité. Hélas! depuis le soir où le poète la contemplait dans sa villa de Tibur, combien de jours avaient passé, combien de fois la neige s'était renouvelée sur cette cime ; combien de voyageurs, après l'avoir saluée d'un regard, étaient allés mourir ailleurs! Je passais à mon tour, je murmurais son nom, et j'allais bientôt disparaître moi-môme, comme un flocon de cette neige sous le soleil du lendemain.

H est beau pourtant, me disais-je, de songer que, si l'homme est une créature de si courte durée, il peut quelquefois laisser un souvenir impérissable. Depuis le siècle d'Horace, que de grands événements se sont

accomplis dont il ne reste pas le souvenir! que de gloires ont brillé qui se sont à jamais éteintes! que de révolutions ont ébranlé le monde, dont il ne reste pas même un écho! et voilà qu'une ode, une chanson latine voltige encore sur toutes les bouches. Ah! comme Horace avait raison de dire ailleurs :

Nec dulces Camœnas Speme, puer!...

« Enfant, garde-toi bien de mépriser les muses! » Ce mot renfermait l'espérance de sa gloire future. Oui, mais il vivait à une époque où les Muses avaient un pouvoir. Alors la poésie avait des autels, alors le poëte pouvait considérer comme éternelle, xre perennius, la mince feuille de papyrus à laquelle il confiait ses rêves, il pouvait sans vanité s'écrier : « Je ne mourrai point tout entier; la meilleure partie de mon être sera soustraite à la mort, et mon nom, toujours jeune, grandira dans les louanges de la postérité! »

Non omnis moriar; multaque pars mei Vitabit libitinam : usque ego postera Crescam laude recens. .

Quel est le poëte de nos jours qui pourrait ainsi se chanter à lui-même sa propre apothéose? Certes,

nous en avons de grands, nous en avons qui valent bien Horace, quel est celui d'entre eux qui oserait se promettre la même immortalité? Croyez-vous que, si l'un d'eux nomme aujourd'hui dans ses vers une montagne, un fleuve, un ruisseau, ce ruisseau, ce fleuve, cette montagne sera célèbre dans deux mille ans parce que la poésie lui aura donné son baptême? Postérité, tu n'es plus qu'un vain mot ! Le genre humain, qui n'a pas la mémoire bien longue et qui Ta déjà chargée d'une multitude de noms illustres, ne peut plus désormais en ajouter à sa liste. Heureux les grands hommes qui sont venus les premiers ! ils se sont carrés dans la gloire; ils ont écrit chacun leur nom au beau milieu d'une page blanche du livre de l'histcirc. Ceux qui viennent aujourd'hui ne peuvent plus tracer le leur que sur la marge du feuillet.

Comme on le voit, le Soracte m'avait mené loin. Fort heureusement le vagabondage de ma pensée devait bientôt trouver un terme : un mot l'avait fait naître, un mot vint le faire cesser.

— Ecco il Duomo! dit subitement le conducteur. Et il nous montra vers l'extrémité de la plaine, du bout de son fouet, quelque chose comme une coupole qui s'arrondissait à l'horizon. C'était le dôme de Saint-Pierre !

À une distance de plusieurs lieues, il nous apparaissait comme un phare sublime, indiquant à nos yeux la place où était Rome. La cité des sept collines et des gigantesques édifices était encore cachée par les brumes du soir et par les coteaux qui nous séparaient d'elle. De tous les monuments qu'elle renferme, temples, églises, colonnes, théâtres, portiques, obélisques, un seul se révélait à nous; à peine si nous pouvions le distinguer comme une forme indécise, et cependant nos cœurs battaient et nos yeux se mouillaient de larmes ; alors les vers du Tasse me revinrent en mémoire, ces beaux vers qui racontent le moment où l'armée des croisés voit, du haut des collines de la Judée, surgir les premiers édifices de Jérusalem :

Ecco apparir Gerusalem si vode, Ecco additar Gerusalem si scorge, Ecco da mille voci uoitamente Gerusalem salutar si sente.

C'était le soir, le soleil descendait à l'horizon avec une majesté sans pareille et des rayons éblouissants dont toute la campagne était illuminée. Le silence des premières heures du crépuscule planait sur l'immense solitude. Le vent lui-même, qui avait soufflé tout le jour,

s'était subitement apaisé. Tout semblait comprendre et partager notre recueillement.

Nos chevaux, comme s'ils eussent deviné notre impatience, redoublaient de vitesse, et de moment en moment la ville grandissait à nos yeux.

Il faut pourtant que j'avoue ici une circonstance que je voudrais taire pour conserver toute sa dignité à mon récit. Le lecteur y verra du moins une preuve de la sincérité que j'y apporte.

A Civita-Vecchia, je n'avais point trouvé de place dans le coupé de la diligence. J'avais du, pour ne pas ajourner mon départ, me contenter d'une banquette de devant dans l'intérieur; de sorte que j'arrivais à Rome en lui tournant le dos, et que j'étais obligé pour jouir du spectacle de m'incliner à la portière par un mouvement de contorsion. Des contrariétés que j'ai éprouvées dans ma vie, celle-ci est peut-être une des plus dures. Entrer à Rome à reculons! c'est là une de ces ironies que le sort devrait réserver aux commis voyageurs. Si j'étais pape, je ferais une bulle sur les diligences. Je voudrais qu'elles eussent, en allant à Rome, toutes les places tournées vers la ville sacrée. Je voudrais qu'au retour, par une contraire disposition des banquettes, les yeux des voyageurs fussent encore

tournés vers la cité dont on ne s'éloigne qu'avec larmes.

Au moment où nous touchions aux portes de la ville, les cloches sonnaient cette heure charmante que l'Italie a baptisée du nom d'Ave Maria. Toutes, grandes et petites, voisines ou lointaines, graves ou joyeuses, chantaient dans les régions de l'air cette heure mystérieuse où le jour meurt, où la nuit descend, et où Tàrne religieuse s'élève au ciel dans une prière qui termine le jour et qui commence la nuit. En France, nous appelons cette prière Y Angélus; en Italie, on la nomme Ave Maria. Ave Mariai disaient les cloches; nous disions, nous, Ave Roma !

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